DES CHEMINS DROITS ET DES CHEMINS DÉTOCBNÉS
Ces jours derniers, dans une de mes promenades solitaires, je suivais un sentier sur lequel aboutissent'de petites propriétés de différents genres, des prés, des vignes, des terres à blé, etc.
Il était tombé beaucoup de pluie les jours précédents, et le sentier était boueux dans toutes les parties creusées et enfoncées. ' A chaque mauvais pas, un autre chemin était tracé sur le champ d'à côté^ les passants ayant tous jugé plus commode de violer les propriétés particulières que de se crotter dans le chemin public.
Plusieurs cliamps étaient ensemencés depuis
plusieurs jours, et de loin en loin des hommes et des femmes travaillaient aux leurs.
Dans les champs récemment cultivés, je remarquai des précautions prises contre les empiétements des passants : l'un est coupé de petits fossés parallèles, creusés à angle droit sur la ligne du chemin et de trois à quatre pieds de longueur ; Tautre est bordé d'une espèce de mur d'un pied ou deux de hauteur, formé de pierres et de boue ramassées dans le chemin; un troisième est bordé d'épines sèches, etc.
Mais aucune de ces précautions n'avait garanti le champ, là où le chemin était mauvais. Le sentier d'emprunt était tracé derrière la haie, derrière le mur, derrière les fossés; de sorte que le propriétaire n'avait réussi qu'à forcer le
piéton à agrandir le détour et à augmenter le dommage.
Je réfléchissais sur ces écarts des passants, et sur rinulilité des moyens employés par les propriétaires pour y mettre obstacle. Je m'affligeais pour la propriété , plus encore pour la culture, de l'obstination des piétons à dégrader l'une et l'autre par leurs déviations ; et cependant je ne me dissinmlaîs pas combien il était fâcheux pour le piéton de ne pouvoir suivre le droit chemin sans s'embourber. Je cherchais un moyen de mettre d'accord le propriétaire et le passant, le champ et le chemin, lorsqu'à vingt pas de moi j'entends un paysan, qui venait de semer son champ, s'emporter contre une jeune fille qui en empruntait la largeur d'un demi-pied pour éviter le maudit chemin. — Mon Dieu ! disait cet honune, ils ont la rage de fouler mon champ; ils ne peuvent se tenir d'y passer tout à ma barbe. Il faut, sacredieu ! que je mette ici un traquenard qui prenne par la jambe le premier qui y passera... et c'est que je m'y bouterai moi-môme en sentinelle; et il faudra bien que celui que j'y prendrai vienne devant le juge et paye l'amende...
— Citoyen, lui dis-je dès que sa colère fut apaisée et que la jeune fille eut gagné pays , il me vient une idée pour préserver votre champ.
— Oh bien ! me répond-il, c'est de faire une muraille qui coûtera plus que le champ ne vaut. —Point du tout, citoyen; ce que j'ai en tête serait fort bon marché : il ne faut ni fossé, ni haie, ni palissade, ni muraille, ni pièges, ni amendes, ni juges, ni sentinelle.
— Oh, diantre! dites donc vite votre secret !
— Citoyen, il est fort simple : c'est de raccommoder le chemin.
Mon homme fut frappé de cette idée et m'en remercia.
Oh! si nos législateurs apprenaient enfin à rendre agréables les voies droites, et s'ils employaient, à cet effet, la centième partie de ce qu'ils dépensent en haies, en épines, en fossés, en pièges et en sentinelles pour préserver le domaine de la loi, certes il n'y aurait bientôt plus à craindre d'écarts que des foux.
(Journal de Paris ^ du 10 brumaire an it. — 1" octobre 1796.)
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DES SOTS DANS LES RÉnJBUQCES.
{Nota, Cet article a été imprimé en Tan IV (1), et renferme plusieurs allusions à de petits tyranneaux de ce temps-là. — J'ai eu principalement Louvet en vue : il persécutait.)
D'abord qu'est-ce qu'un sot ? C'est une béte à prétentions.
Je ne sais qui disait d'un sot : // n'a pas assez d'esprit pour n'être qu'une béte, c'est-àdire pour ne pas ajouter un ridicule à un malheur.
On a beaucoup parlé du danger de la cormption des mœurs dans une république ; point encore du danger de la sottise.
Nous savons tout ce qu'on peut dire des royalistes et des anarchistes dans une république ; voyons ce qu'on peut dire des sots, et le procès de ses ennemis sera complet.
La monarchie enfante les sots, parce qu'elle sème partout la vanité.
La république enfante les hommes d'esprit, parce qu'elle leur garantit la nourriture propre à l'esprit, la liberté et l'égalité.
Mais les révolutions dévorent toujours un grand nombre de gens d'esprit, soit qu'elles convertissent une république en monarchie, ou une monarchie en république.
La raison de cela est que le grand nombre des gens d'esprit préfèrent les réfonnations aux révolutions, et parce qu'ils préfèrent les réformations, les révolutions les tuent.
La république naissante a donc dû hériter en France de la plupart des sots de la monarchie et perdre beaucoup de ses gens d'esprit , et elle n'a pas encore eu le temps de remplacer ceux-ci.
