BT, PAE OCCASION, DE LA YIH MATINALE
On nous racontait hier une chose assez curieuse. Deux fenmies de marchands étaient tristement à PapÀos, avec leurs maris d'assez mauvaise humeur^ buvant de la bière et mangeant des échaudés. Une des deux femmes, pour égayer la conversation, poussa tout à coup un profond soupir, et dit: « Hélas 1 mon Dieu, comme tout renchérit depuis trois mois. — Tout ! s'écrie son mari ; nous ne vendons rien , et nous vendons pour rien ! — - Je ne parle pas de ce que nous vendons, répond la dame^ je parle de ce que nous achetons ; je parle des légumes, des fruits, du lait qu'on vend à la Halle; et le citoyen (en montrant l'autre mari ) sait bien ce que je veux dire , CBv madame lui a fait plusieurs fois, en ma présence, les plaintes que je fais en ce moment. — Oh! oui, répond fort sèchement le personnage, je sais par expérience ce que dit
(1) PapbcB est un lieu de délices où l'on entre pour quinze sous, et où on boit de la bière gralU, Ce Paphos est au boulevard du Temple.
la citoyenne; mais j'en sais bien aussi la raison : c'est que ces dames ont pris Fhabitude d'aller au spectacle, et que les spectacles se sont mis à jouer à sept heures du soir, au lieu de cinq et demie ou six au plus tard , qui était l'heure accoutumée. . . » A ces paroles les dames éclatèrent de rire, ainsi que les habitué*; de Paphos^ qui, faute de conversation entre eux, prêtaient l'oreille à la conversation des voisins. « Mais, dites-moi, reprend la femme de l'orateur, qu'y a-t-il de commun entre Theure de l'ouverture des spectacles et le prix des denrées à la Halle?... » Le mari , blessé par ta risée qu'il avait excitée, s'écrie avec véhémence : ot Ce qu'il y a de conunnn, madame, je vais vous le dire. Autrefois vous étiez sur pied à six heures du matin en été, et vous alliez à la Halle; depuis que. la fureur du spectacle vous a prise, vous y envoyez votre domestique, et il faut bien que vous payiez le voyage. Quand le spectacle commençait à six heures, il était fini à neuf heures, neuf heures et demie; et du moins le lendemain vous vouliez que votre servante fût revenue du marché à huit heures, au moment de votre lever; mais depuis que le spectacle commence à sept heures, il finit vers onze; vous n'êtes couchée qu'à minuit; vous ne vous levez qu'à dix heures ; votre domestique ne se lève qu'à neuf, et va au plus vite et au plus près acheter votre provision de la troisième main, au lieu d'aller à la Halle Tacheter de la première. Voilà, voilà, madame, comment tout renchérit pour vous depuis trois mois! La paresse des maîtres produit celle des domestiques; et une foule de revendeuses, qui ne vont point aux spectacles, elles, et par cette raison sont bien éveillées, s'interposent entre le consommateur et les vendeurs, qui arrivent de la campagne à la Halle lorsque vous revenez, vous, de la comédie, dans votre maison .. » Le mari termina par dire que, le spectacle ayant donc le double inconvénient de manger son souper et de renchérir son dîner, il voulait que sa femme cessât d'y aller...
Cette petite querelle amusa, dit-on, infiniment Paphos, et la bière y coula à plus grands flots.
La personne qui nous l'a racontée ne sera pas peu surprise, je pense, des profondes réflexions que nous a fait naître le discours du mari grondeur, et que nous allons consigner
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ici poiir Famusement des lecteurs qui ne sont point gfttés par les délices de Paphos.
Ce mari^ j'ose le dire, voit très-bien la chose , et je conclus du fait qu'il a avancé que le retard de Fheure des spectacles est, pour une grande partie de Paris, une cause du surhaussement des denrées; que c'est un véritable impôt sur les subsistances, ajouté aux droits de passe dont on se plaint si douloureusement.
Mais ce n'est pas tout : on se plaint de la taxe des pauvres, qui est d'un sou pour livre du prix des billets de spectacle. Eh bien ! le retard d'une heure pour l'ouverture est un impôt additionnel de quarante sous sur le spectacle, tant en hiver qu'en été, pour les personnes qui en sont éloignées. La preuve est clause. En hiver, quand le spectacle commençait à cinq heures et demie ou six heures, on pouvait y aller de jour, et on allait à pied; on ne prenait un fiacre que pour revenir. Maintenant on ne va plus au spectacle que vers sept heures; alors la nuit est noire, et il faut un fiacre comme pour revenir. Voilà bien la taxe additionnelle de quarante sous pour l'hiver. En été, on sortait autrefois du spectacle à neuf heures ; alors la nuit n*était pas encore obscure, ni les boutiques fermées; on retournait à pied, conune on était venu. Maintenant on sort à onze heures; pour sa sûreté autant que pour sa commodité, il faut prendre une voitiu*e : autre taxe de quarante sous pour l'été.
