‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 162 sur 208 · AUX AUTEURS DÛ JOURNAL DB PARIS · texte numérisé non relu

AUX AUTEURS DÛ JOURNAL DB PARIS

Paris, le 13 thermidor an xi.

Messieurs, quand j'étais à Paris, il y a trente ans, on disait souvent, d'après je ne sais quri philosophe, c'était, je crois , Fontenelle, que le livre de la littérature française qui renfermait le plus de vérités, c'était VAfmanach royal. Pour moi, je n'ai jamais été édifié de l'exactitude de cet ouvi*age, et je souhaite qu'aujourd'hui VAlmanach national vous donne un peu moins de fausses adresses que son- prédécesseur, et que vous ne soyez plus exposés, comme on l'était autrefois, à envoyer des mémoires, requêtes^ placets, en un mot, ce que vous appelez aujourd'hui des pétiUuns, à un honune que votre affaire ne regarde pas, et qui jette votre papier au feu. Aussi ^ quand on me parlait des vérités de i'Almanach royal , je me disais : Je connais bien, moi, un autre livre dont chaque ligne est bien plus sûrement une vérité, dont chaque ligne, chaque jour contrôlée, est chaque jour scellée de nombreux écus: c'est le Liore des Postes de France. Mais, messieurs, voilà que je suis détrom|)é de ma bonne opinion sur ce livre. Ayant eu la curiosité de venir admirer de près votre grand consul, dont noire Alexandre parle avec tant d'estime, j'ai acheté à Francfort un livre des postes de France pour l'an xi. Muni de ce précieux ouvrage, je cherche d'abord, sur la carte qu'il renfenne, ma route la plus directe pour me rendre à Paris; je la trouve marquée de Mayence à Trêves, de Trêves à Luxembourg, de Luxeml>ourg à Stenai , de Stenai à Reims. Les relais sont indiqués sur la carte, avec le nombre de lieues ; mômes indications dans le livre, à une exception près. Je me mets en marche sur la ligne tracée. Quel est mon étonnement quand je me vois conduit, non sur des routes, mais dans

MCEURS.

des ravins et des précipices; obligé^ ici^ d'emprunter des bœafs pour monter une côte à pic dans un sentier creux ; plus loin^ de faire tenir ma voilure avec des cordes de peur qu'elle ne verse; et, de plus, des maîtres de poste , notanmient à Luxembourg et à Longwy, qui me font payer une poste de plus qu'il n'est écrit pour leur relais. Mais, laissant de côté cet article qui ne regarde que la dépense, je me suis fait cet argument : Ou il n'y a point de chemins suivis de Mayence à Stenai , et en ce cas le livre de poste a tort, ou les postillons des relais de postes ne connaissent pas ces chemins, et alors ce sont dés voituriers et non des postillons, et, en ce cas encore, le livre de poste, qui suppose des postillons, a tort.

Me voyant ainsi réduit, messieurs, à cher-^ eber de nouveau un livre rempli de vérités, et m'affligeant d'être désfnchanlé de mon livre de poste, un brave Champenois^ que j'ai trouvé entre Reims et Viilers-Coiterets, m'a tranquillisé, a Monsieur, m*a-t-il dit, autrefois il n'y avait rien de s^ difficile à trouver qu'un livre véridique , mais aujourd'hui ce n'est plus la même chose* Puisque vous aimez la vciité> achetez, en arrivant à Paris, mille cinq cents histoires de la Révolution qui viennent de paraître. Pas une qui ne soit vraie et pourtant pas une qui ressemble à l'autre, ce qui met de la variété dans la vérité. s> Je vais profiter de cet avis; mais en attendant je ne veux pas laisser au livre des postes et relais la réputation qu'il a usurpée , et je craindrais d'avoir sur ma conscience les événements f&cheux auxquels les voyageurs pourraient s^ex poser sur la foi des lignes bien droites et bien unies que les auteurs ont figurées sur la carte des postes , mais qu'aucun ingénieur ne parait avoir même tracées sur le terrain. J^ai l'honneur d'être , etc.

Le comte OaLOBOfiLOF.

