SECOND ÉPISODE
Audience donnée par le roï Joachim^ à son arrivée à NapUSfà VadnUrUstrateur des contrilmtions directes du royaume.
Lorsque mon père quitta Naples, après le départ du roi Joseph, je me trouvais encore administrateur des contributions directes. Je dus rester jusqu'après mon remplacement par le roi successeur. — Je l'attendis donc. — Quelques jours après son arrivée, je fus admis à son audience. Le roi était seul dans son cabinet. — En le quittant, j'écrivis sur-le^hamp ce qui venait de se passer, pour en remettre le récit exact à mon père, que j'allais retrouver à Paris. — Voici cette pièce ; je la fais suivre de la lettre que mon père écrivit en conséquence au roi Joacbim. — Ou a déjà vu, à la page 25, que mon père envoya copie de ces deux pièces au roi Joseph en Espagne, le 1*" novembre 1808, et la réponse remarquable que S. M. lui adressa le 9 du même mois.
Le roi de Naples ne répondit pas, et il ne fut plus question de cette étrange affaire. — Lorsque S. M. vint h Paris , mon père , je l'ai déjà dit , en fut reçu , ainsi que par la reine, avec de grands témoignages d'estime et de considération.
MON AUDIKlfCB DU ROI DE NAPLES JOACHIN, LE 16 SEPTEMBRE 1808.
Moi. — Sire , je demande pardon à Votre Majesté de la persistance que j'ai mise à demander une audience.
Le Roi y très-sévèrement. — Au contraire , Monsieur, je trouve que vous avez fort tardé à vous présenter. Il y a longtemps que je voulais vous voir; je vous l'ai fait dire dix fois.
Moi. — Sire, j'attendais que le chambellan m'indiquât le moment de me présenter. Je le lui ai demandé plusieurs fois. Au reste, je n'ai pas négligé mes devoirs envers Votre Majesté ; et, le jour de son entrée dans Naples, j'étais dans le palais à l'attendre avec tous mes anciens camarades les chambellans. Le prerïiier chambellan actuellement de service près Votre Majesté, peut me rendre ce témoignage; je me trouvais dans ce salon , au moment où tous les officiers de la maison furent présentés à Votre Majesté, et j'étais dans ce coin-là , dans un groupe de cinq ou six chambellans. Nous étions les derniers du cercle, et nous n'eûmes pas l'honneur d'être nommés à Votre Majesté.
LeRoi. — Pài\
Moi. — Sire, j'ai appris que Votre Majesté avait demandé des renseignements relativement à l'emprunt de Hollande. J'ai l'honneur de lui présenter un tableau qui explique les opérations qui y ont trait.
Le Roi, très-sérieusement. ~ Oui, Monsieur, j'ai demandé en effet des renseignements stu* cette affaire , et n'ai pu en avoir de satisfaisants. S'il s'agissait de tout autre que de votre père , je ne le passerais pas comme cela. Il est incroyable qu'il soit parti sans laisser dans ses bureaux les traces de tout ce qui s'est fait ; de manière que le ministre ne peut rien savoir, ni voir où on voulait aller. M. Miot (1) en a fait autant chez lui : tout est en désordre , il faut tout recommencer.
Moi. — Je prie Votre Majesté de me permettre de parler un peu longuement.
Le Roi, comme impatienté. — Sans doute. Parlez.
Moi. — Sire, mon père ne demandera pas que Votre Majesté lui passe rien de louche relativement il l'emprunt de Hollande. Sa répu-
(1) (iVote de Véditeur.) M. Miot était ministre de l'intc rieur.
tation de probité ne se sera pas perdue à Naples; il lui sera facile de donner^ de Paris méme^ à Votre Majesté les éclaircissements qu'elle pourra désirer. Quant au reproche que lui fait Votre Majesté y de n'avoir point laissé de traces de ses entreprises., de manière à ce que son successeur voie clair dans les affaires^ je ne sais à quelle partie de Tadministration des finances se rapporte cette plainte du prince Pignatelli. Si cela regarde les contributions directes y c'est-à-dire tout d'un coup plus de la moitié des revenus de TÉtat^ me voici. Je suis le chef de cette administration , c*est sous ma surveillance que tout s'est fait ; et^ comme j'ai eu l'honneur de l'écrire à Votre Majesté, le roi^ son prédécesseur, ni'a fait ordonner de rester jusqu'au moment de la répartition de Pimpôt de 4809^ afin que rien à cet égard ne restât incomplet. C'est moi, Sire^ qui ai fait le rapport sur lequel il y a trois jours Votre Majesté a prononcé la répartition de Tannée prochaine. Après mon départ^ cette administration ne sera pas phis abandonnée qu'elle ne l'est; rien n'y manque ^ les lois, les décrets, les instructions^ sont imprimés. D'ailleurs, il y a près du ministre un chef de division napolitain fort jeune, mais fort instruit de tout ce qui s'est fait en France pour rétablissem^ot et la perfection de la contribution foncière : il a suivi sous moi tout ce qui s'est fait ici. Il est excdlent ; à lui seul il suffirait près du ministre pour conduire cette affaire.
