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Chapitre VI. De l'Envie et de la Vengeance

a L'envie et la vengeance sont des passions négatives, sans but, sans espoir, sans avenir. C'est le besoin d'un soulagement.

a L'envie n'a point de terme, parce qu'elle n'a point de but. Chaque jour accroît ses motifs par ses effets. L'envieux irrite ce quil hait, et il hait ce qu'il a irrité.

a II y a tant de maux sur la terre qu'il semblerait que tout ce qui arrive dans le monde doive être une jouissance pour l'envie ; mais elle est si difficile en malheur que, s'il reste de

la considération à côté des revers, un sentiment à travers mille infortunes, une qualité parmi des torts; si le souvenir de la prospérité relève ou soutient dans la misère, Peuvieux soufTre et déteste encore.

« Uenvie prend sa source dans ce terrible sentiment de Thomme qui lui rend odieux le spectacle du bonheur qu'il ne possède pas, et lui ferait préférer l'égalité de l'enfer aux gradations dans le paradis.

a Vainement Fenvieux fait des victimes : aucun de ses succès ne le rassure ; il se sent inférieur à ce qu'il détruit; il est jaloux de ce qu'il immole.

«La vengeance doit sa naissance à une grande douleur qu'on croit adoucir en la faisant partager à celui qui l'a causée. Elle s'appuie sur la justice; mais ses actes n'en sont ni plus heureux, ni moitis coupables; car latftche de la raison est de combattre les mouvements condamnables, et la raison n'est pas moins dans la nature que l'impulsion.

« L'opposition de la peine qu'on ressent et de la félicité de celui qui Ta causée produit dans le sang un véritable soulèvement. La vengeance, comme tout ce qui excite à l'action, trompe le malheur.

(( Mais, après s'être vengé, on reste seul avec sa douleur; on a rendu à son ennemi par la vengeance une espèce d'égalité avec soi ; on Ta sorti de dessous le poids de son mépris; et si l'effort qu'on a fait contre lui a été inutile, on lui a fait gagner de plus l'avantage qu*on prend toujours sur les volontés impuissantes.

a Les ftmes généreuses qui se sont livrées à la vengeance ont fait plus de mal, par la latitude qu'elles ont donnée à l'idée de la vertu, que les scélérats méprisés dont les actions ont exalté l'horreur qu'inspire le crime.

a 11 n'est point de fléau politique plus redoutable que la Vengeance. Cette passion pourrait perpétuer le malheur depuis la première offense jusqu'à la fin de la race humaine.

« Une révolution surtout ne peut cesser que quand nul n'est plus agité par le besoin de prévenir ou d*éviter les vengeances.

a On se persuade à tort que la crainte d'être punis peut empêcher les hommes violents de se porter à de certains excès : la peur excite les caractères impétueux au lieu de les contenir.

« Il y a de l'homme jusque dans les scélérats, et cependant on ne se sert jamais de la connaissance de soi pour s'aider à les deviner. On dit qu'il faut contraindre, humilier, punir; et Ton sait néanmoins qu'une exaspération irréparable serait le résultat de pareils moyens employés sur soi.

a La vengeance est la passion la plus destructive du bonheur des peuples libres; dans les pays libres, la masse des hommes n'étant point comprimée, comme dans les pays asservis , et chaque homme ayant une valeur et une puissance particulière, les individus peuvent finir par haïr tous les individus; et le lien du parti se rompant à mesure qu'un nouveau mouvement crée de nouvelles divisions, après un certain temps il peut ne point exister d'homme qui n'ait des motifs pour détester tout ce qu'il a connu dans sa vie.

« Le plus bel exemple qui pût exister de re> nonciation à la vengeance, ce serait celui que donnerait la France, si la haine cessait d'y renouveler les révolutions. »

Voici la substance du chapitreVII : de V Esprit de parti.

« Sa puissance ne se signale pas également dans tous les temps et dans tous les pays; elle n'existe tout entière que dans ces grands débats où l'imagination peut puiser, sans mesure, tous les motifs d'enthousiasme ou de haine.

« L'esprit de parti est composé de deux éléments : le fanatisme et la foi.

a Le pur fanatisme n'existe que dans les esprits crédules et violents, qui ont besoin de se placer à l'extrême de toutes les idées pour y mettre à l'aise leur jugement et leur caractère.

« L'exaltation de ce qu'on appelle la philosophie est une superstition comme le culte des préjugés. L'honmie éclairé qui embrasse une vérité avec l'esprit de parti perd la faculté de raisonner, ainsi que le partisan de l'erreur, et bientôt il emploie des moyens semblables. On a vu prêcher l'athéisme avec l'intolérance de la superstition ; la liberté, avec la fureur du despotisme.

« Les aristocrates et les jacobins ont constamment tenu le même langage, aussi absolus les uns que les autres, et aussi intolérants dans leurs opinions. Oe toutes les passions, la plus

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uniforme dans ses efTeis, c'est Tesprit de parti.

« Il s*empare de vous comme une espèce de dictature ; il fait taire toutes les autorités de l'esprit et du sentiment; il rend ceux qu'il domine inébranlables jusque dans le choix de leurs moyens. Il faut que les moyens soient de la nature de là cause^ parce que^ cette cause étant un objet de foi et paraissant la vérité même , elle doit triompher seulement par l'évidence et la force. Un triomphe acquis par une condescendance est une défaite pour Tesprit de parti. Il aime mieux tomber en entraînant ses ennemis que triompher avec quelqu'un d'entre eux. L'intégrité du dogme lui importe encore plus que le succès de la cause.

a Plus Tesprit de parti est de bonne foi, moins jl admet de conciliation ou de traité d'aucun genre. Il tient pour suspect celui qjui rai^onne, celui qui appréhende l'ennemi , et propose le moindre sacrifice pour assurer la plus grande netoùre.

« L^esprit de parti unit les hommes par Fintérét d'une haine commttne^ mais non par l'estime ou par l'attrait du cœur. Il rejette tout motif d'aflection et ne s'attadhequ'auxrapports d'opinions. Avoir sauvé la vie à un homme de parti y c'est avoir moins fait pour lui que d'être de son avis.

a II n*est point de passion qui doive plus entraîner au crime; elle y conduit par le sentiment de la vertu, écartant ainsi les craintes , et les remords.

« L'esprit de parti est exempt de craintes, non pas seulement parce qu'il exalte le courage , mais parce qu'il inspire une confiance de béat dans les résultats de ses entreprises.

a Quelques nuances distinguent l'esprit de parti de ceux qui, dans la révolution de France, défendent les anciens préjugés, de celui qui anime les partisans des nouveaux principes : les premiers sont de meilleure foi; les seconds sont plus habiles. La haine des uns est plus profonde, celles des autres plus agissante. Les aristocrates ^'attachent plus auxhonunes, les novateurs plus aux choses; les premiers sont plus implacables, les seconds plus meurtriers; les premiers regardent leurs adversaires comme des impies, les seconds les considèrent comme des obstacles; en sorte que les premiers détestent par sentiment , tandis que les autres détruisent par calcul , et qu'il y

a moins de paix à espérer des partisans des anciens préjugés, et plus à redouter de la guerre faite par leurs ennemis.

