EXTRAITS RAISONNES D OUVRAGES NOUVEAUX, OU NOUVELLEMENT RÉIMPRIMÉS
ESQUISSE DUN TABLEAU HISTORIQUE DES PftOGsàs DE L'ESPBIT HUMAIN ;
OVrmAGB POSTHUME DE COlfDOaCBT.
Cet ouvrage est divisé en dix époques. Les neuf premières peuvent se rapporter à trois grandes périodes.
La première comprend tout ce qui appartient à Porigine des sociétés jusqu'à la formation du langage articulé. Cette partie est une suite d'observations faites sur le développement de nos facultés y et aidées des récits des voyageurs qui ont vu des peuples barbares.
La seconde période comprend Pintervalle de la formation du langage articulé à Pinvention de Pécriture alphabétique. Ici quelques monuments historiques viennent à Pappui des observations métaphysiques, et donnent au philosophe un guide de plus.
La troisième période renferme les progrès de l'esprit humain et ses vicissitudes, depuis l'époque où Pécriture alphabétique a été connue dans la Grèce jusqu'à nos jours.
Dans les deux premières parties, Pauteur suit à peu près les mêmes voies que Condiilac dans VEssai sur l*origine des connaissances
humaines; mais il marche à plus grands pas, avec plus de rapidité; il saisit et entraîne dans sa marche une foule d'objets importants que Condiilac laisse en arrière. Celui-ci ne fait que l'histoire abstraite des premiers développements de Tentendement ; Condorcet en fait l'histoire réelle, et montre comment les facultés de Pesprit se sont introduites dans les sciences et s*y sont appliquées.
Sous la troisième période, toutes les parties importantes de l'histoire des sciences sont rassemblées des plus longues distances de temps et de lieux; elles sont disposées dans Tordre le plus propre à faire sentir leurs rappoils mutuels, et présentées sous les aspects les plus frappants. Dans le tableau de la Grèce, l'auteur a marqué toutes les routes de l'erreur; il a ouvert et élargi toutes les routes de la vérité. Il montre jusqu'à quel point des notions reçues sans examen , les travers d'une fausse dialectique et l'influence pernicieuse d'une mauvaise didactique peuvent égarer. Il est impossible de mieux prémunir l'esprit contre les écarts ou les abus de l'esprit.
Cette partie est sans doute d'une grande utilité. Cependant, qu'il nous soit permis de le
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dire^ elle ne remplit pas entièrement l'objet
que Condorcel semblait avoir en vue, et qu^il était plus que tout autre en état de remplir.
En traçant les principes qui doivent r^ler la marche des esprits dans les sciences, il était possible de tracer ceux qui doivent régler la marche des volontés dans les affaires de la vie sociale; en indiquant les éléments et les méthodes propres à toutes les sciences, il était possible d'indiquer les éléments particuliers des sciences morales et politiques; en contemplant tous les phénomènes de Tintelligence, il était possible de considérer les affections de Pâme; à l'histoire des idées il était facile de joindre celle des mœurs, et cette addition était nécessaire pour conipléter le système des connaissances, d'où dépend la rectification ou le perfectionnement de nos habitudes sociales. Il appartenait à Gondorcet d'embrasser tous ces éléments, et sans doute il eût reconnu la nécessité de le faire, si sa destinée eût été d'exécuter le grand ouvrage dont celui-ci n'est que l'esquisse.
La dixième époque qu'a considérée l'auteur, c'est l'avenir dans son immensité; cette partie de l'ouvrage offre le tableau des progrès qui sont réservés aux générations futures, et que la constance des lois de la nature semble leur assurer. Condorcet voit disparaître dans un avenir prochain les inégalités de nation à nation, et se rapprocher les inégalités d'homme à honmie dans un même peuple; il voit aussi l'individu se perfectionner chaque jour, acquérir sans cesse de nouvelles facultés de jouir et de nouveaux moyens de jouissance. Il ne connaît point de borne au progrès du bonheur humain, convaincu comme il Test qu'on n'en peut assigner aucune au progrès de l'esprit, çt que notre perfectibilité physique est ellemême sans limites certaines et connues. On voit que l'auteur s'est livré avec complaisance à la contemplation d'un avenir où il trouvait tant de dédommagements de nos peines présentes; mais il ne s'y est point abandonné en enthousiaste aveugle; c'est en philanthrope éclairé, c'est en sage d'un esprit supérieur, qu'il a considéré cette consolante perspective. H appartenait sans doute à l'homme qui a su tracer, comme il l'a fait, l'histoire des progrès passés de l'esprit humain, de prévoir et de prédire ceux qui l'agrandiront encore.