l^ Uoa. — CJomment s'appelle-t-il?
Moi. — Cicillo Mêlé. Il y a ^ outre trois inspecteurs généraux fort instruits. L'un d'eux est mon cousin. Il est fort laborieux, fort instruit; il a un zèle singulier.
Ia Roi y avec assez de bonté. — Conmient s'appelle-t-il?
Moi, — Louis de Failly.
X^Bo/. — C'est bon.
Jfoi*. — Si M. Pignatelli a entendu parler des douanes...
Le Roi. — Précisément, les douanes et le domaine sont en désordre.
Moi. — Eh bien ! Sire, mon père a fait un plan d'organisation des douanes. Le temps lui a manqué pour le mettre à exécution; mais ce pliui existe dans les bureaux , et même il existe une commission nommée par mon père avant son départ, chargée d'examiner ce plan, et de
proposer tous les règlements particuliers, toutes les mesures de détail nécessaires à son exécution. Cette commission est peut être réunie à Theure qu'il est. Elle s'occupe incessanmient de ce travail. Les personnes qui la composent, sont expertes dans les douanes; et quoique cette partie me soit étrangère dans le ministère, je puis dire à Votre Majesté, parce que je l'ai entendu dire à mon père, que ce plan n'était autre chose que le système français, adapté avec beaucoup de soin à ce pays-ci.
Je ne puis répondre aussi pertinemment pour les domaines. M. Cavaignac est brouillé avec le prince Pignatelli. Peut-être que cela met de la difficulté où il n'y en a pas réellement. Je l'ignore.
Le Roi. — Monsieur, je ne sais ; mais il est étonnant qu'on ne puisse voir où tout cela en est. Cela n'arriverait pas, si monsieur votre père avait donné les comptes des finances, comme cela se fait en France, et conune cela se fait dans tous les pays du monde. Je cannais M. Rœderer depuis longtemps, je connaissa probité, je le crois aussi pur que moi, etc.; mais il est bien attaqué ici, il n'y est pas aimé. Il faut qu'il fasse imprimer un rapport complet. Dites-le^ui de ma part. Enfin , lorsque j'étais encore à Paris , et que je demandai un état des finances, on m'envoya des brouillons informes, en me disant que M. Roederer n'ar vait pas laissé les papiers nécessaires pour répondbre mieux. Je vous avoue que je portai tout cela à lempereur, en lui disant : a Tenez, voilà ce qui se passe; voilà Tordre qu'on vantait tant à Votre Majesté à Rayonne. » Les bras tombaient à l'empereur en voyant cela. Tenez, actuellement vous m'apportez là un compte de l'emprunt de Hollande, j'en ai déjà reçu U^is ou quatre, notamment hier un que m'a remis M. Pignatelli; il est en contradiction avec celui que vous me remettez. Je vais le faire venir, pour qu'il me signe celui qu'il m'a donné. Ceci, c'est le produit de l'emprunt; ce que je voulais connaître, c'est l'emploi de cet argent. Dans l'état que j*ai reçu à Paris, on portait en masse M . de Girardin pour 25,000 ducats, et une autre personne pour une somme de 200,000. Est-ce que je puis admettre cela comme çà? Ce n'est point là un compte en règle.