Et je n'ai pas tout dit : ce grave sujet s'étend par la méditation.
Il est évident que le retard des spectacles concourt puissamment avec les autres causes qui tendent à faire parmi nous de la nuit le jour et du jour la nuit, ce qui est un autre principe de dépense ; en cela donc le retard des spectacles est encore un impôt.
En 1784, Francklin adressa au Journal de Paris une lettre, qu'on a depuis réimprimée dans la Décade philosophique, lettre où il établissait, par le calcul , que, depuis le SO mars jusqu'au W novembre de diaque année , la ville de Paris consommait pour quatre-vingtseize millions soixante-quinze mille livres tournois de chandelle ou de bougie, qu'on aurait épargnées en dormant la nuit et en veillant le jour. Francklin s'est amusé à exagérer son calcul. Mais si Ton en fait un sérieux pour
l'hiver, on trouvera que Paris épargnerait près de douze millions , sur sa consommation actuelle en lumières, si tout le monde se couchait de neuf à dix heures du soir et se levait à sept heures du matin ( J ) . De cette dépense de douze millions il faudra désormais en imputer moitié au retard des spectacles , car sûrement Theure de leur sortie est maintenant la principale règle de l'heure du coucher à Paris.
Mais ce retard ne coûtera pas seulement à la bourse ; il coûtera aux mœurs , et ceci est plus sérieux. Tout ce qui contribuera à faire de la nuit le jour et du jour la nuit est pernicieux.
Comment un jeune homme pourra-t-il être à ses exercices le matin si le spectacle l'a empêché de se coucher avant minuit? Comment sera-t-il au réveil des plantes, dans le jardin de botanique, si la veille il n'a pu voir Bérémee et Andromaque qu'à onze heures? Comment se feront ses exercices de gymnastique, s'il ne peut les commencer, en été, qu'à la chaleur du jour? Comment la jeunesse sera-t-elle matinale, si les parents veillent le soir dans les spectacles, au lieu de veiller au lever du soleil sur leur famille ?
Et si l'on compare les effets de la vie matinale, sur la masse entière des habitants, à ceux de la vie opposée, on trouvera déplorable tout usage qui tend à favoriser celle-ci aux dépens de la première.
L'homme vaut mieux le jour que la nuit, le matin que le soir, et surtout qu'à midi.
Il vaut mieux le jour que la nuit, parce que le jour il peut se mettre en harmonie avec tout ce qui l'environne ; parce que tout l'avenit de l'existence des personnes et des choses dont il a besoin , et qui ont besoin de lui ; parce que de jour il a cinq sens, dont l'un, qui est la vue, peut saisir les objets à deux lieues de (Ustance ,
(1) Supposons seulement cent mille personnes sor pied chaque jour à Paris, et une chandelle ou bougie par personne jusqu'à minuit. Depuis neuf heures du soir ju8qu*à minuit, il y a trois heures; il en coûte donc à chacun au moins six sous pour ces trois heures. Cent mille fois six sous font 30,000 livres par jour, par mois 900«000 livres, par an 10 millions 800,000 livres. Voilà donc un impôt d'environ 1 1 millions établi sur ceux qui font de la nuit le jour pour leur plaisir, ou par complaisance, ou par dépendance.
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au lieu que la nuit^ devenu myope^ ue voyant pas à plus de dix pieds^ et encore à Taide d'une lumière artificielle^ il n*a plus que quatre sens; de sorte que l'exercice qu'il leur donne alors rompt la proportion que la nature a voulu mettre entre les fonctions de tous, et celle des idées, des plaisirs et des habitudes qu'elle a voulu que nous tinssions de chacun d'eux. Nous valons mieux de jour, non-seulement parce que plus de choses et de personnes sont sous nos yeux, mais aussi parce que nous sommes sous les yeux de plus de personnes. Nous avons plus de conscience de jour que de nuit , ou du moins celle que nous avons est plus éveillée, parce que plus nous sommes regardés, et plus nous nous regardons attentivement nous-mêmes. Les bonnes actions se font de jour, les mauvaises se font de nuit. 11 en est des facultés intellectuelles comhie des (acuités morales: l'homme a plus d'esprit le jour que la nuit. Quelques bons vers ont été faits la nuit ; jamais un bon ouvrage. Je m'en rapporte aux poètes : leurs plus heureuses inspirations ne sont pas celles qui le soir les empêchent de dormir, mais celles qui les réveillent matin.
