‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 158 sur 208 · LA VIE D'UN FIACRE · texte numérisé non relu

LA VIE D'UN FIACRE

On croirait que la vie d'un fiacre est fort extraordinaire ; point du tout; c'est, à peu de chose près, la vie de tout le monde.

Il se lève à la pointe du jour; en passant son gilet, il va à la porte de l'écurie, regarde quel temps il fait. Au diable la journée, dit-il en bâillant ; il fait le plus beau temps du monde ! ou bien : Vive la joie! il fera tout le jour un temps du diable! N'est-ce pas là ce que dit le fournisseur, en lisant la gazette? Aunonce-t-elle la paix: il suffoque; la guerre : il se frotte les mains.

Le llacre panse ses chevaux en jurant , attèle en menaçant, et s'en va sur la place en fouaillant. Mais, par ménagement pour la voiture qui ne sent rien, il l'a lavée en sifflant. C'est ainsi que dans le monde on respecte ses meubles et qu'on tue ses gens.

Un citoyen arrive sur la place ; on voit de loin qu'il a besoin d'une voiture. Six fiacres prennent le galop pour se jeter au-devant de lui. Il prend le mieux attelé; mais il le prend à Pheure, et le fiacre peut à peine aller au pas. C'est ainsi qu'on court après les vmplois, et qu'on s'endort en fonctions.

Le citoyen fait une visite ; en sortant il trouve

les chevaux débridés; le eochèr est au cabaret. N'est-ce pas comme dans les bureaux ? Que le supérieur ait un moment l'œil ailleurs : le commis n'est plus là, les plumes sont emportées, les canifs cassés, l'encrier à sec

Le fiacre est accroché à droite par un fort routier ; mais il acx^roche à gauche le faible cabriolet. Voilà bien les coups de coude que nous donnons et que nous recevons.

Quant à ses courses, n'est-il pas clair qu'il ne va qu'où l'on va, et qu'on ne va qu'où il mène? A neuf heures, il a à choisir entre une femme qui sollicite la radiation de son amant et une fourniture pour son mari ; l'étranger curieux qui va au Jardin des Plantes et revient par la Grève au Muséum ; le candidat de l'Institut, qui se hâte de distribuer dai>$ cent quarante-quatre visites, non les livres qu'il a faits, mais le prospectus de ceux qu'il fera; le courtier qui court offrir du papier pour de l'argent et demande de l'argent pour du papier.

A midi, autres affaires : les vieux amateurs sont appelés aux répétitions des théâtres ; deux Titus ont affaire à Bagatelle pour un duel au pistolet

A trois heures, il y a une cuisse cassée ou un mort à ramener de Bagatelle, deux chirurgiens à conduire chez Méot, quatre ou six témoins à rendre aux soins de leur toilette. Tout cela regarde les fiacres.

A cinq heures, les dîners. A ce moment, heureux les fiacres qui sont au faubourg Germain : ils sont sûrs d'avoir des courses pour le quartier d'Antiu.

A sept heures, les spectacles. Maudit feu de rOdéon ! Quand les Français étaient là-haut, il y avait tous les soirs cent fiacres en course pour mener à Misanthropie et Repentir ^ et ramener ceux qui y arrivaient trop tard à Comment faire?

A onze heures, la sortie des spectacles. Les visites jusqu'à minuit; les bals vers une heure; le jeu toute la nuit. Rien de tout cela ne se fait sans les fiacres.

Comme on voit, il ne se passe rien de grand et dlmportant dans la principale ville de la république française que les fiacres n'y conc>ourent. Ajoutez qu'ils rivalisent maintenant avec les équipages de maîtres , qu'ils entrent dans les cours, qu'ils entrent presque dans les chambres. Les maîtres des modernes carrosses et

MŒURS

les vieux cochers de tiacre sont d'anciennes connaissances qui n'ont que des raisons de s'estimer mutuellement.

Signé -PiiuoviVLÉ.

(Journal de Paris, da 23 germinal an tu. — 12 avril 1799.)

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