Moi. — Sire , les deux états dont il s'agit.
ne peuvent pas être en contradiction. Celui-ci seulement présente plus de détails pour un article de 300^000 ducats qu'on avait mis en masse dans celui qui fut présenté hier à Votre Majesté^ et que je connais pour en avoir vu une copie. J'ai fait mettre ce détail^ parce que j'ai cru que c'était sur ce point que portait le doute de Votre Majesté. — Actuellement, je ne sais que dire : n'entendant pas bien ce que Votre Majesté désirait, je n'ai pas le moyen de faire de réponse. Je croyais que Votre Majesté voulait connaître le produit de l'emprunt, j'en avais fait l'état que voici; et, pour que l'ouvrage fiii complet^ j*avais demandé l'emploi de ces sommes; mais on n'a pu me le donner, parce que toutes les recettes s'encaissent en masse, et la dépense se fait sur le produit total des impôts, sans qu'on puisse connaître à quelle dépense a passé tel produit. Le trésorier des recettes doit compte à la cour des comptes et à Votre Majesté de tout ce qu'il a reçu, et non le ministre des finances. M. Lamurra donnera en général le compte de tout ce qu'il aura reçu dans l'année; l'emprunt de Hollande sera au nombre des branches de recettes, et le compte en sera connu. M. de Pignatelli , si j'ose le dire à Votre Majesté , sait si peu les affaires , qu'il ne sait pas même faire comprendre dans les bureaux ce qu'il demande. J'ose répéter à Votre Majesté, qu'il y a tous les papiers nécessaires : mon père n'en a emporté aucun. Je puis prouver à Votre Majesté, comme elle est mal servie par le ministre des finances. Un fait important est à ma connaissance, parce qu'il me concerne. Lorsque Votre Majesté demanda l'état des finances, M. de Pignatelli , au lieu de me demander l'état de la perception de la contribution foncière, à moi qui suis le chef de cette administration, préféra le demander à mon inçu à un de mes chefs de division , qui est à la vérité un homme instruit, mais qui, croyant que M. de Pignatelli savait qu'il ne tenait pas les comptes des Galabres , parce que ces deux provinces n'étaient pas encore organisées comme les autres, croyant encore que M. de Pignatelli savait qu'il ne pouvait lui donner le compte du mois courant que le 15 du mois suivant, il lui donna un état qui ne comprenait que la perception au dernier mois près, sansvfaire mention d'arriéré, ni des Galabres. C'est cet état qui a été adressé à Votre
Majesté par son ministre des finances ; c'est un état faux, envoyé de bonne foi par un ignorant. La faute venait de n'avoir pas consulté l'homme qui savait , ou de n'avoir pas fait la question de manière à ce que le chef de division i-econnût qu'il ne pouvait pas fournir tout ce qui lui était demandé. Eh bien. Sire, c'est par hasard qu'un de mes employés se rendit chez M. Salicetti , qui lui dit : « Comment vont les affaires? — Fort bien, monseigneur. — Comment, fort bien ! Vous avez perçu en sept mois i ,700,000 ducats, à-compte sur 7,000,000, et vous dites que cela va bien ! » Cette personne, ne pou-^ vaut répondre, vint me prévenir. C'est alors que je sus de quoi il s'agissait , et que je fis moi-même un état complet de la perception. Cet état, que voici, et dont je réponds, se monte à 4,2%,000 ducats, au lieu d'un million 700,000 ducats. Et voilà pourtant ce qu'on a envoyé à Votre Majesté. Si je n'étais là , M. de Pignatelli dirait peut-être que mon père n'a pas laissé de moyens de savoir l'état de la perception , parce qu'il ignore l'organisation du ministère , et qu'il ne sait ni chercher, ni demander, ni employer les hommes qui l'entourent. Sire, il y a dans le ministère tout ce qu'il faut pour satisfaire Votre Majesté. Le ministre actuel est reprochable de ne pas le foire.
Lorsque le roi prédécesseur de Votre Ma- [esté partit. Sa Majesté autorisa mon père à se nommer un successeur provisoire parmi les conseillers d*État. Sa Majesté désignait M. de Bisignano, qui refusa ; M. d'Acquaviva refusa également. MM. de Carignano et de Nolli, que mon père aurait choisis, étaient à Paris: alors mon père nomma M. de PignateHi, parce que, conune Votre Majesté le sait peut-être, l'ancienne cour a fait un vide de 800,000 ducats à la banque. Ainsi , il y a sur la place 800,000 ducats de billets qui n'ont point d'autre valeur que le crédit dont jouit la banque; et, dans le moment actuel , il n'y avait pas de plus importante opération de finance que de maintenir ce crédit en faisant affluer à tout prix de l'argent à la banque; et mon père jugea que M. de Pignatelli, qui en était le chef, y mettrait seul rintérêt convenable : voilà pourquoi il le choisit , et non comme financier, car il ne l'est pas plus que le caissier qui compte les écus à la banque.