L'homme vaut mieux le matin qu'à toute autre heure du jour; le matin Tair est pur, vif, frais, élastique; il donne du ressort au système nerveux , du mouvement au fluide ; tout , à ce moment, excite j'homme au travail , et le sentiment de sa force, et l'exemple de la nature entière, et laspect du réveil des animaux et des plantes au lever du soleil, et l'aspect du soleil lui-même, dont on voit commencer la course. A midi, au contraire, et le reste du jour, l'air est chaud, lourd, imprégné des exhalaisons putrides que k chaleur elle-même excite, et que le soleil attire; il est accablant pour toutes les facultés du corps et de Pesprit; à midi tout languit, tout est abattu, les plantes, les animaux, les hommes; à midi, les habitants des zones tempérées sont, par leur mollesse, leur relâchement, leur incurie, leur tendance au repos, très-semblables aux hommes vivant entre les tropiques.
Le genre de vie qui retient au lit jusqu'à dix ou onze heures du matin condamne donc au repos pendant la partie du jour où la nature rend le plus propre au travail , et condamne au travail pendant le temps où la nature ne rend
propre qu'au repos ! Ainsi les habitudes sociales donnent aux habitants d'une zone tempérée les inclinations vicieuses et l'impuissance de vertu que la nature a imposée aux seuls ha^ bitants des zones brûlantes ! Ainsi nos usages nous dépaysent en quelque sorte dans nos propres foyers, et nous font hommes du Midi , en ne nous permettant de commencer chaque jour à vivre qu'à midi ! (k)mbien de désordres naissent, sans qu'on s'en doute, de ce désordre ! Combien de choses doivent être Caites à contre-sens chez un peuple où une grande partie des citoyens ne travaille qu'à contre-temps, et par cela même à contre-cœur !
On me dira que les spectacles ne font que céder aux usages de la société, et ne les ont pas introduits ; que l'heure du dtner est généralement retardée jusqu'à dnq heures, et que ce retardement est venu de la longueur des séances du corps législatif et des audiences des autorités constituées.
Mais peu m'importe la cause ; je vois les l'ésultats, et je m'en afflige. D'ailleurs, je vois bien le préjudice que les usages du corps législatif peuvent porter aux spectacles, mais je ne vois pas ce qui autorise les spectacles à porter préjudice aux mœurs. Si d*un côté les services publics ue laissaient aller aux spectacles qu'à dix heures du soir, et que, de l'autre, la morale publique exigeât que les spectacles fussent fermés à neuf, je dirais : Cette opposition est un malheur qui doit tomber, non sur les affaires ou sur les mœurs publiques, mais sur les plaisirs de quelques personnes et sur les spectacles.
Si pourtant c« n'était pas pousser la licence trop loin, nous pourrions demander s'il ne conviendrait pas que les affaires commençassent dans rÉtat de meilleure heure, et s'il ne vaudrait pas mieux faire rétrograder les séances de travail public vers le matin que prolonger les plaisirs particuliers dans la soirée. Nous croirions volontiers que les discussion s seraient plus nettes et plus paisibles, Teffervescence ou la paresse moins à craindre^ dans une grande assemblée, le matin qu'à midi ; <|u'il se ferait plus de travail dans les bureaux de tous les services publics, et qu'il se ferait mieux , si les séances étaient , comme autrefois, coupées en deux parties par un intervalle de repos pris au milieu du iour, qu'étant tixées comme elles le
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sont à six ou huit heures consécutives^ qui tombent juste dans les moments de la plus grande chaleur de la journée^ et forment un espace de lemps disproportionné avec les forces de l'attention. Nous dirions qu'à la Chine c'est à quatre heures du matin en été, et à sept heures en hiver^ que l'empereur donne ses audiences solennelles et célèbre ses fêtes; que c'est en plein midi qu'il (ait tirer ses feux d'artifices^ et que le peuple chinois^ à l'exemple du prince^ est le peuple le plus laborieux de la terre ^ ce qui en fait en même temps le peuple le plus moral. Nous dirions que la corruption des mœurs, en France, date du moment où les rois ont commencé à se coucher à minuit, et remonte précisément à cette Marie, sœur du roi d'Angleterre, qui fut en même temps la femme de Louis XII et la maltresse de son successeur, Françob I*', de libertine mémoire; à cette Marie qui enterra Louis XII aprèsdeux mois de mariage, en lui faisant changer toutes ses habitudes, et, comme dit la chronique, en le faisant dîner à midi, <m il souluit (1) diner à huit heures , et couchbb a minu it, ùù il êoulait se coucher a six hbubes du soiB. Nous dirions que parmi nous il suffirait aux fonctionnaires publics de donner leurs audiences au moment de leur lever, qui sûrement a lieu de bonne heure, pour que la nation entière devint matinale, et que les plus paresseux rougissent de rester habituellement au lit jusqu'à l'heure des plaisirs, ou au moins jusqu'à Tbeure de s'y préparer. Nous dirions, jonfin, que cette seule innovation ferait, par la seule autorité de l'exemple, un changement dans les mœurs publiques plu» avantageux que ne pourraient le faire vin^ lois somptuaires des plus rigides , et plusieurs institutions des plus savamment combinées...