« Malgré ces diflërences, les caractères généraux sont toujours pareils. L'esprit de parti est une sorte de frénésie qui ne tient point à la nature de son objet.

a Quoique Tespril de parli soit éu-anger au sentiment du crime, ses effets n'en sont pas moins affreux. Il n'est point de passion qui puisse au même excès borner la pensée et dépraver la moralité.

(c Les hommes d'esprit entraînés par t'es^ prit de parti se réduisent aux idées qui leur sont communes avec les esprits les plus bornés de leur parti. Un cercle magique est tracé autour du sujet de ralliement; tout lé parti le parcomrt , personne ne peut le franchir. Jamais vous ne déciderez l'homme de parti à quitter un moment lldée extrême sur laquelle il s'est ponté ; il croirait que vous lui proposez une trahison si vous l'engagiez à voir la question sous un autre rapport.

« L'esprit départi, quand il infecte une nation, y détruit l'émulation, parce que les réputations n'ont plus de rapport avec le mérite, et que l'homme vertueux ne peut même espérer de recours vers la postérité.

a L'esprit de parti est la plus absolue de toutes les passions. Les sentiments égoïstes permettent quelquefois à l'âme un partage momentané; mais l'esprit de parti ne permet jamais d'hésiter entre les incommensurables espérances qu'il offre, et quelque bien actuel que ce puisse être.

a C'est la seule passion qui se fasse une vertu de la destruction de toutes les vertus, qui mette sa gloire à sacrifier l'amitié et à fouler aux pieds la pitié.

a Si l'on considère le bonheur que peut se promettre l'esprit de parti, on trouve qu'il supplée très-bien à l'usage des liqueurs fortes; mais on reconnaît aussi que quand l'égarement a cessé, l'homme qui en sort est le plus infort^mé des êtres.

(f L'esprit de parti ne peut jamais obtenir ce qu'il désire. Le combat des partis ne finit jamais que par le triomphe de l'opinion intermédiaire qui les sépare. L'esprit de parti n'est qu'un esprit de guerre, et la victoire la plus complète d'un parti détruit nécessairement

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toute l'influence de son fanatisme. Rien n'est, rien ne peut rester comme il le veut.

a C^est au pressentiment des derniers résultats qui attendent les partis qu'il faut attribuer leur aversion pour les opinions modérées. Les deux factions opposées regardent ceux qui les professent comme des ennemis communs qui doivent recueillir tous les avantages de la victoire sans s'être mêlés du combat.

tt Les victoires d'un parti, loin de servir ses chefs, leur sont très-contraires. Les subalternes, qui les applaudissaient lorsqu'ils croyaient être préservés par eux de quelques dangers , veulent les juger lorsque le péril est passé; et ils sont des juges d'autant plus sévères qu'ils ont été complices.

« Quel moment pour un homme honnête que celui où il sort de l'esprit de parti et se reconnaît coupable d'actions condanmables ! Quel supplice que de réunir ensemble un cœur honnête et des actions coupables, d'avoir besoin de considération et d'être accabié de mépris, d'être capable de pitié et de s'entendre accuser de tant de pleurs et de tant de sang répandus ! Tel est pourtant le sort qui attend la portion la moins odieuse des hommes qui se sont livrés à l'esprit de parti. Quelle sera donc la destinée des autres ! b

Extrait du chapitre VIII : du Crime.

0 L'amour du crime pour le crime est aussi une passion» Après avoir été longtemps le moyen d'autres passons, il devient lui-même but.

a Quand un homme, devenu indifférent à l'opinion publique, est tombé dans Timpuissance de s'estimer lui-même, la réflexion et le raisonnement lui sont insupportables; une sorte de fièvre passe dans son sang : c'est le besoin du crime. Ce besoin s'est déclaré dans Robespierre par des mouvements convulsijs des mains et de la tête. Tous les excès occasionnent une certaine tension ; ils mettent en contraction, et c'est cette contraction qui soutient le scélérat, et non plus la passion qui le commande.

a Le crime appelle le crime; le crime ne voit de salut que dans de nouveaux crimes. U fait éprouver une rage intérieure qui force à agir sans autre motif que le besoin d'action. C'est le goût du sang propre aux bêtes féroces, alors

même qu'elles n*éprouvent ni la faim ni la soif.

<c S'il peut se former un raisonnement dans la tête d'un scélérat, c*est pour lui apprendre que ses crimes l'exposent à de grands et continuels dangers. U se figure la haine qu'on a pour lui plus forte qu'elle n'est réellement; ce qu*il sait de lui-même l'épouvante plus que ce qu'en savent les autres.

a L'inconséquence des scélérats prouve que leur état est une frénésie sans fnoti/È, scm direction, une passion qui se meut sur tiltmême.

a Dans le crime, Thomme est condamné à un mouvement perpétuel. Jl faut qu'il aille toujours en avant; non qu'au-devant de lui l'espérance apparaisse, mais parce que Tabiine est derrière.

« En vain la crainte d'être puni conseille aux scélérats des moyens doux et sûrs de se soustraire au châtiment; une certaine fureur les en détourne.

a Moins les scélérats étaient nés pour le crime, plus il leur est nécessaire quand ils ont conunencé à le coounettre; ils sont d'autant plus affectés du mépris des autres, et inquiets d eux-mêmes> qu'ils avaient plus de moyens d'être bien avec leur conscience et leurs concitoyens. Quelque soit leur sort, ils sont des ennemis nécessaires de l'ordre social. Ils** testent tous les hommes comme des témoins de leur vie.

« Les plus énergiques finissent par devenir avides de haine, comme on Test d'estime. Ou veut étonner par le crime quand il n'y a plus de grandeur possible que dans son excès. On croit s'agrandir par l'effroi qu'on inspire. Les honunes sont là pour craindre, s'ils ne sont pas là pour aimer. J*a terreur qu'on inspire flatte et rassure, et en avilissant les victinaes semble absoudre le tyran. *

« Il n'est point de tyran qui ne voulût recommencer sa vie avec la vertu. Mais comm^ persuader à un coupable qu'on l'absout! Sa conscience a moins de pitié pour lui qu^ *^ pinion.

« Il faudrait accueillir la première lueur du repentir comme un engagement éternel, l'accueillir comme par un mouvement in^ lontaire ; mais comment déterminer un gr^ nombre d'hommes à faire un tel effort sure

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méines^ et mouvoir la multitude par un motif dont chacun doit garder le secret?

a On demande comment les criminels ne se tuent pas : c'est qu'ils ont des craintes vagues d'uneautre vie; c'est qu'ils craindraient de laisser, par leur mort, du repos à leurs ennemis ; c'est qu'ils sont acharnés à nuire ; c'est que l'orgueil défend, au moins aux grands coupables, de s'avouer leur malheur; enfin, c'est que le courage qui fait braver la mort n^a point de rapport avec la disposition qui décide à se la donner. On se jette dans les périls par enivre* ment ; on ne les attend , on ne méprise la mort que par réflexion, et le scélérat en est inca* pable. »

Le chapitre qu'on vient de lire termine la première section de l'ouvrage. La suivante coi\ceme les sentiments intermédiaires entre les passions, et les ressoui^es qu'oi^ ti^ouve en soi ; elle est composée de trois chapitres : Tun concerne ramitié;rautrejila tendresse filiale, paternelle et conjugale ;^ le troisième, la religioq. Nous allons extraire les principales idées contenues dans chacun ^ et nous remarquerons d'abord que, ce qui parait à l'auteur distinguer ces ^ff(^tions des passions qu'elle a précédemment décrites, c'est que les premières, tout en faisant dépendre le bonheur d'un retour dç la part des. autres ,^ cependant ne font pas perdre tout empire s.uir soi-même, conmie l^ç secondes.