Le Roi. — J'ai été fort trompé sur ce pays.
A Rayonne , on le vantait sans cesse ; il semblait , à entendre dire , que tout était organisé^ que toutes les caisses étaient pleines; j^arrive, et la première chose que j'apprends, c'est qu'il est dû 6 millions à l'armée.
Je ne sais comment cela pouvait aller ainsi: quant à moi^ je ne prendrais plutôt que la moitié de ma liste civile, que de souffrir cela. J'ai appris hier que M. le général Partonneaux venait de forcer une de mes caisses en Calabre, comme si nous étions en pays conquis. Depuis quand pense-t-on que nous soyons en pays con-
quisî Je ferai voir, f , ce que c'est que de
piller mes caisses! Je sais bien que ce n'est pas pour lui, que c'est pour les besoins de l'armée; mais cela prouve une désorganisation totale. Les services manquent.Quoi qu'il en soit, je ferai voir à messieurs les généraux, que moi , je n'ai besoin de personne pour conunander mon armée , que je sais commander moimême. Le premier qui me manque , f , je
le casse comme un verre, et je le renvoie en France, et je fais commander par le premier capitaine.
Tenez, je vais vous parler avec toute la franchise dont je suis capable : je désire que monsieur votre père publie un rapport, cela lui est nécessaire, et je serai bien aise qu'il le fasse. Je ne suis pas grand financier; tout ce que je sais, c'est qu'il faut de Tordre. Il est vrai que je n'ai p& Tesprit du roi , mais je ne sais pas comment il faisait. R ordonnait des ponts , des chemins , et on prenait Pargent sur tous les autres services ; il y avait toujours quelque chose qui souffrait. Pour moi, je ne sais qu'une chose, c'est que je n'ordonnerai pas une dépense que le fonds ne soit fait derrière.
J'ai ordonné qu'on imprimât, en tête de la loi sur la répartition de la contribution foncière, tous les budgets des ministres en entier. Ces messieurs s'y opposaient dans le conseil ; mais, par Dieu ! j'ai tenu bon. Je veux que mon peuple voie où passe l'argent des impôts. En levant U millions, je veux qu'on voie clairement que les besoins de l'État l'exigent. Pour cela, les budgets seront réimprimés tout au long en tête de la loi. Ce serait déjà fait, si on ne m'avait apporté hier un préambule ridicule que j'ai fait changer. Je dois à l'empereur, au pays, et à moi-même , un compte moral de tout ce qu'exige l'ordre que je suis.
Je crois que vous aurez été utiles ici : vous aurez tout prépare, tout disposé, mais il faut tout finir; il n'y avait rien d'achevé. La contribution foncière excite de grandes plaintes.
Moi. — Sire, ces plaintes ne sont pas toutes fondées; tout est prévu pour faire justice à celles qui le sont. On a eu une peine infinie à établir ce qui existe ; cet établissement ruinait les privilèges des grands, qui sont si puissants en province. Il fallait d'ailleurs agir en dépit de l'ignorance des agents des communes , et de mille autres difficultés.