Mais nous nous apercevons que tout cela touche à la politique, et nous ne voulons plus nous mêler d*uhe chose à laquelle nous entendons si peu. Nous faisons nos représentations aux spectacles; que les spectacles, s'il y a lieu, fassent les leurs à l'autorité publique.
(Journal de Paris, du 26 thermidor an ti. — 13 août 1798.)
(1) Anciea mot, tiré du latin solebat, que nous ne pouvons remplacer que par ces deux mets, avaU cêutume*
BécoiTVBaTB iraH BrourEAU pouvaiE soiiuu
En vérité, on ne connaît pas la moitié des pouvoirs qui gouvernent le monde. On parle sans cesse du pouvoir exécutif, du pouvoir législatif, du pouvoir judiciaire, du pouvoir <le l'exemple , du pouvoir de l'IudMtude, des sens, des passions,*de l'imagination; on parle aussi quelquefois du pouvoir du temps^ £h bien ! nous avons tous un maître qui nous fait faire plus de choses à lui tout seul que tous ceux-là, et qui même seul nous fait faire la plupart des choses que ceux-là nous commandent : c'est le pouvoir du dernier moment.
Rien de bien ne se ferait au monde s'il n'y avait pas un dernier moment pour tout. L'écocolier n'apprend sa leçon qu'au dernier moment. L'ouvrier ne fait sa tAcbe que quand le dernier moment ne permet pas de différer. Le magistrat ne se rend au tribunal que quand le dernier moment Py appelle. On ne paye son cré^mcier que quand le dernier moment est venu. On ne rend justice au mérite que quand le dernier moment y contraint. On ne met ordre à ses affaires que quand le dernier moment ne laisse point de répit. On n'appelle le médecin que quand le dernier moment y condamne. On ne se retire du vice que quand le dernier moment ne permet pas d'aller plus loin.
S'il y a la puissance du dernier moment, il y a aussi celle du premier ; et si le dernier moment fait faire quelque bien, le premier fait faire beaucoup de mal.
Pour mille choses, c'est le premier moment qui étourdit, c'est le premier moment qui étonne, c*est le premier moment qui trompe. Dans la peine , c'est le premi» moment qm' coûte ; dans le plaisir, c'est le premier moment qui entraîne. Qu'est-ce qui décide le jeune homme? le premier moment. Qu'est-ce qui décide le cœur et souvent la vertu des belles? le premier moment. Qu'est-ce qui emporte les caractères bouillants et impétueux? le premier moment. Qu'est-ce qui égare les esprits faibles et les cœurs chauds? le premier moment. Qu'est-ce qui fait qu'on sacrifie le bonheur d'un fong avenir à un peu de plaisir? la puissance d'un premier moment. Qu'est-ce qui fait qu'on est toute sa vie un vaurien, un maraud ? C'est qu'il y a eu un premier moment qui a égaré ou corrompu.
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Puisque la puissance du premier moment fait faire tant de sottises ou de maux y et que celle du dernier moment fait faire tant de bonnes choses^ ne pourrait-on pas arranger les divisions du temps de manière que le dernier ' moment devint le premier, et que le premier moment ne vint plus que le dernier?
Le plus savant horloger que je connaisse^ Bréguet, que j'ai consulté sur ce sujets m'a assuré qu*il ne servirait à rien de renverser l'ordre des heures sur ses cadrans ; il m'a renvoyé aux horlogers de la raison hunuiine^ et m'a prouvé que c'était au dedans de cette machine qu'il fallait travailler. — Et qui sont ces horlogers t ai-je demandé. — Ce sont les moralistes. — Et où sont ces moralistes? — Je ne sais. Ces gens-là n'ont ni boutique^ ni ensei-« gne, ni jour^ ni heure pour le débit de leur marchandise; cela vient ^ dit-on^ de ce qu'ils n'ont pas de pratiques.
(Journal de Paris, du l*' veudémiaire aa vu. — 22 septembre t798^)
ADIEUX AUX JARDIUS-SPECTACUBS.