Le sot n'est que ridicule dans la monarchie, il peut être dangereux dans la république.
Les sots sont mal nourris dans la monarchie : elle n'a semé pour eux que la vanité, elle ne leur donne que la vanité pour vivre; quand ils arrivent à la république, ordinairement ils dévorent.
Parlons donc des sots.
Nous avons dit ce que c'est qu'un sot, disons à quoi on peut le reconnaître.
Il prétend à tout et ne réussit à rien. Voilà son signalement.
(0 Dans le Journal de Paris^ du M messidor an iv. —26 juin 1796.)
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Cela s'entend des prétentions à tous les genres de mérite, et non des prétentions aux plates; des prétentions à la considprafion, et non à Vimportance ; car de places et d'importance, le sot n'en manque pas toujours.
Il prétend au talent d'écrivain, et il se fait journaliste de cabaret ; à Tinvention, et il estropie ce qu'il répète ; à la plaisanterie, et il se fait boufTon ; à la gravité , et il se fait pédant.
n prétend aux talents politiques, et il ne voit qu'en agent de police; à la prévoyance de rhomme d'État, et il se fait prophète d'almanachs ; à la sagacité, et il se fait inquisiteur; à l'activité, et il se fait brouillon ; à l'audace, et il se fait hargneux; au courage et à la force, et il se fait arrogant et rogue.
Dans une république naissante, deux espèces de sots se font remarquer : les sots qui prétendent la décrier, les sots qui prétendent la gouverner.
Les uns y veulent tout faire, les autres y tout dénigrer ; tous sont trop heureux d'y être.
A voir le zèle que ces derniers mettent à venger la monarchie ou à préparer son retour, on croirait que l'aflaire de la royauté est pour eux une affaire personnelle , ou au moins une^ affaire de famille.
A voir la sollicitude des autres pour tout ce qu*ils appellent les affaires de la république, on dirait que la république n'a d'autre intérêt que leur intérêt, d'autre appui que leur appui.
Dans une république qui a un gouvernement et des collèges , on peut, sans conséquence, négliger les petits sots royalistes : ils ne réussiront ni à vaincre la génération qui les précède, ni à gâter celle qui les suit. Leur fortune est de passer, avec le temps, de la fonction de jeunes sots à la dignité de vieux sots , et leur pouvoir est également nul dans leur exercice et dans leur vétérance.
Dans une république, quel que soit son gouvernement, il y a plus à craindre du sot qui prétend tout conduire que du sot qui veut tout dédaigner : on peut dédaigner celui qui dédaigne ; mais il importe d'éconduire le sot qui veut conduire, car sa destinée est de perdre tout.
Tel sot qui, dans la monarchie, croyait avoir rempli sa haute destinée en se faisant fat, dans la république n'est content que dans la suprême impudence. Content là d'être mauvais copiste, ici il se fait grand orateur; petit tri-
gaud dans la monarchie, infatigable intrigant dans la république.
Si dans des temps de désordre il attrape par hasard quelque emploi , malheur au pays ! Le sot qui se sent du pouvoir croit se sentir un surcroît de mérite, et, se sentant un si grand mérite, il ne peut craindre de faillir dans l'usage du pouvoir, et il se croit trop en deçà des bornes alors même qu'il a excédé toute mesure.
Un sot en autorité est bien plus dangereux qu'un méchant, homme desprit. L'homme d'esprit, parce qu'il est honune d'esprit, s'entoure de bons , fait le bon lui-même^ le devient à la longue ; le sot en pouvoir . parce qu'il est sot, ne peut rassembler autour de lui, en hommes d'esprit, que les méchants.
Un homme d'esprit méchant, en place, n'est qu'un homme d'esprit; un sot en place est mille méchants.
D'ailleurs, il peut y avoir de bonnes bêtes, et il n'y a point de bon sot.
Enfin, en politique, rien ne ressemble tant par les conséquences à une médiancelé qu'une sottise.
Un sot en autorité a besoin de devenir méchant. Privé du savoir avec lequel on gouverne et de la considération avec laquelle on est presque dispensé de gouverner , il a besoin de la force, avec laquelle on contraint, et de la violence, avec laquelle on réduit.
Le sot en pouvoir n'est jamais content des pouvoirs qu'il a, parce que, ne sachant en user sans en abuser, il lui en faut toujours un peu plus pour couvrir l'abus de celui qu'il a eu.
Après avoir remué pour acquérir du pouvoir, il remue pour ejfi acquérir davantage; et quand il en a un très-grand, il veut détruire ce qui rivalise avec lui. H a commencé par être intrigant, il se donne à la fin les airs d'être factieux.
