‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 189 sur 208 · O^VN NOUVEL OUVRAGE DB «ADAHE DE STABL · texte numérisé non relu

O^VN NOUVEL OUVRAGE DB «ADAHE DE STABL

11 parait un nouvel ouvrage de madame de Staël; il est intitulé: De ^influence des passions sur le bonheur des individus et des nations, avec cette épigraphe : Quœsivii cœlo lucem, ingemuitgue reperta. Pourquoi inçe* muit? C'est que sans doute l'auteur n'a rencontré que d'afBigeantes vérités : il n'y en a peut- être pas d'autres. Mais voyons celles qu'elle nous a communiquées.

L'ouvrage est partagé en trois sections. Dans la première, l'auteur parle de rameur de la gloire, de l'ambition, de la vooité, de l'amour du jeu, de l'avarice, de l'ivresse, de l'envie et de la vengeance, de l'esprit de parti , de l'amour du crime.

Dans la seconde , l'auteur traite des sentiments qui sont IHntermédiaire entre les passions et les ressources qu'on trouve en soimême; de l'amitié, de la tendresse filiale, paternelle et conjugale, de la religion.

Dans la troisième il est question des ressources qu'on trouve en soi, c'est-à-dire de k philosophie, de l'étude et de la bienfaisance.

L'auteur appelle passions toutes les affections qui, plaçant au dedans de nous un tyran, nous rendent des sujets nécessaires au dehors, et nous asservissent à la puissance des autres. Son but est de prouver que le bonheur est incompatible avec les passions ; que leur caractère est d'imprimer leur mouvement à toute la vie, et leurs jouissances à peu d'instants; que, si leur absence n'assure pas le bonheur, elle exempte du moins de grands maux; que d'ailleurs elles ne sont pas nécessaires pour donner à l'âme un mobile, chaque circoi^tance qui nous environne suffisant pour déterminer l'âme à une préférence; et enfin, que la vertu est aussi capable de porter aux grandes actions que la plus noble des passions.

L'auteur n'excepte que la pitié de la guerre qu'elle leur a déclarée.

Voici quelques idées recueillies dans cet ouvrage qui en est si riche ; la plupart sont puisées dans le chapitre de 1^ amour de la gloire.

a Dans les républiques populaires, la liberté de la presse, la multiplicité des journaux rendent la gloire impossible. Là, le peuple juge; il ne s'abandonne point à l'enthousiasme. Le mérite obtient de l'estime, il n'obtient point de gloire.

PHILOSOPHIE, BIÉTAPHYSIQUE.

a Les progrès des luniières diminuent l'empire individuel de l'homme. Le genre humain hérite du génie, et les grands hommes rendent leurs pareils moins nécessaires aux générations suivantes.

<K Tant que dure le premier éclat des grandes réimtations, les amis ne cessent d'agir en faveur de ceux qui les ont obtenues; et quand les ennemis arrivent avec des armes toutes nouvelles, les amis ont émoussé les leurs en les faisant inutilement briller autour éi^ char de triomphe.

a Cest par les circonstances, jamais par le talent seul , que quelques honmies ont édiappé à l'inconstance de la faveur publique.

« L'admiration est une sorte de fanatisme qui veut des miracles; on ne consent à accorder à un homme une place au-dessus des autres, à renoncer à l'usage de ses propres lumières pour le croire et lui obéir, qu'en lui supposant quelque chose de surnaturel. Dès qu'il lui devient nécessaire de raisonner sur ses défaites, de les expliquer par les obstacles, de les excu^ ser par des malheurs, c'en est fait de l'enthousiasme. La pompe du génie, c'est le succès.

a S'il se mêle des torts aux revers de la fortune^ quel vaste champ pour les découvertes des esprits médiocres! Parce qu'il y a une ba* taîUe perdue, ils pensent qu'ils Font gagnée.

« Aux yeux de la multitude, un ridicule détruit Féclat d'une vertu.

a Comme il n'y a jamais rien de suffisant dans les plaisirs de la gloire, l'âme ne peut être remplie que parleur attente; ceux qu'elle obtient ne servent qu'à la rapprocher de ceux qu'elle désire.

« Quelle opposition plus terrible que la possession ou la perte de la gloire I Un amant n'a de larmes à verser que sur les traces de ce qu'il aime; tous les pas d'hommes retracent à celui qui jadis occupait l'univers l'ingratitude et l'abandon.

« Aimer n'est plus un bonheur accordé à celui que la passion de la gloire a dominé longtemps ; son âme est trop vaste pour être remplie par un seul objet. x>

Voici quelques réflexions prises dans le chapitre de l* ambition.

a Obtenir et conserver le pouvoir, voilà tout le plan d'un ambitieux.

a Le feu de cette passion dessèche ; il est âpre

et sombre comme tous les sentiments qui, condanmés au secret par notre jugement sur leur nature, sont d'autant f\\x& éprouvés que jamais on ne les exprime.

a Une réflexion sollicite un peu d'indulgence pour l'ambition ; c'est que le pouvoir est la mmns malheureuse des relations qu'on puisse entretenir avec un grand nombre d'hommes.

« L'ambitieux est obligé de courber tous ses sentiments. Il soutient une opinion ou fait une action que son humanité condamne, que sa fierté repousse, se réservant d'expliquer sa conduite quand il aura atteint le but, et ne voyant pas que les actions sont toujours plus en relief que les commentaires^ et que ce qu'on a dit ou fait sur le théâtre n'est jamais effacé par ce qu'on écrit dans la retraite.

<K L'ambition est la passion qui , dans ses malheurs, éprouve le plus le besoin de la vengeance ; preuve assurée que c'est celle qui laisse après elle le moins de consolation.

a L'ambitieux déchu ne vit plus qu'à ses propres yeux. H a joué , il a perdu : telle est l'histoire de toute sa vie. x>

Dans le chapitre de tanumry on lit ce qui suit :

« C'est hors de soi que sont les seules jouis^ sances indéfinies. Si Ton veut sentir le prix de la gloire, il faut voir ce qu'on aime honoré par son éclat; si l'on veut apprendre ce que vaut la fortune, il faut lui avoir donné la sienne; enfin, si l'on veut bénir le don inconnu de la vie, il faut qu'il ait besoin de votre existence...

a L'amour est la seule passion des femmes. L'ambition , l'amour de la gloire même leur vont si mal qu'avec raison un petit nombre s'en occupent. Pour une qui s'élève, miHe s'abaissent au-dessous de leur sexe en en quittant la carrière.

« Mais les inconstances, les infidélités, la mort...»