P. S. Je profiterai de cette occasion pour vous dire que je ne m'attendais pas à trouver encore vos postillons vêtus en France de la veste bleue à collet rouge. C^était autrefois l'habit de la petite écurie du roi, aux galons près. 11 me semble que les postillons devraient aujourd'hui être vêtus de vert, comme le sont les gens des ambassadeurs et ministres de France dans les cours étrangères.

Paris, le 16 thermidor an xi.

Messieurs, je vous remerae d'avoir inséré ma précédente lettre dans votre feuille du i3. Si mes observations ne vous déplaisent point , je continuerai à vous communiquer celles que je Terai pendant mon séjour à Paris. Il s'y passe journellement une foule de choses fort remarquables, qui ne sont pourtant remarquées de personne ; l'intérêt de la postérité, l'intérêt de la perfectibilité humaine, l'intérêt des nations étrangères demanderaient que l'on recueillit et que Ton publiât tout ce qui se fait de beau et de bon chez la première des nations. Puis* que l'habitude fait que les Parisiens voient sans attention une multitude de belles choses qui frappent l'œil surpris d'un étranger, il me paraît bon qu'un étranger consigne ses observations dans un papier public. Or donc, voici ce que j'ai vu dimanche dernier.

J'étais en cabriolet sur le pont de la Révolution. Là, je voulus jeter un coupd'œil sur le beau bassin que forme la Seine entre ce pont et le pont des Tuileries. A cet effet, je jetai ma tête hors de mon cabriolet, croyant planer sur la rivière ainsi qu*à mon précédent voyage, où je me promenais habituellement dans un cabriolet si élevé que je rentrais ordinairement à lentre-sol, où je logeais, par la fenêtre. Quelle fut mon humiliation quand je vis que mon cabriolet m'élevait à peine à la hauteur du trot-*toir, et qu'il était de taille à remiser dans la première cave dont le soupirail serait ouvert , au lieu de remiser à l'entre-sol, comme ceux qui étaient de mode il y a quinze ans? Je me trouvai donc obligé, je ne dirai pas de descendre de ma voiture, mais d'en sortir, pour monter sur le trottoir, où je me mis en devoir de satisfaire ma curiosité. Ma vue errait à peme sur Pespace qu elle embrassait lorsqu'elle fut fixée sur le quai de Bonaparte par un groupe de figures nues qui s'y promenaient. «Oh ! oh ! me dis-je; ce sont sûrement des dames de distinction que je vois là-bas ; on dit que les dames vont toutes nues à Paris; sans doute, en voici la preuve. » Je laisse là mon cabriolet et je m avance le long du quai. Bientôt mon erreur se dissipe, et je reconnais que ces dameslà sont des hommes d'une fort belle venue. Mais que font-là ces messieurs? Cette ques-

MCEURS.

tion m'embarrassait un peu lorsque je me trouvai entre deux darnes^ dont Tune venait de ce côté , et dont l'autre y allait. Je m'adressai à celle-^i^ qui était une laide de cinquante ans. 0 Madame^ lui dis-je , auriez-vous la bonté de m'expliquer?... — Monsieur, me dit-elle vivement^ je suis très-pressée... et je n'ai pas le temps de bavarder, d Elle était déjà à vingt pas, et très-près de ces messieurs, lorsqu'elle prononça ce dernier mot. Celle qui venait, jeune, belle, marchait encore plus vite que la première, et avait l'air indigné. .. « Madame, lui disje, auriez-vous la bonté de m*expliquer?... — Ah ! monsieur, s'écria- telle avec un accent qui me pénétra, c'est une horreur! laissez-moi fuir...» et elle court encore. Heureusement pour moi survint un monsieur qu'on m'a dit être un chimiste très-savant. aMonsieur, me direz-vous ce que c'est que cette procession? — ^Une procession! me répondit-il en riant; ce n'est pas là une procession : ce sont des messieurs qui font un exercice très-salutaire; ils sortent de la rivière, et ils se promènent en prenant un bain d'air. Vous n-avez peut-être pas entendu parler des bains ef'atr? monsieur; Rousseau pourtant en a dit quelque chose.

