SUR LES MEUBLES A LA MODE
LBTTRE DU C'^ AU C*'*.
Paris, le 10 germinal an n.
Quelle fête c'eût été pour moi^ mon bon ami, d'être reçu par vous dans cette maison réparée^ remeublée par vos soins^ quand j'y rentre après dix ans d'absence ! Maudit procès qui vous éloigne de Paris au moment que j'y arrive! Gagnez-le bien vite , et venez recevoir mes tendres remerclments. J'ai trouvé ma maison charmante, plus charmante que jamais. L'œil de l'amitié a mieux valu pour elle que n'eût valu l'oçil du maUre. Votre attention l'a conservée; votre excellent goût Ta rajeunie. Les nouvelles distributions m* ont ravi; les dé-< cors m'ont charmé. Je ne vous parlerai pas des meubles : je suis persuadé que^ dans le choix que vous en avez fait, vous avez cru devoir sacrifier à la mode plus qu'à la commodité, et au goût dominant plus qu'au bon goût. Vous avez jugé que votre ami , esclave de la mode lors^ qu'il a quitté Paris, y rentrerait toujours son esclave, et vous avez choisi pour moi comme vous avez supposé que je choisirais moi-même. Sur ce point, mon ami, votre amitié s'est trompée, et, pour vous prouver que j'en suis plus digne que jamais, je vais troquer tous les meubles grecs que vous m'avez achetés pour de bons meubles bien français. Je veux que vous rendiez justice à la solidité de mon esprit, et que vous en jugiez, tout en entrant chez moi.
sur le témoignage des antiquailles qui en déposeront à la place des antiques que la mode y a mis. Je vous embrasse, mon cher ami, et vous attends avec impatience.
m^PONSB.
Lyon, 16 germinal.
Puisse ma lettre, mon cher ami, arriver assez tôt pour t'empêcher de faire une sottise. Tu ne connais pas le prix de tes meubles; tu vas faire un sacrifice immense. Tu ignores que tu possèdes la collection la plus complète qui ait encore été faite d'un mobilier à Tantique ; que tous tes meubles ont été faits sur les dessins les plus purs; que leur ensemble, leur accord est le fruit de recherches, d'examens et de comparaisons faites dans les plus beaux monuments de l'antiquité. Plus de dix mille estampes> de cinq cents médailles, de deux cents camées ont été mis à contribution pour former ce beau tout. Chacun de tes appartements est meublé de pièces qui appartiennent justement au même temps, à la même année et au même peuple; car les Grecs avaient aussi des modes changeantes et diverses comme nous. Pas un seul anachronisme, pas une seule erreur de géographie dans plus de sept cents articles qui composent ton mobilier. Point de mélange de l'athénien avec le lacédémonien ; point de.confusion entre les meubles d*une olympiade et ceux d'une autre. Prends garde, encore une fois, à ce que tu vas faire. Attends seulement un mois, et je te ferai connaître le prix de ce que tu possèdes. Mon procès se juge à la fin de germinal; je t'irai embrasser le lendemain du jugement. **
BéPONSB A LA LETTRE DE LTOH,
DU 15 GBminNAL.
Paris, le 20 germinal an ix.
U n'y a, mon bon ami, ni géographie, ni chronologie, ni antiquité, ni médailles, ni ca-> mées qui tiennent. Je neveux pas de ces meu^i blés, qui sont lourds, durs, laids, incommodes; je veux des meubles faits pour moi , et ne veux I pas me refaire pour mes meubles. Être biisn
MODES
eouché^ bien assis, voilà ce que je demande à mon lit, à mon fauteuil. De quel droit mon lit et mon fauteuil me demanderaient^ils de me gêner pour eux? Ils veulent être pittoresques quand j'exige qu'ils soient commodes ; ils veulent me représenter la chambre de Gimon ou de Thémistocle, quand je les prends pour garnir la mienne! Apparemment les tapissiers qui travaillaient pour Thémistocle et pour Gimon ne leur firent pas, malgré eux, des meubles égyptiens; il me paraît juste que les tapissiers s'accommodent aux besoins, aux délicatesses, aux habitudes de ceux qui payent leurs mémoires.
Vous allez me dire que, s'ils ne travaillent pas pour nos délicatesses, ils travaillent selon notre goût; que, s'ils consultent peu nos besoins et nos habitudes, ils se conforment exactement à notre respect pour les caprices de la mode, respect qui est aussi une de nos habitudes et un de nos besoins.
Ëh bien ! mon ami, j'aurai l'audace de m'attaquer à la mode elle-même ; je lui dirai qu'elle est folle, absurde, et, si cela ne suffit pas pour la détruire, je lui dirai qu'elle est vieille, qu'il y a déjà deux ans qu^elle dure; et ceci sera sans réplique : une mode de deux mortelles années ! Oh ! il est temps que la mode vienne de dire du mi;l de cette mode-là, et de la remplacer par une autre.
Convenez-en, mon cher, on n'est plus assis ^ on n'est plus reposé. Pas un siège, chaise, fauteuil ou canapé, dont le bois ne soit à nu et à vive arrête. Si je m'appuie, je presse un dos de bois; si je veux m'accouder, je rencontre deux bras de bois; si je me remue, je rencontre des angles qui me coupent les bras et les hanches. Il faut mille précautions pour ne pas être meurtri par le plus tranquille usage de vos meubles. Dieu préserve aujourdliui de la ' tentation de se jeter dans un fauteuil I on risque de s'y briser ; Dieu garde d*y jeter un autre^ car on pourrait bien Ty estropier pour le reste de sa vie. Qu'une pareille espèce de meubles soit devenue d'un usage général, cela me confond. Ne pas rencontrer dans Paris .un seul siège où l'on puisse s'endormir commodéjfnent, si ce n'est quelque fauteuil de l'Académie, hérité par rinstitut! Cela passe les bornes d'un asservissement raisonnable au pouvoir de la mode. Je n'en serai pas dupe, quoi qu'il ar-
rive, et, dussé-je me pour\'oir de meubles dans quelques galetas, j'aurai, je vous jure, avant peu, de bons fauteuils français, bien rembourrés et bien garnis.