Mais les bornes de ee journal ne nous per^ mettent pas d'étendre plus loin cet extrait. On voit avec quelle sagacité et quel talent madame de Staël fait l'analyse de toutes les passions qu'elle décrit, et avec quelles armes elle les poursuit; elle ne fait grâce qu'à la pitié : c'est le seul sentiment auquel elle permette de se livrer sans réserve; aussi elle en parle de manière à en donner envie. Dans une introduction fort étendue, elle jette ses idées sur

PHILOSOPBIE, MÉTAPHYSIQUE.

les rapports des passions avec le bonheur public; mais elle se réserve de les étendre dans un second ouvrage qu'elle promet. — Le système des passions décrites par l'auteur est-il complet? toutes les notions sont-elles justes et précises^ leur enchaînement naturel et exact? 11 serait difficile de l'assui^r avant d'avoir encore médité ce livre, trop riche en idées neuves et importantes pour qu'une lecture donne le droit de le juger.

Mais c'est d'abord une chose fort surprenante qu'une femme se soit élevée à un sujet pareil et qu elle s'y soit attachée sérieusement, réunissant en elle tous les titres désirables pour s'abandonner à la futilité, c'estràdire étant jeune, riche et française; et ce qui est plus étonnant encore, c'est qu'elle se soit soutenue à la hauteur de son sujet Plusieurs fenunes se sont distinguées en France dans la littérature; mais elles se sont toutes bornées à des sujets frivoles, ou de morale domestique; aucune n'a seulement osé aspirer au succès en morale politique.

En Angleterre même on ne citerait guère que madame Mackaulay qui se soit hasardée dans cette carrière; mais elle a écrit Thistoire de son pays, elle a peint des hommes; et ma» dame de Staël, plus hardie, a entrepris l'histoire du cœur humain, et elle a peint des passions. Pour faire un pareil ouvrage il a fallu naître non-seulement avec un esprit extraordinaire, mais encore dans des circonstances toutes nouvelles ; il a fallu assister au spectacle d'une grande révolution qui ait donné à toutes les passions toute la vie et le mouver ment dont eUes sont susceptibles , y avoir été intéressée par tous les liens du cœur, par toutes les habitudes du caractère, par toutes les inclinations de Tesprit; avoir suivi, avec une longue et vive inquiétude, les événements qui devaient décider de l'existence de citoyens vertueux, d'amis honorables, d'un père illustre ; enfin, du sort de la morale, de la liberté et de la patrie.

Il nous reste à parler du style. Le talent d'écrire brille de toutes parts dans cet ouvrage, mais partout aussi on y rencontre de l'incorrection. La composition et la première édition d'un tel ouvrage ne pouvaient être, mieux faites qu'en Suisse. C'est à Paris que les amis du

goût et de la philosophie sollicîtent l'auteurde faire la seconde.

{Jcumalde Paris, du 2 frimaire ao t.

— 22 novembre 179«).

(Note de l'éditeur.) C'est aux dernières lignes de Tarlicle ci-dessus que M. Sainte-Beuve lait allusion dans sa Notice sur i&ou père , lorsqu'il dit.. : . Les écrite de Benjamin Constant, de M. et de madame Necker, de madame de Staël, reviennent fréquemment dans les analyses de Roederer. C'éUil le moment où madame de Staël publiait son li?re De fmfiuence des^passions sur le bonheur. Elle était alore en Suisse, en grand désir de pouvoir revenir à Paris; elle souhaitait qu'on y parlât d'elle et de son livre avec éloge et surtout avec bienveillance, de manière à lui rouvrir les voies du retour. M. Devaines elRœderer lui avaient annoncé par lettres qu'ils avaient quelques objections sur sa manière d'écrire. Elle répondait en se louant un peu, mais en se justifiant asseï bien ; a Vous, mon cher Rœderer, et M. Devaines, vous êtes donc d'avis que je ne sais pas écrire. De ces deux lettres, les seules que j'aie reçues dans ce sens, je ne réponds qu'à la vôtre; car, si vous persistiez, je vous croirais. Qu'entend-on par le 5^y/è? N'estce pas le cotoHietle mouvement des idées? Où trouvez-vous que je manque ou d*éloquepce, ou de sessibilité, ou d'imagination? Il est bien ridicule de ft» dire que je ne le crois pas.» Et elle se justice aussi m les obscurités qu'on lui a reprochées, puis elle revient au point essentiel et qui la pique : « Vais je crois que l'ouvrage ne manque pas de slyk, c'est-àdire de vie et de couleur, et qu'il y a dans ce qu'on peut remarquer autofU d'expres^ns qm d^id^"' En vérité, ajoute-t-elle comme pour ^'excuaer^^ louange, je me crois sûre que l'auteur et moi ooos sommes deux ; femme, jeune et sensible, ce n'est pas encore dans Tamour-propre qu'on vit. Le temps ne viendra que trop tôt où mon livre sera le premierévénement de ma vie, » Elle désire un compte rendu sérieux dans le Journal d'Economie publique; mais pour le Journal de Paris elle désire plus et éeimàe tout naïvement à être louée ; elle en a besoin pour ce qui est de sa situation en France. « Dans le ^^""^ de Paris il m'importerait extrêmement qu'on saisie cette occasion pour dire une sorte de bien de moi. Dans le journal rovge (l), faites une analyse si vous m'en trouvez digne ; mais, s'il se peut, le ^^^^ main du jour où vous recevrez cette lettre, louei-i»^ tout bonnement dans le journal qui a une vérilâble dictature sur Topinion publique (2) ; louez le 1»^ de manière à empêcher de persécuter l'auteur. Voyeï avec quel abandon je crois à votre amitié... • Lejo^' même où elle écrivait celte lettre (22 novembre 1796},

(1) Sans doute appelé ainsi à cause de sa couverture : c'est le Journal d'Economie publiçue»

(2) Le Journal de Paris.