Le style de l'ouvrage est simple, serré, précis; il paraîtra peut-être sec et austère à ces lecteurs qui, plus avides de plaisirs que de vérités, exigent dans toute esf»èce d'ouvrage de la couleur et du mouvement. Le philosophe, soigneux du seul intérêt qui l'anime, celui d'instruire, ne cherche ni n'admet dans son style ces métaphores dont le moindre danger est de distraire la raison en frappant l'imagination ; il n'évite pas moins ces nMuvements extraordinaires toujours si propres à jeter la pensée hors des sentiers étroits de la vérité. Gondorcet, toujours sage dans ses vues, souvent neuf dans ses idées, n'a jamais cherché d'autre mérite en écrivant que celui d'étie clair et précis.
Cependant le morceau qui termine l'ouvrage dont il s'agit ici est du plus noble et du plus touchant caractère. En l'écrivant, l'auteur faisait, sans s'en apercevoir, un secret retour sur lui-mênie, sur ses ennemis, sur ses malheurs; et son langage emprunte de ces circonstances un intérêt qu'il semblait vouloir loi refuser. Ce morceau, qui rappelle tant d'infortunes, et qui surtout marque si bien cette modestie du malheur, plus diflicile peut-être que celle de la prospérité, et qui n'appartenait pas moins à Condorcet que celle des talents, tient lieu de bien des pages éloquentes sur sa triste destinée. Eh 1 n'a-t-il pas aussi son âoquence ce sublime silence de Condorcet sur lui-même, lorsque tout le sollicitait à en parler?
Que d'autres se justifient avec éclat, terrassent leurs calomniateurs, peignent des infortunes jusqu'alors inconnues aux hommes , révèlent les impressions si neuves qu'ils en ont reçues ; qu'ils ouvrent dans les âmes sensibles de nouvelles sources de larmes; qu'ils donnent aux amis de la patrie de nouveaux motifs de haine contre ses oppresseurs, aux philosophes de ces observations profondes qui font mieux connaître l'hooune que ne le fait l'histoire de plusieurs siècles : Condorcet, plus grand, plus imposant encore, ne vous dit rien de lui-même; il s'est élevé au-dessus de toutes ses souffrances, de tous ses ressentiments, de. toutes ses haines, et, ce qui était plus difficile à son ûme douce et tendre, audessus de ses plus chères affections. 11 s'est délaissé, oublié, pour s'unir tout entier aux
éleraelles destinées de la nature humaine. Archimède, qui traça des figures de géométrie sous la hache fatale qu'il ne s'était pas donné le temps de voir, Archimède, à qui Ton a comparé Ciondorcet, en donne une faible idée. N'est-il pas plutôt Socrate, Socrate sur son lit de mort, parlant de l'immortalité de l'âme à ses amis, à sa famille en pleurs? Mais nou ! cehii^ià n'a point de modèle, qui, pendant huit mois , tient la ciguë d'une main et la plume du philosophe de l'autre; qui écrit dans un tombeau; qui écrit, non sur l'immortalité de rftme, mais sur l'immortalité bien plus certaine de la raison humaine. Il la montra dans sa puissance quand tout déposait de sa faiblesse; il annonça ses progrès quand tout semblait couvert de ses ruines; il montra qu'elle serait le bonheur des générations à venir, tandis que la génération actuelle et lui- Uii-méme succombaient, périssant au milieu <le tous les désastres déchaînés par tous les crimes.
0 puissance de la méditation et de la vertu I à quelle hauteur tu peux élever l'âme humaine! de quels maux tu sais l'affranchir î quelles consolations tu sais lui réserver! quelles sources de gloire et de bonheur tu sais ouvrir dans ses profondeurs ! 0 dernier monument de l'esprit et du caractère d'un grand homme! livre sacré, écrit au sein du malheur, et aux dernières limites de la vie; derniers adieux d'un ami à ses amis, d'un père au plus aimable enfant, d'un époux à une femme honorée et chérie; derniers adieux d'un citoyen vertueux à sa patrie; les âmes sensibles et généreuses n'auront pas besoin de t'ouvrir et de parcourir tes pages pour te voir avec émotion et te considérer avec respect!
(Jimmal dsParkt, du 21 germinal an lu.
— 10 avril 1795.)
LETTHE A DUPONT (Dfi IfEMOCRS)
«m SON LIVBR DB LA PHaOSOPUB DB L'uwIVBBS.
