J.-M.-B. CLÉMENT
AUX méDAGTBUmS DU JOURNAL DB PAMIS.
Tandis qu'un assez bon nombre de critiques anonymes^ ou sans nom^ s'amusent à déchiqueter deux ou trois fragments du grand poème que j'ai imité du Tasse^ un censeur plus amical s'est fait un plaisir généreux de contribuer en quelque chose à la correction d'un ouvrage si difficile. Le citoyen Théveneau^ quoique savant mathématicien^ possède un talent rare pour la poésie^ qu'il cultive trop peu. On connaît de lui de très-beaux vers. 11 n'a pas jugé les miens indignes de son attention. C'est à moi-même qu'il a bien voulu adresser ses remarques^ avec une franchise et une cordialité que j'estime et que j'aime infiniment. Il les avait destinées pour moi seul; mais si je dois
me taire sur les éloges qu'il me donne^ je ne crois pas devoir lui garder le secret sur les changements qu'il me propose ^ et dont la plupart m'ont paru très-heureux. J'en vais rapporter quelques uns; qui pourront donner une idée de l'intérêt qu'il prend à mon ouvrage et du talent qu'il emploie à le perfectionner. Au premier chant^ j'ai dit de la Renommée :
Mais le monstre aux cent voix, au vol toujours errant. Qui répand tous les bruits qu'il écoute en courant
Le citoyen Théveneau ne reprend point ce second vers^ mais il croit , avec raison, le rendre plus saillant par ce tour ingénieux :
Qui sème tous les bruits qu*il recueille en courant.
Herminie, au troisième chant, termine ainsi le grand éloge de Renaud :
Renaud est ce guerrier si craint dans les batailles ; Oui, pour faire trembler nos plus fortes murailles , Les béliers en fureur, dans Itur choc redouté, Ont des coups moins certains que son bras irrité.
Par un léger changement, mon habile censeur donne à ces vers plus de force et de vivacité :
Oui, pour faire écrotUer nos plus fortes murailles. Les béliers en fureur, dans leur choc redouté, Frappent des coups moins sûrs que son bras irrité.
Au même chant, dans le récit du combat où Dudon périt sous les coups d'Argant, on lit ces vers :
L'altier Gircassien , lui*méme menacé, A fuir devant Dudon se verra-tpil forcé? *ll Irémit ; sur ses pas il revient avec rage ; A s'éloigner encore il contraint son courage ; Mais, tournant tout à coup son coursier écumant. D'un foudroyant revers de son glaive fumant, Dans les flancs du héros, sa main terrible et sûre Vient d'ouvrir une large et profonde blessure. Dudon tombe, etc.
Dans ce morceau, mon aristarque ne change que deux mots, mais il les change bien ; c'est au commencement et à la fin :
L'aider Gircassien, par Dudon menacé, A fuir devant Dudon se verra-t-il forcé?
Lui-même menacé était un peu dur; la répétition du mot Dudon eiface cette tache eX ajoute au mouvement. Vient d'ouvrir, au dernier vers, est trop lent pour la situation; c^est encore par une répétition qu1l anime eette image :
LITTÉRATURE
Daus les flancs du héros, sa main, terrible et sûre, Sa main ouvre une large et profonde blessure.
Sa main ouvre serait dur en toute autre circonstance; ici la dureté même donne de la force au terrible coup d'Argant.
Il suffira de lire ces autres vers pour sentir qu'ils sont heureusement corrigés. Au lieu de :
Que la pitié fléchisse un refus si sévère ;
Lisez :
Que la pitié désarme un refus si sévère.
On trouve plus loin :
Si ce chrétien, si fier contre un rival sans armes» S*en retournait vainqueur, triomphant de nos larmes I
J*aime mieux : Souriant à nos larmes.
Au neuvième cbant , j avais mis :
Déjà loin des remparts Fimpitoyable Argant, Enflammé par les cris de la Discorde impie , Et plus ardent encor de sa propre furie , etc.
