REPONSE ▲ UNE LETTRE
DU CITOTm ANDmiBUX,
insérée dans le Moniteur du ï^ de ce mois, (Voir ci-dessus, page 419, col. 1.)
Je suis très-fâché du sérieux, de la gravité ruéme que le citoyen Audrieux met à une petite querelle de grammaire dont tout l'effet devait étre^ ce me semble, d'égayer en lui le poète aimable^ et de dérober à sa bonté naturelle une de ces petites épigrammes, un de ces mots piquants dont il remplit ses jolis contes. Que je suis malheureux ou maladroit I Ce que j'ai tiré de sa verve^ c'est une longue discussion, ce sont ces deux colonnes de raisonnements élevées dans les déserts du Mimiieurf 0 Muses ! pourquoi avez-vous mis à la main de votre favori l'équerre et la règle ? Il fallait lui montrer d'un regard l'épingle de vos fichus et la lui laisser prendre.
Mais ne nous plaignons pas. La grammaire aura gagné quelque chose à la discussion du citoyen Andrieux, si la gaieté y a perdu.
Je remarque d'abord que le citoyen Andrieux se défend très-faiblement des remarques qu'il a relevées, et, en second lieu, qu'il n'a pas relevé la principale; il parait qu'il passe condamnation sur cette phrase: L'Institut ne peut guère rendre de plus grand service aux lettres qu'en faisant , etc. , et certes il a bien raison.
Je fais cette observation afin que les jeunes écrivains, pour qui l'autorité du citoyen Andrieux est respectable, sachent qu'il ne leur conseille Tusage d'aucune des locutions critiquées dans son rapport, et qu'il condamne tacitement la phrase dont il n'a pas essayé la justification.
Si je m'arrêtais aux petites récriminations du citoyen Andrieux contre moi, je lui dirais que le mot vue, dans une de ses acceptions reconnues , consacrées par l'Académie française, signifie dessein, intention; qu'ainsi rien d'ir* régulier à rendre hommage aux vues, à exposer les vues qui ont dicté, etc. Mais qu'importent les fautes d'un pauvre étranger comme moi, qui apprend la langue française? Quoi qu'en dise le citoyen Andrieux, ni mes lettres, ni les journaux qui voudront bien les publier, n'auront jamais le pouvoir de gâier ou de perdre la langue française : ni les journaux ni moi ne formons une autorité. Mais qui osera con-
tester celle d'un membre de l'Institut, de la classe de littérature, de la section de grammaire, constitué censeur des mauvaises locutions et des mauvaises expressions, établi continuateur du Dictionnaire de la langue, déclaré successeur de l'Académie française , et d'ailleurs distingué par son purisme conrnie orateur autant que par sa facilité et son naturel conmie poète?
C'est donc aux inadvertances du citoyen Andrieux que la critique doit s'attacher ; ainsi je ne commettrai pas la double impertinence de discuter devant le public les l'eproches qui me sont adressés sur mon langage, et de laisser passer sans attention les aveux exprès ou tacites du citoyen Andrieux sur les fautes qui lui sont échappées.
J'irai niéme plus loin , et mon respect pour un des législateurs de la langue m'oblige à rappeler son attention sur quelques-unes des ex- IH*essions dont il s'est servi dans la discussion même de mes observations.
Le citoyen Andrieux prétend que les éloges que je lui ai donnés sont mal exprimés. J'ai plusieurs remarques à faire sur cette phrase.
D*abord, je suis vraiment fâché que mes élog f s 9àenimsX exprimé mes sentiments, aient été une expression imparfaite de mon estime pour lui.{Je conçois qu'on trouve rarement assez clairs les éloges qu'on reçoit : c'est ce qui est arrivé dernièrement à madame de Genlis au sujet de ceux que lui a donnés madame de Staël ; mais je ne comprends pas l'excès de modestie qui fait trouver des défiants dans les éloges auxquels on ne peut reprocher ni équivoque ni obsciu^té, et d'ailleurs trop justes pour n'être pas sincères. Mais ceci ne regarde pas la grammaire : j'y reviens..