J'ai beau faire, mon cher confrère, ma raison ne peut ^ faire à votre théologie, ni embrasser votre nouvelle religion , ni ce nouveau dieu que vous avez imaginé pour gouverner la nature, et que pourtant vous faites naître et
dépendre d'elle; ce dieu dont elle aurait bien pu se passer, puisque, selon vous, il n'agit que selon ses lois et dans les limites qu'elle a mar quées à sa puissance; ce dieu tout intelligent, que vous croyez nécessaire pour ordonner h matière, laquelle pourtant a, dites-vous, des propriétés éternelles, qu'il est tenu de respecter lui-même ;
Ni votre palyngénésie idéale, vos intermédiaires entre l'homme et dieu, comme entre la pierre brute et l'homme ;
Ni votre métempsycose, qui, après avoir récompensé en nous, par l'existence humaine, notre bonne conduite dans une autre existence moins considérable, comme celle d'honnête chien ou de cheval docile, nous récompensera encore de notre bonne conduite dans l'état d^homme, par des figures, des ailes, des âmes d'anges , et des béatitudes à l'avenant.
Tout cela quoique entouré de tout ce que l'imagination peut rassembler d'aimable et d'imposant, de louchant et d'élevé; quoique soutenu de votre nom, qui est cher à tous les amis de la vertu, de l'esprit et du savoir; quoique lu dans des circonstances qui disposent 1 âme très-favorablement pour votre système • enfin, quoique renfermé dans un livre à la tête duquel mon amitié se plaît à lire un témoignage de la vôtre, tout cela, dis-je, n'a pu occuper ma tête que comme un rêve, et sans s'y arrêter. Je ne serais pas même en état de vous en faire la critique, tant les idées m'en paraissent dénuées d'appui, et pour ainsi dire volatiles, n faudrait les assujettir à Tétau pour les considérer avec quelque attention, et cela me paraît impossible. Si j'osais, mon cher ami, je vous dirais que votre système de la Philosophie de Vunivers me semble être un recueil de vos Poésies fugitives en prose, et quil ne faut le juger que par le plaisir que donne sa lecture.
Mais il pourrait être Tobjet d'un travail plus utile qu'une critique : ce serait de rechercher comment un homme tel que vous a pu laisser maîtriser à ce point sa raison, qui est tout à la fois très-éclairée, très-forte et très-exercée, par son imagination, tout active qu'elle peut être? U méthode des hommes de talent mérite toujours d'être observée, soit qu'ils s égarent, soit qu'ils marchent dans les voies de la bonne logique. Si leur marche est régu-
lière^ il est avantageux de la connaître ; s'ils se sont écartés du bon chemin, il est utile de remarquer le point où ils l'ont quitté^ parce que là sans doute la route est trompeuse et Pesprit facilement en défaut.
Votre esprit^ mon cher confrère ^ me parait se plaire dans les hasards et se soucier peu d'assurer sa marche. Vous ne marchez pas^ vous allez par élans; vous essayez déjà les ailes que vous croyez sentir à vos épaules, en vertu de la métempsycose.
Coadillac explique fort bien comment^ en remontant des effets aux causes^ l'esprit arrive à ridée d*une cause pi'emière^ qui est Dieu. Sa marche se conçoit; il remonte des idées les plus simples aux idées composées^ et procède par voie d'analyse et d'induction.
Mais vous, mon cher Dupont, dites-moi par quel procédé vous parvenez à l'idée d'un dieu qui n'est que cause seconde^ qui est subordonné à la nature, laquelle est toute matière, de sorte qu'après avoir trouvé la nécessité de ce dieu pour gouverner la matière vous trouvez ensuite dans la matière des lois suivant lesquelles elle 6e gouverne elle-même et gouverne encore ce dieu ; ce qui est , malgré vous, du matérialisme tout pur.
D'où vient que votre dialectique s'est jouée à ce point de votre logique naturelle? C'est, je crois , parce qu'au lieu de raisonner votre imagination s'rst fait une galerie d'objets fantastiques, que vous les avez classés suivant l'ordre dans lequel ils se sont présentés à vous , et que vous avez voulu les peindre au lieu de les juger. Mon ami, dans tout cela , vous avez été poète, et non pas philosophe.
Mais je ne vous ai encore parlé que de la partie théoiogique de votre ouvrage, et il renferme une partie morale très-étendue, qui peut dédommager l'amitié des critiques qu'elle se voit forcée à faire de l'autre.
Vos observations morales, toutes judicieuses, et présentées sous des formes quelquefois ravissantes, sont très-précieuses i)our le législateur et pour l'homme privé. Vous avez remarqué des vérités du plus haut intérêt. Pendant que votre système théologique s'évanouira, les observations morales qui en sont l'accessoire prendront une place distinguée, et se conserveront dans le système général des sciences morales et politiques.
