‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 191 sur 208 · OUVRAGES POSTHUMES D'ADAM SMITH · texte numérisé non relu

OUVRAGES POSTHUMES D'ADAM SMITH

Agasse, imprimeur-libraire, vient de publier des œuvres posthumes d'Adam Smith, précédées d'un précis de sa vie et de ses écrits, par Dugald Steward; traduit de l'anglais par P. Prévost, professeur de philosophie à Genève.

N'est-ce pas une témérité au traducteur et à l'éditeur de cet ouvrage d'oser reproduire aujourd'hui en France le nom de Smith , et de présenter de nouveaux ouvrages de sa plume? Smith était un philosophe; il a été une des lumières de ce siècle, et peut-être la plus utile. Ck)mment l'illustre auteur de la Théorie des Senr timents moraux figurera-t-il parmi les grands théologiens et les illustres ultramontains <ki jour, entre nos Patouillet et nos Chauineix,

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qui sont revenus à la place des Robespierre et des Chaumette? Comment l*iilustre auteur des Recherches sur la Richesses des nations, un admirateur des encyclopédistes, et même un émule des plus savants économistes, âgurerat-il entre les hommes d'État qui nous enseignent aujourd'hui h mépriser les Turgot et les Malesherbes, et prétendent substituer la spoliation organisée sous le titre d'impôts indirects à la spoliation anarchique dite révolutionnaire ; faire oublier les rapines des jaco« bins par les rapines des gardes de tabac et des commis aux aides; et consoler des orgies passagères des sans-culottes par le faste de nouveaux Bourvalais, toujours renaissant et toujours pullulant?

Disons néanmoins à l'oreille des amis des lettres et de la philosophie en quoi consiste cette collection des œuvres posthumes de Smith.

Une grande partie du premier volume présente la vie de Fauteur^ avec une notice fort précise de ses grands ouvrages^ c'est-à-dire de ses Recherches sur les Richesses , le plus utile des livres qui aient jamais été faits^ et de sa Théorie des Sentiments moranxy le premier ouvrage où les vraies bases de la morale aient été rassemblées^ et où l'analyse se soit fait jour à travers tous les phénomènes du cœur humain pour saisir les principes qui les dirigent; ouvrage plein de détails ravissants par leur nouveauté^ leur frappante justesse et la beauté du style.

La seconde paVtîe du premier volume est remplie par une Histoire de V Astronomie, ouvrage qui appartient non-seulement à la science que le titre désigne, mais encc^e bien plus à l'esprit humain. L'auteur y montre le vrai principe qui détermine l'esprit dans toutes les recherches pliilosophiques. C'est ainsi qu'un homme supérieur peut servir dans un même écrit plusieurs sciences à la fois.

Le second volume renferme une exposition des Principes qui fondent et dirigent les recherches philosophiques éclaircies et rendues sensibles par l'histoire de l'ancienne physique ; un discours sur la nature de l'imitation qui a lieu dans les arts qu'on nomme imitatifs; un morceau sur certains vers anglais et italiens; un autre sur les sens externes; enfin des lettres aux auteurs du journal d'Edimbourg^ où Smith passe en revue les ouvrages de plusieurs

philosophes et économistes illustres , que leur valetaille insulte aujourd'hui sans pudeur comme sans raison.

Le volume est terminé par des réflexions du traducteur, M. Prévost, sur les œuvres posthumes d'Adam Smith; réflexions judicieuses, dans lesquelles l'auteur a pour principal objet de marquer les diiïérences qui distinguent ce qu'il appelle les trois écoles de la philosophie morale, savoir : l'école écossaise, l'école française et l'école allemande. Il reconnaît pour fondateur de la première Hutcheson, et pour son plus illustre maître Adam Smith. Il fixe à Gondillac l'origine de l'éccde française, quoique Condillac doive son système à Bacon, à Locke, à Descartes, ce que ne nie pas M. Prévost. C'est à Leibniz qu'il fait remonter l'école allemande, dont Kant est aujourd'hui le grand maître, et il indique avec beaucoup de netteté les idées principales qui distinguent la doctrine de cet homme célèbre, qui peut-être aura encore plus apporté d'embarras que de nouveauté dans la science sur laquelle il a déjà tant écrit.

