‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 177 sur 208 · VI. — ABUS · texte numérisé non relu

VI. — ABUS

SDR LB8 MOTRlfS DB CBAUFPBR LBS APPARTBMBNTS.

Un journaliste nous a appris, il y a deux jours, qu'il faisait froid, et que même il était tombé un peu de neige la veille ; cette nouvelle a justement consterné Paris. En la rapprochant d'une des calamités les plus affligeantes qui se sont répandues sur la France, celle de la rareté toujours croissante du bois, on y trouve un ample sujet de réflexion. Dans un pays où rhiver se met à revenir au milieu du printemps, et quelquefois au milieu de l'été, il est extrêmement urgent de pourvoir aux moyens d'économiser la chaleur artificielle, et, s'il se peut, de l'augmenter. Les poêles russes, les cheminées à la Rumfort, à la Désamod, à la Francklin, les tuyaux de chaleur, tout cela a besoin d'être mis en vogue, et même perfectionné.

Mais on pourrait , dès ce moment, faire une chose fort utile au chauffage des appartements, et qui est fort simple : ce serait d'interdire de la société les hommes qui se met- .tent devant les cheminées et interceptent toute la chaleur. M. de Fleury se plaignait devant Francklin d'être nommé au ministère des finances. — 11 n'y a, disait-il, que du mal à attraper dans cette place. — Ah ! monsieur, répondit Francklin, quand on fait le feu on se chauffe, — Nous voulons bien que ceux qui veulent se chaufTer fassent le feu; mais, le feu rangé, qu'ils se rangent.

Signé : FaioiDus.

(Journal de Paris, du 19 ventôse an vni. — s mars isoo.)

SUR L>ABrS DBS MÉMOIRES DES AVOCATS ET DE L^ALMANACH NATIONAL.

AUX AUTBIJB8 DU JOUBKAL DB PARIS.

Comment se feit-il que, dans un temps de régénération tel que celui ci , dans un temps où les journaux exercent leur censure avec tant de sévérité sur les spectacles, sur les femmes nues, sur les grandes culottes et les petits habits, sur les chevaux anglais, sur la c^sse furieuse de pauvres bêtes privées qu'on tenait dans sa basse-cour; dans un temps où Fon juge si familièrement une colonne de 160 pieds de haut, où l'on fait si bien justice du mouton qui en mécanique emploie tant de bras à enfoncer les pieux ; dans un temps où l'on ne fait grftce ni aux livres de philosophie, ni aux livres de prières, ni aux tragédies, ni aux vers fugitifs, ni au Code civil , ni aux petits journaux, ni enfin à l'esturgeon de Coupigny...? comment se fait-il qu'il ne soit encore venu dans Fesprit de personne de venger la société de deux abus qui se sont introduits dans deux parties capitales de la littérature? Je veux parler des mémoires ou factums des avocats, et de ril/ma»acAna/to;ia/. Je remets à un autre jour FAlmanach, pour vous entretenir seulement des factums. Concevez-vous l'habitude que MM. les avocats ont prise de faire autant d'alinéas qu'ils écrivent de mots? Autrefois» quand la méthode des grands orateurs suffisait aux talents de notre barreau, quand on se contentait des formes de discours employées par Démosthènes , Cicéron , Cochin , d'Aguesseau ; quand on lisait un peu sa grammaire , ne fût-ce que celle d'Urbain Domergue,on

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séparait les membres d'une même phrase par une virgule; les phrases subordonnées par un point et virgule^ ou deux points; les phrases principales par un point; un groupe de phrases liées entre elles pour former un raisonnement ou la prémisse d'un raisonnement, par un alinéa; enfin ; une certame masse d'alinéas par des divisions en parties : exorde y fait , état de la question^ discussion^ première question, seconde , troisième question, conclusion. Cette méthode , indiquée par la logique, aidait Tesprit du lecteur à saisir les rapports des détails avec l'ensemble, à classer chaque chose dans sa tète, à ne pas confondre ce qui n'est que le préliminaire y l'accessoire, le développement ou la preuve d'une proposition subordonnée, avec une proposition principale et fondamentale. Aujourd'hui, sous prétexte de tout distinguer, on confond tout; sous prétexte de mieux frapper la pensée, on lui ôte ses guides; on veut faire un relief, on fait une mauvaise rocaille. Ces messieurs ont une opinion un peu différente de celle qu'avait Buffon sur la clarté et la force du style. Buffon disait que le style n'était clair qqe quand des pages entières pouvaient être lues et entendues facilement sans ponctuation. C'était là son épreuve. £h! messieurs du barreau , faites que vos idées ressortent par leur sage enchaînement, par la beauté de l'expression, par l'heureux choix des accessoires;

D*iiD mot mis à sa place apprenez le pouvoir ,

et vous ne ferez pas tant d* alinéas ridicules. Vous pouvez très-bien dire en un seul alinéa : « Pierre possède un pré à Nanterre ; primidi dernier, il arrive pour le faucher; il y trouve Jacques son voisin, qui en avait coupé l'herbe et l'enlevait. Il se fâche; Jacques fait l'insolent; la colère les met hors d'eux-mêmes; ils se battent, et Pierre, après avoir reçu des coups violents, a le malheur de porter un coup mortel à son adversaire : voilà le fait. Peut-on accuser Pierre d'être un assassin? vinià la que$' iion. D Pour faire entendre cela, est-il besoin de hacher ainsi votre discours:

Pierre possède un pré.