Voici d'abord la substance du chapitre de l'Amitié.

a L'amitié a besoin de retour, et, par cette raison, elle expose à la plupart des peines de l'amour, sans promettre des plaisirs aussi vifs. L'homme est placé dans cette alternative, ou de mettre son bonheur à être aimé, et par là de se voiler à l'extrême malheur, ou de renoncer à être aimé , et de s^interdire ainsi la su-^ prême félicité.

(c Les attachements purs et vrais, nés du besoin de communiquer ses sentiments et ses pensées, et du plaisir de confondre son existence dans celle d'un autre, sont une source de bonheur. Mais combien de douleurs peuvent naître de la poursuite d'un tel bien 1

a Entre deux amis, hommes de talent, qui parcourent une même carrière, quelle abnéga-

tion d'amour-propre il faut pour qu'en se confiant l'un à l'autre ils ne se comparent et ne se mesurent jamais !

a Entre deux amis qui ont besoin Tun de Tau • tre, combien il faut de force d'âme pour que des efforts sans succès n'influent pas sur leur confiance mutuelle et n'affaiblissent pas leur attachement ! Sans doute, il serait prudent de séparer toujours les intérêts du monde et ceux du cœur, de ne jamais mêler les affaires de l'amitié. Mais quel serait le charme d'une amitié dans laquelle on n'oserait partager son existence tout entière?

a Les anciens ont célébré l'amitié; mais leurs modèles étaient tous choisis entre des guerriers qui, habitués à mépriser la mort et à dé- . fendre celle de leurs compagnons d'armes, liraient leur générosité du courage plus que de ^ Famitié.

« Si Ton observe l'amitié dans les hommes placés hors de' la carrière de Pambition et des armes, on verra qu'elle est un tourment pour les âmes ardentes. On veut que ce sentiment suffise à la vie , on est agité du vide qu'il laisse, on en accuse le peu de sensibilité de son ami , on se fatigue par une exigence réciproque. ,

a Les femmes font habituellement de la confidence le premier besoin de l'amitié, et ce n'est plus alors qu'une conséquence de l'amour. La conversation de deux amies n'est ; ordinairement qu'un sacrifice fait par celle qui écoute à l'espérance déparier à son tour. Que devient cependant le plaisir de se confier, si Pon aperçoit de Findifférence, si Ton surprend un effort dans celle à qui l'on s'adresse, et si l'œil pénétrant de la délicatesse voit un instant l'amitié fatiguée?

a Deux grands obstacles s'opposent à l'intime union, des feijimes : le premier, c'est qu^il y a dans leurs relations avec les hommes un art nui n'est pas de la fausseté, mais un certain arrangement de la vérité dont elles ont le secret , et dont elles détestent la révélation ; le second , c'est qu'il y a pour ce sexe une espèce de fortune commune en agréments, en esprit, en beauté, et que chaque femme se persuade qu'elle hérite de la ruine de l'autre. Le premier de ces obstacles ne peut s'aplanir que par le sacrifice du sentiment de l'amour ; le second, que par une grande supério-

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rite d'esprit et de caractère dans l'une des deux amies.

« Une contrariété d^m autre genre nuit à Tain itié des hommes avec les femmes ; si deux amis, d'un sexe différent, sont engagés chacun de leur côté par l'amour^ leur commerce mutuel est froid ; slls ne le sont point, une sorte d'exigence naturelle fait demander par degrés, et sans s'en apercevoir, ce que la passion seule peut donner^ quelque éloigné que l'un et l'autre soit de la ressentir; ce qui jette hors des bornes de l'amitié.

« L'amour se passerait bien plutôt de réciprocité que Tamitié : là où il existe de l'ivresse , l'erreur supplée à tout; mais l'amitié compare et mesure, et jamais elle ne trouve son compte.

« Loin que ces tristes réflexions doivent détourner des affections de l'àme^ elles montrent au contraire la nécessité de les épurer de tout égoîsme. Contentez- vous d'auner, vous qui ôtes nés sensibles; c'est là le seul bonheur dont on ne soit jamais détrompé. Le seul trésor intarissable, c'est son propre cœur. Celui qui cons^icre sa vie au bouheur de ses amis et de sa famille; qui, prévenant tous les sacrifices, ignore à jamais où se serait arrêtée l'amitié qu'il inspire; qui trouve dans les jouissances qu'il donne le prix des sentiments qu'il éprouve ; dont l'âme est si agissante pour les objets de sa tendresse qu'il ne lui reste aucun de ces moments de vague où la rêverie enfante rinquiétude et le reproche; celui-là peut sans crainte s'expos^a* à l'amitié.

a Mais un tel dévouement est sans exemple entre des égaux; l'enthousiasme le produit quelquefois dans des inférieurs,- presque jamais Tamitié, dont la nature, encore une fois, est d'inspirer le besoin d'un parfait retour. »

Le chapitre ni de la section ll« est intitulé ; Delà Tendresse filiale, paiemelle et conjugale. £n voici les principales idées.

a 11 y a un bonheur certain attaché à l'accomplissement des devoirs qu'imposent les relations d'enfants et de parents; ce bonheur naît de la conscience. Mais si l'on examine quelles jouissances de sentiment les pères et les enfants peuvent attendre les uns des autres, on reconnaît bientôt que leurs afTections subissent le sort de tous les attachements du cœur; du moment qu'elles rendent la réciprocité néces-

saire, le repos cesse, et le malheur commence.

« Il y a dans ces liens une inégalité natitfeUe qui ne permet jamais une affection de môme genre, ni au même degré ; l'une des deux est toujours plus forte, et par cela même trouve des tortâ à l'autre.

a Les parents s'enveloppent toujours, par inclination ou par calcul, dans une certaine dignité qui fait sentir leurs droits, alors même qu'ils ne les montrent pas, et empêche de mesurer leur attachement, alors même qu'on l'éprouve. L'amour des enfants ne peut souffrir cette barrière entre eux et les objets de leur tendresse : le cœur veut l'égalité. Celui qui aime ne croit rien devoir; il se dégage de la soumission qu'impose la simple reconnaissance ; il ne jouit plus des bienfaits s'il n'en possède l'inépuisable source. En vain les parents daignent-ils quelquefois se rapprocher des enfants par des sacrifices ; l'égoîsme seul peut jouir des sacrifices dont il est l'objet.

« Les penchants , les devoirs qui distraient toujours les enfants les plus attachés, donnent ordinairement à leurs parents une humeur secrète qui ne finit jamais. Alors les parents ne voient guère dans leurs enfants que des successeurs, des rivaux, des sujets devenus indépendants , et ils se retirent tout à fait dans leur autorité.