On annonce une nouvelle traduction de la Théorie des Sentiments moraux, accompagnée de notes pleines de finesses et d'intérêt. C'est Touvrage d'une femme célèbre par sa beauté, et digne de l'être par son esprit. C'est bien mériter de la patrie que de transporter, multiplier et répandre parmi nous des écrits dont les Anglais sont moins jaloux que de leurs chevaux et de leurs laines, dont, en tout cas, l'exportation est plus facile, et l'appropriation plus fructueuse encore.

(Journal de Paris, da 20 thermidor an v. - 7 août 1797.)

TH^RIE DES SKNTniERTS MORAUX,

OV BS9À1 ANÀLYnQUE SUR LES PRINCIPES DBS JU6B- MElfTS QUE PORTENT NATITBBLLBMBNT LES HOMMES , d'abord SDR LES ACTIONS DES AI7TRE8 , ET ENSUITE SUR LEURS PROPRES ACTIONS ;

SaiTi* d'm«

DIasertaUon sur Torlginedes langues, par Adam Smith; traduite de ranglais, sur la 7* et deruière édiUoD, par Sophie GikODCBT, veuve CoNDORCET, qui y a Joint buil lettres sur la Sympathie,

Il y a dans l'histoire de certains livres, comme dans celle de certains hommes, des bizarreries qui paraissent inexplicables.

La plupart des livres ne se lisent ni ne se vendent ; ce n'est pas là ce qu'on peut appe* 1er une chose bizarre; c'en est une toute naturelle ^ et les auteurs y s*ils mettaient la main sur la conscience^ nous en diraient bien la raison.

Mais il en est plusieurs qui se vendent, s'achètent, se font proprement relier, magnifi* quement dorer, et ensuite se placent sur un rayon de bibliothèque , pour n^avoir plus de commerce qu'avec Vépounseloire. Ce sont des livres médiocres, qui ont été vantés par quel* ques hommes de mérite, et dont on juge que la possession est un titre de recommandation pour le possesseur ; on veut moins les voir dans sa bibliothèque que pouvoir les y montrer.

Mais ce qui parait le plus étrange dans l'histoire commerciale des livres, c'est qu*il en est qu'on vend, qu'on lit, dont on épuise plusieurs Mitions, et dont on ne trouve pourtant ni critique, ni éloge, ni citation, ni réfutation dans aucun autre ouvrage, pas même dans ces livres, toujours si nombreux, qui, comme dir sait Champfort, sont faits avec des livres. Telle a été jusqu'à présent la destinée de la Théorie des Sentiments moraux , traduite de l'anglais d'Adam Smith. La voilà à sa troisième édition en France, et beaucoup de nos moralistes ignorent encore que c'est le plus beau recueil d'observations dont la science de la morale ait été enrichie jusqu'à présent.

En 4770, Briasson en imprima la première traduction, en 2 vol. in-S"* ; mais il eut la ridi* cule charlatanerie d'ajouter au titre de Smith celui de Métaphysique de f âme. En consé* quence, le livre fut acheté par les amateurs de la pneumatologie ou psychologie scolastique, qui n'étaient pas dignes de le lire, et dédaigné par les philosophes, pour qui il était fait.

En 1773, l'abbé Blavet, bibliothécaire du prince de Conti , et premier traducteur des Recherches sur les causes et la nature de la Richesse des nations y ignorant qu'il existât déjà une traduction de la Théorie des Sentiments moraux, en entreprit une seconde, qu'il publia l'aimée suivante. Malgré le contentement qu'Adam Smith, mutilé par Briasson , témoigna à l'abbé Blavet, cette seconde édition traina longtemps, et fut annoncée au rabais.

