‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 169 sur 208 · BUCOLIQUES NOUVELLES · texte numérisé non relu

BUCOLIQUES NOUVELLES

L'Églogue quelquefois

Rend dignes d'uN consul les forêts et les bois.

a dit Boileau.

C'était pour elle le moment de renaître, et j'entends les doux accents de la poésie pastorale. Écoutons Gorydon qui soupire des vers charmants près de l'indifférent Alexis ! Écoutons, jouissons, enivrons-nous de cette ravissante harmonie.

« Insensé! pourquoi fuir nos bois et nos vergers? Le fils de Dardanus» les dieux furent bergers. PaUas, qui les bâtit, peut habiter les villes ; Nous préférons des bois les verdoyants asiles. Le lion suit le loup , le loup suit la brebis; La brebis, le gazon; Gorydon , Alexis.

Chaque être a son plaisir dont Tascendant remporte. Vois ces socs renversés que le taureau remporte. Les ombres s'allongeant à la fuite du jour : L'amourparfou/me brûle... Ah ! rien n*éteint l'amour.

Gorydon ! Gorydon I quels transports te saisissent ï Tes ceps demi-taillés sur les ormeaux languissent.... Insensé! prends ta serpe... ou que le jonc, Tosier, Dociles sous ta main se tressent en panier. Va , d*un autre Alexis moins dédaigné peut-être ,; Il mettra son orgueil à t'avouer pour maître. *

Est-ce Virgile, est-ce Delille que nous venons d'entendre? Non, c'est mieux: c'est

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Urbain Domergue. Je l'avais reconnu à ce vers qu'il nous a récité avant ceux qu'on vient de lire :

Berger d'un beau troupeau , je suis plus beau moimême.

Formosi pecoris custos , formosior ipse.

Un de ses confrères a dit de lui qu'il

Joint l'esprit du rudiment Aux grâces de la syntaxe.

Ce malin confrère voulait faire une épigramme, ce qui ne s^aperçoit pas au premier coup d'œil. Les vers que vous venez d'entendre prouvent bien que cette épigramme est calomnieuse ; car ils ne sont d'accord ni avec la syn* taxe» ni avec le rudiment^ tant ils sont poétiques ! Pauvre épigramme, en vérité, que celle dans laquelle, au premier coup d'œil, on trouve un sincère éloge, et, avec de Pattention, une calomnie !

Reprenons ces beaux vers de Domei^ue; ils nous sont donnés pour une traduction de la deuxième églogue de Virgile. Voyons comme le traducteur l'emporte sur l'original.

Quemfugls ? ah démens ! Habltarunt diquoque sUvas, Dardaiûusqîie Paris.

Virgile dit que €Us dieux, quelques dieux, ont habité les forêts. N'est>il pas bien plus beau de dire , comme Domergue : les dieux , tous les dieux? Virgile s'en tient à la vérité; mais Domergue, plus poëte, préfère l'hyperbole.

Virgile dit :

Pallas quas condidit arces

Ipsa coUlL

Que Pallas habile elle même les citadelles qu'elle a bâties. Domergue, toujours plus poète que Virgile, suppose que Pallas a bâti les villes, toutes les villes, et que c'est une bonne raison pour habiter toutes les villes du monde en même temps : Pallas, qui les bâtit, peut habiter les villes.

Virgile a dit :

Torva leama lupum sequiiur, lupus ipse capeUam; Florenlem cytisum sequïtur lasciva capella; Te Coridon, o Alexl.