C'est un tonique excellent. C'est c'est

et puis l'hydrogène, l'oxygène, l'homogène, et surtout point de gêne , voilà les remèdes vraiment universels, la véritable panacée »

Jugez, messieurs, de ma reconnaissance pour cet illustre et sage chimiste. Il faut donc bien vite informer l'univers que c'est un remède excellent pour toute sorte de maux, de prendre des bains d^air^ le dimanche, sur les quais des grandes villes. Il faut que l'opinion publique prévienne les obstacles que la police voudra peut-être apporter à cet usage, comme autrefois les parlements s'opposèrent à Tinoculation ; et il faut surtout s'opposer aux clameurs des femmelettes semblables à celle que j'ai accostée la seconde sur le quai de Bonaparte. Je ne doute pas que ces, bains ne réussissent très-bien en Russie. Je souhaite seulement qu'on n'en abuse pas en hiver.

Je suis , etc. Le comte Obloborlof.

Paris, le 10 fructidor an xi.

Ayant lu dans quelque feuille, monsieur, que l'hôtel Bourbon était ouvert au public.

j'eus ces jours demieris la fantaisie d'aller me promener dans son beau jardin. Je donne ordre à mon cocher de m'y conduire. Il m'arrête devant une porte que je reconnus • fort bien pour être celle de l'hôtel. Mais quelle fut ma surprise quand je vis écrit au-dessus de cette porte : Hameau de CJiantilly. Hameau où était écrit Hôtel! Hameau au milieu de Paris! Hameau dans l'enceinte d'un palais, et où l'on arrive par un portique d'ordre corinthien ! Hameau écrit en lettres d'or sur un marbre noir ! Si le hameau est là , Monsieur, dites-moi donc où est un h6tel, où est la ville, où est la capitale de toutes les villes ?

Vous êtes bien gais , messieurs les Parisiens ! Vous vous faites un jeu de tout; vous donnez aux choses des noms qui en expriment de toutes différentes ; vous pariez sans cesse par antiphrase, et vous n'entendez jamais mieux ce qu'on vous dit que quand on vous dit, par ironie ou par un autre amusement de l'esprit, le contraire de ce qu'on veut vous dire. Il fout que vous soyez bien sûrs de votre sagacité pour jouer ainsi avec la vérité , ou bien légers pour vous en moquer à ce point! Peut-être aussi est-ce par profondeur. Vous vous croyez peutêtre en droit de dire à la vérité elle* même : Et toi atusi tu n'es que vanité!

Après m'être promené dans le Hameau de Chantilly avec beaucoup de bergères en habit grec et de Titus en guêtres de nankin, j'ai été à l'Opéra. Là, après un grand air chanté avec plus d'éclat que d'accent , messieurs de l'orcfa^tre se mirent à battre leur violon de leur archet, ce qu'on me dit être un applaudissement. Bon ! demandai- je tout surpris, l'orchestre applaudit le théâtre ! Et depuis quand l'orchestre n'est il pas, comme le chant, justiciable du parterre? L'orchestre n'est-il pas comme le théâtre devant le tribunal , et le tribunal n'est-ce pas le public? A-t-on jamais vu les plaideurs se juger entre eux à la barre à la face du juge? a Monsieur est étranger, » m'at-on répondu avec dédain; < quand il aura un « peu respiré l'air de l'Opéra, il en verra bien « d'autres. Par exemple, il verra dans un bal- « let fameux le maître des ballets qui vient « jouer sur le théâtre un concerto de violon en « présence de Kreutzer, qui se tient [modes-* « tenient à l'orchestre. Il verra ensuite l'ao- « teur qui joue le principal rôle de la panto*

MŒURS

< mine lui exprimer par ses gestes qu'il joue «admirablement du violon^ et le mattre de « ballets lui répondre : Moins bien que vous « ne danseZy mon illustre eamarade. A quoi « celui-ci réplique encore par geste : Mais ee 9 que vous jouez si bien, ee que je danse si «t bien, ce que refais même en ce moment pour « vous complimenter^ tout ce fa c'est vous, mon « illustre maitrCy c'est vous qui Vinventez, b