Adieu, Paphos, adieu, Idalie, adieu^ l'Elysée, adieu surtout, nymphes, naïades, dryades, hamadryades, faunes, syl vains et satyres , dieux célestes et infernaux de Tivoli ; adieu vos feux d'enfer qui ne sont pas étemels, et vos fleuves qui ne coulent point, et vos rochers de toile peinte, et vos cavernes de sapin ; adieu vos volcans innocents et vos cascades d'eau de puits, qui tombent si doucement du haut de ces roches où les a fait monter on cheval étique; adieu, merveilles de l'art à jamais inimitables pour la nature ; adieu pour un siècle. Ainsi le veut l'inexorable équinoxe, précurseur de l'hiver, qui a déchaîné sur nous ces vents froids et pluvieux contre lesquels ne peuvent rien ni les aérostiers , ni Garnerin, ni Blanchard, ni les flottes anglaises, ni même Jérôme Lalande, brillant de toute sa gloire au plus haut de Tobservatoire de Gotha.
Hélas ! votre absence nous cause une douleur d'autant plus, amère que nous craignons de vous perdre pour jamais. Déjà votre acte d'accusation a été porté devant deux divinités du Parnasse, Thalie et Melpomène ; déjà l'on a osé insinuer à leur cour que vous aviez causé
la désertion des théâtres, et qu'elles avaient à venger les longs dédains qu'elles ont essuyés lorsque vous avez obtenu la préférence de leurs adorateurs. Mais ce n'est là qu*un prélude aux accusations effrénées que la vengeance prépare. Nous en avons surpris Tépouvantable secret, nous en avons trouvé Phorrible canevas dans l'antre d'un écrivain de ses charniers, qui ne sont pas les charniers des Innocents.
Dieux puissants, qui protégez Tivoli, et que Tivoli protège, nous vous le présentons; daignez en peser toute la force, en calculer tout le venin, et en détourner la maligne influence.
L'auteur du projet de libelle commence par ces roots : « Pour affecter dans le début une perfide modération , on exposera d'abord les circonstances qui peuvent avoir favorisé l'établissement des Jardiit<-5p6rtoc/^«. On dira... Des circonstances impérieuses faisaient déserter depuis k>ngtemps les promenades publiques et les spectacles. Les. promenades, ouvertes par la Révolution à tout le monde indistinctement, ont été- peuplées de pauvres et de mendiants. Quelques-unes ont été des dépendances d'autorités terribles pendant la Terreur, toutes ont été des points de réunions factieuses. On s*y souvenait toujours, malgré soi , d'y av^ir vu l'appareil des armes et de la terreur, et les violences de Panarchie. Aux spectacles, les anciennes pièces sont usées, et les nouvelles froissent inévitablement quelque parti. Si Ton y peint un ridicule du jour ou un crime de la veille, mille voix crient que l'on décrie la Révolution. Si l'on peint ceux de l'ancien régime, de longs murmures fcmt entendre qu'on appelle la proscription sur de malheureux Ex, échappés à la Terreur.
a Voilà ce qu'on peut dire pour exci]»er l'établissement des jardins. Mais si des causes trop réelles ont fait quitter les promenades publiques, on peut dire que c'est l'établissement des jardins qui en a prolongé l'abandon , et a perpétué des répugnances ou des aversions que le temps commençait à user ou à vaincre.
a Les gens riches et dépensiers, ayant mis à la mode de se promener exclusivement à Tivoli ou à Bagatelle, les rentiers appauvris, les mères de famille économes a*ont plus été rap-
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pelés par rien aux Tuileries y ou plutôt ont continué d*en être éloignés^ par la crainte de n'y trouver que des enfants^ des bonnes et des pauvres. Ne voulant pas se promener avec les riches^ faute de l'argent nécessaire pour payer le droit dépasse à Pentrée Ae& jardinsspectacles, ils ont renoncé à se promener.
M II est résulté de là une chose fort opposée aux mœurs républicaines. Les riches^ les pauvres, les gens de fortune médiocre, au lieu de se réunir dans la propriété commune , de s'y mêler, de s'y confondre, d'y jouir également de leurs droits à cette possession , se sont divisés en trois classes : celle des familles assez riches pour payer un écu par tète le plaisir de se promener; celle des pauvres, qui se sont emparés des promenades publiques ; celle des gens peu aisés, qui, dupes de la mode, ne pou- \amt ni la mépriser ni la suivre, restent chez i.nx.