Le censeur a très-bien vu qu'il était plus simple et plus naturel de répéter le mot enflam^ méy et de dire :
Encor plus enflammé de sa propre furie.
Ailleurs^ en changeant une seule syllabe^ il fait ^ d'un vers un peu traînant^ un vers trèsanimé. C'est dans le discours d'Argillan à un Arabe ; qu'il insulte à son dernier moment :
Emporte cet espoir, quX te coûte assez cher; Mais meurs, etc.
Voici comme il corrige :
Emporte cet espoir ; U te coûte assez cher.
Lorsqu'Herminie, au quinzième chant, découvre à Vafrin le complot formé contre Godefroi par des Sarrazins qui doivent prendre des cottes d'armes pareilles à celles des croisés^ elle ajoute :
Ma main, complice, hélas ! de leurs trames cruelles , A formé le tissu de ces croix infidèles; J*ai servi , malgré moi , leurs barbares desseins : Mais j'eus horreur du crime et d'un campd^assasdns.
Je me garderai bien de ne pas adopter le changement que voici :
Ma main, complice, hélas! de leurs trames cruelles ^ Forma Iqfjreux tissu de ces croix infidèles; Je servis, malgré moi, leurs barbares desseins; Mais j'eus horreur du crime et d'un camp d'assassins.
Non-seulement cela est plus exact, mais plus soutenu.
Les bornes de votre journal ne me permettent pas un plus grand nombre de citations. 11 me suffit d'avoir donné ici une preuve de ma reconnaissance pour les bonnes critiques. J'ai toujours été persuadé que le meilleur ami d'un auteur est celui qui l'éclaire sur ses fautes. Mais s'il est plus rare que jamais de trouver un censeur habile et sincère, il est plus rare encore que la censure, quelque juste qu'elle soit^ rencontre un auteur raisonnable^ docile et reconnaissant.
(Journal de Paris, du 30 prairial an vin. — 19 juin 1800.)
SDR LES GORRECnONS
ADOPTÉBS PAK Ut CITOTElf CLtaBlfT,
Et, par occasion^ sur tes disputes grammaticales.
En parlant de la Renommée , te citoyen Clément a dit :
Mais le monstre aux cent voix, au vol toujours errant. Qui répand tous les bruits qu'il écoute en courant
Le citoyen Théveneau propose de changer ainsi le dernier vers :
Qui 5èm« tous les bruits qu'il recueUte en courant.
Ce tour ingénieux , dit le citoyen Clément , rend ce vers plus saillant. Je prends la défense du premier vers. Sème et recueille offrent deux idées fort bien liées; mais qu'il écoute en cou» Tant y a certainement plus de sens et de force qu'il recueille. Écouter en courant est caractéristique de ta renommée; c'est pour cela qu'elle répand tant de sottises.
Le citoyen Clément, en parlant de Renaud y dit:
Les béliers en fureur, dans leur choc redouté, Ont des coups moins certains que son bras irrité.
Certainement, ont des coups et des coups certains sont de très-mauvaises locutions^ et it vaut mieux dire^ avec le citoyen Théveneau :
Frappent des coups moins sUrs que son bras irrité;
mais dans l'un et Tautre vers it y a une équivoque.