Et quand ce sot en pouvoir, croyant céder à la surabondance d'esprit qui l'oppresse, se dit : Laissons là mon pouvoir, et exerçons l'ascendant de mon esprit; alors il se jette avec une merveilleuse présomption dans toutes les occasions de faire ou de dire les plus énormes sottises. S'il y a sur la scène du monde un honune imposant par des lumières ou de l'esprit, il ne manque pas de s'attaquer à lui , et il est conspué; s'il s'agite une question embarras-
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santé pour lés plus grands esprits, il ne manque pas de la trancher, et la tranche tout de travers. S'il se présente un événement sérieux, qu'il faille détourner ou accélérer, il ne manque pas d'y mettre la main, et il dérange tout.... Voilà l'histoire des sots.
{Opuscules^ tome II, page 355. — 1801.)
CONSEILS FAMILIERS AUX GERS UÉDIOCRES, »AB im DB LBI7&8 PAIBS.
Mes amis , il n'y a rien qui exige plus de science et donne plus de peines, pour moins de profit, que de gouverner sagement et de faire de bonnes lois. Il n'y a rien qui fasse plus de renom, à moins de frais, que de détruire. Mes amis, penser, discuter, raisonner, amender, améliorer, perfectionner, tout cela est ouvrage de dupes. Déclamer, agiter, révolutionner, dé* truire, voilà cq qui est facile et honorable. Voyez à quoi diable conduisent ces longs et pénibles travaux des Gilbert-Desmolières, des Dupont et des Barbé-Marbois sur la finance , des Portalis sur la presse, des Dumas sur l'armée, des Siméon, des Thibaudeau sur Tordre intérieur ! Tout cela sert à asseoir tristement la liberté, à établir un ordre monotone dans les afTaires, à faire payer d'ennuyeux rentiers, à assurer la tranquillité du marchand dans sa boutique, de l'artisan dans son atelier, du laboureur à sa charrue, du propriétaire dans sa maison! Ces pauvi-es députés auront sué sang et eau pour faire un triste bonheur à des gens qui parleront d'eux tout au plus, avec estime, deux ou trois fois par décade. Le beau résultat! Pour nous, mes amis, nous avons bien mieux à faire. Laissons là l'étude, la pensée, la réflexion , la méditation, les vues ; montons sur les tréteaux, enflons nos poumons, ouvrons la bouche jusqu'aux oreilles, apprenons à l'univers entier que la Terreur fut terrible, Robespierre un monstre, la Révolution sanglante, les lois révolutionnaires atroces; annonçons la vengeance et non la réparation ; remuons les passions au lieu de secourir les infortunés; et surtout ayons soin de confondre ensemble le crime et la faiblesse, même les oppresseurs et les victimes, afin qu'on ne voie que nous dans la ligue des vengeurs. Insultons, injurions, menaçons, do-
minons, et ensuite... ébranlons... Mes amis, voilà le secret d'attirer les yeux sur nous, de les y attacher par de grandes craintes, par de vives espérances, et de nous faire une grande renommée ; c'est ainsi que les Marat et les Robespierre ont pu, sans talents , se rendre immortels. N'en doutez pas , c'est le grand bruit et non pas les grandes choses qui font les grands noms. Que nous manque-t-il pour faire du bruit? Est-ce Fabondance des mots? Est-ce la force de la poitrine? La longueur de nos bras et la grosseur de nos poings ne suffiraient^ elles pas, au défaut de nos voix, pour frapper des coups terribles... sur notre estrade? Et les idées de renversement, de fracas, de bouleversement ne sont-elles pas aussi familières à notre esprit qu'il est nécessaire pour faire mouvoir nos bras et nos poumons?
Courage donc, amis; déclamons, agitons, révolutionnons. Et, après tout, que risquonsnous? On ne tue plus en France, on hue, on conspue; pour des gens comme nous c'est peu de chose que cela.
(Journal de PariSy du 20 prairial an v. — 8 juin 1797.)
Un de nos journaux les plus républicains appelle Mallet-Dupan V écrivain le plus serré peutêtre et le plus sagement méthodique dont le royalisme s'honore. Cet éloge donnerait envie de le lire. Mais qu'on ne s'y trompe pas ; au lieu de serré f il fallait dire étroit ^ et au lieu de sagement méthodique, il fallait dire méthodiquement sage, ou sage avec méthode; c'est-àdire sage tant que l'argent du gouvernement anglais ne lui commande pas d'insulter à la France, et violent quand M. Pitt le veut, ce qui est selon la parfaite sagesse et la méthode connue des gazetiers vénaux. Le journal français qui loue Mallet insinue qu'on le contrefait et qu'on le mutile à Paris.
Une chose semble excuser la méprise du journaliste : c'est que dans deux numéros consécutifs Mallet-Dupan parle un langage tout opposé au sujet des propositions de paix faites par la France à l'Angleterre. Pour entendre ceci, il ne faut que recourir à fa sage méthode de Mallet-Dupan. Lorsqu'il a écrit le premier de ces deux numéros, il était probable que le gouvernement anglais acueillerait les ouver-
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tures de Bonaparte. Milord Greenville et M. Pitt les ayant fait rejeter, il a fallu que ce pauvre Mallet, pour gagner son argent , chantât la palinodie. Voilà ce que c'est que d'être sagement mélhodique.
{Journal de Paris, du 22 ventôse an vui. — 13 mars 1800.)