Le Roi. — Je sais tout cela, je n'écoute pas beaucoup les plaintes; il faut, je le sais, deux ou trois ans pour que cela aille bien; aussi je répète que vous aurez tout préparé, que je vous aurai beaucoup d'obUgation, mais que tout reste à finir. Vous savez tout ce qu'on dit, dans la ville, des dons du roi. Le roi, en effet, a donné prodigieusement. Tous les jours , sans que je le demande, on me donne de tous les côtés un état des dons qu'il a faits; j'en ai dix de gens qui ne se connaissent pas , et tous ces états sont d'accord; ils ne diffèrent pas d'un ducat : il y en a pour 41 millions. Le roi ne le sait peut-être pas lui-même; je veux lui envoyer cet état. U a donné la veille de son départ des sommes énormes^ 200,000 ducats à madame...^ 400,000 à une autre personne ; il n'avait pas le droit de charger le grand-livre comme il l'a fait; il a donné des rentes à tout le monde, aux dépens des créanciers de l'État; il pouvait, je crois, donner des terres, des maisons, ou plutôt de l'argent de la main à la main , de manière à ce que personne ne le sût : cela fait crier. Vous pensez bien que lorsqu'on me parle de choses de ce genre , je suis le premier à jeter un voile làdessus; si je partais demain, on en dirait autant de moi. Cependant, il y a des choses qui me font de la peine, je ne puis le cacher : le roi en s'en allant me laisse toute sa maison nommée; il nomme les grands officiers au moment de son départ, les chambellans : tout cela c'est comme des aides-de-camp, il faut des personnes en qui on ait une confiance très-grande ; ils sont toute la journée dans mes appartements, je ne les connais pas. Dernièrement^ dans un conseil de la maison que j'ai tenu là-dedans, M. le trésorier demandait 60,000 ducats pour («empiéter le mois de juillet, en disant que
le roi lui avait.ordonné de prendre iOO,000 ducats pour ce mois-là; comme pour les précédents. J'ai défendu au ministre de les lui donner; et j'ai été bien aise, devant quelquesuns de ces messieurs^ de lui dire que s'il avait besoin d'argent pour solder quelques dettes de ce mois-là; il m'en donnât un état; et que je le payerais avec de Targent que j'ai apporté de France; et que j'ai encore là ; que je lui ordonnais de montrer la lettre du roi en vertu de laquelle il faisait cette demande ; que j'étais sûr qu*il ne l'avait pas, et que s'il l'avait; la signature en était faussC; ou surprise à la religion du roi; qu'il aimait trop ce pays- ci pour vouloir en enlever une si grosse somme; que Sa Majesté n'était pas capable de cette action; qu'on lui faisait tort en parlant comme cela. Cette affaire n'est pas neuve pour vous; vous avez dû entendre parler dans le public de ces iOO;000 ducats que le général Lucotte attendait pour les porter au roi. Il n'avait pas le droit de les demander. J'étais encore, à la vérité; grand-duc de Berg; mais il était déjà roi d'Espagne.
Je reconnais à la couverture ce que vous tenez là ; c'est un rapport de monsieur votre père pour une loi; je le connais; je l'ai sur mon bureau; ce n'est pas un rapport général. J'attends ce rapport; il faut absolument qu'il me l'envoie, et qu'il l'imprime. AdieU; monsieur; quand partez-vous?
Moi. — Ce soir; Sire.
Le Rai. — Je suis fâché de vous perdre ; je vous connaissais.
LRTTBB DB M. ROBDBRER AtJ ROI DB If APLB9, JOACHIM, LB l'*^ HOYBMBBB 1808.
Sire,
Votre Majesté a témoigné à mon fils de l'étonnement sur ce que j'étais parti de Naples sans rendre mes comptes.
£lle a demandé des éclaircissements sur le produit et l'emploi de l'emprunt fait en Hollande; et notamment sur deux articles de dépense qu'elle a cru être l'un de 25,000 ducats , l'autre de 200,000.
ËnfiU; Votre Majesté a marqué du mécontentement sur ce que je n'avais laissé ; at-elle dit; ni mémoires ni instructions sur les opérations conmiencées en finances.
Mon fils m'a rapporté que ses réponses sur plusieurs points avaient paru satisfaire Votre
LETTRE AL* ROI DR NAPLES, JOACHIM. 4a
Majesté. J'ai donné aussi plusieurs éclaircissements à la reine ; qui me fit l'honneur de me mander le lendemain de voti*e départ. Cependant; je prie Votre Majesté de jeter encore les yeux sur les ol)servations que j'ai l'honneur de lui adresser.
PBBMIBB OBJET.
Les compte».
Je ne puis pas présumer que Votre Majesté pense que je sois comptable, et que je doive des comptes de comptabilité. Vous n'ignorez pas, SirC; qu'aucun ministre n'est compto6/e ni en France; ni en Italie, ni à Naples; qu'aucun ministre ne l'a jamais été, ni pu ni dû l'être. Un ministre dans une monarchie est un serviteur que le roi doit pouvoir à toute minute éloigner des afiaireS; écarter de la cour; de la ville; de l'État; employer à d'autres fonctions au dedanS; au dehors ; sans que la comptabilité du ministère , sans que l'activité du ministère même en éprouve un moment d'interruption : c'est par cette raison qu'il existe partout; et qu'il a existé dans tous les temps , sous une forme ou sous une autrC; dans le ministère du trésor publiC; une comptabilité permanente^ commune à tous les ministères; et des comptables nommés par te princeet cautionnés. MaiS; quels que soient à cet égard les usages et les lois de tous les temps et de tous les pays ; je me borne à dh« qu'à Naples les art. 4 et 5 du décret du i4 octobre 1806; et l'art. 8 de la loi du 19 décembre 1807; chargent exclusivement de la comptabilité le trésorier général des recettes, les payeurs généraux et le trésorier général des dépenses ; et que cette comptabilité ne regarde point le ministre des finances.