Le sens que les deux auteurs ont voulu exprimer est celui-ci :
Frappent des coups moins hûrs que les coups
LITTÉRATURE
PORTES par son bras irrité ; mais celui qu^ils expriment est le suivant : Frappent des coups moins sûrs que n'est sûr son bras irrité-
Qu'il est difficile d'être correct en français, soit en vers, soit en prose! et cependant combien il importe à la république que la langue française regagne son ancienne considération ? Les écrivains du siècle de Louis XIV en avaient presque fait une langue universelle, et en cela ils avaient rendu à la France plus de senices qu'aucun homme d État par ses plus heureuses négociations. C'est une grande prime donnée au commerce d*une nation que l'avantage de trouver sur tout le globe des hommes qui parlent sa langue; c'est un beau moyen de considération pour la diplomatie d'un peuple que le privilège de négocier dans sa langue avec des peuples qui en ont une différente ; cVst un noble moyen d'influence sur toutes les nations que de pouvoir se faire entendre d'elles par ses livres, ses ouvrages dramatiques, ses chansons. Qu^on nous pardonne donc, qu'on nous approuve même d'ouvrir ce journal aux discussions grammaticales. Depuis dix ans, la langue française, que la politique étrangère a eu tant de raisons de proscrire comme dangereuse, a été tellement dégradée, tant d'orateurs et tant d'écrivains l'ont déshonorée, des granunairiens si barbares en ont défiguré les principes, qu'elle serait peut-être au moment de se voir partout rebutée comme méprisable, si les bons esprits ne s'occupaient de sa restauration. *
On parle du rétablissement de l'Académie française sous la forme de société libre, et il parait certain qu'il aura lieu incessamment. Hien de plus utile pour la restauration de la langue que celle d'un corps qui joindra au savoir nécessaire pour raisonner ses décisions l'autorité nécessaire pour les faire recevoir. Pour guider les bons écrivains il ne faut que de bons grammairiens, parce que les écrivains raisonnent et sont grammairiens euxmêmes. Pour guider les gens du monde il faut, de plus, que les bons grammairiens soient accrédités, parce que les gens du monde ne raisonnent point : ils demandent à savoir ce qui est décidé, et ils s'y conforment. Pour que le langage général d'une nation ait une certaine pureté, il faut absolument qu'elle possède un corps recoimu pour arbitre de la lan-
gue, et aux décisions duquel la confiance générale soit attachée.
{Journal de Paris, du l*' messidor an tiii. — 20 juin 1800.)
NOUVELLES LITTéEAUtRâ.
On craignait beaucoup, il y a quelques jours, de voir donner des lettres de naturalité à deux familles barbares qui ont essayé, il y a quelques années, de chasser de leur domaine les paisibles héritiers de Dumarsais et de Condillac ; la première est la famille des judi* conde, judicateur et judicit ; la seconde est celle des cunpiéifiénts , complets et incom* plel< , prochains et éloigné* , directs et indi* recfs. Ces craintes étaient mal fondées.
— Depuis que l'Institut s'est chargé de continuer le Dictionnaire de la langue française^ on espère qu'on ne verra plus couronner des ouvrages pleins de fautes contre la langue, tels que le discours du citoyen Nicolas Ponce sur cette question : Par quelles causes Cepprit de liberté n'est-il développé en France, depuis François I^ jusqu'en 4789Î II y a cinq fautes graves dans les trente-àx premièrea lignes. Dans la première phrase, la liberté eai appelée au commencement un seniimeni^ et à la fin elle est personnifiée, elle est triomphante, vaincue, elle fait le tour du monde. Cela est incohérent. Voici la trpisième phrase:
a Si, pendant les longues périodes où les a nations, surchargées du poids de leurs chatd nés, souffrant, sans se plaindre , la misère « et l'abjection , et ne donnant aucun sujet de « plainte à leurs tyrans, le sang des hommes a eût été respecté, la philosophie se console- « rait peut-être de ces calamités. » Le premier membre de cette phrase n'est pas fini; Us nations forment le substantif d'une phrase inddente qui n'a ni verbe ni régime.