a La mode, qui a porté les gens du bon ton aux jardins, a aussi prolongé la langueur des spectacles et la léthargie des auteurs. La carrière dramatique est sans doute embarrassée d'épines pour quelque temps, mais elle est réellement agrandie comme nos destinées. Il ne manque à nos auteurs que des spectateurs. On conviendra bien que la bonne comédie et la bonne tragédie sont des sources fécondes d'utile instruction et de bons sentiments; ainsi les jardins qui leur portent préjudice en portent par là aux mœurs des citoyens.
m Mais le grand reproche qu'on peut faire à ces jardins-spectacles n'est pas seulement d empêcher beaucoup de bien , c'est de faire positivement beaucoup de mal, c'est d'être corrupteurs et dépravateurs.
a Qu'est-ce, en effet, que le plaisir qu'on y va chercher et qu'on y trouve ? le plaisir d'être vu et de voir ceux qui veulent aussi l'être ; car, au fond, les jardins ne sont pas autre chose (ju'un spectacle que les spectateurs se donnent l'un à l'autre, et auquel l'entrepreneur ne fournit que le terrain et lalumière; ils le payent, et ils acquittent sa dette; ce sont eux qui improvisent la pièce du jour, font les frais des habits, exécutent tous les mouvements nécess lires, vont, viennent, marchent, dansent, parlent, chantent, s'enrouent,- s'enrhument, s'exténuent pour desservir l'argent qu'ils ont apporté à lu recette du possesseur. Qu'arrive-
t-il de là ? Ces femmes, ces jeunes gens, réunis par la vanité, et nullement par l'mtérêt d'aimables conununications, apportent dans ceslieax la prétention d'étonner tous les yeux , de captiver tous les regards, une extrême émulation de parure et de magnificence, une afiectation absurde de ton , d'airs, de manières; et comme on y veut être jugé par les autres sur son extérieur, c'est aussi sur leur extérieur qu'on s*y habitue à juger les autres. Là on méprise sans ménagement ou l'on admire avec enthousiasme une certaine figure, une certaine taille, une certaine forme de vêtement; là est la domination des apparences et le néant des réalités; là s'évanouissent, devant les idées souvent fausses et bizarres d'élégance et de ridicule, toutes les idées de vertu, d'esprit, de mérite, de sottise et de bassesse. Là le malheur ne sert pas d'excuse à un habit sans fraîcheur, ni le génie à une coifTure raisonnable ; là l'empire de la mode s'établit à la place de celui des mœurs, là s'élève la royauté des femmes à la place de la dignité des hommes; là s'efTace de l'esprit de la jeunesse toute règle pour juger les autres, se juger elle-même, et se guider dans une carrière honorable.
a On insistera sur un autre vice de ces
spectacles, celui de faire de la nuit le jour et du jour la nuit...
« On parlera aussi de leur influence sur
la santé; on montrera combien ils doivent y être funestes, en exposant à la fraîcheur de la nuit des femmes à peine vêtues pour soutenir les ardeurs du soleil; et l'on citera à ce sujet le discours du docteur Desessarts , qui a vu mourir plus de jeunes filles, depuis le système des nudités gazées, que dans les quarante années précédentes , etc. Cependant, il faudra traiter cet article avec un peu de légèreté, vu que les fluxions de poitrine et autres incommodités de cette espèce sont maintenant comptées pour très-peu de chose par l'héroïsme de la nudité. »
Voilà, dieux de Tivoli, le texte sur lequel on doit faire une ample dénonciation des jordins-spectacles. Il vous est bien aisé d'en inspirer une réfutation victorieuse. Il est clair que toutes ces calomnies sont suggérées par de vils actionnaires des spectacles dramatiques, faibles amis et même détracteurs secrets de la république, et qui se décèlent par ce mot
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très-propre à défavoriser une de nos contributions nationales : que l'écu payé par l'amateur des jardins n'est pas autre chose qu'im droit dépasse payé pour y être à la fois spectateur et spectacle.
{Journal de Paris ^ du 18 vendémiaire an vu. —9 octobre 1798.)
LETTRE DE LA UTOTEBINE Z16UETTE -
AUX AUTEUKS DU JOUBIIAL DB PAB18.
On m'a conseillé» citoyens^ de recourir à vous pour dénoncer à la république un grand abus dont je suis victime , ainsi qu'un grand nombre de mes pareilles^ pour ne pas dire toutes. Il faut que vous sachiez^ citoyens ^ que je suis l'une des femmes de chambre d'une fournisseuse dont j'étais tout simplement la servante lorsque son mari, peu auparavant laquais, n'avait encore fait que les affaires d*un particulier.
L'abus dont je veux vous parler est criant ; il met le trouble dans toutes mes occupations, dans mes repas, dans mes digestions , dans mon repos, dans mes plaisirs, quand il m'en laisse. Cet abus, citoyens, c'est l'usage des sonnettes.