PHILOSOPHIE, MÉTAPHYSIQUE

Roederer allait au-devaDt de son désir et donnait dans le Journal de Paris une analyse bienveillante qai se tenninait en ces mots :

« Le talent d'écrire brille de toutes parts dans cet ouvrage , mais partout aussi on y rencontre de Tincorrection. La composition et la première édition d*un tel ouvrage ne pouvaient être mieux faites, qu'en Suisse ; c'est à Paris que les amis du goût et de la philosophie sollicitent l'auteur de (aire la seconde. • Elle était touchée et lui répondait : « Croyez que je vous aime de reconnaissance, de haute opinion et d'attrait. »

ti Cette relation de Rœderer et de madame de Staël fut donc assez vive, de la part du moins de cette dernière, mais elle s'interrompit bientôt et ne tint pas. RcDderer écrivait trop souvent et avec trop de liberté pour ne pas rencontrer sans cesse sous sa p)ume madame de Staël, et surtout sa famille, ses amis ; elle était plus di/ficile et plus exigeante pour eux que pour ellemême. Avant que le IS brumaire fût venu mettre entre eux une dissidence politique essentielle, le refroidissement s'était déjà prononcé. Madame de Staël, que quelque trait de plume avait blessée, s'en plaignait à lui en fenune, avec bonne grâce, et lui disait un de ces mots qui n'accusent d'ailleurs autre chose en Roederer que l'indépendance d'un esprit critique et judicieux : « Je ne suis pas le premier des êtres qui vous ont aimé qui se soient plaints de l'impossibilité de fixer dans votre cœur un jugement durable.» C'est qu'en effet ce qui mérite le nom de jugement durable ne se fixe point dans le ccBur, mais dans l'esprit, et encore, pour peu qu'on cherche le vrai, la balance y recommence toujours, (l). »

DE L'INfLlTENCE DES PASSlOJfS

SCR LB BOIlHEUft DBS INDIVIDUS KT DBS IfATIOKS,

Par madame la baronne de Staei Holslein; avec cette épigraphe :

Quœsivit cslolucem ingemuitque reperta.

Nous avons déjà parlé de cet ouvrage dans le Journal de Paris, mais en nouvelliste de la république des lettres plutôt qu'en n^oraliste^ et les bornes de cette feuille ne nous permettaient pas davantage. Ici nous en ferons une analyse exacte^ et nous en raisonnerons i'éioge et la critique.

C'est un devoir pour un journaliste de oiorale de décomposer et d'examiner partie par

(0 Si je me détermine à publier quelques-unes des lettres de madame de Staël à mon père, celles qui se rapportent à cet incident seront du nombre.

partie tout ouvrage neuf qui , comme celui de madame de Staël ^ doit ajouter des vérités ou retrancher des erreurs à la science sociale. Il doit séparer avec soin les observations justes de celles qu'il ne croit pas telles, en rectifier^* restreindre ou étendre les conséquences^ suivant que sa logique le lui indique^ et enfin enregistrer à leur rang^ à leur place, tout ce qui peut être reçu dans la science et y former une ligne de plus, et tout ce qui peut être admis à y combattre les erreurs reçues comme vérités. Notre tâche est moins de faire le journal des faits qui intéressent l'économie politique , la morale et la politique, que celui de la marche des sciences auxquelles on a donné ces noms.

A la fin de notre travail , nous serons peutêtre à portée de reconnaître et d'indiquer la place que madame de Staël doit occuper entre les moralistes illustres qui l'ont précédée ; nuiis il est déjà assez honorable pour elle, peut-être même pour la France, sa patrie, qu'elle se soit élevée si haut au-dessus de toutes les routes ouvertes à l'esprit de son sexe, et que son ouvrage soit, avec celui de sa mère sur le Divorce, le plus riche assemblage d'idées neuves qui ait paru depuis vingt ans en morale et en politique.

Nous présenterons à nos lecteurs un précis^ exact et non interrompu du livre avant d'en essayer la critique. Nous croyons cette méthode nécessaire pour la rédaction d*un extrait fidèle, et surtout d'une critique, impartiale. Ce n'est pas être fidèle dans un extrait que de rompre à chaque instant soit par des critiques, ou même par des éloges, la chaîne des idées de l'auteur. Le journaliste ne doit pas moins respecter leur contexture que leur expression. Son devoir est d'abord de réduire le tout, et ce n est qu'ensuite qu'il a le droit de séparer les parties pour les soumettre à l'examen. Commençons donc notre résumé.

Le titre de l'ouvrage annonce qutl a deux parties: l'une concernant l'influence des passions sur le bonheur des individus, l'autre leur influence sur le bonheur des nations. Mais le livre qui parait ne présente encore que la première, et une grande esquisse de la seconde.

Jetons d'abord un coup d'œil sur l'ensemble de cet écrit.

L'auteur appelle passions toutes les affections qui, plaçant au dedans de nous un tyran.

PHILOSOPHIE, MÉTAPHYBH^E.

nous font diercher des sttjeU dans les autres et BOUS «ssenrissent h eux. Telles sont la passion de la gloire, Taflibition, Tamour.

Cependant elle reconnaît aussi des affections égoiêtes, telles que Famour du jeu, IV varice, V ivresse; et enfin des passions qui ne prétendent à aucune jouissance positive, mais seuleonent an soulagement du besoin de nuire, et qu'on pourrait appeler passions négatives. Telles sont l'envie, la vengeance, Vamour du crime pour le crime.

Après avoir traité de ces diverses passions, Tauteur parle dans une seconde section des sentiments qu'elle dit être Vintermédiaire entre les passions et les ressources qu'on trouve en soi-même, de Tamitié, de la tendresse filiale , paternelle et conjugale, de la religion.

Une troisième section traite des ressources qu'on trouve en soi-même , c'est-à-dire de la philosophie, de l'étude et de la bienfaisance.

L'auteur a eu pour but de prouver que le bonheur est incompatible avec les passions; que le caractère des plus douces est d^imprimer leur mouvement à toute la vie, et leurs jouissances à peu d'instants; que, si leur absence n'assure pas le bonheur, elle exempte du moins de grands maux; que la philosophie, l'étude, la bienfaisance sont les seuls abris qui s'offrent aux âmes trop disposées à éprouver la tyrannie des passions; que d'ailleurs elles ne sont pas nécessaires pour servir de mobile à l'âme, et que la vertu est aussi capable que la plus noble d'entre elles de porter aux grandes actions.

La pitié est la seule passion que l'auteur excepte de l'anathème qu'elle a prononcé, et des considérations étendues sur ce sestiment terminent le livre.

Telle est l'idée générale qu'il est possible de donner de l'objet de l'ouvrage et de la distribution de ses matières.

L'esquisse de la seconde partie, concernant l'influence des passions sur le bonheur public, se trouve dans une introduction fort étendue qui précède la première. Nous n'en ferons l'analyse qu'après celle-ci.

Voici les principales idées que nous avons recueillies dans le chapitre I«% de Vamour de la gloire,

« Pour que l'amour de la gloire mérite le

nom de jHitfiMi, il faut qn'H absorbe toutes les antres affections de l'âme, qu'il soK parvenu à ce point où il ne souffre aucun partage.

« Après la sublime vertu qui trouve dans la conscience ses motifs et son but, le plus beau principe d'action est l'amour de la gloire; car la gloire ne consiste pas dans une vaine célébrité : c'est la couronne auguste que l'univers décerne, que la postérité confirme. Elle ne peut être que le prix du génie ou de la vertu.

a L'amant de la gloire a dit au genre humain : Je me dévoue à vos intérêts, je ne vous demande que de répéter mon nom.