Plus loin l'auteur dit niOuvrez les pages de l'histoire. x> On consulte les pages, on ne les ouvre pas.Voici une autre phrase : a Les ravages des Normands, des Anglais , ceux de^ grands et petits vassaux , avaient fait désirer au peuple l'augmentation du pouvoir des rois, espérant, parce chan^^cment, quelque adoucissement aux cruelles vexations, » etc. Espérant, ainsi placé, se rapporte aux ravages et fait
LITTÉRATURE
contre-sens. aMais^ continue l'auteur, si on le vit (le peuple) sortir de l'esclavage de la féodalité y ce ne fut que pour retomber dans l'esclavage royal, n Esclavage roya/ exprime la condition d'un roi assujetti à ses devoirs ; cette condition est un royal esclavage : c'est le contraire de ce qu'a voulu dire l'auteur.
— Un journaliste reproche au citoyen Girard^ auteur du livre des Tombeaux, de ne pas demander fortement pour les sépultures les anciennes cérémonies du culte catholique. Il est vrai qu'elles étaient simples et nobles par elles-mêmes; il est vrai encore qu'elles étaient pompeuses quand elles étaient bien payées par les familles. Mais, ce qui peut en avoir distrait l'attention de l'auteur, c*est que, par un abus trop ordinaire, quand il ne s* agissait que d'un particulier dont les funérailles étaient payées à la taxe ,
Le mort 8*en allait tristement S*einparer de son dernier gîte ; Le cure 8*en allait gaiement L*eaterrer an plus vite.
C'est ainsi que se pratiquaient la plupart des enterrements du temps de la Fontaine^ et cet usage n^était pas beaucoup changé de nos jours.
— Un de nos correspondants nous écrit : a Je retire ma prose et mes vers contre M« de « la Harpe. Uùe considération aurait dû ren- <i dre très-itidulgent pour les personnalités o dont il a rempli ses quatre volumes : c'est a qu'à la page 16 de son Introduction il nous a en promet bien d*autres. Je me les réserve, a dit-il, pour l'histoire de la philosophie. x>
— L'Institut se plaint depuis longtemps de la forme de son scrutin : c'est un véritable jeu de hasard. Aussi voyez ce qui en est résulté dernièrement. Il se trouve que la classe de littérature, malgré la présentation de la section de grammaire, n'a pu comprendre dans la liste de ses candidats un de nos écrivains les plus élégants , un de nos poètes les plus brillants de gaieté et d'esprit, et ci-devant membre de l'Académie française. Nous parlons du citoyen BoufQers. Telle est la combinaison du scrutin que le citoyen Boufflers a eu pour lui
la majorité des votants et n'a pas eu ceUe des voix.
— Une députation de llnstitut national, composée des citoyens Delambre, Coulomb, Lacépède, Naigeon, Pougens et Andrieux, a présenté hier au premier consul le rapport sur lequel l'Institut a ordonné la formation d'une commission pour continuer le Dictionnaire de la langue française* Il a fait inviter la députation de l'Institut à assister à l'audience qu'il a donnée hier aux ambassadeurs.
— Le citoyen Fontanes déclare dans le Mer^ cure de France^ du !•' prairial, qu'il n'a plus de part à la rédaction de ce journal. Il sera difficile de le remplacer pour l'élégance du style et pour la politesse de la critique.
— Le citoyen Grégoire vient de publier une petite brochure qui a pour titre : les Ruinent de Port-Royal, en 4 801. La mélancolie douce qui règne dans plusieurs pages de cet écrit intéressant contraste un peu durement avec la sévérité un peu âpre de quelques autres. Sans considérer les opinions étrangères à la religion, et conséquemment à l'objet mémo de Pouvrage, on le lit avec plaisir; on y reconnaît ces sentiments de bienveillance universelle et de tolérance philosophique qui caractérisent tous les écrits de cet auteur. On partage aussi ses regrets sur les débris de cet établissement jadis si célèbre, et dont les rumes, ainsi que celles de plusieurs autres maisons monastiques, retentiront longtemps des noms souvent répétés des savants qui les illustrèrent. On trouve dans cette petite brochure les causes de la destruction de Port-Royal ; les motifs qui , en 1637, déterminèrent plusieurs honunes distingués à se réunir dans la maison des Granges ^ située près de l'ancienne abbaye; les noms de quelques-uns de ces respectables solitaires, ou de ceux qui, à cette époque, manifestaient les mêmes opinions^ et parmi lesquels on remarque ceux de Pascal , Amauld , Nicole, d'Andilly^ la Bruyère, Bossuet, Racine, Despréaux ; la liste de plusieurs de leurs ouvrages; des réflexions sur quelques autres^ et l'éloge de tous.