Je demande au citoyen Andrieux s'il est bien français de dire que des éloges sont mal exprimés? On exprime des vœux, des désirs, des affections, des sentiments ; on les exprime /[tardes discours, c'est-à-dire par des critiques, par des éloges; mais on n'exprime pas les éloges, les critiques, ni les discours. Les éloges ne sont pas autre chose que des expressions d'attachement , d'estime , d'admiration. On n'exprime pas des éloges 'parce qu'on n'exprime pas des expressions. Ni Racine, ni Voltaire, ni Fénelon, ni Bossuet, ni même Thomas, le grand faiseur d'éloges, n'ont parlé
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LITTÉRATURE-
d'éloges bien ou mal exprimés; cette locution déplaît aux amis de la langue , et ils présentent contre elle^ au citoyen Andrieux^
Des vœux mal exprimés^ Que y sans lui^ des Français D*auraient jamais formés.
Je viens à une autre phrase. Il dit : Comme la première cAoiT^, quand on parle^ doit être de faire en sorte d'être entendu, etc. Il s'est ici glissé un petit solécisme entre deux petites incorrections. Faire en sorte de, voilà le solécisme : on dit faire en sorte que. a Doit être de faire en sorte d'être^ » solécisme à part, ces être sur être sont fort mal placés. Enfin quelque chose manque à cette phrase : a Ck)mme ISL première chose, quand on parle, doit être de faire, etc » Pour former un sens, il faut ajouter un mot après la première chone, et dire : La première chose à laquelle on doit s'attacher, ou dont on doit s'occuper, c'est, etc.
Allons plus loin : le citoyen Andrieux nous dit qu'en général dans les arts de l'imagination les travaux et les succès sont individuels. Pardon, citoyen Andrieux, mais on ne dit pas, et Ton ne doit pas dire les arts de Vimaginafton^ on dit les arts d'ima^r/na^'an. Voici pourquoi: c'est que les mots : If s arts de l'imagination^ supposeraient qu'il y a des arts qui separt^ent tout le domaine de l'imagination et qui ne s'exercent que par l'imagination ; or il n'existe point de tels arts; mais il en est dans lesquels l'imagination entre pour beaucoup, où elle est nécessaire même, où elle domine, et ce sont les arts d'imagination.
Les grammairiens, notamment de Wailly, ont remarqué la différence qui existe entre les ouvrages de l'esprit et les ouvrages d'esprit. Les ouvrages de l'esprit sont tous les ouvrages que l'esprit tout entier peut produire; et par ouvrages d'esprit on entend seulement o-eux où il entre de l'esprit en même temps que de la science, ou de tout autre mérite.
Cette différence répond assez précisément à celle qui distinguerait les arts d'imagination des arts de Fimagination, si l'imagination tout entière s'était concentrée dans quelques arts qui lui appartiendraient uniquement.
Je crois aussi que dans ces deux locutions , arts dHmagination et ouvrages d'esprit, les mots imagination et esprit sont pris dans une acception différente de celle qu'ils ont dans
ces autres locutions, arts de Vimaginatlon et ouvrages d^ Ctnprit. Dans cette dernière , l'imagination, l'esprit sont représentés comme facultés; les arts de l'imagination, les ouvrages de l'esprit veulent dire les arts qu'exerce l'imagination, les ouvrages que crée l'esprit, au lieu que, dans la première, l'imagination, l'esprit sont considérés comme produits de l'esprit et de l'imagination.
D'ailleurs, j'invoque toujours l'usage et le Dictionnaire de l'Académie. Vous trouverez partout, vous entendrez partout parler des actes d'imagination, jamais des actes de l'imagination.
Au reste , je demande comment un poète , parlant des arts d'imagination et des succès qu'ils peuvent ^procurer, peut écrire que ces succès sont individuels? Individuels \ C'est une vieille maxime que les fautes sont persannettes. Que penserait-on du novateur qui dirait : les faytes sont individuelles? Mais si les fautes sont personnelles , pourquoi les succès ne seraient-ils pas slussï personnels ?
(Journal de Paris, du 17 prairial ao is. — 6 juillet 1801.)
CBOIX D'EPIGRAMIIIES.
C'est très-bien, mon cher Colnet, vous ferez fortune. Vous vous chargez de fournir aux lecteurs malins tous les chefs-d'œuvre de la malignité des auteurs ; vous aurez de la matière pour de nouîbreux volumes, et vous aurez de nombreux lecteurs.