« U y a deux grands moyens de gloire dans la société : les écrits et les actions. La gloire des écrits se fait attendre, ainsi que leur effet ; la gloire des actions les suit de tout près, ainsi que leur utilité. Celle-ci brille aussi de plus d'éclat que la première.

a Dans les monarchies où les distinctions héréditaires sont admises, toute ambition de gloire dans les hommes d'une naissance obscure est traitée d'insolence par les hommes d'une naissance supérieure, et de folie par les égaux. Là, l'enthousiasme populaire élève quelquefois l'homme obscur ; mais cet enthousiasme ne peut se soutenir sans un peu de superstition.

et L'homme d'une illustre naissance renconU« lui-même dans la monarchie des obstacles à la vraie gloire. Il a besoin de popularité pour l'obtenir; mais il est difficile de détei*miner jusqu'à quel point il faut se livrer à la popularité, en jouissant de distinctions impopulaires. L'opinion générale, certaine de sa toutepuissaoce, en a la pudeur, et veut du respect sans flatterie; la reconnaissance lui plaît, nuds elle se dégoûte de la servitude ; et, rassasiée de souveraineté, elle aime le caractère indépendant et fier qui la fait douter un moment de son autorité, pour lui en renouveler la jouissance. D'ailleurs, l'opinion regarde aisément comme duperie l'abandon des prérogatives, et l'enthousiasme cesse à cette idée. De là vient que la gloire des arme^ est à peu près la seule qu'il soit possible d'obtenir dans les monarchies.

« Dans la république aristocratique, l'esprit de modération qui domine fait de tous les membres d'une même classe un obstacle à la gloire de chacun d'eux ; là , tout tend à cette unité, à cette perpétuité de choses qui est incompatible avec la puissance d'un homme.

PHILOSOPHIE, MÉTAPHYSIQUE

a Dans les républiques populaires, la liberté de la presse, la multiplicité des journaux rendent la gloire impossible. Là, le peuple juge et ne s'abandonne point; là, le mérite obtient de Pestime, rarement de l'enthousiasme. D'ailleurs, les lumières générales, fruit du génie, rendent le génie moins nécessaire. Les sciences, en accumulant les richesses qu'il a produites, ont diminué le prix de celles qu'il peut produire encore. Chez un peuple éclairé, un homme est toujours moins utile .par ce qu'il invente que par ce qu^il a appris.

« Dès qu'une réputation a franchi les premières difficultés, l'ambition parie pour ou contre. Tant que dure le premier éclat de la gloire, les amis ne cessent d'agir en sa faveur; etquand les ennemis arrivent avec des armes toutes nouvelles, les premiers ont émoussé les leurs en les faisant inutilement briller autour du char de triomphe.

« On se demande pourquoi l'amitié a moins de constance que la haine? C'est qu'ii y a plusieurs manières de renoncer à l'une, et que, pour l'autre , le danger et la honte sont partout ailleurs que dans le succès.

« C'est paf les circonstances, jamais par le seul avantage du talent, que quelques hommes ont échappé à l'inconstance de la faveur publique. Le grand homme qui arrive à la vieillesse a toujours parcouru plusieurs époques d'opinions diverses ou contraires. L'admiration veut des miracles. On ne cousent à accorder à un homme une place au-dessus des autres, à renoncer à l'usage de ses propres lumières pour le croire et lui obéir, qu'en lui supposant quelque chose de surnaturel. Dès qu'il lui devient nécessaire de raisonner sur ses défaites, de les expliquer par les obstacles, de les excuser par des malheurs, c*en est fait de l'enthousiasme. La pompe du génie, c'est le succès. S'il se môle des torts aux revers de la fortune, quel vaste champ pour les découvertes des esprits médiocres! Parce qu'il y a une bataille perdue, ils pensent qu'ils l'ont gagnée... Malheureusement, la gloire contemporaine leur est soumise, car cest l^enthowiasme de la multitude qui la caractérise; le mérite réel est inr dépendant de tout y mais la réputatiwi acquise par ce mérite n'obtient le nom de gloire qu'au bruit des acclamations de la foule.

« Quiconque a besoin du suffrage des autres

a mis tout à la fois sa vie sous la puiaoanoe du calcul et du hasard, de manière que le travaB du calcul ne peut lui répondre des chances du hasard, et que les chances du hasard ne peur vent le dispenser du travail du calcul.

« Aux yeux de la multitude, un ridicule détruit l'éclat d'une vertu; des promesses exa^ gérées l'emportent sur des services prudents; les plaintes d'un seul, sm* la silencieuse recon*naissance du grand nombre.

a Ordinairement la multitude marche par impulsion, non par un mouvement libre. Elle est susceptible de l'électricité des sentiments, non de la conununication des pensées; et l'impulsion qu'elle suit, c*est ordinairement un inditviduqui la donne: c'est Vin justice d'un homme exercée par f audace de tous.

et Qu'hnporte, dira-t-on, l'origine ou la durée de la gloire? Un jour de gloire est si multiplié par la pensée qu'il peut suffire à toute la vie, et le genre humain serait sans bienfaiteurs si l'arideur de l'obtenir n'eût échauffé leurs efforts !

a On peut répondre que les plus grandes découvertes ont été faites dans la retraite du savant, et les plus belles actions dans le cours d'une vie inconnue. Et, au reste, c'est un contre- sens de dire que la gloire vaut mieux que le bonheur; en tout, le bonheur est le but : on risque sa vie pour être heureux, on se Tôte parce qu'on ne Test pas.

a Les amants, les ambitieux même ont un but; leurs espérances ont un terme qui leur est connu, et ils doivent être heureux du moins à l'instant où ils l'atteignent. Mais l'amant de la gloire parcourt un champ sans limites, et ses yeux ne trouvent pas un point sur lequel ils puissent s'arrêter. L'amour do la gloire ne connaît que l'avenir, ne possède que l'espérance. Les plaisirs qu'il obtient ne servent qu'à le rapprocher de ceux qu'il désire. Le plus grand charme de la gloire est l'activité qu'elle assure à chaque moment.