— Oui, certes, il faut avoir beaucoup de
LITTÉRATURE
courage pour réduire en un volume les lettres de M"* de Sévigné. Nous avons promis de revenir sur cette nouvelle production de ^épidémie abréviatrice et d'autant plus dangereuse que ceux qui en sont atteints n'ont pas toujours autant de goût que Tauteur de ce recueil. Je regarde comme à peu près nulles les raisons qu'il allègue dans sa préface pour justifier son Abrégé. La première , c*est que neuf volumes de lettres deviendraient y à la longue, unel^'Cture fastidieuse. Comment peut-on avoir une semblable crainte? Celle d'arriver trop tôt à la fin de cet ouvrage est la seule qu'on éprouve en le lisant.
La seconde raison de M. Lévizac n'est pas plus fondée; c'est, dit-il, qu'il y aune infinité de lettres qui ne peurent, en aucune ma-nière, convenir à la jeunesse. Je ne connais pas une seule page dans les lettres de M»« de Sévigné qui puisse autoriser cette assertion.
Cet abrégé peut avoir cependant quelques avantages; il peut servir à faire deviner y pour ainsi dire, l'instant où il faut remettre entre les mains des jeunes personnes la collection entière des lettres de M"« de Sévigné. Le plaisir d'une bonne lecture n'est pas, sans doute , celui du premier âge, et cette époque n'est pas la même pour tous. Les abrégés des ouvrages utiles, et celui de M»' de Sévigné est de ce nombre , peuvent, sous ce point de vue, offrir l'avantage de bien saisir l'instant qui sépare ce premier âge, où l'on n'a point assez d'attention, du temps où l'on commence à avoir celle que donnent le goût des lectures et la volonté de les choisir.
On trouve dans la préface quelques réflexions sur le style épistolàire, et une T^otice sur la vie de M- de Sévigné; on y lira avec plaisir le portrait de cette femme célèbre par son amie. M"* de la Fayette. Les Lettres choisies sont suivies des pensées, traits brillants, anecdotes, bons mots et jugements littéraires extraits des autres lettres. J'en citerai quelques-uns :
a Les longues espérances usent la joie o comme les grandes maladies usent la doua leur. »
a 11 n'y a de véritable mal dans la vie que a les grandes douleurs ; tout le reste est dans a l'imagination, et dépend de la manière dont a on conçoit les choses. »
« Rien n'est bon que d'avoir une belle et « bonne âme ; on la voit en toutes choses « comme au travers d'un cœur de cristal : on et ne se cache point ; vous n'avez pas de dupe a là-dessus ; on n'a jamais pris l'ombre pour le a corps ; il faut être si l'on veut paraître ; le a monde n'a point de longues injustices, j»
a La comtesse de Fiesque maintenait l'autre «r jour à M"« Comuel que Combourg n'était « point fou ; M»* Comuel lui dit : Bonne corna iesse , vous êtes comme les gens qui ont « mangé de l'ail. »
a La même (M"« Comuel) était l'autre jour a chez B..., dont elle était maltraitée; elle at- « tendait à lui parler dans une antichambre (X qui était pleine de laquais. Il vint une espèce « d'honnête homme qui lui dit qu'elle n'était a pas bien dans ce lieu-là. Hélas ! dit-elle, j'y « sui* fort bien; je ne les crains points tant a qu'ils sont laquais. »
Cet ouvrage est terminé par une Notice sur la vie de M"** de Maintenon et par quelquesunes de ses lettres. M""* de Sévigné disait en parlant d'elle : « Je ne sais auquel des courti- « sans la langue a fourché le premier; ils ap- « pellent tout bas M"* de Maintenon jW»* de a Maintf^nant, » Ces lettres sont très-intéressantes ; on y remarque cette phrase dans celle qui est adressée à l'abbesse de Gomer-Fontaine : « 11 faut parler à une fille de sept ans a aussi sensément qu'à une de vingt : c'est 0 en exigeant beaucoup de leur raison qu'on <x en hâte les progrès. » Qu'elles lisent donc de bonne heure la collection entière des Lettres de M'''' de Sévigné; V Abrégé de M. Lévizac ne peut longtemps leur suffire. Il pourrait peutêtre leur être plus utile, considéré comme souvenirs d'une bonne lecture.