Vos lits sont encore pires que vos sièges. D'abord pour y arriver il faut monter un degré ; sans une machine, comment en descendre un pauvre malade? sans une machine, comment l'y monter doucement?
Que ferez-vous d'une femme vaporeuse devant ce marche-pied? Ira-t-elle tomber au [wed du lit? Une femme en santé ne pourra donc plus arriver à son lit par un faux pas, souvent si commode ! Tout cela révolte.
Et ce lit où il est si difficile d'arriver, le dossier en est de bois, bien poli, il est vrai, mais froid et dur ! et^ de plus, une large barre, bien anguleuse, est au-devant du lit dans toute sa longueur, menaçant de sa vive arête le tibia quand on y monte, et servant ensuite à vous encaisser dans vos draps lorsque le poids du corps a comprimé les couchers; si bien que \k tête risque sans cesse d'aller s'entailler dans cette traverse, soit dans l'agitation d'un rêve, ou dans la maladresse d'un réveil.
Qu'est-ce que ce petit socle que je vois à oêté du lit et près du chevet?— C'est... c'est... Vous n'osez me dire ce que c'est... Fi, Grecs de mauvais goût ! Vous faites parade d'un oieuble de garde-robe qui autrefois disparaissait le jour, et qui le soir était caché dans les rideaux !
Dans les rideaux ! Oh ! l'on n'a garde d'en avoir aujourd'hui des rideaux !
Les rideaux servaient autrefois aux malades. Le jour, Tair, la lumière les incommodaient-ils : on fermait les rideaux, et les amis, les parents étaient dispensés d'étouffer dans la chaleur et l'obscurité. Leurs lits étaient de petites chambres dans d'autres chambres. Un malade était-il bien aise qu'on l'amusât par un peu de conversation, qu'on l'endormit par une lecture : il fallait de l'obscurité pour lui, et en même temps un peu de lumière pour les causeurs et les lecteurs ; les rideaux conciliaient tout cela^ Aujourd'hui, sans doute, on a déddé qu'il n'y aurait plus de malades.
Sans doute aussi il n'y aura plus de paresseux; sans cela je réclamerais pour eux le lit dont parle si poétiquement Boileau dans le Lutrin :
Dans le réduU obscur d'une alcôve enfoncée
MODES
S'élève un lit de plume à grands frais amassée. Quatre rideaux pompeux, par un double contour. En défendent Ventrée à la clarté du jour. Là, parmi les douceurs d*un tranquille silence, Règne sur le duvet une heureuse indolence.
Dans deux ans on n'entendra plus ces charmants vers. Et sans doute aussi il n'y a plus ni chastes amours^ xii amours voluptueux; car ces lits sans rideaux ne permettent que les plaisirs grossiers dont parle Chapelle dans sa chanson^ plus gaie que délicate, contre les rideaux.
0 charme des rideaux! ils donnaient aux lits un air mystérieux qui plaisait paiement à la volupté et à la décence; ils rassuraient la pudeur et enhardissaient Pamour; ils étaient tx)mme un voile commun à deux époux» à deux amants.
Décence et pudeur à part, croit-on que le lit de madame de Pompadour n'invitait pas autant au plaisir du repos, au repos du plaisb, que celui de Laïs ou d'Aspasie?
Qui me délivrera des Grecs et des Romainssi
Les Grecs, que nous voulons imiter en tout, ne savaient pas faire une serrure; ils fermaient leur porte avec une barre de fer ou de bois , comme on ferme nos portes de grange : supprimerons-nous pour cela nos serrures?
Les Grecs ne savaient pas faire de verre : supprimerons-nous pour cela nos vitres?
Les Grecs ne savaient pas faire de miroirs : n'admettrons-nous pour cela que des draperies dans nos salons?
Les Grecs ne savaient pas faire une moi> taise : faut-il pour cela que nous ne puissions avoir ime porte de chambre sans que les panneaux en soient assemblés par de gros clous de bronze?
Les Grecs élevaient leurs lits sur une estrade en bois, parce que leurs chambres étaient pavées : est-ce une raison de les jucher ainsi chez nous, qui avons des parquets, et siur ces parquets des tapis?
Les Grecs, qui n'avaient point de croisées et qui habitaient un climat chaud, n'avaient point de lits à pavillon : est-ce une raison de n'en point avoir, pour nous, hommes du Nord, que les fluxions et les rhumatismes accablent, et qui sommes bardés de flanelle tout le long de Tannée?
Oh ! si on laisse faire nos artistes j adieu les artisans. Athènes était le pays des artistes, des chanteurs, des danseurs, des orateurs, des peintres, des sculpteurs, etc.; daignons, en admirant leurs successeurs , demeurer néanmoins aussi la patrie des menuisiers, des serruriers, des vitriers et des fabriques de soie.
Je vous prie , mon cher ami , de m'acheter à Lyon douze pièces de damas vert et jaune; vous en trouverez sûrement encore dans quelque fonds de magasin, et je veux en faire des rideaux, en dépit de lout le Péloponèse.
Je vous embrasse tendrement. ***
{Journal de Paris , des 7 et 8 floréal an ix. — 27 et 28 mars 1801.)