« Aucune passion n'expose à autant de douleurs que les revers de la gloire. Quelle opposition plus terrible que sa possession ou sa perte ! Un amant n'a de larmes à verser que sur la trace de ce qu'il aime; tous les pas d'hommes retracent, à celui qui jadis occu-' pait l'univers, l'ingratitude et l'abandon. Et une circonstance particulière à sa position, c'est qu'il finit toujours par s'accuser lui-même

PHILOSOPHIE, MÉTAPHYSIQUE

de son malheur, tant d'actions composant la vie d'un homme célèbre qu'il y trouve nécessairement quelque faute, et sa renommée dépendant de tant de monde qu'il ne sait qui accuser de sa disgrâce. .

a L'homme qui fut comblé de gloire ne saurait se réduire aux relations particulières. Ac^ coutume à compter avec l'histoire , il ne peut être intéressé par les événements d'une existence commune. Il ne sent plus la vie, il s'y résigne. Aimer n'est plus un bonheur possible pour lui : son âme est trop vaste pour être remplie par un seul objet.

a II a vu les autres de trop haut pour trouver à aucun de la grandeur et de l'importance. Le génie qui sut adorer et posséder la gloire repousse tout ce qui voudrait occuper la place de ses regrets mêmes; il aime mieux mourir que déroger.

a Ainsi la passion de la gloire fait sortir l'âme de Tordre naturel , et rien ne peut Ty ramener. Le crime seul dérange plus qu'elle l'équilibre de l'âme. »

Voici la substance du cbapitçç II : De f^mbitian.

a L'ambition a pour objet la puissance, comme l'amour de la gloire, l'éclat de la renom? mée.

a Ce qui importe à l'ambitieux, ce n'est pas ce qu'on pense de lui dans le monde, mais ce qu'on en dit là où réside le suprême commandement.

<x Les peines attachées à l'ambition sont d'une autre nature que les peines attachées à l'amour de la gloire. L'ambitieux n'a point d'imagination; il n'est sensible qu'aux avantages positifs et matériels du pouvoir. Il ignore les peines qui naissent de l'exaltation de l'âme, mais il ignore aussi les illusions dans lesquelles les imaginations exaltées évitent la vie et se portent dans l'avenir.

a L'ambition est condamnée à employer une forpe égale à l'action et à la réserve, à l'abandon et à la retenue, tandis que l'amour de la gloire peut toujours s'abandonner à l'élan qui l'entraîne. L'enthousiasme d'un héros a souvent aidé son génie.

a L'ambitieux peut être satisfait; l'amant de la gloire ne l'est jamais. Le premier possède, et son âme est remplie de sa possession ; les

triomphes de la §^oire laissent après eux un désir inquiet de nouveaux triomphes. Le pouvoir est aussi moins difficile à obtenir que la gloire.

a L'amour de la gloire a été réservé au génie, comme si la nature avait voulu ne pas séparer cette passion des moyens de la satisfaire. Mais l'ambition est à la portée de la médiocrité; elle s'y unit même plus facilement qu'à la supériorité d'esprit. Il importe donc plus de détourner de l'ambition que de Tamour de la gloire. Cependant une réflexion sollicite un peu d'indulgence pour l'ambition : c'est que le pouvoir est la moins malheureuse des relations qu'on puisse entretenu* avec un grand nombre d'hommes.

a Le pouvoir a cet avantage qu'on n'approche de celui qui en est revêtu qu'exempt de défauts. Voulez- vous aimer les hommes : jugez-les pendant qu'ils ont besoin de vous; mais prenez garde que cette illusion d'un instant ne soit payée du chagrin de toute la vie.

a Est-ce un esprit borné qui s'adonne à l'ambition : il éprouvera incessamment le besoin d'iixiiter l'homme supérieur et la triste impuissance d*y réussir. Il faudra qu'il veille sans relâche sur lui-même, que par sa réserve il fasse illusion à ceux qui dépendent de lui, que par son exagération il trompe ceux de qui il espère ; toujours aussi agité par la crainte de déceler son ineptie qu'un coupable par celle de révéler son crime.

a Est-ce un esprit supérieur : il faudra quil oourbe, qu'il enchaîne tous ses sentiments. Il soutiendra une opinion, il fera une action que son humanité aura condamnée, que sa fierté aura repoussée, se réservant d'expliquer sa conduite ou ses discours quand il aura atteint le but, et ignorant que les actions sont toujours plus en relief que les commentaires, et que ce qu'on a dit ou fait sur le théâtre n'est jamais effacé par ce qu'on écrit dans la retraite.

(( Rien de si difficile à maintenir que les sucr ces de l'ambition. Toujours un nouveau tirage est sollicité par les intérêts particuliers qui n'ont point eu de lot dans les résultats actuels du sort.

« Les places corrompent les hommes, et la corruption fait perdre les places.

(K Pour demeurer en place , il en coûte toujours autant d'efforts que pour y arriver.

PHlLOSOPfflE, MÉTAPHYSIQUE.

a 11 n'est point d'homme qui ait été possesseur paisible d'une place éminente ; cependant nul ambitieux^ depuis Sylla jusqu'à Charles V, n*est descendu sans douleur d'un rang qui le plaçait au-dessus des autres hommes.

<c Celui qui se livre à l'ambition se rend à jamais incapable de toute autre manière d'exister. Il doit brûler le vaisseau qui pourrait le ramener à une vie tranquille, et se placer entre la conquête et la mort.

« L'ambition est là passion qui, dans ses malheurs, éprouve le plus le besoin de la vengeance; preuve assurée que c'est celle qui laisse après elle le moins de consolation»

a L'ambition dénature le cœur : quand on a tout rapporté à soi, comment se transporter dans un autre! Pourquoi Fégoisme est-il le défaut le plus ordinaire de la vieillesse? C'est qu'on ne s'en corrige jamais.

aL^sdisgràces qu'éprouve l'amant delà gloire ne lui font point perdre sa grandeur : on les contemple avec mélancolie; on en répare une partie par un respect compatissant, on rachète l'autre par des regrets et des inquiétudes personnels. Mais Tambitieux déchu n'a plus d'existence qu'à ses propres yeux: il a joué, il a perdu; telle est l'histoire de sa vie; et les avantages qu'il possédait, rendus à l'espoir de tous, font le gain du public. D'ailleurs l'opinion, blâmant l'ambition, se refuse à plaindre l'ambition trompée, comme si la pitié devait toujours consulter l'estime.

a Les jouissances de la gloire, éparses dans le cours de la destinée, séparées par de grands intervalles, ne sont pas une habitude de tous les moments, au lieu que, la possession des places et des honneurs étant un état permanent, leur perte se fait sentir à tous les instants de la vie.

a L'amant de la gloire est fier, et sa fierté, sans lui donner peut-être de l'empire sur luimême, l'affranchit du moins des autres. L'ambitieux n'est que vain ; il a sacrifié toute dignité aux avantages du pouvoir; ainsi il n'a rien en réserve pour en soutenir la perte.

a Pour aimer et posséder la gloire il faut des qualités éminentes, et ces qualités servent de ressources dans la retraite ; la passion du pouvoir, les moyens qu'elle emploie, sont nuls pour tout autre usage.