— Séligny ou V Accusé de Rapt, suivi de P Homme à la mode et le Tocsin, nouvelles par L... — La première laisse dans Tàme cette inquiétude toujours trop facilement exdtée lorsqu'on voit, par des exemples dont l'imagination exagère encore le nombre, combien il est difficile à l'mnocence calomniée de se mettre à l'abri des injustes abus du pouvoir. Puisqu'on est forcé de vivre dans la société , les roman- , ciers ne devraient signaler que le$ écueils qu'il est possible d'y éviter sans être cependant contraint d'aller chercher un asile danslesbois.
LITTÉRATURE
comme Séligny. Il est douloureux de penser, et il est au moins inutile de trop dire que^ pour obtenir, en pareil cas, une justice complète, il faut souvent une réunion de circonstances heureuses qui se trouvent plus facilement dans les dénoûments de romans que dans ceux des événements ordinaires de la vie. — La seconde de ces nouvelles, qui a pour titre r Homme à la mode, ne présente qu^n de ces événements j»op communs dans les temps orageux de notre révolution; mais il fallait changer le titre de cette nouvelle : un homme à pendre ne fût jamais un homme à la mode. Le Tocsin termine plus gaiement cette brochure, surtout dans Séligny, qui est !a plus étendue de ces nouvelles, dont, en général, le style un peu froid annonce par les motifs plus de sensibilité qu'on n'en remarque dans les expressions. Les pensées ont de la justesse et quelquefois de la vigueur; les détails ont beaucoup de charme, et le plus souvent de la bizarrerie ; Les événements ont assez d'intérêt pour faire pardonner une teinte de misanthropie trop fortement prononcée.
— On lit dans le Mercure : Des versificateurs encore plus ignorants qu'igiwrés se vantent publiquement d*avoir toé le célèbre et malheureux Delille. — En vérité, il n'y a pas là de quoi se vanter, et le Mercure a tort de s'en (ftcher. Swift disait plus gaiement en pareille cnrconstance : Tue, tue /j'en vivrai plus longtemps. Ils veulent me tuer, ajoutait-il, mais ils ne pourront m'enterrer. Ceux qui ont la prétention de tuer Vabbé Delille (oiiicomme ces nouvellistes qui, en perruque ronde et le parapluie sous le bras, se promènent gravement sur la terrasse des Feuillants, en renversant des armées. La nouvelle de chacun d'eux est toujours la meilleure. — Morbleu , monsieur, disait un de cesjaseurs, la vôtre ne vaut rien. Comparons les dates du mois; i'ai une lettre du 31 qui dit absolument le contraire. — Bon ! répondit l'autre , la mienne est du 32. — Ces bons critiques, qui veulent tuer Vabbé Delille, ont peut-être aussi des nouvelles du 32; il n'en mourra pas.
(Journal de Paris, du 3 prairial an ix. - 23 mai 1801.)
CONTINUATION DIT DICTtONNAlBE DE L'A€AD^E FRANÇAISE.
AUX ACTBUmS DU JOURNAL DB PARIS.