Je pense donc , Sire , que les comptes que Votre Majesté attendait de moi sont des comptes d'ordre ; des comptes qui la mettent en état de voir l'origine et l'état des recettes; l'objet et l'état des dépenses du trésor royal; des comptes tels qu'en présente à l'empereur le ministre du trésor public.
Sire, quand je n'aurais laissé au trésor royal aucun compte d'ordre ; je n'aurais blessé en cela aucune règle ni aucune convenance; parce que ces comptes se forment à volonté, et que mon successeur pouvait les donner à la première demande de Votre Majesté; dont j'ignorais ; comme tout Naples ; l'avènement au
LETTRE AU ROI DE NAPLES, JOACHIM
trône^ lorsque je suis parti de la capitale. Les ministres ne tiennent point d'écritures; les mi- ■nistresnepeuventdoncque faire faire descomptes dans les bureaux , et les présenter; donc, le ministre en activité^ sous l'autorité de qui restent les bureaux^ peut toujours fournir des comptes d'ordre. 11 n'y aurait donc d'obstacle à la formation d'un compte d'ordre aujourd'hui, qu'autant que j'aurais emmené avec moi les bureaux, ou emporté les écritures; et il ne serait pas plus difficile à M. de PignatelH de le présenter à Votre Majesté, qu'à moi de le faire pour le lui remettre. Quand le prince Bisignano a quitté le ministère, le roi ne lui a point demandé de compte d'ordre. J'en ai fait faire un pour savoir dans quel état je trouvais les affaires. Quand M. de Marbois a quitté le trésor public en France, l'empereur ne lui a point demandé de compte d'ordre, et c'est M. Mollien qui l'a fait faire et l'a présenté à Sa Majesté Impériale. Vous verrez. Sire, dans le compte préunie (et non rendu) par M. Mollien, en septembre i807, quil présente le compte d'une période appartenante à r administration de M. de Marbois, son prédécesseur; vous lirez, page 4, ces propres paroles : a Le compte que j'ai a présenté l'année dernière pour l'exercice de « l'an XIII était entièrement étranger à mon a administration. » En un mot, les comptes d'ordre ne se rendent que par le ministre actuellement chargé de l'administration. Cela n'empêche pas que chaque ministre ne soit personnellement responsable en cas de prévarication; mais la responsabilité n'entraîne pas la comptabilité.
Mais , Sire , quoique j'eusse pu sans irrégularité ne pas laisser de comptes de Tannée commencée, j'en ai laissé de très-réguliers.
Je les ai laissés à jour.
Oui, Sire, j'ai laissé au trésor royal des comp^ tes commençant au 4" janvier i807, c'est-àdire an second mois de mon ministère, et finissant le 15 juillet 1808, trois jours avant la remise du portefeuille au prince PignatellL
Ces comptes sont doubles.
Chaque double est en deux gros volumes infolio, reliés en maroquin rouge. Le premier volume comprend les recettes et dépenses de 1807; le second, les recettes et dépenses de 1808. (Il est bien entendu que ce sont les recettes et dépenses des caisses du trésor public.)
Avec ces registres, Sii*e , on peut faire tout autre compte d'ordre, tout autre état que Votre Majesté peut désirer pour satisfaire sa juste curiosité. Vous pouvez y voir par vous-même le produit de chaque contribution et l'emploi de tous les produits, quinzaine par quinzaine et article par article.
Ces registres ont été tenus jusqu'à mon départ et d'après les divisions que j'en ai tracées, parle sieur Duclos, secrétaire du trésor et contrôleur des dépenses. Puisque le prince PignatelH a laissé ignorer à Votre Majesté l'existence des comptes qu*ils présentent, ou a négligé de lui en expliquer le système et de lui faire voir qu'ils répondent à tout , je suis réduit à vous prier. Sire, de daigner les faire demander au sieur Duclos , avec un mémoire sur la méthode suivie pour leur formation; et puisque les circonstances me mettent dans le cas de parler de ces comptes à Votre Majesté, je (»«nds la liberté de l'inviter à en ordonner la continualion.
