‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 160 sur 208 · LETTRES SECRÈTES · texte numérisé non relu

LETTRES SECRÈTES

Un observateur de la police vient de décon • vrir une correspondance secrète qui a paru présenter un double sens assez curieux à démêler. Elle paraît renfermer un double projet d'émigration. On nous l'a communiquée secrètement, et c'est sous le plus profond secret que nous la communiquons aux dames.

LBTTBB DB L*A1GI7IIXR A L*ÉPI1VGLB.

Ma chère cousine, j'ai beaucoup, mais infiniment à me plaindre de vous. Depuis quelque temps vous me dérobez tous mes honneurs et tous mes profits.

D'abord vous vous êtes fait peindi*e et graver partout; on voit votre image sur des ridicules, sur des cachets, sur des breloques, avec cette devise usurpée : Je pique, mais j'attache. Ma cousine, il est certain que je pique au moins aussi bien que vous, et que j'attache beaucoup plus.Vous n'attachez les choses qu*au moment que vous les traversez, et moi .j'attache pour toujours celles que j'ai traversées une fois; vous attachez un point, j'attache les plus longs et les plus importants tissus; vous attachez le fichu ou les devants d'une robe croisée; moi, tous les lés de la robe. Quant au piquant , on sait que j'ai de la trempe, et vous u*en avez pas. Et si les camées, les petites peintures lascives, que l'on met sur la télé des épingles qui attachent la chemise des personnes élégantes des deux sexes, prouvent tout ce qu'on peut dire et faire avec un peu de galanterie sur une tête d'épingle, en revanche l'admiration que Ton a universellement pour une foule d'ouvrages, même d'article» de journaux, composés sur la pointe d'une aiguille, prouve assez que ma pointe passe pour aiguë, je dis, ma cousiue, excessivement aiguë. Ajoutez à tous ces avantages que souvent, et tant qu'on veut, je fais fonction d'épingle , et personne, si mal avisé qu'il puisse être, ne dira qu'une épingle puisse faire le service d'une aiguille.

Mais l'usurpation des honneurs qui m'appartiennent est le moindre de vos torts et le moins sensible de mes griefe. Vous m'avez rendu presque inutile au vêtement des femmes, et tellement étrangère à leurs occupations que je suis ou emprisonnée dans un étui sans voir le jour et sans pouvoir respirer, ou délaissée à des

MŒURS

inains mercenaires qui me tourmentent et ne me laissent aucun repos. Un lé de gaze ou de dentelle suffit au vêtement des fenunes ; l'aiguille n'a point de part à la façon d'un tel habillement. Une épingle croise ce vêtement audessous de la poitrine^ et la toilette est complète. Croiser sur le nu, attacher avec une épingle une robe ouverte de bas en haut est aujourd'hui tout le savoir des femmes. Les ingrates! combien j*ai servi autrefois à leurs plus douces jouissances ! lorsque j'entrelaçais des chiffres, des fleurs pour des amants! lorsque j*assemblais des nœuds d'épées et des cocardes ! Combien j*ai valud'épîtres, de madrigaux, de chansons, de sérénades, et d'autres hommages encore plus solides, aux aimables ouvrières. Combien j'ai marié de filles et combien vous en avez perdues! Combien j'en ai dotées et combien vous en avez ruinées. Les ingrates!!! Et quel danger pour leur honneur que de s'habiller avec une épingle ! faire dépendre leur honneur d'une tète d'épingle, qui peut être la plus mauvaise tête du monde, et qui certainement est la plus susceptible d'égarement ! Quel danger même pour toute espèce de vertu ! L'oisiveté n'est: elle pas la mère de tous les vices ? L'aiguille ne fait-elle pas la tranquillité des mères et la sûreté des maris? N'est-ce pas une aiguille qui a sauvé l'honneur de Pénélope? Ah! Taiguille et la sagesse des femmes sont inséparables ; l'oubli de Tune est la perte de l'autre.

Adieu, méchante et cruelle cousine. Jouissez de ma disgrâce et de votre triomphe. Je vais , avec ma compagne, chercher, dans les départements (i) éloignés de cet indigne Paris, un asile où nous puissions nous consoler.

mÉPONSB DB l'épingle ▲ L*A16D1LLB.

Que vous êtes injuste, ma chère amie ! Ah ! croyez-moi, je me ressens plus de votre disgrâce que je n'en profite.

Je suis réduite à trois services fort peu agréables. Ou je végète^ pendant des mois entiers, sur une pelote; ou j'attache, pendant des années, des mémoires de tapissier, bijouUer, sellier et couturières, mémoires qu'on met en-

(i) Il parait que les départements sont là pour les pays étrangers, pour la Suisse ou les États-Unis d'Amérique.

semble, mais qu'on ne regarde ni ne paye ; ou enfin j'attache, comme vous le dites, sur le nu, une mauvaise robe ouverte tout du long, et si mince que je puis à peine y tenir.

C'est ce dernier emploi qui paraît vous faire envie. Hélas ! vous êtes, comme tant d autres, dupe des apparences; on ne m'emploie ainsi que pour me dévouer à une perte certaine; quand les femmes paraissent me confier la garde de leur pudeur, c'est une insigne perfidie, qui n'a pour but que de constater mon impuissance. On m'orne la tête sans doute, mais comme on orne celle des victimes dé- "vouées au sacrifice. On me décx)re de perles, de diamants, de camées, de peintures: c'est pour me désigner aux larcins des téméraires et les préparer aux plus importantes invasions. Le moment où je vous parais étaler ma couronne avec le plus d'orgueil est celui où je suis le moins en sûreté. Je ne tiens qu'à un fil alors que je suis le plus superbe. Autrefois la pudeur sauvait l'épingle la plus modeste; aujourd'hui on a donné de la valeur à l'épingle pour qu'elle livrât la pudeur. En l'enrichissant, on l'a corrompue : c'est le sort de bien des gens. Vous voyez donc, ma chère amie, que plus que vous, et plus que jamais, je suis une malheureuse sans état; qu'on m'emploie avec l'intention de me livrer, et qu'on me prend souvent pour me livrer à d'autres, et plus souvent encore pour me jeter avec mépris.

Plus de rancune, ma cousine, nous nous reverrons bientôt en province (2). Je suis lasse de mon existence, et d'ailleurs, au train que prend la toilette des femmes, bientôt je serai encore plus inutile ici que vous.

L'Épikglb.

{Journal de Paris, du 21 fructidor an ix. «^ 8 septembre 1801.)

DBS BANQUEROUTES.

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