Citoyens, vous savez que la commission de l'Institut qui vient d'être nommée, pour la continuation du dictionnaire de la langue française, a été créée sur le rapport d'une première commission qui avait été chargée de proposer les moyens de faire ce travail. On vient de publier le rapport de cette première commission. Les personnes qui s'intéressent à la langue se sont empressées de le lire, et je crois qu'on ne peut trop hautement rendre hommage aux vues très saines qui l'ont dicté, à la netteté et à l'élégance de leur exposition.
D'après ce travail préliminaire, on ne peut que bien augui^r de l'entreprise, et les espérances de succès deviennent des certitudes quand on apprend que le citoyen Andrieux est au nombre des continuateurs du dictionnaire.
Toutefois, on rencontre dans ce rapport quelques fautes assez graves contre la langue.
Par exemple, on y lit que « l'Institut ne peut « guère, en corps de compagnie^ rendre de a plus grand service aux lettres qu'en faisant a le dictionnaire. » En corps ne sufBsait-il pas? et, pour la correction de ce qui suit, ne fallait-il pas dire : ne peut mieux servir les lettres qu'en f autant, etc., ou, ne peut rendre de plus grand service aux lettres que celui de faire?
Plus loin l'auteur a voulu dire : Nous vow proposons de nommer quatre membres de chaque classe pour former une commission de douze membres ; et il exprinoeuiie tout autre idée; il dit : a Nous nous bornons à vouspro- « poser at^ourd'hui de former une commisa sion do douze membres, dont quatre seront a pris dans chacune des trois clauses. » Ici on peut demander où seront pris les huit autres; car, dont quatre seront pris dans chacune des trois classes signitie qu'il en sera pris deux dans une classe et un dans chacune des deux autres. Je ne relève pas, au reste, la contradiction qui se trouve entre cette proposition et l'une des prémisses du raisonnement dont elle est la conséquence. Ce n'était pas la peine de dire : «L'Institut ne peut guère, en corps de eom- I a pagnie, rendre de plus grand service aux
LITTÉHATUnE.
a lettres qu Vn faisant le dictionnaire, » pour en conclure qu'il faut charger de ce travail une commission de douze de ses membres. Mais ce n'est là qu'une faute de logique qui ne compte pas en grammaire.
Ailleurs on dit : Llnstitut national /(^ra^ dès à présent, part au gouvernement de la dé* libération qu't/ a prise relativement à la continuation du dictionnaire. Ces deux mots , fera part , ne peuvent pas être séparés; /era, dès à présent, font contre-sens; qxxHlaprise fait amphibologie.
Je pourrais citer encore d'autres incorrections ; mais il ne faut pas prendre garde à ces taches légères. L'auteur du rapport est coimu pour écrire très-élégamment. Jamais on n'a fait d*autre reproche à sa prose que celui d'être quelquefois rimée ; et d'ailleurs il a signalé, cette année, son respect pour la langue, par la critique grammaticale qu'il a faite d'un projet de loi qu'il avait à discuter comme tribun. On peut s'en rapporter à la délicatesse de son purisme, s'il donne à ce qu'il fait autant d'attention qu'à ce qu'il juge. F... I.
( Journal de Paris, du 9 prairial an ix. » S9juiD 1801,)
NOUVELLES LITTARAIftES.