« Quand les parents aiment assez profondément leurs enfants pour vivre en eux, pour faire de leur avenir leur unique espérance, et que leur tendresse, satisfaite des soins dont elle est prodigue, sait se passer de toute espèce de retour, alors, sans doute, ils peuvent goûter les jouissances les plus vives et les plus pures de la passion sans en avoir à craindre les chagrins. Mais combien de temps peut durer un amour si désintéressé ? tant que dure l'enfance. Bientôt les parents voient les enfants élevés par eux grandir pour d'autres; et quels sont ceux qui , alors, ont la force de considérer les passions de la jeunesse, comme les jeux de l'enfance, et se résignent à ne pas plus prendre sur les unes que sur les autres?

« La tendresse conjugale diffère de l'amour et de l'amitié : c'est la confusion de deux égoîsmes en un seul. C'est un lien qui unit les jouissances de la jeunesse pour en préparer des souvenirs conununs à l'âge avancée. Mais, dans ce qu'on appelle le ménage, il se ren-

contre à chaque instant de certaines difficultés qui s'opposent à tout enchantement, et dans lesquelles même il faut apporter une sorte d'empire sur soi-même, de force et de sacrifice; de sœle que le sentiment dont il s'a* git donne beaucoup plus les jouissances de la vertu que celles de la passion. x>

Le chapitre suivant regarde la Religion.

a La foi , dit l'auteur, suffit à la vie et la remplit tout entière ; elle ouvre, une longue carrière à l'espérance; elle trace une route précise à la volonté ; elle donne à toutes les actions de la vie un grand but et un grand intérêt; elle rend indifférent aux succès et aux revers. Le vrai chrétien n'est chargé que de ses devoirs; c'est le ciel qui l'est de son bonheur.

a La religion est d'une utilité souveraine dans les situations désespérées. Le remords n'a de r^ige qu'en elle. Quel coupable peut espérer de racheter ses crimes par des actions vertueuses? Qui est assez puissant pour expier du sang ou des pleurs t La dévotion seule peut calmer des criminels repentants.

¥ La religion, nécessaire pour consoler du crime, peut seule en préserver les esprits ardents; elle a enseveli dans les cloîtres des hommes qui auraient bouleversé les empires*

(c La religion tenait lieu d'un grand nombre jde jouissances aux classes grossières du peuple, et on aura peine à la remplacer. La Révolution Ta suppléée quelque temps par Tagitation qu'elle a répandue dans le peuple , par le plaisir qu'elle lui a procuré en Pinitiant aux alliEiires publiques, parles espérances qu'elle lui a données. Mais quand un gouvernement solide aura fait rentrer le peuple dans ses ocjcupations, où seront ses plaisirs et ses espérances? Quel trésor pourra-t-on lui ouvrir qui se proportionne comme la foi religieuse aux déârs de tous ceux qui veulent y puiser ?

« Dans les temps de calamité qui viennent de s'écouler, la religion a manifesté une immense puissance ; nous avons vu des femmes nées timides, des jeunes gens à peine sortis de TenfiEUiee, des époux qui s'aimaient, ne pas reculer, ne pas frémir devant l'abîme de Tétemité. Louis XYI, cet homme qui a manqué de la force nécessaire pour préserver son pouvoir et a fait douter de son courage tant qu'il en a eu besoin contre ses ennemis, s'est montré

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capable de la plus étonnante des résolutions : celle de souffrir et de mourir.

« Malgré tant d'avantages attachés à la religion , faut-il compter la foi au nombre des meilleurs moyens de bonheur qui existent pour les hommes? f^on.

a Les esprits éclairés sont sans cesse ramenés de la conviction au doute et du doute au scrupule.

« Quand la dévotion est la suite d'un amour malheureux, elle est sans doute une heureuse invention de la faiblesse pour moins souffrir; mais quand elle fait partie du caractère, au lieu d'en être seulement la ressource, elle est presque toujours incompatible avec les qualités du coBur. La sévérité de certains principes défend de se livrer à la bonté ou sert de prétexte pour exercer des défauts qui ne blessent iiucune des lois dont les dévots ont adopté le code. La justice les dégage de la bienfaisance, la bienfaisance de la générosité; tout est calculé sur le devoir, rien n'est décidé par d'heureux mouvements.

a Ajoutez à ces réflexions que la foi, base de la religion, est un don du ciel ; qu'elle ne dépend pas de nous ; qu'elle nous soumet et à notre propre imagination et à celle de tous les hommes dont la sainte autorité est reconnue ; qu'ainsi on ne peut l'admettre entre les ressources qu'on trouve en soi pour le bonheur.»

Après ce chapitre vient la III« section , qui termine l'ouvrage. Elle est composée de quatre chapitres.

Le premier est intitulé ainsi : Que personne à l'avance ne redoute assez le malheur,

« Ce noot terrible, dit l'auteur, s'entend, dans la première jeunesse, sans que la pensée le comprenne. Au sortir de l'enfance, Pimage de la douleur est inséparable d'une sorte d'attendrissement qui mêle du charme à toutes les impressions qu on reçoit. Mais il suffit souvent d'avoir atteint vingt-cinq années pour être à l'époque d'infortune marquée dans la carrière de toutes les passions. Alors le malheur est long comme la vie.

(i Ceux-là connaissent bieir peu le malheur, et ont l'àme bien peu sensible, qui parlent des charmes de la douleur, des plaisirs qu'on peut trouver dans la peine, des avantages des passions, du besoin de les éprouver. Ce langage.

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aussi faux que rechiTché , n'est jamais celui des Ames ardentes; celles-là connaissent trop les effets des passions, et reçoivent trop avant le trait de la douleur, pour ne pas les craindre et ne pas accueillir tous les moyens de les éviter, s

Voici ce que dit madame de Staël de la Philosophie, qui est l'objet du chapitre II.

a La philosophie offre aux âmes passionnées un utile secours; il faut se placer au-dessus de soi pour se dominer, au-dessus des autres pour n'en rien attendre.

it Lorsqu'on s'est dit qu'il est impossible d'obtenir le bonheur, on est plus près d'atteindre à quelque chose qui lui ressemble; comme les hommes dérangés dans leur fortune ne se retrouvent à l'aise que lorsqu'ils se sont avoués qu'ils étaient ruinés.

a Le philosophe, délivré du joug de la passion» affranchi du pouvoir d'un seul objet, jouit des douces impressions que chaque objet peut lui procurer.

