‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 166 sur 208 · LETTRE DU CITOTEN ANDRIEUX · texte numérisé non relu

LETTRE DU CITOTEN ANDRIEUX

Insérée dans le Moniteur du 14 prairial an ix.

Un citoyen qui ne se nomme pas a écrit une lettre dans le Journal de Paris sur le rapport que j'ai fait à Flnstitut, relativement à la continuation du Dictionnaire de l'Académie française. II commence par dire que ceux qui s'intéressent à la langue se sont empressés de le lire ; qu on ne peut trop hautement ren-dre hommage aux vues saines (rendre hommage à des vues ! ) , aux vues saines qui ont dicté ce rapport (des vues qui dictent! ), à la netteté et à l'élégance de leur exposition (l'exposition des vues ) !

C'est par de semblables métaphores mal choisies et mal soutenues qu'on dénature le génie de notre langue , qu'on lui ôte le caractère de justesse et d'exactitude qui la distingue ; c'est ainsi qu'on parle anglais ou allemand en français, qu'enfin on gâte et on perd la langue française beaucoup plus que par

de prétendues incorrections du genre de celles que l'anonyme m'a reprochées.

Ses éloges, quoique mal exprimés, sont d'autant plus flatteurs qu'à en juger par le reste de sa lettre ils ne sont pas suspects.

d Toutefois, dit-il ensuite, Qn rencontre < dans ce rapport quelques fautes assez graves « contre la langue, o Heureusement, on sait que fautes assez graves, en style de critique, et de critique malveillante, veut dire fautes qui ne sont pas graves, fautes légères. Si elles étaient réellement assez graves, l'anonyme n'eût pas manqué de les appeler fautes trèsgraves, fautes énormes.

Je ne sais si je dois répondre à ses puériles arguties ; il me sera trop aisé de faire voir combien elles sont toutes mal fondées.

Par exemple , il blâme cette expression : a L'Institut ne peut guère, en corps de corna pagnie, rendre de plus grand service aux a lettres, etc...» En corps suîùsaii, dit-il; oui, à la rigueur; mais le rapport dont il s'agit a été fait pour être prononcé dans une assemblée assez nombreuse, où le mot en corps, frappant seul l'oreille, aurait pu être pris pour encore; et comme la première chose, quand on parle, doit être de faire en sorte d'être entendu, il valait mieux de dire en corps de compagnie (expression d'usage), pour être certain de n'offrir qu'un sens à l'esprit des auditeurs.

Ailleurs : Nous vous proposons de former une commission de douze membres, dont quatre seront pris dans chacune des trois classes... L'anonyme demande : Oit seront pris les huit autres î et il prétend que la phrase citée signifie qu'il en sera pris deux dans une des trois classes, et un dans chacune des deux autres. C'est aller chercher bien loin un sens absurde à une phrase qui en a un fort simple... En effet , dire que, sur douze commissaires, il en sera pris quatre dans chacune des trois classes, ce n'est pas dire qu'il n'y en aura que quatre pris dans les trois classes ; c'est dire au contraire, très-clairement, que chacune des trois classes en fournira quatre, ce qui formera le nombre de douze.

J'ai dit que l'Institut pouvait , en corps de compagnie, continuer le Dictionnaire, et cependant j'ai proposé que ce travail fût continué, non point par les cent quarante-quatre

LITTÉRATURE

membres de rinslitiit^ mais par douze commissaires seulement. L'anonyme trouve là une contradiction et une faute de logique qui ne compte point en grammaire. Je lui conseille, moi, de se défier de sa logique; car^ après avoir dit qu'çn général, dans les arts de imagination, les travaux et les succès sont individuels, qu'un dictionnaire est, peut-être, le seul ouvrage littéraire qui puisse être bien fait en commun, il n*y a pas la moindre contradiction à proposer que cet ouvrage soit fait en commun, non point par cent quarante quatre personnes , ce qui serait absurde et impossible, mais par douze seulement. Le rapport même en donne le motif : « Un plus grand « nombre serait peut-être incommode et peu « favorable au travail; un nombre moindre « pourrait être insuffisant. » Cette commission travaillera au nom de l'Institut et lui rendra compte tous les trois mois. Ce sera le Dictionnaire </« l'Institut qu'elle fera, et ce sera l'Institut, en corps de compagnie, qui aura rendu ce service aux lettres. C'est ainsi que le Dictionnaire actuel porte le nom de Dictionnaire de l'Académie frunçai»e; c'est à TAcadémie qu'on le doit, et cependant tous les académiciens n'y travaillaient pas à beaucoup près, et ils n'étaient que quarante.