« La passion de la gloire veut la gloire, et la

An

veut illimitée. L'ambition a besoin de la première, de la seconde, de la dernière place, cédant à l'horreur de la privation absolue du pouvoir.

c Dans les révolutions qui ont pour cause l'exaltation de toutes les idées de liberté, il reste encore des moyens d'acquérir du pouvoir; mais l'opinion, dispensatrice de la gloire, n'existe plus. Le peuple veut, et il ne daigne plus juger. Ce qu'on appelle le pubKc ne se montre nulle part. Nul ne se présente de^^ant les étrangers et la postérité pour rendre un témoignage exact sur les choses et les personnes. Mais queb sacrifices impose dors l'ambition, à quelle triste couronne elle aspire ! Tout est dominé par la force conduite par \SL fureur. Nul n'est capable ni d'arrêter, ni de ralentir, ni de diriger le mouvement général; l'ambitieux ne peut que se mettre à la tête de ceux que le mouvement entraîne, et disputer le pas dans la carrière du crime.

<x Pour obtenir et conserver quelques moments le pouvoir dans une révolution, il ne faut écouter ni son âme, ni son esprit même. Des crimes de tout genre,descrimes inutiles au succès de la cause, sont commandés ou par le féroce enthousiasme de la populace, ou par sa peur, car un peuple qui gouverne ne cesse jamais d'avoir peur; il se croit toujours au moment de perdre son autorité, et n'a jamais pour les vaincus l'intérêt qu'inspire la faiblesse opprimée. Ainsi l'honmie qui veut acquérir une grande influence dans ces temps de crise doit rassurer la multitude par sa cruauté. Il ne partage point les terreurs que l'ignorance fait éprouver, mais il faut qu'il accomplisse les affreux sacrifices qu'elle demande, qu'il commette des crimes sans égarement, sans fureur, sans atrocité.

a Et quel prix pour tant d'efforts ! Combien est tyranique et farouche la puissance qui couronne ! Tant de choses font sentir qu'on obéit, alors qu'on a l'air de commander! Ces assassins, dont on est entouré, font si souvent frissonner pour soi-même ! Quel danger menace sans cesse ! Quel abime est ouvert ! Quelle force y conduit et y précipite !... »

Le chapitre III est intitulé : De la vanité.

« La vanité est une passion qui s'attache à des avantages apparents, frivoles, passagers; elle

PHILOSOPHIE^ MÉTAPflTSaQCIE.

vit des rebuis de rambtfion et de ramoar de la gloire.

a Ses peines sont peu connues : ceux qui les ressentent en gardent le secret. Sans élévation dans ses succès, elle est sans dignité dans ses revers. Le public so plaît à dépriser ses possessions et à rendre ses pertes amères. Ses souffrances se mesurent sur l'idée que le public en prend* Croit-il qu'elles sont vives, extrêmes : elles deviennent, en effet, vives et extrêmes.

« Là vanité n'a pas besoin pour s'exercer de produire Teffet qu^elle souhaite ; elle s'exerce pour eUe-méme. Bu voulant détromper Phorame vain de ses succès on l'agite, mais oa ne le corrige pts.

€ LliOBinie vain «.'eDorgaeitit de tout luiméaie, et eiioove de toutes les qualités qu'il se auppoM et qaH n^a pas.

M Un honune d*esprit disait d'un homme vain : En le w^ant, je crois amtempier un bon mé* nage. San anwwr-prùpre et lui vivent si bien ensemble/

u La vanité détruit la possibilité d'aimer, parce qu'elle n'a pour but qu'elle-même.

a La vanité borne l'esprit et Penferme dans un cercle étrdt.

a En concentrant l'existence, elle diminue les moyens de jouir et rend d'autant plus accessible à la souffrance.

a La vanité des hommes supérieurs les fait prétendre aux succès auxquels ils ont le moins de droit; on voit des écrivains célèbres ne mettre de prix qu'à leurs faibles succès dans les affaires publiques; des guerriers, des ministres courageux et fermes, être avant tout flattés de la louange accordée à leurs médio^ cres écrits.

« La vanité souvent ne détruit pas la fierté ; et conune rien n'est si esclave que la vanité, et si indépendant que la fierté, il n'est pas de supplice plus cruel que la réunion de ces deux sentiments dans le même caractère. L'homme fier et vain voit le ridicule de sa vanité, et cède à son pouvoir.

a C'est dans les femmes que se développe parfaitement la vanité. Ce sentiment est en propoilion avec leurs forces et leur destinée.

<x H est des femmes qui placent leur vanité dans la naissance; elles ignorent que l'origine de toutes les femmes est céleste.

«Les fitaHMft ABsipaot k magie de leurs charmes en s'occopaâl d^ambitkm el d'orgueil,

a Elles excitent contre elles les passioas chs hommes, au lieu de les captiver.

(c Dans leur jeunesse, les intrigues pcrfitiqiies coûtent ordinairement quelque sacrifice à leor modestie ; d^ns leur vieillesse, le dégoût qu'elles inspirent nuit à leurs succès. La figure d'une femme, quel que soit son esprit, est toujours un obstacle ou un moyen dans l'histoire de sa vie.

c( Quand la part que les femmes prennent aux affaires naît de leur attachement pour celui qui les dirige, elles ne s'écartent point de la route que la nature leur a tracée : elles aiment, elles sont femmes; mais quand elles se livrent à une active personnalité, quand elles rapportent à elles-mêmes les événements, à peine sont-elles dignes des applaudissements éphémères dont les triomphes de la vanité se ccmiposail.

c La sévérité des hommes à l'égard des prétentions des femmes vient de ce qu'ils ne trouvent aucune utilité à encourager leurs saocès.

a Le bonheur des femmes perd à toote espèce d'ambition personnelle. Quand elles aspirent à la célébrité, leurs efforts', comme leurs succès, éloignent le sentiment qui, sous des noms différents, doit. toujours faire le destin de leur vie ; et cependant leurs regrets douloureux, ou leurs prétentions ridicules, prouvent que rien ne peut les en dédonunager.

a 11 semble que les succès d'une femme célèbre offrent des jouissances d'amour-propre à celui qu'elle aime; mais les critiques qui suivent toujours les éloges détruisent les illusions qui l'entourent. L'imagination ne donne rien à l'objet que tout le monde a jugé, et Pamour est plus épris des charmes qu'il suppose que de ceux qu'il trouve.