Il n*y a pas, dans la maison où je suis, une seule pièce, un cabinet, une garde-robe > une cheminée, une alcôve, où il ne pende un cordon , où il ne brille un petit ressort qui répond à autant dQ sonnettes qu il y a de lieux de la maison où je puis me trouver : sonnette pour moi dans l'antichambre, sonnette dans la cuisine, dans l'office, dans ma chambre, au-dessus de mon lit, dans mon oreille.
Je ne sache pas qu'il se rencontre un moment dans les vingt-quatre heures de la journée où je sois sûre de n'être pas appelée par la maudite sonnette. Madame m'eût-elle donnée elle-même l'occupation la plus sérieuse , comme d'épier la sortie de son mari ou l'arrivée de son amant, si son mouchoir est tombé à ses pieds, s'il faut déployer son bras pour prendre son gant, crac, la sonnette m'appelle. Madame est-elle seule : elle tire la sonnette, et appelle cela s'occuper. A-t-elle du monde: la sonnette pour faire voir une de ses femmes, et, par elle, une robe , une parure , un chiffon. La nuit, est-elle seule : elle a peur des
esprits : la sonnette ; est-elle deux : elle a peur du mari ; la soimette, toujours la sonnette, la maudite sonnette*.
Mais ce n'est pas tout. Madame Gros-Grelots a deux jeunes filles qui chacune ont aussi leur sonnette, et, de plus, sont toujours pendues à celle de leur mère.
Dernièrement j'allai voir jouer le Malade imaginaire; je faillis à me trouver mal en ' entendant le malade sonner à tour de bras, et accompagner le bruit de sa sonnette d'un drelin, drelin, qui m'a fait cent fois tressaillir. Au premier moment je me jetai précipitamment vers la porte de la loge, comme pour all^r répondre à madame Gros-Grelots. Je m'apperçus aussitôt de mon erreur et me remis à ma place ; mais la cause qui avait produit ce mouvement machinal continua à agir sur moi, et je fus horriblement tourmentée tant que la sonnette s'agita.
Quelle différence , citoyens , quand la citoyenne Gros-Grelots n'était qu'une simple particulière, qu'elle habitait une maison où il n'y a point de sonnettes, que j'étais plutôt son aide de ménage que sa femme de chambre, et que je partageais le soin de sa famille au lieu d'être la servante de ses enfants! Quand je compare ces deux états, pour elle, pour ses enfants et pour moi, en vérité, citoyens, je suis profondément pénétrée, non-seulement de l'insolence et de l'inhumanité des sonnettes, mais encore de leur immoralité.
Quand il n'y avait pas partout un ressort de sonnette, nos jeunes demoiselles se servaient elles-même et pourvoyaient à beaucoup de leurs petits besoins ; aujourd'hui elles croient que la nonchalance est une partie indispensable du bon ton, et, si elles pouvaient marcher autrement que par elles-mêmes, elles marcheraient par mes jambes depuis la maudite sonnette.
Madame , autrefois bonne mère de famille, était entourée de ses enfants et servie par eux , et ce commerce de petits soins entretenait infiniment les afiections mutuelles. Avaitelle besoin d'un gobelet d'eau, d'une bûche , d'un livre, d'une chandelle, tous les enfants , grands, petits, garçons et filles, étaient en l'air; tout courait à la fois; c'était à qui apporterait la chose demandée, rendrait le service nécessaire , et la maman payait tout cela par des
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Merci, ma fille; merci , monjih, et des baisers à tous.
El moi, pauvre fille, outre* qu'on ne me faisait pas valeter à tous propos, c'est qu'on venait ni*appeler tout doucement sur Fescalier; c'était une petite voix doucette qui me criait : La bonne y bonne Ziguefte, bonne amr'e^ viens, maman Rappelle,.. Ohl cela s'entend, cela ' est humain ; ce sont des voix qui parlent à des oreilles et auxquelles on peut répondre. Mais cette voix de fer ou d'airain qui me commande sans me parler, cette machine qui fait tomber sur ma tète un ordre de venir, auquel je ne puis seulement répondre ni : J^ai la crampe r ni : Mon pot s^enfnii, ni : O que vous voulez est dans votre poche ou sous votre main ; oh ! je trouve cela bien dur, citoyens journalistes.
Oii m'a dit que dans les républiques anciennes et modernes on connaissait fort peu les sonnettes, qu'il n'y a pas dans toute la Suisse et dans toute la Hollande autant de sonnettes que dans une section de Paris, que cet usage ne date même pas de bien loin eu Franee (i), qu'il y est un signe de la perte totale de l'esprit de famille et des mœurs domestiques. Je le crois ainsi.