Leur institution est mon ouvrage. J'en ai conçti ridée, non-seulement pour que mon administration fût toujours en évidence, mais aussi pour que le roi eût la facilité de suivre, jour par jour, la marche de toutes les parties de l'administration publique, et d'y mettre ordre quancf il y avait lieu. Voici ce que jVi dit à cet égard dans un discours public que j'ai prononcé à l'installation de la cour des comptes, Ie3 février demier, avec l'aveu de Sa Majesté , qui en a ordonné l'impression dans la gazette officielle :
« Tous les quinze jours le ministre des finance ces présente au roi Tétat des payements faits (( à la trésorerie, sur les ordonnances de tous « les ministères. Cet état est formé suivant l'ora dre et les divisions observés dans le décret « qui ouvre un crédit à chaque ministre. Le a ministre des finances présente, en regard des (( dépenses les recettes aussi détaillées , de a sorte que chaque quinzaine Sa Majesté voit, a sans avoir besoind*autres rapports, et comme a dans un fidèle miroir, non-seulement coma ment se dépensent les deniers de l'État, mais a aussi comment marchent les affaires publia ques et les parties principales de chaque sera vice. L'état de revenus, divisé par branches c< de revenus et par province, porte le témoi- « gnage de l'ordre et de l'esprit qui régnent a dans les diverses parties de l'État « et de la
LETTHK AU ROI DE NAPLES, JOACHIM
a situation de leur commerce. Le tableau des « dépenses montre comment le service public a doit se faire et même comment il se fait; car a les finances étant l'aliment des parties qui le a composent, on peut juger de leur vigueur et a de leur langueur par la distribution qui leur a est faite. Heureuse institution qui satisfait la « sollicitude paternelle d'un roi vigilant, en lui <f épargnant des recherchées inquiètes et pénia blés y lui facilite l'exercice de son pouvoir a sur tout ce qui importe à l'intérêt de l'État^ a tient tout dans sa dépendance , et appelle « sans cesse son attention sur toutes les bran- <c ches du gouvernement. »
Ce sont tous ces états de quinzaines qui , inscrits à la suite les uns des autres^ composent les registres dont j'ai l'honneur de parler à Votre Majesté.
Pour que ce tableau des recettes et dépenses ne cessât jamais d'être sous les yeux du roi , j*avais fait tenir en double le registre où l'on portait chaque quinzaine .Tandis qu'un des doubles était dans le cabinet du roi , l'autre était à la trésorerie pour recevoir, àTexpiratioTi de la quinzaine, l'état des recettes et dépenses qu'elle comprenait. Les 4 et 18 de chaque mois, je remettais cet exemplaire au roi , et je retirais celui qui était resté dans son cabinet, pour faire faire sur celui-ci la même opération à la fin de la quinzaine suivante.
Cette méthode, que ne permettrait pas en France la complication du système financier résultante de la diversité des contributions et de la multitude des provinces, réunissait toujours sous les yeux du roi le passé et le présent, l'ensemble et les détails; elle tenait le roi plus informé de l'état de ses affaires que ne peuvent le faire en France les états mensuels et sommaires du ministre du trésor public; et à la fin de l'année. Sa Majesté trouvait tout fait, et reconnaissait d'avance les résultats généraux que présente le premier eompte général que le ministre du trésor public présente le cinquième ou sixième mois de chaque année à l'empereur, pour les recettes et dépenses des caisses du trésor public pendant l'année précédente , et qui forme la première partie des comptes imprimés du trésor.
Deux faits m'ont prouvé l'importance que le roi votre prédécesseur mettait à ce travail : au commencement de la présente année, l'im-
primeur des têtes du registre et le relieur m'ayant fait attendre six semaines ce registre. Sa Majesté m'écri\it une lettre de reproches qui me fut fort sensible, sur Tinlerruptiondes échanges que je faisais chaque quinzaine dans son cabinet. Le second fait, c'est que la veille du départ de Sa Majesté je lui demandai, en finissant mon travail, si elle ne voulait pas que je remportasse à la trésorerie l'exemplaire qui était sur son bureau, pour le faire continuer en même temps que son double ; Sa ^Majesté me répondit : a Je le laisserai ici dans mon cabinet ; a si , comme on le dit à Naples, je ne dois « pas y revenir, mon successeur y trouvera vos « comptes. » Et ce registre est resté dans le cabinet du roi.