« Une femme célèbre est surtout en butte à la jalousie des autres femmes. Celles qui ont l'a* vantage de la beauté se jouent des distinctions qu'ambitionne l'esprit ; celles qui prétendent à la sagesse d'esprit veulent passer pour avoir rejeté ce qu'elles n'ont jamais compris. Les mères de famille voient attaquer avec plaisir des succès qu'elles se piquent de regarder comme frivoles. Au fond , les femmes manquent toujours du calme et de la force de tête qui caractérisent les hommes célèbres. Scnsi-

PHILOSOPHIE, MÉTAPHYSIQUE

blés et mobile elles unissent toujours Ferreûr avec la vérité ; elles ont de ces heureuses inspirations qui peuvent servir d'oracles à l'univers, et masquent du plus simple conseil pour elles-mêmes. Enfin, il en est peu, dans la carrière de la gloire, dont le sort vaille la plus obscure vie d'une femme aimée et d'une mère heureuse.

a L'agitation que fait éprouver aux fenmies le besoin de plaire par les agréments de la figure est un des tourments de la vanité. C^est un spectacle curieux qu'une femme au milieu d'un bal où elle veut remporter le prix de la beauté , et qui craint de ne pas réussir : on la voit inquiète , étudiée, contrainte, multipliant sa peine par sa peine, et toujours s'éloignani du but en proportion de ses efforts poiff y aft* teindre.

« La vanité a joué le premier rôle peut-être dans la révolution française. Ce petit mbSe a été Tune des causes du plus grand choc qui ait ébranlé l'univers. Le désir des^iplaudisseroents, le besoin de faire effet, cette passioD native de France, la rivalité des dateurs, ont singulièrement influé sur la marche de la Révolution. D^abord on n'accordait aux applaudissements que des jrfirases, bientôt on a cédé des principes; et ce qu'on a fait pour plaire à la foule ayant égaré son jugement, on a fait ensuite de nouveaux sacrifices à ce jugement égaré.

« C'est une importante question, qu'il faut soumettre aux philosophes, de savoir si la vanité sert ou nuit au maintien de la liberté dans une grande nation. D'abord il parait qu'elle nuit à rétablissement d'un nouveau gouvernement:

il suffit qu'une constitution ait été faite par tels hommes pour que tels autres ne veuillent pas l'adopter. L'envie, sous le nom de défiance, détruit l'émulation, éloigne les lumières, ne peut supporter la réunion du pouvoir et de la vertu. Mais quand de longs malheurs ont abattu les passions et fait sentir le besoin des lois, il est possibfe que la vanité, alors qu'elle est l'esprit général d'une nation, serve au main^ tien des institutions Ubres. Comme elle fait haïr l'ascendant d'un homme, elle soutient les lois constitutionnelles, qui, au bout d'un certain temps, ramènent les hommes les plus puissants dans une condition privée. Elle appuie les lois, p^rce qu'elles sont une autorité

abstraite à laquelle tout le monde est soumis. Elle sème de tels obstacles, de telles peines dans la carrière publique de chacun, qu'au bout d'un certain temps personne ne se soucie d'y entrer, si ce n'est par amour pour la patrie et par dévouement pour l'humanité. »

Voici la substance du chapitre IV : De PAmour.

a L'amour est le dévouement absolu de son être aux sentiments, au bonheur, à la destinée d'un autre.

a Le but dans les autres paisions pandt toujours an-dessous des efforts; en amour, y semble les surpasser tous. On ne cesse pckA de mesurer ce ^ se rapporte à soi; maïs les qualités, lescbôoKS^let jowssaiioef, les intérêts de ee qu'on aime, n'ont de terme que dans notre imaginirtkNU (Test hors de soi qœ sont les seules joansanees indéfinies. Si Ton veut seùtir le prix de la gloire, il fisuit voir ce qu'on aime honoré par son éclat. Si l'on veut apprendre ce que vaut la fortune, il faut lui avoir donné la sienne. Si l'on veut bénir la vie, il faut qu'il ait besoin qu'on la lui sacrifie.

a Gloire, ambition, fanatisme, votre enthousiasme a des intervalles ; le sentiment seul enî-> vre à chaque instant. Rien ne lasse de s'aimer ; tant qu'on ne voit, qu'on n'éprouve rien que par un autre, l'univers entier est lui ; le printemps, la nature, le ciel, ce senties lieux qu'il a parcourus; les phiisirs du monde, c'est ce qu'il a dit, ce qui lui a plu.

« L'amour est la plus haute idée de félicité qui puisse exalter l'espérance de l'homme.

a L'amour élève l'âme comme le fait la philosophie; il fait échapper au monde par des intérêts plus vifs que tous ceux que le monde peut donner; il fait jouir dû calme de la pensée et du mouvement du cœur; il dégage des remords et des incertitudes auxquelles on est condamné quand on n'a pour but que son propre avantage. Quel est l'esprit supérieur qui ne trouve pas dans l'amour un plus grand nom* bre de pensées que dans aucun écrit qu'il puisse composer ou lire? Ces émotions que le grand écrivain , le conquérant s'efforcent d'obtenir quelquefois, l'amour les jette comme par torrent dans la vie.

a Dans quelque situation qu'une profonde passion place, jamais elle n'éloigne de la

vertu. Tout est sacrifice^ oubli de soi , dans le dévouement de Tamour^ et la personnalité seule avilit. Tout est bonté , tout est pitié dans Tétre qui sait aimer^ et Tinhumanité seule bannit toute moralité du cœur de l'homme.

et Mais est-il dans l'univers deux êtres qu'un sentiment parfait réunisse jusqu'à la mort? U est^ sans doute ^ des cœurs faits pour s'entendre toujours; mais le hasard^ les distances, la nature^ la société les séparent^ et les attachent souvent à d*autres cœurs indignes d'eux.

a L'amour^ malgré ses délices^ est de toutes les passions la plus fatale au bonheur de l'homme. Les jouissances qu'il donne décolorent l'existence qui les suit; le bonheur qu'il ac^ corde pendant quelques instants est sans aucun rapport avec Pétat habituel de la vie; et l'on ne sait pas mourir.

a n n'y a que les hommes capables de se tuer qui doivent tenter cette grande route de bonheur.

a Au reste^ il s'agit ici de ce véritable amour dont peu d'hommes et même peu de femmes ont une idée; car Newton a plus de juges que la véritable passion de l'amour. Tant de mouvements passagers ressemblent à l'amour^ tant d'attraits d'un tout autre genre prennent l'apparence de ce sentiment , que ces ressemblances avilies ont presque effacé le souvenir de la vérité même.

<x 11 n'est pas vrai ^ malheureusement^ qu'on ne soit entraîné que par les quaUtés qui promettent une ressemblance certaine entre les caractères et les sentiments. La beauté^ la grâce excitent puissamment l'enthousiasme de l'amour, sans en garantir toutefois le bonheur^ ni la durée ; et rien n'égale le désespoir d'avoir aimé un objet indigne de soi. L'opinion qu'on en a^ quand on est détrompé ^ se rejette sur les temps où l'on était déçu ; on se rappelle avec amertume les circonstances qui devaient éclairer, et les regrets tiennent du remords.