«Le philosophe seul saitsupporter le moment où la vieillesse commande une nouvelle manière d'exister» Ce n'est pas toujours un même coup qui porte atteinte à nos facultés et à nos désirs. Souvent l'activité de l'âme survit aux moyens de l'exercer, et c'est alors que la philosophie est nécessaire.

a Les passions rehaussent be^uicoup toutes les valeurs; la philosophie réduit à son véritable prix ce que notre ftme possède et ce qu'elle espère. Son tarif une fois arrêté, les années se succèdent tranquillement, et l'homme semble participer au calme universel.

a La philosophie soutient l'homme dans la vie sans trop l'y attacher, comme font les passions, et sans la lui faire haïr, comme font les passions encore.

a La philosophie n'est point un fruit de l'insensibilité; c'est souvent l'ouvrage des passions et de la réflexion. Elle donne donc le sentiment le plus distinct et le plus complet que rhomme puisse avoir de son existence et de ses facultés.

a La philosophie met le bonheur dans la possession de soi-même; mais elle n'a rien de commun avec i'égoïsme. L'égoîsme exige sans cesse un tribut de ce qui l'entoure , et il en dépend. Le philosophe ne dépend que de luimême; il ne cherche et ne trouve de jouis-

sance que dans la seule propriété dont il veuille disposer, celle de lui-même. Élevé au-dessus de sa propre existence pour se regarder penser et vivre, il ne voit dans les événements que des instructions données à sa perfectibilité, et chaque jour il fait quelque découverte satisfaisante dans sa raison.

a Le philosophe aime la solitude : la solitude assure l'indépendance; elle laisse à TArae la liberté de mieux se pénétrer de son bonheur, de choisir les objets de ses sensations, de ne laisser approcher d'elle que ceux qui se mettent d'accord avec sa situation, et de goûter, au sein de la nature, cette douce mélancolie qui , laissant à la méditation toute sa force et son activité, semble combler la destinée humaine. »

Le chapitre llï concerne l'Élude; en voici le fond.

« Il y a dans le simple plaisir de penser, de féconder ses médiations par la connaissance des idées des autres, une sorte de satisfaction qui tient à la fois au besoin d'agir et de se perfectionner ; elle rend une partie des plaisirs qu'on clierche dans les passions; et l'étude, comme toute autre espèce de travail, affranchit Tàme des passions dont les chimères se placent au milieu des loisirs de la vie.

« Toujours les difficultés de l'étude cèdent, et toujours son but grandit, en raison des efforts; ses progrès sont toujours assurés, sa route variée ; les succès n'y sont suivis d'aucun revers. Ces jours si semblables pour le malheur, si uniformes pour l'ennui, offrent à l'homme studieux plusieurs époques diverses ; ce qui distingue ses jouissances de toutes les autres, c'est que les avoir éprouvées un jour est une certitude de les retrouver le lendemain. La curiosité naît de l'instructioD, comme l'instruction, de la curiosité.

a L'étude fait éprouver à l'esprit le sentiment de sa justesse ou de son étendue, et, reculant chaque jour les limites où il était renfermé la veille, elle lui donne un sentiment vif de bonheur. La lassitude même qui suit les fortes occupations de l'esprit est un état doux qui dispose à un genre de repos inconnu aux hommes occupés d'autres travaux, à un repos dont l'âme a le sentiment, ou plutôt goûte la volupté, au lieu d'en être engourdie.

a L'étude de l'histoire, en nous environnant

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de iant d'étres sensibles et malheureux , nous aide à supporter le sentiment de nos maux. L'aspect d*un joug commun à tous nous préserve de ces accès de rage où jette un 'sort sans exemple.

« L'exercicedesfacultésintellectuelles donne à Tesprit le moyen de se porter au delà môme de Texistence matérielle par un plus vif espoir de l'immortalité de Tàme.

a L'attention qu'exige l'étude, en détournant de songer aux intérêts personnels, dispose à les mieux juger; car^ s'occuper trop d'une affaire personnelle, c'est souvent dénaturer l'idée qu'on doit en prendre. La sage modération des philosophes studieux dépend , peutêtre, du peu de temps qu'ils consacrent à rêver aux événements de leur vie, autant que du courage qu'ils mettent à les supporter.

« Dans le goût de l'étude il n'y a de naturel que ses plaisirs. Elle satisfait l'espérance et la curiosité, seuls mobiles nécessaires àl'homme. L'esprit a plus de disposition au mouvement que l'ftme ; c'est lui qu'il faut nourrir, c'est lui qu'on peut animer sans danger.

« Exercer son esprit , c'est en prolonger la force ; perdre la force de son esprit, c'est perdre la puissance de regretter cette perte. Il n^y a donc aucun danger^ et il y a un grand avantage à Tétude.

« Mais, quelles que soient les ressources de l'étude, il est impossible à l'homme passionné d'en jouir s'il ne sait se préparer par de longues réflexions à retrouver son indépendance. L'homme passionné et le stupide ne peuvent trouver dans l'étude que l'ennui. L'étude n'est point un plaisir d'esclave. »

Le chapitre IV, de la Bievfaûanee, renferme les idées suivantes :

« La bienfaisance est une jouissance qui reste à tous les caractères et à tous les esprits, dans toutes les situations. Elle appartient presque autant au cœur que les affections les plus tendres et les plus passionnées.

a La bienfaisance est la bonté en action. La bonté est la vertu primitive. L'homme bon est de tous les temps et de toutes les nations.

oLa bonté est une vertu innée et non acquise. Elle fait partie de la vie. Elle agit sans se connaître ; ce n'est que par la comparaison qu'elle apprend sa propre valeur.

« La triste connaissance du cœur humain feit, dans le monde , de l'exercice de la bonté un plaisir plus vif ; on se sent plus nécessaire en voyant tant de maux, et si peu d'émulés qui contribuent è les réparer.

a Labonté, touten recueillant les jouissances du sentiment, n'en connaît pas la dépendance ; sa félicité est tout entière en elle-même. Elle n'a besoin d'aucun retour; elle ne jouit que de ce qu'elle donne.

a La bonté met du prix à la reconnaissance qu'^elle excite; mais elle reçoit les promesses de celle-ci sans avoir besoin de leur accomplissement.

a La bonté différente de ces vertus difficiles et pénibles , qui peut-être ne sont pas nécessaires, donne des jouissances si naturelles et si simples que leur impri^ssion est indépendante de toute réflexion. Cependant, si on pouvait la soumettre au calcul, on verrait qu'elle sert à fonder d'utiles espérances. Le bien qu'on a fait est une égide qu'on croit voir entre le malheur et soi; et lors même qu'on est poursuivi par l'infortune, on compte se réfugier dans le bonheur qu'on a procuré par ses bienfaits.

« Il n'est au pouvoir d'aucun événement de rien retrancher aux plaisirs que vaut la bonté. Ne voulant jamais que les plaisirs de ses actions, elle ne peut jamais être trompée dans ses calculs.

a La bonté est difficile aux passions qui ont avec elle le plus de rapport. Le bonheur qui naît des passions tendres , est une distraction trop forte; le malheur qu'elles produisent est une occupation trop sombre. Mais ces passions sont peut-être nécessaires pour préparer à toutes les jouissances de la bonté. Celui qu'ont tourmenté des affections tendres connaît tous les genres de douleur, et trouve à les soulager un plaisir inconnu à ces hommes qui ne semblent créés qu'à moitié, et doivent leur repos seulement à ce qui leur manque.

« La bienfaisance donne le sentiment de la perfectibilité, celui de l'indépendance, celui des facultés. Elle remplit le cœur, comme l'étude occupe l'esprit. Elle étend l'existence, en donnant à celui qui l'exerce un des attributs du pouvoir : l'influence sur le sort des autres. Un homme généreux peut se créer, pour ainsi dire, un gouvernement, malgré les bornes de

son autorité. Eh ! ne Taitril pas beaucoup plus pour Pinfortune que le ministre le plus puissant? Il y consacre sa pensée tout entière.

a Toutes les vertus dérivent de la bontés et si Pon voulait faire un jour Parbre de la morale comme on a fait celui des sciences^ c'est de la bonté que procéderait tout ce qui inspire de l'admiration ou de Pestime.»