«Je me réjouis de voir cela^ monsieur, repliquai-je^ et je vous remercie de m'avoir instruit d'avance de l'usage où les acteurs se sont mis de s'applaudir en plein théâtre^ et les violons d'applaudir les chanteurs^ en attendant que les acteurs et les chanteurs et les danseurs se mettent à applaudir le public ou à le siffler^ suivant ce qu'il méritera. »

Après le chant est venue la danse. On dit que c'est une partie des beaux-arts très-perfectionnée depuis quelques années. Perfectionnée^ soit; mais parfaite! On a mis dans la danse des mouvements et des attitudes qui me paraissent plutôt appartenir aux études qui se font chez Franconi ou chez Nicolet. Je demande si c'est de l'aveu de Terpsichore qu'une danseuse , se plaçant en face du parterre , lève devant elle une jambe aussi haut qu'il est possible^ et gesticule avec son pied de même qu'avec ses bras? Est-ce un tour de force que l'on veut faire? C'est chez les danseurs de corde qu'il faut l'essayer. Si ce n'est pas un tour de force, ce doit être une imitation de la nature? Or, qu'est-ce qu'imite cette jambe tendue roide en avant ? Ce n'est assurément ni un mouvement de marche, ni un mouvement de course. Le Petit-Poucet , pour faire usage de ses bottes de sept lieues, n'a jamais levé la jambe si haut, ni ne l'a soutenue si longtemps sur une ligne parallèle à l'horizon. Atalante, courant pour gagner le prix de la course, a une jambe levée, mais en arrière, et non en avant. Ce qu'on appelle montrer les talons consiste à laisser voir ses pieds par derrière ; ce n'est encore qu'à l'Opéra qu'on a pu imaginer de faire montrer les talons par devant. Si cette jambe, levée horizontalement en avant, représente quelque^ chose, ce ne peut être que l'action de donner des coups de pied dans le ventre : on pourrait dire qu'à rOpéra on montre le pied au public, comme on montre le poing à la balle, si cette figure

ne rachetait, par sa parfaite indécence , tout ce qu'elle parait avoir de menaçant. Qu'on examine tous les camées antiques qui ont été recueillis jusqu'à ce jour, et où des danses sont représentées, on ne verra pas une attitude send)lable. Il y a mieux, je n'ai pas vu que la danseuse de l'Opéra la plus célèbre par la finesse et la pureté de son goût se la permit à l'Opéra même. Je parle de madame Gardel; elle ne croit pas, sans doute, comme mademoiselle Saulnier et autres , que les jambes aient été données pour gesticuler et pour relever des jupons jusque par-dessus la tête.

A la sortie de l'Opéra j'attendais avec beaucoup de monde, dans le vestibule, que ma voiture fût arriva. Tout d'un coup s'élève une rumeur assez forte près du poêle. On court, et moi avec les autres. C'était une petite dame fort Jolie qui répétait, en frappant du pied: Vavimaljle butor ^ le grossier! De quoi s'agissait-ii? d'un grand monsieur qui avait un claque sous son bras, et qui, entendant annoncer sa voiture , s'était brusquement retourné pour gagner la porte, et avait donné à la jeune dame un large soufflet de son claque. Quand elle fut un peu revenue à elle-même, elle dit à une autre personne de sa société : Regardez, ma chère; n'a-t'il pas bien dérangé mon coup db vbnt? — Que veut-elle dire avec son couvent? me demandais-je à moi-même , lorsque je vis l'amie, en lui répondant: Mon dieu, oui, se m.ettre en devoir de lui raccommoder une touffe de cheveux qui couvrait son front comme une huppe de poule noire ! Je demandai à mon voisin conoment il se pouvait que cette toufTe s^appelàt un couvent? -*- C'est un coup de vent , me répondit* il durement, c'est-à-dire un amas de cheveux qui sont censés réunis sut le haut de la tête par un coup de vent qui a soufflé au derrière et de bas en haut. Pendant que j'ccoutais cette explication, la petite dame frappait des pieds en criant : Ohl ciel, mon coup de vent eU perdu... J'irai au bal avec mon coup de vent tout de travers!... On m'avertit que ma voiture était là ; je me sauvai en disant , entre mes dents : lia chère dame, ce coup de vent que vous avez sur la tête m'a bien Tair d'un coup de marteau.