11 le possède à Nanterre.

Il veut le faucher.

11 s'y décide primidi dernier.

Il arrive sur les lieux.

Il y trouve Jacques.

Jacques est son voisin.

Jacques avait fauché le iH*é.

Jacques enlevait le foin coupé.

Pierre se fâche, etc.

En honneur et en conscience , cela n'est bon qu'à doubler les frais d'impression pour les pauvres clients ; ce n'est que l'art de mettre peu d'idées sur b^ucoup de papier; c'est l'art d'écrire, en lettre moulée, la grosse des anciens procureurs. Messieurs, messieurs, mettez votre force dans les lignes que vous tracez sur le papier, et non pas dans les blancs que vous y laissez. Considérez d'ailleurs que cette manière d'imprimer vous fait contracter des habitudes de style très-vicieuses. Que vous employiez l'incise pour Pexposition d^un fait compliqué, cela peut fort bien convenir, parca qu'alors il ne s'agit que d'être clair ; mais la discussion du barreau, la discussion oratoire, exige la période , qui seule permet cette dignité du ton, cette magnificence du langage, cette vigueur de logique nécessaire pour attacher l'attention et décider le jugement. Montesquieu au barreau n'aurait pas produit autant d'effet que Gerbier, et vous ne pouvez pas vous flatter tous d'être des Montesquieu. Adieu, messieurs, je vous parlerai un autre jour des attentats de VAlmanach national.

Abusifuge.

P. S. Je vous prie d'observer qu'il n'y a pas

un seul alinéa dans ma lettre, et je pense que

ce n'est pas là ce qui empêchera de l'entendre.

Journal de Paris , du 6 fructidor an ix. —

24 août 1801.)

LETTRE AI7X AVTEOpS DU JOTONAL DE PARIS,

Sur le prospectus qae le boieau dt deuil ne manque pas de Joindre aux billets par lesquels II annoDoe les décès, de la part des familles, aux amii etGouaatssaoces des défunts.

Paris, le 9 floréal an xi.

Après avoir lu et conféré, messieurs, tout ce qui a été écrit, et surtout depuis six ans, sur les inhumations, je suis convaincu qu'il n'y a rien de si difficile que de contenter les trépassés. Être embaumé et fourré dans une pyramide, comme une momie ; être vitrifié et fondu en petite statue transparente, comme le

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propose le citoyen Qiraud ; être mis en terre dans un cimetière^ comme un savetier^ ou dans le caveau d'une égKse, comme un diartreuK, ou côte à c6te d'un autre mort^ comme Ta rêvé Patru, ou à côté de cent autres , comme sur un champ de bataille^ tout cela parait également désagréable^ et les morts ne sont jamais contents.

Vous savez bien comment on enterrait dans le glorieux siècle de Louis le Grand.

Un mort s'en allait tristement

S'emparer de son dernier^ gite ;

Un curé s^en allait gaiment

Enterrer ce mort au plus vite.

Notre défunt était en carrosse porté ,

Bien et dûment empaqueté , Et vêtu d'une rol)e, liélas ! qu'on nomme bière.

Le pasteur était à coté »

Et récitait à Tordinaire

Maintes dévotes oraisons,

Et des psaumes et des répons.

Monsieur le mort, laissez-nous faire :

On vous en donnera de toutes les ftiçons;

Il ne s'agit que du salaire.

Messire Jean Chouart couvait des yeux son mort,

Et des re^rds semblait lui dire :

Monsieur le mort , j'aurai de vous Tant en argent et tant en cire / Et tant en autres menus coûts.

Il fondait là-dessus l'achat d'une feuillette Du meilleur vin des environs.

Certaine nièce a^sez proprette Et sa chambrière Paquette Devaient avoir des cotillons , etc....

En vain voudrait-on essayer aujourd'hui de peindre les beautés poétiques des anciens enterrements^ comme on nous a peint celles de l'Extrême Onction : les jolis vei-s du véridique la Fontaine attesteraient le mécontentement des morts de son temps.

Nous avons vu comment on enterrait, il y a quatre ou cinq ans^ à Paris , et l'on peut dire qu'il n'y a rien de plus sérieux que cette méthode : les morts s'en sont plaints hautement.