Voici en abrégé la conclusion qui termine Pouvrage.

«Les passions ne sont point nécessaires^ comme mobile des actions humaines. Chaque objets chaque circonstance^ mérite une préférence et suffit pour motiver un souhait.

a Les passions sont le tourment de la vie. Ce qui les caractérise éminenrmient^ c'est le besoin des autres; or^ dès qu'un retour est nécessaire, un malheur est assuré.

« Le seul système propre à écarter la douleur, c'est de diriger sa vie d'après ce qu'on peut faire pour les autres, mais non d'après ce qu'on peut attendre d'eux.

« Je dis écarter la douleur, parce que ce système ne donne pas le bonheur; mais le bonheur est une chose dont les alchimistes seuls, s'ils se mêlaient de morale, pourraient se croire le secret. La philosophie, l'étude, la solitude ne sont guère que des ressources contre les souffrances dont les caractères passionnés sont menacés; mais ce sont les seules.

a A quel point est-il possible aux âmes passionnées d'en profiter? G^est ce qu'il est impossible de déterminer. Il n'y a de justesse dans les opinions relatives au bonheur que quand on les fonde sur autant de notions pai^ticulières qu'il y a d'individus; oiais tous les individus sont-ils maîtres de se vaincre?

a Le seul sentiment auquel les hommes puisëent s'abandonner sans danger, c'est la pitié. Ce n'est point aux individus à calculer ses conséquences dans certains cas pour l'intérêt public ; les hommes pour lesquels il n'existe que des unités, des moments, des occasions, doivent rarement se refuser aux biens partiels qu'ils peuvent répandre.

«Les législateurs eux-mêmes gouvernent souvent à l'aide d'idées ti*op générales : ce grand principe, que l'intérêt de la minorité doit toujours céder à celui de la majorité, dé*

PHILOSOPHIE, MÉTAPHYSIQUE

pend absolument du genre de sacrifice qu'on impose à la minorité. Ce n'est pas le nombre des individus qu'il faut compter, mais le nombre'des douleurs. Il serait atroce de faire souffrir un innocent pendant un siècle, même pour le salut d'une nation entière.

« Il est presque toujours de la politique d'écouter la pitié : on n'obéit pas longtemps aux lois trop sévères. Le gouvernement qui les maintient a tous les inconvénients de la rigueur et ceux de la faiblesse. Il use sa force et la compromet en se présentant conune ennemi devant ceux qui ne devraient voir en lui qu'un chef.

tf Dans les crises révolutionnaires, on entend crier sans cesse que la pitié est puérile et funeste à l'intérêt général; c'est, au contraire, au milieu d'une révolution que la pitié devrait être écoutée. Alors la passion tourmente toutes les âmes, et on ne peut lui opposer qu'un sentiment qui ait ses caractères principaux. Alors la pitié est encore nécessaire pour mettre un terme aux dissensions intestines. Il n'y a point de fin aux ressources du désespoir ; les discussions les plus habiles , les victoires les plus sanglantes ne font qu'augmenter les haines; les élans de la pitié seule peuvent arrêter leur déchaînement. »

Telle est assez exactement la substance du livre de madame de Staël.

Nous n'avons pas toujours conservé Pexpression de l'auteur, mais nous croyons en avoir fidèlement rendu le sens.

Après une lecture attentive de cet ouvrage, on se demande d'abord : qu'a-t-il de vnd? qu'a-t-il de neuf? c[u'a-t-il d'utile ? et c'est seulement ensuite qu'on en examine le mérite littéraire.

Pour répondre à ces premières questions, distinguons le fond des accessoires. Le fond a pour objet de montrer : i<* que le bonheur parfait est une chimère; qu'il est incompatible avec les passions, parce qu'elles nous mettent dans la dépendance d'autrui; qu'il est pourtant impossible sans passions, parce qu'elles seules sont des sources de vives jouissances, et qu'au reste nos passions sont absolument indépendantes de nous; ^^ qu'il peut exister pour les caractères exempts de passions ardentes un demi-bonheur, lequel se trouve

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daii^ rétude^ la phriosophie et la bienfaisanoe.

Tout est-il juste, qu'y a-t-il de juste dans ce système?

C'est à DOS yeux une notion fausse du bon^ heur que d'en faire une chose absolue, et une notion encore plus fausse de le faire consister dans le délire et dans l'enivrement d'une seule passion, comme le fait madame de Staél, qui ne trouve qu'un inconvénient dans cette situation, celui de ne pas toujours éprouver un retour sufRsant de la part des objets auxquels Tâme s'est attachée tout entière.

Le bonheur est une longue succession de plaisirs.

Les plaisirs sont relatifs aux personnes; donc' il n'y a pas de bonheur absolu, c'est-àdire consistant en tels plaisirs particuliers.

La vivacité de chaque plaisir est aussi différente dans divers individus. 11 est des personnes dont la sensibilité succombe à chaque sensation ; il en est à qui aucune jouissance n'a jamais causé une impression intime et profonde. Donc le bonheur ne peut consister dans une mesure certaine et absolue de plaisir. Il ne serait pas plus raisonnable de dire que l'homme qui s'enivre au premier verre de vin, et devient malade ou s'endort au second^ a plus de plaisir à boire du vin que celui qui peut être tout un jour à table sans que sa raison s'altère. Une femme nervalle, vaporeuse, que le retour d'un amant jette en défaillance, n'a pas plus de plaisir à le revoir qu'il n'en a à revoir sa maîtresse , tout maître de lui qu'il restera après ses embrassements.

Les plaisirs de Tivresse ne peuvent être longs, ni se succéder sans intervalle, ni s'allier avec les intérêts de la vie; donc, quelque vifs qu'ils soient, ils ne peuvent être propres au bonheur, qui se compose d'une suite longue et non interrompue de plaisirs. .

Une seule passion ne peut occuper la vie entière, ni même occuper de longues années. (Je dis une seule passion, et non pas un seul aitachemetU, ) Les plaisirs d'une seule passion ne peuvent donc être durables; ils ne peuvent donc constituer le bonheur.

Une seule passion ne peut donner qu'un seul plaisir, qu'un même plaisir; elle empêche même tous les autres. Cependant elle n'absorbe pas à tout instant tous les goûts; elle ne domine pas à tout instant tous les besoins ;

et ces goûts, ces besoins réclament , sollicitent quelquefois contre elle, et sont alors au moins très-importuns.

Madame Duchfttelet, dans son petit traité , ou, [)our mieux dire, dans ses petits calculs sur le bonheur ^ nous parait avoir énoncé des idées plus .justes que celles de madame de Staël. Elle veut des passions, mais elle se garde bien de consentir à la tyrannie d'une seule. Elle veut des illusions y mais point de foUes superstitions qui subjugent et entraînent toutes les facul^s.