Un digne rhéteur ne trouvera dans ces vers

qu'un contre-sens, comme l'abbé d'Olivet dans ce vers de Racine :

Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance.

il demandera conmient Corydon, parlant à l'objet de son amour, peut lui dire : Je te poursuis comme la lionne farouche poursuit le loup, comme le loup poursuit la chèvre. Ne sait-il pas que la lionne, le loup poursuivent pour dévorer? Le rliéteur aura bien raison (1). En vain lui dira t-on : a Ces vers pleins de passion, et surtout de douleur, sont de ceux que l'âme seule peut entendre. Celui-là seul qui a éprouvé le tourment de l'amour méprisé sentira que Corydon exprime ici, non son idée, mais celle qu'il suppose à Alexis. C'est une manière de la lui reprocher ; c'en est une de lui montrer l'insurmontable empire de la passion, qui ne peut être affaibli par l'injustice même de Pobjet aimé. Le sens de ses paroles est : Tu regardes mes empressements pour toi comme l'ardeur de la lionne ou du loup à la poursuite de leur proie : je le sens ; et pourtant je te poursuis comme eux : te Coridon, o Alexil Je ne puis m'en défendre, trahit sua quemque voiuptas...; me^..urit amor;quis enim modus ad*H amon?

Domei^e n'a eu garde de tomber daaa une pareille erreur. Écoutons :

Le lion suit le loup, le loup suit la brebis; La brebis , le gazon ; Corydon , Alexis.

Quelle gracieuse image : le lion suit le loupl Que ce suit, au lieu de poursuit , est délicat! C'est par amour que le lion suit le loup. Et quel coup de maître d'avoir substitué le lion à la lionne de Virgile , pour rendre cet amour plus remarquable! Et la brebis qui suit le gazon! Ne semble- t-il pas voir le gazon qui s'enfuit? Quelle jolie image que celle de ce gazon substi-

(1) Gresset a pensé ainsi, et il a voulu sauver, dans son imitation de la même églogue, ce qu*il a trouvé de défectueux dans la comparaison. Après avoir dit :

Le loup cherche m proie autour des bergeries ; Le Jeune agneau te plaît «ur les berbea Oeurtea;

Il ajoute :

Pour mol, charnianle Iris, p<ir un penchant plt/i doux. Je sens que nson destin m'a fait naître pour voua.

Par un penchant plus doux est là pour adoucir ce que la comparaison a paru avoir d'odieux.

LITTÉRATURE

tué au florentem cilisum , au citise en fleurs du poète latin ! Et comme Domergue l'emporte sur Virgile par la rapidité de son mouvement ! On ne conçoit pas une plus heureuse ellipse que la suppression du suit dans ce second vers : La brebis j le gazon ; Corydon, Aiexis, Cela est autrement passionné et autrement clair que cette apostrophe : te Corydon, o Aleœi !

Trahit sua quetnque voluptas est traduit bien délicieusement par ce vers de Domergue :

Chaque être a son plaisir dont l'ascendant remporte,

Chaque être est une des expressions les plus poétiques de V Essai de Locke sur l'entendement humain. A son plaisir ! }o\\q idéel On a son plaisir comme on a un écu dans sa poche. Dont l'ascendant P emporte; métaphore neuve et hardie. Jusqu'à présent on a dit que l'ascendant domine , écrase, mais V emporte! L'image est frappante. Ascendant veut dire, dans le sens propre, /orra qui agit en dessus. Ainsi Fascendant emporte Domergue comme le cavalier emporte le cheval.

Virgile continue ainsi :

AdspieCy aratrajugo r^erunt suspensajuvendy

Et sol crescentes decedens duplicat umàras.

Me tamen urU amor : quls enim modus adsU amori !

Domergue rend ainsi le premier vers :

Vois ces socs renversés que le taureau remporte.

Ce vers vient inunédiatement après celui : Chacun a son plaisir dont l'ascendant remporte.

Remporte et l'emporte ; la rime est riche ! Malherbe défendait de faire rimer ensemble deux mots semblables; mais, du temps de Malherbe, la poésie française était dans son en* fance, et Domergue lui a fait faire bien du chemin. Mais comme l'idée est heureusement rendue I Virgile avait dit : Référant suspensa jugo, ramènent les charrues suspendues au joug; mais Domergue donne bien plus de corps à l'image en mettant la charrue renversée sur le dos des jeunes taureaux , et en traduisant ra/aninf^ ramènent, par remportent. Voilà la poésie dans toute sa puissance!