Autres fautes assez graves! V Institut na» tional fera^ dès à présent ^ part au gouvernement de la délibération quHl a prise relativement à la continuation du dictionnaire.

Ces deux mots fera part ne peuvent pas être séparés , dit Tanonyme. Pourquoi ? C'est qu'il le décide ainsi.

Fera y dès à présent ^ font contre-sens, ditil encore; au contraire, dès à présent est là nécessaire pour déterminer le sens de fera. Si l'on eût dit seulement : L'Institut fera part au gouvernement, on eût offert un sens vague, un futur indéterminé; cela pouvait signifier fera part dans six mois ou dans dix ans; il fallait dire ce qu'on a dit : fera part dès à présent au gouvernement, ce qui signifie aujourd'hui même, dès à présent , et avant de commencer son travail.

Enfin, qu'il a prise fait amphibologie, si Ton en croit l'anonyme, c'est-à-dire qu'il croit qu'on peut entendre la phrase de cette- manière : V Institut fera part au gouvernement de la délibération que le gouvernement a prise

relativement au dictionnaire.., ce qui signifie, en d'autres termes, qu'on pourrait venir informer quelqu'un de ce qu'il aurait fait lui-même. En vérité, il faut avoir un esprit rare pour trouver de si belles choses.

L'anonyme assure que f ai signalé, cette année, mon respect pour la langue, par la critique grammaticale que j'ai faite d^un projet de loi que. j'avais à discuter comwe tribun. On peut, ajoute-t-il, pour finir par une épigramme, s'en rapporter à la délicatesse de Sun purisme, s'il donne à ce qu'il fait autant d'attention qu*à ce quHljuge.

L'anonyme ne sait point peut-être que j'ai combattu le fonds du projet de loi dont il parle beaucoup plus que la rédaction , et que le tribunat et le corps législatif ont adopté mon avis à une grande majorité. Il est bien question là de jeux d'esprit et de critique grammaticale! et c'est une excellente plaisanterie que celle qui est dirigée contre un honunc parce qu'il a fait son devoir! Des fautes de rédaction sont d'une tout autre importance en matière de législation civile ou criminelle qu'en matière de littérature. Oui, sans doute, je donnerai toujours plus d'attention à ce que j'aurai à discuter et à juger comme magistrat qu'à ce que je ferai comme littérateur, et je croirai acquérir par là plus de titres à l'estime et à la bienveillance de mes concitoyens. Quoique de bons vers et de bonne prose vaillent beaucoup, de bons jugements, et surtout de bonnes lois, valent encore mieux, et sont plus utiles à la république. .

AlfOBIBUX.

Une colonne et demie du Moniteur Ae ce iour est employée à la réfutation de la petite critique insérée dans notre feuille du 9 (voir ci-dessus, pag. 417, col. 2), concernant le rapport fait par le citoyen Andrieux à l'Institut national sur le Dictionnane de la langue. Ce critique ne veut pas qu'on rende hofnwage à ses vues , ni que ses vues aient dicté des phrasf^s , ni qu'on parle dé {'expression de ses vues. Tout cela dit-il, est de l'anglais ou de l'allemand. En effet, ces locutions sont autorisées par le Dictionnaire de l'ancienne Académie fi*ançaise, qui était le dictionnaire de Pitt et Cobourg.

(Journal de Paris, du 15 prairial an ix. — 3juia 18010

LITTÉRATURE

Page 1