‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 164 sur 208 · III. — LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

III. — LITTÉRATURE

AUX AUTBimS DU JOURNAL DE PABIS.

11 n*y a plus de littérature en France; bientôt il n'y aura plus de grammaire. On parle aujourd'hui sans loi , comme on agit sans foi. Les journaux sont, la plupart du temps, écrits avec une négligence indécente ; ils fourmillent de fautes de tout genre. Les journaux littéraires n'en sont pas plus exempts que les autres. Ils écrivent des colonnes sans An sur un mauvais vers^ et souvent sur rincorrection d'une virgule^ et les barbarismes, les solécismes^ les contre-sens se pressent et se succèdent sans interruption dans toute l'étendue de cette colonne. Votre journal môme., citoyens, le Journal fie Paris, celui qui a pour lecteurs la partie de la république où Ton se pique le plus de bien parler, mérite de grands reproches. P^ns un temps où les journaux tiennent lieu de livres , où ils sont la seule lecture des gens du monde et des jeunes gens, il serait bien nécessaire que les journalistes se fissent un cas de conscience d'offenser la langue aussi cruellenient.

Vous allez trouver de l'exagération dans mes reproches et m'accuser de mauvaise humeur? Eh bien ! permettez-moi de vous apporter de temps en temps la petite note des fautes de langage que j*aurai trouvées dans les joumai^ du jour, et vous verrez si j'ai tort de me plaindre.

Voulez-vous que je commence pai* les feuilles d'aujourd'hui? J'y consens,

Je prends d'abord la vôtre, et je lis dans les Jlfi^'/an^e^, àl'a^^ticle où vous parlez du duel qui a eu li(Bu entre deux amants rivaux au bois de Boulogne, j'y lis que « l'amant outragé, bles^ a sant piortellement spn adversaire, revient i$ avec le regret d'avoir perdu à |a fois et s^

a maltresse et son ami. » Cette phrase renferme deux contre-sens. Il fallait dire : « Après « avoir blessé mortellement, revient avec la a douleur de perdre , etc. »

Je passe à un autre journal. C'est le (I ).

On y lit ce matin : a Que le rôle de Constance a dans les D ux Journées y c^ rôle, créé d'une « manière si intéressante par M"" Scio, comme « actrice eicftmme cantatrice, ne pouvait être a confié, après elle, en de meilleures mains, a quen celles de M"* Lesage, b Combien y a-t-il de fautes dans ce peu de mots? Créé

d'une manière intéressante une. Créé par

M"' Scio comme deux. Confié, après

elle trois. Confié en..., quatre. Confié en

des mains cii>q. Ea.de meilleures mains

qu'en celles, etc., six. 11 fallait dire : c Ce rôle, a que M»* Scio a créé par la réunion de ses a talents d'actrice et de cantatrice, et qu'elle <x a rendu si intéressant, ne pouvait être conjié u ensuite à une meilleure actrice, ou remis en « de meilleures mains, que celles, etc. »

On trouve dans le journal un très-long

morceau dont l'objet est de prouver que S. est un mauvais écrivain. Jugez le juge de S. par quelques phrases que je prends au hasard dans son article, a Les conversations de S., « dit-il, la conduite qu'il a suivie dans la Ré-

a volution (il fallait qu'il a tenue), une

a négociation bien eondwte (conduite et con- « duite) , tels sont les fondements de sa rea nommée. Personne ne s'est jamais avisé de a ranger ses ouvrages parmi ses titres à la a gloire (ce jamais est un pléonasme) La

(1) (Note des rédacteurs.) Nous supprimons le titre de ce journal. Nous nous soumettons volontiem à la critique, mais npus croyons ne pas devoir faire les honneurs de nos confrères.

LITTÉRATURE

a première brochure qu'il fit paraître fut

« le signal de ce déluge de paniplilets dont a nous fûmes inondés en 89^ et l'on sut gré au « citoyen Sieyès d'avoir ouvert la carrière. » Ouvert la carrière au déluge î et l'inondation du déluge ! et le signal du déluge !

Vous voyez, citoyens, que j'ai quelques

raisons de réclamer J^adresse ma lettre à

cinq de vos confrères; je ne leur demande pas, non plus qu'à vous^de la publier: ce serait trop exiger. Mon désir est que vous la jugiez digne de quelque attention y et qu'à la suite le public trouve difns vos feuilles la pureté du style jointe à celle des principes.

{Journal de Paris, du 29 gennioal an vin. — 19 avril 1800.)

d'un IfOWBÀU JOUmif AL UfTlTCLÉ ; BIBLIOTHèQUE FBANÇAISB.