PHILOSOPHIE, MÉTAPHYSIQUE
C'est une obsenation utile d'avoir reconnu dans la faculté d'aimer plutôt que dans llntérêt individuel, non-seulement le principe de la société, mais encore la cause des différents degrés de sociabilité propres à tous les étr^ animés. Il est très-utile d'avoir dit comment l'état social , qui dépend de cette faculté, peut rétendre encore. Votre observation pourra conduire à la perfectionner dans les hommes de tous les ftges, à la cultiver dans la jeunesse, à en assurer les heureux fruits pour l'âge mûr, et enfin à combiner les deux sentiments par lesquels elle s'exerce , l'amour et Tamitié, de façon qu'ils se fortifient mutuellement, au lieu de s'entre-nuire. Je pense que cette seule observation peut être plus profitable à la morale que bien des volumes.
Votre plume est éloquente et féconde lorsque vous exposez tout ce qui vous a frappé dans ce beau phénomène de la nature. J*ai été enchanté du morceau où vous parcourez Téchelle des diverses puissances d'amour et d'attachement qui ont été départies par la nature entre les divers animaux, à commencer par ceux qui sont bornés à la puissance d'aimer leur famille, et à finir par les cœurs les plus aimants de l'espèce humaine, c'est-à-dire ceux dont les affections peuvent embrasser presque toute la nature. Quelle richesse d'images, quelle abondance de sentiment dans la partie où vous montrez que la puissance d'aimer a non-seulement uni des individus d'une même famille, mais même de différentes espèces dont la nature avait fait des ennemis ! Avec quel intérêt on voit, dans votre livre, le chien, avide de gibier, ne le poursuivant que pour l'apportera son maître, et, ennemi naturel des troupeaux, les gardant pour un peu de mauvais pain et quelques caresses du berger; le cheval s'attachant à l'homme qui l'a soigné et caressé, et combattant pour lui avec le plus ardent courage; le chien et le cheval se Ûant d'une amitié réciproque ; la chèvre et la biche donnant leur mamelle à l'enfant , et conservant toute leur vie beaucoup de tendresse pour leur nourrisson; l'éléphant mourant de douleur parce qu'il a perdu son cornac, et se ployant à l'obéissance pour un enfant qu'il aime!
C'est, je crois, Aristote qui, le premier, a distingué, dans sa Politique^ l'animal sociable
de Vinsociabie. Il appelle sociables ceux qui vivent en troupe, comme les abeilles, les fourmis, les castors; insociables, ceux qui, dans rétat de nature, vivent séparés. Cette distinction, qui a fourni souvent aux écrivains politiques des exemples abusifs et des conséquences dangereuses, est absolument fausse : vos observations le prouvent. Les animaux vraiment sociables sont ceux qui , quoique en état de vivre seuls, cependant vivent avec leurs senablables, et encore avec d'autres es))èces. Ceux que rassemble rinstinct d'ua seul et même besoin, et qui, égaux en talents et en moyens, font tous et toujours la même chose, parce qu'ils ont tous un seul intérêt qui est toujours le même, sont en agrégation et non en société; ils travaillent tous ensemble à la vérité, mais chacun pour soi , et sans réciprocité de service. Et au cont^tire ceux qu'unit la faculté d'aimer se ser\'ent sans cesse, et font • servir à leur mutuelle assistance , à leurs plaisirs réciproques, les dons divers qu'ils ont reçus de la nature. Les animaux agrégés (ce mot veut dire formant troupeau) trouvent dans leurs ressemblances mêmes qui les mettent d'accord un obstacle à des affections mutuelles, parce que chacun se suffit à soi-même. Au contraire, les animaux sociables sont unis de plus près par toutes leurs différences, parce que chacun trouve dans les autres un supplément de soi.
Cette observation ne sera pas inutile à ceux qui voudraient épouser les systèmes monachiqnes ou monacaux, par horreur pour les opinions fnonarcA/^(;5, et substituer le régime des ruches à celui des sociétés.
Il y a aussi un bon parti à tirer pour l'usage ordinaire de la vie, pour le choix d'un serviteur, d'un i^ni, d'une maîtresse, d'une femme, de ce résultat si doux à lire dans votre livre même:
«C'est, dites-vous, ce besoin d'être aimé, d'être estimé, beaucoup plus puissant, plus développé, plus afCectueux chez l'homme que chez les autres animaux, en raison de sa plus grande intelligence, qui élève notre moralité ÎOTi au-àe&sus de la leur.