Plusieurs hommes instruits, et même quelques autres qui pe le sont guère, s'occupent en ce moment des monnaies. On discute , on dispute sur ce sujet. Les uns veulent une monnaie de haut billon , les autres n^en veulent pas. Gelui-ci demande que l'or soit la monnaie à laquelle se rapportera la valeur des autres; celui-là estime qu'à l'argent doit appartenir ce privilège. Esi-il bon que l'État prenne un droit de seigneuriage sur la fabrication des espèces, ou cela est-il préjudiciable? Faut-il incessamment une refonte ? peut-on la différer? s'étendra-treUe à toutes les espèces, ou seulement aux espèces d'argent t Voilà les questions sur lesquelles on s'escrime. Les citoyens Mongez et Arnaud , les citoyens Beyerlé et Desrotours sont les principaux combattants que l'on voit dans l'arène ; il ne faut pas oublier le citoyen Basterèche, qui s'y est présenté un des premiers et a proposé la démonétisation de l'or. L'intérêt public est sans doute le principal
motif de tous les combattants ; c'est le seul motif de quelques-uns. Malheureusement on s'occupe moins à lire ce qui s'écrit sur les espèces qu'à les rogner. Toutefois les rogneurs font mieux comprendre la nécessité d'une refonte que les écrivains.
— La commission chargée de la continuation du Dictionnaire de la langue française a délibéré sur le mot administrativement. Elle l'a, dit-on , rejeté. Cependant le mot est utile; à tout instant il faut distinguer dans notre constitution entre la chose décidée judiciairement et la chose décidée administrativement. De plus, le mot est bien fait et suit bien l'analogie. Enfin il est usité, il est même d'un usage nécessaire. La commission ne peut pas refuser ce que Vusage admet. Il y a appel de son jugement à l'assemblée générale de l'InsUtut national.
— On ne parle dans les papi* rs publics que des abus de la métaphysique, de l'économie politique , de la philosophie , etc. Hélas 1 notre jeunesse est bien loin d'abuser de tout cela: elle ne sait pas lire. La chose dont ou abuse le plus aujourd'hui, c'est de la mode de crier à l'abus de toutes les bonnes choses.
— II parait une Seconde lettre sur le projet du Code civil. La forme de discussion adoptée par l'auteur n'est point heureuse. Il ne dénoue rien, il hache, et on ne voit pas ce que deviennent les fils qu'il a séparés. U m'a paru que, dans une partie de son ouvrage , il regardait le divorce comme une institution vicieuse; maïs j'ai inutilement attendu et cherché les raisons de son opinion; et ce qui déroute tout à fait, c'est que l'auteur établit à la fin de sa lettre une vérité très-certaine et très-importante : c*est que l'Église gallicane n'a jamais permis à l'Église latine de se mêler de la solubilité ou de la dissolubilité des mariages. Depuis 336 ansj dit^il, l'Eglise latine a la prétef^ tion de faire adopter à l'Eglise gallicane sa doctrine nouvelle de Vindissolubilité , et cette prétention est toujours venue se briser contre le peu de sagesse qui restait au gouvernement français à Vaide des Pithou, des Dupuy , des Hotman, des Leschassier. L'auteur pouvait ajouter Dumai*sais, dont l'écrit sur XesUberiés
LITTÉRATURE
de P Eglise gallicane est un chef-d'œuvre. Il devait ajouter aussi : A l'aide des maximes parlementaires qui furent toujours une digue insurmontable pour le système ultramontain. UEglisegallicane, continue Fauteur, enseigne^ ou du moins enseignait, avant la dévolution, que les questions dHndissolubiWé, etc., sont essentiellement suboidonnées à la législation civile; que, si le mariage est un sacrement au mystère, l'application de ce sacrement ou mystère est dans une absolue dépendance du contrat civil, lequel contrat est uniquement dans la main du législateur; que, là oii ce contrat cesse, le sacretnent a cessé, etc.
n y a vingt ans, on aurait regardé comme un mauvais citoyen celui qui aurait élevé le moindre doute sur ces principes. Cent fois des parlements ont cassé des mariages bien célébrés par rÉglise, et ont défendu à des personnes unies par le sacrement de se hanter ni fréquenter, sous les peines de droit; ce qui justifie bien les principes rappelés par Tauteur de la Seconde lettre sur le Code civil, d'ailleurs très peu instructive, et plutôt dure que piquante.
{Journal de Paris, du 15 prairial an ix. — 4 mai 1801.)