Eh ! ne peut-on concevoir, en effet, un bonheur composé de voluptés diverses, que la raison et rimagination avouent également? Les limites que la raison accorde à l'imagination ne sont-elles pas infiniment plus étendues que celles où l'enferme une passion exclusive, laquelle tout à la fois restreint les objets de jouissance et détruit les facuhésde jouir? Ne peut- on croire qu'au lieu de diminuer les plaisirs la raison et l'imagination les varieraient, lesmultipliraient, les étendraient par leur accord; que ceux dont elles feraient don seraient purs et féconds; qu'ils déposeraient de doux souvenirs dans les âmes où ils passeraient, et y exciteraient de douces espérances pour l'avenir; qu'ils exerceraient rame à jouir, au lieu de l'épuiser, attireraient toujours de nouveaux objets de jouissance, au lieu de les repousser, et que, marchant comme la vie, suivant pas à pas les âges, ils uniraient les trois grandes périodes de Texistence, la jeunesse, la maturité et la vieillesse ? N'est-il pas très-sensible , au contraire, qu'un plaisir, un seul plaisir extrême de sa nature, passager, par cela seul qu'il est extrême, un plaisir exclusif, qui possède tellement l'âme que l'âme ne peut ni le comparer, ni le mesurer, ni le goûter, ni en assurer la durée, ni en préparer la renaissance, qui la rend incapable de tout autre sentiment et ne la quitte qu'en la frappant d'une longue paralysie; n'estnil pas évident, disons-nous, qu'un tel plaisir n'est point un élément de bonheur? C'est un plaisir et un plaisir funeste, voilà tout.

Nous ne pouvons point admettre indéfiniment cette autre opinion de madame de Staël : que nos passions sont absolument indépendantes de notre volonté. Il est vrai que , dans la première jeunesse , elles naissent sans con-

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sullcr la raison, et que leur intensité dépend alors de notre organisation. Mais la jeunesse ne compose pas toute la vie , quoi qu'en dise madame de Staël, pour qui toute ia partie de l'existence qui succède à Page des passions n*est qu'un commencement de mort; opinion qui n'est ni philosophique ni raisonnable , qui même parait manquer d'une certaine décence et blesser la dignité de la nature humaine. Comme l'observe madame Duchâtelet, les passions, passé trente ans, ne nous emportent plus avec la même impétuosité; on ne peut pas tout sur soi, mais on peut beaucoup. Elle pouvait ajouter que, passé trente ans, et avec un peu d'expérience , on sent naître les passions, et qu'on les voit pour ainsi dire venir; de sorte qu'il n'est pas impossible de les combattre avec succès, ou du moins de les modérer et de les conduire.

Le fond de Touvrage de madame de Staël est-il neuf? Non; mais c'est un avantage pour elle, s'il est erroné , comme nous le croyons, car la nouveauté n'est pas un mérite pour une erreur, et l'ancienneté lui sert d'excuse.

Le système est-il utile en soi? Un système, en morale, est susceptible de deux sortes d'utilités : d'une utilité pratique dans la conduite de la vie; d*une utilité relative aux progrès de la science appelée morale. Quel parti peut-on tirer, pour la conduite de la vie au pour des théories de morale, de cette opinion : qu'on ne (leut être heureux que la première moitié de la vie, et qu'il faut compter tout le reste pour rien; qu'on ne peut être heureux que dans des passions qui rendent infailliblement malheureux ; qu'on ne peut tirer de l'étude , de la philosophie, de la bienfaisance , qu'un demi-bonheur, qu'un bonheur approchant de celui des passions effrénées; et qu'au reste nous appartenons à nos passions, et non pas nos passions à nous! Certes, c'est faire trop beau jeu aux passions, non-seulement de reconnaître si solennellement leur indépendance, mais encore de proclamer si haut leur toutepuissance. Ce serait faire trop beau jeu à toutes que de reconnaître seulement l'indépendance de quelques-unes; ce serait mettre les plus coupables et les plus viles sous la protection des plus généreuses. C'est aussi trop puissamment les recommander que d'accorder à elles seules le parfait bonheur. De quelques écueils

qu'on semât la route qui y conduit, le but serait trop séduisant pour qu'on ne s'y hasardât pas. L'aspect de quelques écueils entre soi et le bonheur parfait ne pourrait qu'irriter le désir d'y atteindre. Enfin, c^est aussi attirer une trop humiliante disgrâce sur l'étude, ia philosophie, la bienfaisance, que de les réduire à des jouissances incomplètes , d'un ordre inférieur, et de timbrer, pow ainsi dire, du sceau de l'impuissance, les hommes qui savent s'y borner. Quoique l'auteur ajoute que la nature seule donne des passions , il n'y a personne qui, dans le système dont nous parlons, ne dût essayer de s'en donner à lui-ménae, ne fût excusable de s'en croire, et même de feindre qu'il en est possédé.

Nous dirons donc, sans hésiter, que les résultats généraux du livre de madame de Staël ne peuvent être d'aucune utilité; nous ajouterons même qu'ils ne pourraient être que dangereux , si les principes purs et les, sentiments vertueux qui sont répandus dans tout l'ouvrage n'étaient le correctif des erreurs qu'il renferme.

Nous avons parlé des vues générales; venons aux détails.

C'est d'abord une distinction vraie, neuve et utile, que celle que l'auteur a faite entre les passions asservissantes et celles qui laissent l'indépendance ; on peut seulement lui reprocher d'avoir plutôt remarqué que marqué précisément cette distinction, puisqu'elle a désigné ces dernières sous le titre vague de ressources qu'on trouve en soi-même. C'est aus» une classification utile et juste que de séparer les passions asservissantes en deux parties, dont la première comprend celles qui placent notre existence dans l'existence d'un autre, et nous livrent tout entiers aux objets de leur attachement , et la seconde, les passions qui ont besoin de faire entrer l'existence des autres dans la nôtre, et méritent le titre de passions égoïstes que leur donne madame de Staél. Bien distinguer les choses renfermées dans le sens d'un mot, c'est donner à l'esprit le woy^ de les voir et de les apprécier sainement. Or, en morale , bien voir conduit à bien faire- 1^ distinction dont il s'agit a aussi le mérite de la nouveauté , car elle n'a rien de conuu" avec celle que Smith a marquée entre ce q^ appelle les passions sociables, les |

PHILOSOPfflE, MÉÏAPHYSIQDE.

sociables , et les passions qui tiennent le milieu entre les préeédentes.

Nous ne dirons pas que les subdivisions de madame de Staël soient exactes^ que sa nomenclature des passions soit complète^ qu'elle n'en ait pas supposé qui n'existent point, qu'elle n'en ait pas confondu plusieurs sous le même nom et distingué d'autres qui s'appartiennent, qu'il y ait un véritable ordre dans la distribution de ses chapitres , ou même dans les idées de chaque chapitre. Madame de Staël paraît avoir peu étudié l'origine commune de toutes les passions et leurs caractères principaux; de là est venue la confusion de plusieurs idées, la répétition de plusieurs autres, l'omission d'un plus grand nombre qui naissaient les premières de son sujet. Ce qui est vraiment bon, utile et précieux dans son ou^ vrage, ce sont les détails, ce sont tes observations faites sur les différents phénomènes des passions; et, entre les observations, celles qui regardent les passions en action dans la société doivent encore être distinguées de celles qui sont faites sur le mouvement et lem* jeu dans les âmes qui les renferment* Elle parait avoir mieux vu leur conduite dans le monde , que leurs combinaisons dans l'entendement; avoir mieux connu leurs effets que leur nature , leurs pratiques , que leurs vues et leurs besoms. Par exemple, le chi^itre de l'esprit de parti est incomparablement meilleur que celui de l'amour de la gloire, parce que l'esprit de parti est toujours en action , et l'amour de la gloire souvent en observation ou en recueillement. On ne peut pas dire que cet ouvrage soit une bonne histoire du cœur humain; mais assurément ce sont d'excellents mémoires qui aideront à la faire un jour.