L'avertissement de ce cher Colnet est tout à fait agréable. Il nous prévient franchement, bonnement, qu'il a dédaigné et rejeté toutes les épigranames innocentes faites contre les ivrognes et les femmes. «Je n'ai, dît-il, ina séré dans mon recueil que les traits lancés <t contre les hommes de lettres et les hommes 0 en place; en un mot, je ne publie que les « épigrammes personnelles. » Le bon Cotnet ! Et vous ne voulez pas qu'il gagne de l'argent !
Il honore^ dit-il plus loin, les talents, et il révère les principes de l'illustre la Harpe ; cependant les épigrammes faites contre la Harpe n'entreront pas moins dans le recueil. Colnet se sacrifie à l'impartialité. Ce pauvre Colnet , ce cher Colnet !
LITTÉRATURE
A la page 224 de la collection se trouve une éfûgranune de quatre vers contre M. de la Harpe ^ et le reste de la page est en blanc. On voit qu'on a fait là une petite suppression en corrigeant l'épreuve. Le cher Golnet aura senti quelque faiblesse humaine» il se sera relâché de son dévouement héroïque à sa divinité chérie, Vimpartialité. Mais revenons à Yamr^ tissemeni.
n Une foule d'épigrammes ignorées va paa rattre^ dit-il, dans cette collection. (Gharita- <f ble Colnet ! ) Le public les doit à la bienreil' a lance ayechqueWe plusieurs littérateurs dis* i< tingués ont daigné me guider dans mes re- « cherches. Ils trouveront ici Texpression de « ma reconnaissance » Ah 1 il méritait bien toute la bienveillance des littérateurs distingués y le brave Gohiet; et pourtant quelle reconnaissance peut payer ces littérateurs distingués, qui guident le brave Golnet dans ses recherches parmi les journaux et les pamphlets du jour? Ne saurons-nous pas les noms de ces littérateurs distingués.
Qui sont au labyrinthe avec lui descendus, Et se sont avec lui retrouvés ou perdus?
Gependant, ô mon ami Colnet, et vous, les nobles amis de mon ami, ne craignez-vous pas que ces épigrammes ne s*émoussent en se trouvant ainsi jetées les unes sur les autres ? Ne craignez-vous pas que le lecteur, à force d'en lire, n'apprenne à les mépriser toutes, chose pourtant difficile pour un Français? Ne craignez-vous pas qu'en montrant tant de grands hommes se battant à coups d'épingles on ne passe du mépris des épingles à moins d'estime pour les grands hommes? Pour moi , je vous l'avoue, quand j'ai un peu feuilleté * votre recueil, ce qui m'aurait humilié le plus aurait été, non d'y trouver dix épigrammes contre moi, mais d'en trouver une de moi, fût-elle la plus sanglante de la collection.
Bonjour, mon cher Golnet; faites-moi diner quelque jour avec quelques-uns de vos littérateurs distingués.
(Journal de Paris ^ du 30 prairial an ix. — 19 juin ISOl.)
La commission de Tlnstitut chargée de la continuation du dictionnaire est en pleine ac-
tivité. Elle a déjà prononcé sur le sort de plusieurs mots nouveaux compris sous la lettre A : le mot activer est du nombre. Il a été rejeté; il devait Fétre pour deux raisons. D'abord, aucun écrivain de quelque distinction ne Ta employé ; ce mot n'est môme entré dans la conversation qu'entre clubistes. Secondement, ce mot, inventé pour signifier donner de l'activité^ était mal fait. D'après les analogies, il signifiait mettre en état actif, par opposition à mettre dans un état passif. Ainsi, activer appelait paxsiver.
(Journal de Paris, du 13 prairial an ix. — 2 juin tSOl.)
N OCVELLES^ UTTÉRAiaKS.
Un correspondant nous écrit ce qui suit concernant le Dictionnaire de la langue française :
Q On a pris dans ce journal la défense du mot activer, rejeté par la commission de l'Institut.