Si cela est , citoyens, ne pourriez-vous pas un peu sonner le tocsin contre les ^sonnettes dans votre journal, où vous ne faites pas autant de grâce aux mauvaises nneurs qu'aux mauvaises pièces de théâtre et aux mauvais acteurs? Et même ne trouveriez-vous pas convenable de proposer aux législateurs, qui sont quelquefois embarrassés de trouver des impôts propres à réprimer le luxe, d'imposer les sonnettes? Je réponds qu'ils peuventétablir la taxe des sonnettes en sûreté de conscience. On a aboli les cloches comme perturbatrices du repos public, on peut bien brider un peu les clochettes perturbatrices du repos domestique. Signé Catherine Zioubttb.
(Journal de Paris, du l'*" pluviôse an vu. — 20 janvier 1799.)
(I) {Note de rédUeur,) L'érudition de la demoiselle Zignette n'est point à dédaigner i en voici la preuve: En parlant de Tabbé Fieury, depuis cardinal, et longtemps premier ministre de Louis XV, Saint-Simon dit: « 11 ne bougeait de chez M. de Croissy, puis de « chez M. deTorcy, où, à la vérité, il était comme M ailleurs sans conséquence, et suppléait souvent aux n sonnettes avant qu*on en eût Finvenlion, »
LE CITOTEM MNTEMV
AUX AITTBUB8 DU JOURNAL DB PABI8.
On ne parle dans votre journal que d'augmenter les pouvoirs des femmes ; il vaudrait mieux qu'on réformât leurs mœurs.
Il y a dans la république quelques centaines de petites royautés : ce sont les femmes qui les exercent. Elles font empire dans empire, et leur empire est le pire empire des empires.
Qui sont leurs sujets? — La fleur des jeunes citoyens, pas moins que cela. La conscription de ces dames me fait pardonner l'autre.
Quels sont les ministres de leur autorité?— Elles font beaucoup de choses par elles mêmes , mais beaucoup aussi par leurs marchandes de modes.
Qu'estrce qu'une marchande de modes fait pour les femmes? — Elle fait leur parure, elle forme leur goût, elle crée leur langage...
Donnez-moi une idée de cela par un exemple. — Ma foi, je vous citerai la citoyenne Lisfrand, Il n'y a rien de si curieux que les annonces imprimées de la citoyenne Lisfrand « premier ministre du pouvoir des femmes de Paris. Les mots qu'elle crée, ceux qu'elle atcouple sont les mots du bon ton. Qui lit ou entend la citoyenne Lisfrand sait par cœur les dames les plus élégantes de Paris, possèile toutes les règles et toutes les expressions d« bon goût.
Demandez à la citoyenne^** coipment se nomme la robe qu'elle avait hiar; elle vous répondra : <x Robe à la Gerlrude ; elle est ex- « trémement recherchée. Le devant passe par- « dessus la tâte, fait la pointe de fichu, et a viûot dessiner le buste très-élégamment, en « se terminant en bavette à l'eufant, s'atta- « chant avec deux nœuds. Elle est on ne peut a plus jolie. » Vous n'y comprenez rien , ni moi; mais c'est ainsi que^ parlera la citoyen* ne ***, et c'est justement ce que dit TafBche de la citoyenne Lisfrand.
Faites-vous expliquer ce que c'est qu'une chem'se a la Circë. On vous dira : a La taille « est fixée par trois froncés, surmontés par « une ceinture à l'algérienne. Le devant en a revers turcs, et le milieu est garni du hattt a en bas. Elle est d'une grande tournwe, i> Eh bien ! c'est tout comme la citoyenne Lisfrand.
MOEURS
Voulez-voQs doue savoir coroment parlent nos belles : lisez la citoyenne Lisfrand. Voulez-vous savoir comment parlent les jeunes adorateurs de nos belles : lisez la citoyenne Lisfrand.
Elle fait surtout de belles r(^$ à la Zuiime, a ce vêtement qui tient en partie des costumes a égyptiens^ mais qui est dirigé dans /V/éa gance du goût français, »
Il y a au reste d'autres modistes que la citoyenne Lisfrand ; mais celle-ci^ qui imprime, n'est pas la moins agréable dans son langage.
Il n'y a pas d'éloquence de ce genre-là en Hollande , en Suisse, en Amérique ; les femmes n'y connaissent que la langue des épouses et des mères ; elles ont beaucoup d'autorité dans leur maison et sur leur famille, mais aucune dans les lieux publics, non plus que sur la jeunesse du pays. C'est ce que je vous souhaite. Signé Bouebu.
{Journal de Paris, da 4 germinal an vu. *- 24 mars 1799.)