<x Lorsqu'on a goûté le bonheur d'être aimé d'un être sensible , généreux, et qu'on éprouve son inconstance, quelle ressource contre un tel malheur?

« Mourir même est alors impossible : aucune douceur n'en accompagne la cruelle résolution ; car ce n'est ni affliger, ni rattacher l'objet par qui Ton est trahi, et c'est le laisser à celui qu'il a préféré.

; « La jalousie est un état de véritable frénésie. Ce n*est pas le même sentiment que le regret de n'être plus aimé. La jalousie a besoin de vengeance, le regret ne demande que h mort. Les affections douloureuses qui naissent de l'orgueil et de la tendresse sont les phts «ruelles de toutes. La tendresse affaiblit le ressort de l'orgueil , mêle une insupportable amertume aux douceurs que portent avec t^les les peines du cœur, alors même qu'elles tuent.

« Entre les malheurs de l'amour, ceux qm naissent de la contrariété des circonstances extérieures méritent à peine d'être comptés Dans une séparation forcée, le cœur souffre, mais on peut rêver et se plaindre ; la douleor n'est point attachée à ce qu'il y a de plus intime dans la pensée; elle peut se prendre an dehors de soi. Cependant des Ames d'une vertu sublime ont alors trouvé dans elles-niémes des combats insurmontables.

« L'extrême malheur d'un cœur passionné, c'est la perte sanglante de ce qu'il aime. Mais non ; cette douleur sans bornes est la moÎDs redoutable de toutes : comment survivre à l'objet dont on était aimé!...

« L'amour est la seule passion naturelle aux femmes. L'ambition, ranK)ur de la gloire même leur vont mal ; pour une qui s'élève, mille s'abaissent au-dessous de leur sexe en en quittant la caiTière. Oh I femmes, vous, les victimes du temple où l'on vous dit adorées, écoutez:

<r L'amour est l'histoire de la vie des femmes, ce n'est qu'un épisode dans celle des hommes. Réputation, honneur, estime, tout dépend pour les femmes de la conduite qu'à cet égard elles ont tenue, tandis que les hommes peuvent passer pour bons, et leur avoir causé les plus affreuses douleurs; passer pour vrais, et les avoir trompées; se dégager de toute reconnaissance envers elles pour les plus importants services, et se trouver justifiés en les attribuant à Tamour, comme si un sentiment et un don de plus diminuaient le prix des autres. Il est peu d'hommes à qui la crainte du ridicule permit d'annoncer, dans les liaisons du cœur, la délicatesse de principes qu*une femme se croirait obligée d'affecter, si elle ne l'éprouvait pas.

tf Qu'on se garde de r^arder comme inutile à l'amour l'association des idées de devoir. Les liens de la morale confirment les penchants;

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et il est plusieurs époques, dans le cours d'un attachement, où les principes resserrent lés nœuds qu'un écart de l'imagination pouvait relâcher. Les liens indissolubles attentent à la liberté du cœur; mais l'indépendance absolue rend presque impossible une tendresse durable.

« Un autre désavantage des femmes, c'est qu^elles sont liées par les relations du cœur, et que les hommes ne le sont pas. I^s hommes sont sûrs des femmes, parce qu'ils les estiment, parce qu'elles ont besoin de Tappui de rbomme qu'elles aiment. Cette certitude, qui serait si douce à la faiblesse, est souvent importune à la force : la faiblesse s'y repose; la force croit s'y enchaîner. L'homme, fait pour régner, aime à trouver des obstacles ; les femmes, au contraire, se défiant d'un empire sans fondement réel, cherchent un maître.

« La beauté n'a pas un ascendant étemel. Un caractère élevée un esprit distingué , attirent par leuT éclat, mais détachent à la longue les hommes d'un ordre inférieur; souvent même les hommes hésitent entre l'ennui que leur cause la médiocrité et l'importunité de la distinction.

<f L'infidélité avilit une femme , et l'anuint trompé se guérit par le mépris. Au contraire, dans une femme trahie, la fierté aggrave les malheurs de l'amour.

a il est encore une inégalité profonde dans les rapports des femmes avec les hommes : c'est que les affections des premières se renouvellent rarement. Égarées dans la vie, quand leur guide les a trahies, elles ne savent ni renoncer à un sentiment qui ne laisse après lui que Tablme du néant, ni renaître à l'amour dont leur âme est épouvantée. Les unes se dégradent, les autres se jettent dans une dévotion exaltée ; toutes sont marquées du sceau fatal de la douleur; et pendant ce temps les hommes commandent les armées, dirigent les empires, et se rappellent à peine le nom de celles dont ils ont fait la destinée.

o Êtres malheureux ! êtres sensibles î restez dans la vertu ; là il est des lois qui sont pour vous; là votre destinée à des appuis indestructibles. La nature a marqué votre place dans vos familles ; elle vous a donné des enfants, et a imprimé à vos cœurs le sentiment sublime de la maternité. i>

Passons au chapitre V, Du Jeu ^ de CAva» rice , de l^ Ivresse, etc.

« Ces passions affranchissent du besoin de l'opinion, mais elles font dépendre de la fortune; elles laissent plus de liberté, mais ne donnent pas plus de bonheur que les autres.

a Leur principe est le besoin d'émotion et l'égoïsme.

et L'état d'émotion plaît à l'âme; dans l'émotion il n'y a plus de jugement; tout est crainte et espérance; et l'on échappe au senthnent pénible de la vie.

« Le gi*and jeu de la gloire est difficile à préparer : un tapis vert, des dez y suppléent; les émotions qu'on y trouve sont à la portée de tout le monde.

(c Mais le moment qui succède aux stériles émotions du jeu est très-pénible.

« L'avarice est le fruit de l'extrême personnalité. L*avare s'aime tant qu'il finit par immoler lui à lui-même. Il s'aime tant demain qu'il se prive de tout chaque jour pour embellir le jour suivant.

« Les avares craignent la mort comme s'ils avaient su joujr de la vie. U est naturel qu'après avoir sacrifié leurs jours présents à leurs jours à venir ils éprouvent une sorte de rage en voyant s'approcher le terme de l'existence.

a Les peines attachées aux passions égoïstes ne bouleversent pas l'àme, mais elles sont sans consolation. Le dégoût qu'elles inspirent aux autres passe jusqu'à celui qui les éprouve. On souffre sans pouvoir s'aider de sa pensée, sans oser méditer sur les causes de son infortune , sans se relever par de grands souvenirs. »

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