« L'euphonie ne réclame pas sûrement en sa faveur; l'union des consonnes c eit donne de la rudesse à la prononciation : cette aspérité qui existe dans actif et activité ne doit pas étr& étendue sans nécessité.
a Une observation bien plus importafite, qui. n'échappera pas à la sagacité des commissaires, c'est que souvent, en évitant les périphrases , on se prive du nombre et de l'harmonie.. Si nos orateurs de révolution > en introduisant des verbes nouveaux, n'ont pas craint d'offenser l'oreille, il faut penser que Bossuet, Fénelon, et avant eux Gicéron , avaient un principe différent. »
— Ges jours derniers, après une grande discussion sur le mot activer, il s'est trouvé que quatre personnes qui le défendaient l'entendaient chacune d'une manière différente. Selon le premier, il signifie donner de l'action; suivant le deuxième, il signifie donner de l'activite; suivant le troisième, mettre en activité; suivant le quatrième, augmenter Vactivité. La dispute s'étant ainsi établie entre les partisans du mot, ses adversau*es se sont retirés en disant : f'oyez comme ce mot était nécessaire pour éclaircir les idées !
— Un journal remarque que la commission de l'Institut a fait une chose fort utile à la
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langue en confiant les doutes que lui ont fait naître quelques mots à des hommes de lettres qui en occupent ensuite le public. On dit que^ dans l'ancienne Académie française^ deux pédants s'indignèrent de la publicité donnée par leurs confrères aux grands débats qui ont eu lieu pendant cinq ans sur le mot car; ils déclarèrent qu'ib ne voulaient plus travailler si l'on divulguait leurs discussions; ils auraient voulu qu'on s'engageât par serment à ne rien révéler de ces grands mystères , même aux membres du corps de la compagnie qui se trouveraient absents. On berna ces deux messieurs^ et l'Académie jugea que, de toutes les décisions qui pouvaient émaner d'une puissance humaine, celles pour lesquelles il importait le moins qu'elles fussent manifestées aux hommes avec la majesté d'un oracle étaient les décisions portées sur le sort des mots, des points et des virgules.
•— Un autre journal publie aujourd'hui une lettre ainsi intitulée : Monsieur Activer à monsieur Adtninistrativement. Eu voici la première phrase : «Je viens d'apprendre, mon cher confrère, que vous aviez reçu, ainsi que moi, votre audience de congé, et je vous oHre une place dans ma voiture jusqu'à Calais, où je compte m'embarquer pour l'Angleterre. Que votre taille, mon cher Administralivement, ne vous fasse point rejeter ma proposition. Ma Voiture est vaste et commode, et vous pourrez vous étendre tout à votre aise. »
— Nous apprenons à l'instant que le mot administrativement n'est pas rejeté.
— Un homme de mauvaise humeur se plaignait des querelles littéraires et grammaticales. On ne peut jamais être tranquille! s'écriait-il. — Eh quoi ! lui Brtron répondu, vous ne voyez pas que ces petites guerres sont les jeux de la paix?
Mais, reprenait l'homme de mauvaise humeur, cela éloigne de la littérature. — C'est le contraire, répliqua-t-on; tel qui n'ouvrirait pas un livre regardera le combat de deux auteurs; il prendra intérêt à la dispute, il étudiera pour la juger, et ensuite pai-ce qu'il aura étudié il étudiera encore. Voulez-vous faire entrer la. foule dans vos bibliothèques : faites qu'on voie
deux homtnes de lettres se disputer à la porte.
(Mumai de Paris, du ti prairial an ix. — 10 juin ISOl.)
Madame de Genlis assure que Ton ne lit plus en France ni Voltaire, ni Rousseau. BA.de Chateaubriant assure qu'en Angleterre, on ne lit plus ni Hume, ni Locke, ni Pope, ni Milton, ni Driden, ni Adisson. C'en est donc fait de tous les grands écrivains du dix-huitième siècle dans toute l'Europe ! Il reste à peine un souvenir du siècle de la philosophie. Heureusement nous avons devaotnous le siècle du Père Ambry et du Père la Bruyère !
{Journal de Paris^ du 23 messidor an ix. — 12 juillet ISOl.)
{Note de l'éditeur.) Allusion à des ouvrages de M . de Chateaubriant et de madame de Genlis.
NOUTELLE PEODCCTIOlf