Je suis très-parfaitement, messieurs, votre très-humble et très-obéissant serviteur. Le comte OaLOUofiLor.

Paris, 2 i fructidor an xi.

Après avoir satisfait ma curiosité pour les embellissements de Paris, et parcouru ses places, ses quais, ses rues, ses jardins, ses églises, ses palais , ses muséum , ses bains publics, il me reste , messieurs, à voir ce que vous ap* pelez la société. On la dit exempte des préjugés, des abus, des ridicules, qui, avant la Révolution, la rendaient si souvent insupportable aux hommes de sens, et qui sont représentés sur votre théâtre ou dépeints par vos poètes satiriques ou vos écrivains de morale. Mais si j*en crois les gens avec qui mes affaires m'ont donné l'occasion d'en parler, il commence à s'y introduire des usages qui ont aussi leur désagrément.

D'abord, un architecte, à qui j'avais demandé un plan pour une petite maison que je voudrais faire bâtir sur le bord du Volga, m'a assuré qu'à Paris un banquier du bon genre ne voulait pas moins de trois salons à son appartement, a 11 lui faut, m*a-t-on dit, l'espace né- « cessaire pour recevoir, un jour de fête, de a mille à douze cents amis. Pas de milieu chez a lui entre la solitude et la cohue. On n'ouvre a pas pour dix ni pour vingt personnes ; quand a on n'a pas moins de mille amis, on ne veut <c point Taire de jaloux. » Je crois cela un peu exagéré; cependant, à la manière dont certains banquiers payent aujourd'hui leurs dettes, on peut bien croire quils ont pris un peu des habitudes des princes d'autrefois.

Mon marchand de chevaux m'a soutenu hier que c'était maintenant l'usage chez les traitants de dire : Mon piqvevx, en parlant d'un niauvais palefrenier ; et mon ipaitre d'hôtel m'a appris qu'il fallait dire : Un de mes valets (le pied , pour parler d'un maussade laquais. Croirais-je que tout le monde à Paris prenne ainsi des airs de princes?

Un cuisinier qui me sert depuis quelques jours, à qui je demandais un poulet et deux perdrix pour mon diner, me répondit : Monsieur le comte, çhei un homme du bon air, on ne sert la perdrix qu'en purée , et du pou- , let on n'en sert que Ips blancs.

Un marcliand de vin est venu m'offrir ses services : Vin de Madère, vin de Laffitle, vin de Gliambertin...— Et votre vin d'ordinaire, lui

MŒURS

demandai-je, est-il bon?— Mon vin d'ordinaire ! monsieur le comte; l'usage est de boire du Madère dès la soupe, d'attendre de demi-heure en demi-heure un verre de vin de bordeaux ; et pour le fond du diner ^ on boit du vin de Suresne. Du Madère, du Bordeaux et du vinaigre, voilà comment sont abreuvées nos bonnes tables aujourd'hui. —Peste ! ai-je dit, voilà du luxe bien entendu. — Monsieur le comte ne voit pas, a répliqué le marchand, que c'est une manière délicate de prohiber le vin d'ordinaire, dont la modestie républicaine n'ose encore s'affranchir.