Je vous suis très-obligé, citoyens, de mV voir fait connaître^ par votre feuille du 6 prair rial^ la Bibliothèque française y rédigée par Charles Pougens. C'est à bon droit qu'on l'a nommée française; d*abord il y règne une galanterie parfaite. Les deux premiers extraits du premier numéro sont plus longs que les livres dont ils sont les extraits; Fun de ces livres n'était lui-même qu'un extrait littéral de livres déjà extraits autrefois. La raison qui a fait étendre ces deux arlicles est sans doute que les auteurs des deux ouvrages sont des dames aimables. Vient un troisième extrait; c'est celui des mémoires d'une autre dame fort célèbre y de madame Roland. Ensuite vient l'extrait d'un traité des signes et de l'art de penser. L^auteur de ce traité» dit-on , est un jeune homme; et qui nous apprend cela? C'est une jeune dame^ et cette jeune dame fait l'extrait du traité. Rien n'est plus aimable, plus galant, plus français : les dames font l'extrait des livres des cavaliers; les cavaliers font l'extrait de ceux des dames. En vérité, ce commerce d'extraits est charmant.

Ce qui ne l'est pas moins, c'est la facilité du style; elle est digne du sexe qui travaille au journal, et pour qui le journal travaille. L'aimable femme qui a extrait l'ouvrage du jeune métaphysicien nous fait espérer une seconde partie à cet ouvrage, a Dans cette seconde

« partie , dit-elle , l'auteur discutera les divers a moyens d'amélioration qui peuvent résulter « du langage. [Elle ne ditpa% de quelle améa lioration il s'agit ^ ce qui est fort piquant,) a Après avoir suivi son histoire , il nous dona nera sa prophétie ( c'est-à-dire la prophétie a du langage ) ; il n'est aucqoe science qui ne a puisse être présentée sous ces deux points a de vue différents (le point de vue de Chisa toire et le point de vue de la prophétie); mais, 0 pQur acquérir le droit de prévoir , il faut, a comipe l'auteur , avoir beaucoup observé, a Le secret de l'avenir est dans le passé.... a Qu'il serait grand, qu'il serait utile au genre « humain, le siècle qui va s'ouvrir, si pendant ff son cours les hommes qui se livreront aux « méditations de la pensée (délicieuse exprèsasion/ les méditations de la pensée/) traf$ çaient dans toutes les sciences une carrière € en avant de l'époque où ils s'arrêteront 1 (Une « carrière en avant, comme un courrier en a avant; jolie métaphore.) Des conjectures plus « ou moiQS vagues, (ohf oui y vagues, voilà ceta les qui avancent tes sciences /), plas ou moins a positives {agréable chose que des conjectures « positives!), présentent néanmoins une route a dans le {ointain des temps ; cette route exr <i cite l'émulation, et ne lui offre jamais, dam a V avenir, ni de^ obstacles insurmontables , ni a un terme au-de)à duquel il n'y. ait plus de « 6a.*e pour la pensée, ni d'espoir pQur l(\ posa té/ité. • Concevez-vous rien de plus joli, de plus pittoresque, de plus romantique que cette route sans obstacles et sans terme, où la pensée trouvera toujours une base et 1^ postérité un espoir, et qui sera ouverte par des conjectures vagues et des incertitudes positif ves ? Ne vous semble-t-il pas voir un de ces sentiers si bien décrits par l'abbé Delille, dan^ le poème des Jardins?

Au reste cet agréable morceau remplit ^ merveille les espérances que donne Vlntroduc^ tion de la Bibljothèque. Vous ne serez pas fâchés de la retrouver ici,

« Quelques Français, jaloux de voir les nan tiens étrangères plus attentives que nous à « recueillir tous les fa/ts qui constituent leur « histoire littéraire, et même la nôtre, ont n conçu l'idée de ce journal , dont il paraîtra « chaque mois un volume d'environ 216 p^« * ges, »

AU

LITTÉRATURE

Cette phrase est extrêmement piquante: Jalovx de voir signifie curieux ^ empressés de voir^ etc. Âinsi^ quand quelques Français vous déclarent qu'ils sont curieux , empressés de voir l'histoire littéraire des étrangers^ même la nôtre^ écrite par les nations étrangères^ vous vous attendez qu'ils vont approuver, admirer^ seconder cette entreprise, et vous murmurez

de cette faiblesse qu'ils vous annoncent

Mais vous vous trompez , c'est une tournure épigrammatique ; tout jaloux qu'ils se disent de voir une si belle diose, ils ne veulent pas la voir, ils veulent en faire une opposée. Ainsi la phrase est véritablement l'équivalent de celleci : Je sui^ jaloux ou curieux de vous voir, et par conséquent je ne veux pas vous voir.

« Tous (tous les quelques Français dont il « est question dans la première phrase), ania mes du même zèle pour le progrès de la phi- (c losophie, des sciences et des lettres^ ont juré a de ne jamais violer les préceptes sacrés d*utie « impartialité rigoureuse. » Quel tableau ! ils ont juré ! juré de ne pas violer ! de ne pas violer les préceptes sacrés d'une impartialité! On ne connaissait pas encore le code de l'impartialité, ni les préceptes positifs et nombreux de cette qualité négative^ ni la différence A'une impartialité et d'une autre.

(Opuscules f tome H, page 63, 12 prairial anvni.— l*' juin 1800.)

Page 1