DES CONTRE-SENS
Je ne vois, je n'entends partout que contresens.
J'entre che^ un tapissier : Combien ces chaises? — Un louis pièce; voyez comme elles sont légères. — Elles étaient peintes en bronze.
Je veux prendre un fiacre : je vois une diligence très-leste, très-élégante; sur les panneaux sont peints deux chevaux de course, au
galop, ventre à terre : elle est attelée de deux vieux hongres, dont l'un est poussif, Tautre boiteux.
Je descends dans un cabinet littéraire; on m'offre des journaux, on ne me donne que des gazettes.
Je prends la feuille des spectacles, et je lis qu'au milieu des spectres, des fantômes, des revenants et de toutes les jongleries de la fantasmagorie, on entendra l'AarmontV» £fo Frr/fiklin, c'est-à-dire le plus délicieux des instruments, inventé parle plus sage des hommes.
J'avais à midi rendez-vous aux Tuileries, sur la terrasse des Feuillants, avec un de mes compatriotes, vieillard respectable, et sa fille, à qui il montre Paris. Je vois au loin, devant moi, un homme en habit noir, à cheveux blancs, et une grande femme mince, en robe blanche et en cheveux noirs. Je me dis: Bon, voilà mes gens! Je double le pas pour les rattraper. Comme vous courez, mes amis! leur dis^je en approchant d'eux. Ils se retournent tout étonnés , et moi, plus étonné encore, je vois dans mon homme à cheveux blancs un adolescent de dix-huit ans, couvert de poudre, et dans la belle aux cheveux noirs , une jouvencelle de cinquante. J'espérais voir le père et la fille , et point du tout , je rencontre un fils et sa mère.
Dans un café j'entends une grande dispute sur les impôts; je prête attention. L'un des discoureurs dit : a U ne faut pas imposer le sel; c'est un objet de première nécessité. Passe pour imposer les fenêtres ! d C'est-à-dire l'air et la lumière!
Je lis dans le Moniteur une grande dissertation dont l'objet est de prouver que chaque membre du corps législatif peut prendre le titre de représentant, comme s'il représentait le peuple à lui tout seul, et dont l'auteur se fonde sur la constitution , où il n'est parlé que des représentants au pluriel, c'est-à-dire de ceux qui représentent ensemble, et par leur agrégation, la nation qu'aucun d'eux ne représente séparément.
Je vais au spectacle : je vois dans les loges cinq cents perruques sur cinq cents têtes, entre lesquelles il n'y en a pas une de chauve; et de ces perruques il n'y en a pas une brune qui ne soit sur la tête d'une blonde , pas une blonde qui ne soit sur la tête d'une brune.
MODES
Je soupe en société; après le souper s'établit le jeu* Qaeljeuf On voyait bien à la figure des acteurs que cejeu4à était une grosse affaire.
Après une longue séance quelques joueurs disent : Il est temps de nous retirer; il est/or^ tard... Oui^ fort tard/ il était six heures du matin.
C*est la tour de Babel que votre Paris. Les mots n'y vcmt jamais à la chose.
DlÂLBCTICUS,
Professonr de logique à Gœttingue.
(Journal de Paris ^ du 16 ventôse an vu. — 6 mars 1799.)