Un mérite plus recommandable encore, qui se reproduit en toute occasion dans cet ouvrage, c'est l'intérêt que l'auteur donne à toutes les observations qui peuvent tendre à ramener en France, non-seulemeot la justice , mais aussi la concorde, à les unir Tune avec l'autre, et à montrer la nécessité de cette alliance, malgré les obstacles qui s'y opposent à la suite d'une révolution, et à cause de ces . obstacles mêmes. La fin du chapitre qui concerne l'esprit de parti, et tout ce qui regarde la pitié, est excellent.

Dans ces morceaux on trouve une sensibi-

lité exquise, une sagesse profonde ; là se montre l'âme d'une femme pleine de bonté et l'esprit d'un homme plein de lumières; là se déploie une philosophie touchante, quelquefois supérieure; là brille un véritable amour de la république , un zèle ardent pour la patrie; là sont de grands titres pour l'auteur à l'estime , à la considération publique, à une inscription honorable entre les citoyens qui ont bien mérité de leur pays, à un ostracisme, à une proscription plus honorable encore de la part de la scélératesse puissante, si jamais elle doit encore l'être.

Quand on compare la beauté des détails à la défectuosité de l'ensemble et aux erreurs du fond de l'ouvrage, on se convainc que l'auteur a plus observé que réfléchi , plus regardé les faits que médité leurs causes et leurs grandes conséquences; qu'elle a fait un système pour lier ses idées plutôt que ses idées ne l'ont amenée à faire un système; qu'elle avait de quoi composer un excellent recueil de pensées, et qu'elle a eu tort de vouloir faire un traité. Ce tort a accrédité ce mot, néanmoins plus piquant que juste : que ftiadame de Staël a plus d'esprit qu'elle n'en peut mener.

Voilà ce que nous avons à dire du fond des choses.

A l'égard du style, il était difficile qu'il ne fût pas souvent obscur et embarrassé dans un ouvrage dont les vues générales n'étaient pas assez méditées; aussi celui de madame de Staël a-t-il ces défauts. Nous avons déjà dit que nous n'avions pas exactement rapporté ses expressions dans notre extrait; et en effet, forcés très- souvent de l'étudier pour la comprendre, nous avons cru devoir quelquefois la traduire, pour épargner la même peine à nos lecteurs. Selon Boileau : Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement; selon Condillac, on ne conçoit bien que ce qu'on peut énoncer clairement; de sorte que, suivant Boileau, la pensée précède l'expression et la crée, et, suivant Gondillac, c'est l'expression qui crée et fixe la pensée. C'est Ck)ndillac qui a raison. Nous ne pensons en moralç qu'à l'aide des mots; ainsi, n'avoir pas assez médité ses pensées, c'est ne les avoir point assez parlées en soi-même, c'est donc n'être point en état d'en bien parler aux autres.

Nous savons bien que la critique abuse sans

cesse du mot obscur, que la pare^ et la légèreté appellent ainsi tout ce qui demande quelque attention; nous savons que Tignorance appelle ainsi tout ce qui demande quelque savoir.

Il est une foule de gens qui ne reconnaissent pour clair que ce qui leur est familier; pour simple que ce qui est plat, pour naturel que ce qui est commun, pour développé que ce qui est délayé, pour précis que ce qui est tjranchant ; comme il en est d'autres qui regardent conrnie tranchant tout ce qui sort du vague et du doute, comme délayé tout ce qui n'est pas sec et écourté. comme bas et commun tout ce qui n'est pas faux, et guindé, comme faible et plat ce qui n'est pas tourmenté de foox mouvements et chargé d'images.

Mais il est des principes qui assurent la justesse des jugements en cette oiaUëre. Condit* lac a réduit l'art d'écrire à une seule règle : la pins grande liûi$m dm idées. Dans cette règle sont comprises et les lois de la logiqne, et celles de la grammaire, et même celles de l'éloqn^ice et de la poésie; car elles ne font. Tune et l'autre , que serrer étroitement et rendre plus frappantes les idées que la logique ordonne, et que la grammaire expose avec précision et netteté. Un ouvrage est clair quand les idées naissent bien les unes des autres, que les expressions répondent aux idées, que la coatexture du discours et des phrases est régulière, ce qui remplit les conditions de la logique et de la grammaire. Un ouvrage est non-seulement clair, mais frappant, lorsque ses mouvements sont animés et ses images heureuses, ce qui remplit les conditions de l'éloquence; de sorte que l'éloquence n'est que le complément de la logique et de la grammaire, celles-ci pouvant quelquefois se passer de l'é^ loquence, et l'éloquence ne pouvant exister sans elles. .

Jugeant sur ce principe le style de madame de Staél, on est autorisé à dire qu'il n'est pas toujours clair. Ses idées sont souvent en mauvais ordre^ ses phrases sans correction. Toutes les incorrections ne sont pas des obscurités, sans doute, mais c'est le sort du grand nombre. A ces causes principales se joignent une longue continuité de tours elliptiques ou fol*cés, une multitude de mots inusités , ou même tout à fait nouveaux, des métaphores incohé-

PHÎLOSOPHIE, MÉTAPHYSIQUE.

rentes, fn voilà plus qu'il n'en faut, sans doute, pour rendre pénible la lectmre des meilleures choses.

Au reste, c'est un fait qu'à .chaque pas on est arrêté par quelque chose qu'on n'entend pas , après avoir été entraîné par des paroles pleines dlntérêt; qu'à tout instant un einbar^ ras détruit ou affaiblit l'impression qu'un morceau heureux avait commencée.

Ce n'est pas, cependant, qu'à chaque page ne perce un admirable talent; mais ce talent n'est ni développé, ni assuré dans sa marche. L'auteur possède toutes les parties rares et difficiles de l'art d'écrire; elle en a négligé les premières conditions... Nous disons ces ctioses sans détour, parce que , si elles sont justes, eHes seront xsonfirmées à marfame de Staël par la pobKc, par ses amis, par cfei hoi—iwi de lettres qui s'intéressent à ses succès^ ek qfà, w la comiaîssant point assez, ont peut-être ciaiot de la blesser par leur franchise; nous les disons , parce qu'il est bon , pour les lettres, pour la philosophie , même pour la république , que madame de Staël perfectionne sou talent d'écrire, le rende digne de s^ idées et de ses sentiments , et assure aux unes toute l'autorité , aux autres tout l'intérêt nécessaire pour les répandre et les rendre utiles.

(Journal d* Économie putOique, tome II. — 1 2, 20, 30 frimaire et 20 nivôse an t. — 30 novembre, 10 et 20 décembre 179S et 9 janvier 1797.)

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