Dans Virgile, Corydon, après avoir dit à Alexis : Regarde les jeunes taureaux qui retournent à Fétable, et le soleil faisant place à la nuit, dit : Me tamen urit amor, et cependant l'amour me brûle.... Quis enim modus adsit

amori, en effet, quel est le terme où finit Famour ?

Domergue n§ s'est pas attaché à la liaison de ces idées !

Vois ces socs renversés que le Uureau remporte , Les ombres s'allongeantà la fuite du jour. L'amour vAtLTovrmebrûle. Ah ! rien n'éteint l'amour.

Ce partout ne vaut-il pas mieux que tamen, cependant ? 11 ajoute à l'idée des détails trèspiquants. L'amour partout me brûle; c'est partout pays, c'est partout mon corps, c'est depuis l'extrémité des pieds jusqu'à la pointe des cheveux. Le divin partout !

Véglogue de Virgile finit par un retour de Corydon sur lui-même. Le berger tâche de recouvrer sa raison, et il se dit en finissant :

Invenies aUum, si te hkfastidU, Àlexim.

Tu trouveras un autre Alexis , si celui-ci te dédaigne.

Voici la traduction de Domergue; c'est de ce passage que je tire une réfutation victorieuse de l'imputation qui lui attribue tout l'esprit du rudiment et les grâces de la syntaxe. Il n'y en a pas trace ici.

Va, d*un autre Alexis moins dédaigné peut-être, // mettra son orgueil à Tavouer pour maitre.

Je pose en fait que cet il ne sera justifié par aucune règle de rudiment ni de syntaxe. Le nominatif de la phrase est Corydon se parlant à lui-même. Ainsi, après ce vers : a Va, d'un autre Alexis moins dédaigné peut-être » , on attend un tu pour amener cette idée : tu vivras plus heureux , ou tu seras plus tranquille , ou tout ce que Domergue voudra. Mais il/ cet il rompt tout sens; on ne sait à qui il se rapporte. Le nominatif de la phrase, moins dédaigné, n'a point de verbe auquel il appartienne; la première partie de la phrase n'a point de fin, la seconde n'a point de commencement. Si c'est là de la syntaxe, si ce n'est pas du désordre poétique , je n'y connais rien. Non, non, calomniateurs! Domergue ne brille pas par les grâces de la syntaxe, et en plus d'une occasion il en montre un noble mépris.

Au commencement d'une autre égloguc, on lit ces vers divins :

Vols ces bois si touffus, aimable Lycoris;

LITTÉRATURE

Vois ces ruisseaux s^ frais, vois ces prés si fleuris. Ab! qti'avec toi j'y vive, Et qu*avec toi j'y meure!

Ah! qu'avec y et qu*avec tant de talent pour écrire , il est généreux de s'abaisser jusqu'à la grammaire et jusqu'à la continuation du Dictionnaire de P Académie française/ Avec un talent si supérieur à celui que demande la prose ^ qu'il est grand d'écrire quelquefois en prose! Avec un génie si supérieur aux vers même , qu'il est noble d'écrire en vers ! Jusqu'à présent la littérature ne nous a montré que des talents partagés entre la prose et les vers. Quand Chapelain faisait de mauvais vers, Boileau disait de lui : Que n'ëcrit-il en prose/ Quand Andrieux a fait de la mauvaise prose , on a dit : Que n'écrit-il en vers/ Mais voici un écrivain d'un mérite nouveau^ qu'on ne peut pas renvoyer de la prose aux vers, ni des vers à la prose, et qui plane si haut, pardessus la prose et les vers, qu'on ne peut demander moins à son génie, à qui l'univers doit déjà le Judicande, le Judicateur et le Judicat, qu'une manière d'écrire nouvelle, qui ne sera ni des vers, ni de la prose.

{Opuscules t tome II, page 291. — 23 messidor an X. — 12 juillet 1802.)

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