« Cela est si vrai que, parmi les hommes mêmes, tous ne sont pas également moraux, (it que ceux dont la morale est la plus pure sont toujours ceux qui savent le mieux aimer,
et qui sont le plus émus quand on les aime.
«Plus sensibles que les autres, ils connaissent mieux de combien de manières on peut être blessé ou rendu heureux, et, jugeant par leur cœur de ce qui doit se passer dans celui d'autrui, ils donnent plus d'étendue et de soin à Tapplication de cette règle de justice que dicte la nature, et qui renferme toutes les vertus sociales, toutes les lois obligatoires pour l'humanité : IVe faites pas aux autres te mal que vous ne voudriez pas qu'on vous fit; faites-leur te bien que votis désireriez qu'ils vous fissent, o
Quiconque lira votre ouvrage, mon cher Dupont, ne s'étonnera pas, quelque peu qu'il vous connaisse, que vous ayez placé le bonheur dans Vamitie et ]sl bonne conscience; vous n'avez qu'à gagner à être regardé de près par les autres et par vous-même. C'est pour vous surtout que vous êtes en droit dédire que, si la reconnaissance des hommes venait à manquer à l'homme de bien , si sa considération était flétrie, si l'amitié pouvait lui échapper et s'anéantir, la conscienccy la conscience pure et sans tacJie saurait le défendre encore contre le désespoir, et lui offrir un asile où la paix, au défaut du bonheur,, pourrait du moins adoucir son existence.
Et le lecteup ne vous en croit que mieux lorsque, vous adressant à vos amis, Lavoisier et sa digne épouse, vous ajoutez : «Je vous en dis là plus que je n'en peux faire. La conscience elle-même ne me ferait pas survivre à Tamitié. Mais il y a des hommes qui valent mieux que moi, et, pour caresser mes faiblesses les plus chères, je ne calomnierai pas la conscience, n
Adieu, mon cher confrère et cher ami; je vous remercie tendrement d*avoir écrit sur la première page de ce livre, plein de choses excellentes et de beaucoup d'autres qui sont charmantes, ces mots dont je m'honore, et qui ont remué mon cœur : A Raderer, de la part de son ami et collègue.
Journal d'Économie publique, tome l*', page 23. — 10 fructidor an iv. -»
27 août 1796.)
PHILOSOraiE, MÉTAPHYSIQUE.
SUR LA NOUVELLE ÉDITION DES ŒUVRES D'HELVÉnUS ,
rUBLlAB PAK LABOCHE,
Légataire de ses manuscrits.
Les amis des lettres et de la philosophie éprouvent toujours un mouvement de joie et de. reconnaissance lorsqu'on leur présente une nouvelle édition d*un livre utile ; on se plaît à voir multiplier et à voir reproduire sous différentes formes Touvrage dont on a fait une étude. U semble que les éditeurs rendent un hommage^ non -seulement à Tauteur qu'on aime^ mais encore à ceux qui l'ont affectionné, qui ont la tète remplie de ses idées, le cœur échauffé de ses sentiments. Nous avons éprouvé ces impressions en voyant cette nouvelle édition des œuvres d'Helvétius, complétée par un ami de ce philosophe, et imprimée par un des premiers artistes de la typographie (Didot). Helvétius n*est pas l'écrivain de ce siècle qui ait le plus étonné les esprits éclairés; il est peut-être celui qui a éclairé le plus grand nombre d'esprits, étendu le plus d'esprits boi-nés. Ce n'est pas lui qui a donné la plus forte commotion à Topinion, mais c'est lui peutrétre qui en a le plus étendu et assuré le mouvement. Il a moins fait que Voltaire et Rousseau, contre certaines erreurs et certains abus; il a plus fait qu'eux pour tous les principes, pour toutes les vérités; il a moins accablé les ennemis de la philosophie, mais il a initié toute la jeunesse à ses préceptes et lui a ^né plus d'amis. S'il n'a rien ajouté aux découvertes de Pascal, de la Rochefoucauld sur le cœur humain » ni à celles de Locke sur l'entendement, il a eu le talent de les démontrer, de les répandre, de donnera leur étude un grand intérêt, et de les faire servir à la morale et à la politique. Répandre une science ce n'est pas l'avancer, sans doute, mais c'est mettre un plus grand nombre d'esprits en état de Tavancer, et l'appliquer à un usage nouveau ; c*est fonder une science nouvelle, c'est créer; et si cet usage est important, c'est mériter la double couronne réservée au génie et aux bienfaiteurs de l'humanité. Ombre d'Helvétius, salut !
{Journal de Paris, du 3 nivôse an v. ~ 23 décembre 1796.)