Mon tailleur, à qui je demandais hier deux habits, me dit : « Puisque monsieur le comte a besoin, pour le moment, de deux habits, je m'en vais lui en faire quatre. — Et pourquoi quatre, quand j'ai besoin de deux seulement? —C'est que, si monsieur le comte dine souvent dans le grand monde, il lui faut beaucoup d'habits de rechange. 11 arrive fort souvent qu'un habit ne sert qu'une fois. ^ Et d'où vient?...— Monsieur le comte ignore que, pour dispenser les maîtresses de maison de faire les honneurs de leur table, des valets font faire la ronde à tous les plats, et vous en servent moitié sur votre assiette, moitié sur vorre manche. — Monsieur le tailleur, je veux voir cela par moi-même. En attendant, je m'en tiens à deux habits. »

Un jeune homme que j'ai pris pour secrétaire médisait très-gravement ces jours -ci : a On ose soutenir que les destinées de la république française sont fixées : je nie cela. Il subsiste toujours une grande querelle entre deux grandes puissances : la puissance des dîners et celle des spectacles. La première ne met sur table qu'à six heures et demie, la seconde veut qu'on lève la toile à sept heures ; c'est trop tôt pour l'une, ou trop tard pour l'autre. » Quand je dînerai en ville , je jugerai encore ce procèsrlà.

Une marchande lingère à qui je demandais, ces jours derniers, par commission, un trousseau pour Pétersbourg, m'a dit des choses fort curieuses sur les châles et sur les voiles. « Monsieur, les châles de cachemire et les voiles de dentelles sont les deux choses qui distinguent aujourd'hui les femmes d'un certain (jenre de celles qui sont demeurées dans l'espèce. Uue femme n'est rien dans le monde

MŒURS

si elleifa ces deux distinctions. Les femmes à châles et à voiles ont remplacé les femmes à paniers d'autrefois. Aussi on stipule le chàle et le voile dans les actes de mariage. H n'est rien qu'une femme ne fasse pour se procurer le voile^ si elle s'est mariéesans le stipuler; il n'est rien non plus que le mari lui-même ne puisse obtenir de sa femme pour un voile. Ces voiles^ au reste, sont d'une épaisseur admirablement proportionnée à la modestie des femmes qui s'en servent : ils ne voilent rien ; ils font même beaucoup remarquer; témoin une belle dame qui dernièrement était à l'Opéra, aux premières loges, près du théâtre, un grand voile sur le visage. Tout le monde la nommait. 11 est vrai qu'elle montrait à toute la salle des (épaules nues jusqu'à la ceinture. »

Que je suis impatient^ messieurs, de me répandre dans la société et de l'observer de plus près ! Le caractère français n'est pas moins admirable dans la vie privée que dans les affaires publiques et sur les champs de bataille.

J'oubliais de vous dire que je ne répondrai pas à votre prétendu vicotnte Hurluberlu, qui prétend que l'orchestre n'est pas justiciable (lu parterre parce qu'il lui tourne le dos, et que madame Gardel ne danse si bien qu'en vei-tu de cette maxime d'inveqtion toutp nouf velle : 7W mari, teLe fettinie. A coup sûr, Tauteur de la lettre est up pseudonyme ; jl n'y a plus de vicomte en France. Dailleurs^ j*ai un peu connu autrefois toute la famille Hurinherlu; il y en avait à la cour, à la ville, dans rÉglise, dans l'épée, dans la robe, dans la finance, même dans la banque. Beaucoup ont émigré , plusieurs fopt restés, quelques-uns sont rentrés, d'autres sont encore dehors. Il y av^it bien parmi eux un gros vicomte; mais J4mais daus cette fainille il ne s'est trouvé un homme asse^ enneqii de luimême pour citer une vieille maxime, ni assez téméraire pour en créer une nouvelle. Jan^ais un Hurluberlu n'a dit: Tel père, tel fils, la maxime de la famille ayaiit toujours été d'être sans cesse en contradiction avec soi-même. Et plus sûrement epcor^ up Hurluberlu n'aurait jamais* osé dire ; Tpl mari^ telle femme , sentant très-bien qpe ce serait indignement méconnaître rindépendance du sexe, et tout à fait ignorer l'histoirp, le monde et les coulisses mêmes, où la femme pense, dit et veut

ordinairement toiit le contraire de ce que veut son mari ; ce qui peut-être prive les femmes de beaucoup de raison, mais souvent les préserve d'un peu de ridicule; car les femmes sont, en général, de meilleur goût que leurs maris.

J'ai l'honneur d'être très-parfaitement, messieurs, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Le comte Obloboi^lop,

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