Depuis trois ans, les choses vont-elles mieux à leur gré? Il s'est établi une société d'entreprennure de deuils à la cour de la Sainte-Chapelle , n" 22 ; c'est véritablement la belle institution dont le pian se trouve dans le Mercure galant. C'est une société dont chaque membre a tant à s'applaudir de ses respects pour la cen-

dre des morts qu'il peut se dire : Je suis heureux à force de trépas. Assurément rien de plus convenable et de plus consolant que tout l'attirail que fournit la compagnie. Tristes voitures, tristes cochers, tristes chevaux, Jtim« pleureurs, désolés experts, rien n'y manque. On fournit de tout : on éciltles billets de mort aux parents, aux amis; on fait pan'enir ces billets à domicile, bien proprement et à jour marqué. Que peut-on désirer de mieux? Èh bien ! messieurs les morts se plaignent encore; et de quoi, s1l vous plaît ? Vous allez voir s'ils sont raisonnables.

Un de mes anciens amis, qui maintenant est là-bas ou là- haut, m'écrit hier qu'un grand nombre de trépassés, arrivés Thiver dernier dans l'autre monde, s'étaient plaints, en dé> barquant, du parent ou de Tami qui l'avait précédé, et lui avait fait de vifs reproches de ce qu'il l'avait attiré à lui , comme s'il n'avait pas pu trépasser tout seuL Les défunts d'ancienne date furent très-longtemps à comprendre ce reproche. Enfin ils apprirent, par différentes] explications, que, depuis environ un an, il ne meurt pas à Paris une personne de bonne compagnie sans qu'aussitôt messieurs du bureau de deuil de la Sainte-Chapelle ne fassent part aux parents et aux amis du défunt de son trépas, et n'adressent à chacun d'eux une petite invitation de se faire enterrer euxmêmes promptement par la société. « J'étais « malade, disait un des derniers venus, lorsa qu'on m'apporta , avec le billet de ton père a qui m'apprenait ta mort, ce petit avertissea ment de messieurs du bureau de deuil, et il a m'a tué. » En parlant ainsi, le défunt présenta un papier qu'il tenait à la main. Un mort, désigné par les autres à cause de sa voix de basse-contrcy se mit en devoir de le lire, et voici ce qu'on entendit :

a Le bureau de deuil , cour de la Saintea Chapelle, n** 22, en activité depuis le !•' vena démiaire an ii, prévient ses concitoyens... » (Ici le lecteur renfla sa grosse voix , et les ombres pâlirent) a prévient ses concitoyens qu'il a n'a pas jamais cessé d'être en activité... d (Mouvement d'effroi ; les morts ont peur de remourir encore) « et qu'il continue à fournir, « au prix le plus modéré, » (Ici le lecteur prit ime voix douce et flûlée) « les objets néces- « saires relatifs aux funérailles et à leur pom-

ADMINISTRATION

« pe , » {allegretto) a tels que tentiores pour « les églises et les maisons des décédés. » (Après. une pause, le lecteur reprit maestoso) : « La compagnie continue à fournir chapelle a ardente, catafalque, {forte) mausolée, dais « en tout genre, {crescendo) cercueils de chêne « et de plomb, habits, manteaux , et généra- €c leinent tous les accessoires convenables aux a cérémonies funèbres. x> Eh bien! s'écria le plaignant après cette lecture, n'était-ce pas là une sommation de me faire enterrer? J*étais malade en la recevant; je fus friq)pé; je crus entendre le Caron C appelle d^Alceste; je mourus > et ma voilà...

Mais, riposta le prédécédé, est-ce que je suis cause de Penvoi de ce vilain papier? — Si ce n'est toi, c'est donc ton père? a répondu le nouveau débarqué... — a Ce n*est pas non plus « mon père, a repris le premier. Ne voyez- « vous pas que ce sont ces vilains entrepreil neurs de deuil qui ont l'impudence d'insérer c( leur adresse dans les billets qu'on les charge a de faire parvenir? Certes, je m'en suis plaint «tassez souvent quand j'étais encore sur la <x terre. Quoi I ai-je dit plus d'une fois, ces a marauds sont chargés de m'apprendre la mort a d'un ami, d'un parent, et, en me donnant une

« si triste nouvelle, ils m'offrent leurs servia ces pour enterrer quelque autre parent, quela que autre ami , pour m'enterrer moi-même ! a Ds m'occupent de leurs viles spéculations ; a ils m'invitent à satisfaire leur cupidité; ils a me requièrent de faire prospérer leur comamerce, leur entreprise, lorsqu'ils font un a message de douleur pour lequel ils sont a bien payés! Cela est de la dernière indé- « cence. »

Je vous le disais bien, messieurs, les morts ne sont jamais contents. Les voilà qui cha^ chent chicane à cette respectable société du bureau de deuil, qui a toujours la larme à l'œil, tant elle est afiligée de la mortalité extraordinaire qui a eu lieu cette année. L'ingratitude de ceux qu'elle a si agréablement enterrés ne peut que lui causer un surcroît de douleur. Elle finirait peut-être par en mourir et s'enterrer elle-même, si elle ne trouvait de la consolation et du soulagement dans les sociétés de médecine, qui, protectrices nées des sépultures, ont solennellement promis de ne jamais l'abandonner.

( Journal de Parité du 9 floréal an xi. — 29 avril 1803.)

{Nota,) Cette plaisanterie a fait cesser l'abus.

VIL — ADMINISTRATION, POLITIQUE, ETC

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