Mais enfin l'éclat <|ue les discussion^ de l'assemblée des notables donnèrent aux Recherches sur la nature et les causes de la Richesse

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rejaillit sur la Théorie des Sentiments moraux. Ce que ce livre n'avait pu faire en France pour la réputation de son auteur, la réputation de l'auteur le fit pour ce livre : on acheta celui-ci par égard, par reconnaissance pour Tautre, et par curiosité pour l'esprit de Smith, qu'on aimait à voir dans une autre carrière que Féconomie publique. Mais les hommes appliqués aux discussions économiques étaient ou peu propres à apprécier un ouvrage de pure morale, ou trop occupés des affaires publiques; et comme la première édition était tombée entre les mains des scolastiques et y avait pén , la seconde périt entre les mains des économistes et des gens de finance.

Le peu d'exemplaires qui tombèrent entre les mains des gens du monde eurent le sort de toutes les choses sérieuses pour lesqudles ils se sentent condamnés à l'estime : ils évitèrent d'en parler, et l'oublièrent.

Les philosophes, les moralistes eux-mêmes ne parurent pas s'apercevoir de l'existence de ce livre. Nous avons eu plusieurs traités de morale en France depuis qu'il a été publié ; les moralistes antérieurs sont cités ou au moins rappelés dans ces traités, et le nom de Smith ne s'y rencontre jamais. On ne le trouve ni dans la Morale universelle du baron d'Holbach, ni môme dans cette belle galerie des moralistes anciens et modernes que Saint-Lambert a placés au-devant de ses Principes des Moeurs, ou Catéchisme universel y ouvrage important par les préceptes purs, les vérités utiles et la courageuse philosophie qu'il renferme, et qui, par le moment où il a été composé, par le moment où il est publié, par le nom de l'auteur, son Age vénérable, la considération attachée à ses talents, à ses qualités personnelles, à ses ouvrages, à sa vie entière, devient une protestation solennelle et imposante en honneur de la philosophie du dix-huitième siècle, et contre les invocations des scélérats qui ont mêlé son nom à tous les crimes, et contre les abjurations des gens qui, après en avoir été les hypocrites prôneurs, en sont devenus les cruels ennemis. Comment Smith a-t-il pu être ignoré ou méconnu de Saint-Lambert? Comment le profond analyste des affections morales n'a-t-il pas été placé par lui tout à côté de Locke, le grand analyste de la pensée?

La raison en est sans doute que Smith a

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fondu toutes 3es observations dans un système faux ; c'est qu'il a cherché la faculté d'où procèdent tous les phénomènes de nos affections inorales hors du système de l'entendement, • au lieu de montrer comment elle en fait partie ; c'est qu'il a supposé que cette faculté primitive , originale, étrangère à toutes celles dont on a reconnu, dont lui-même avoue que l'esprit de l'homme est composé, nous transporte dans les autres, nous fait jouir e^ souffrir en eux ; c'est qu'il a prétendu que nous ne parvenions à des idées de devoir et à des principes de morale que par le secours de cette sympathie mystérieuse. Suivant qu'elle prend part aux affections de nos semblables dans les diverses occasions de la vie, ou qu'elle s'en éloigne et y répugne , nous jugeons convenables ou disconvenables, estimables ou mésestimables, les actions, les opinions ouïes sentiments qui inspirent ces affections ; de sorte que c'est seulement après avoir observé les impressions que font sur nous les autres que nous ac-quérons des règles pour nous juger nous-mêmes et nous conduire : tel est le système de Smith. On sent combien il est erroné; et, d'ailleurs, on voit qu'il se détruit lui-même; car, après avoir accordé à Smith que c'est de nos sympathies et de nos antipathies que naît en nous le sentiment du devoir, on peut demander d'où procèdent nos sympathies et nos antipathies. Vous dites que nous aimons la vertu par sympathie avec les hommes vertueux ; mais d'où vient cette sympathie avec eux ? Si je distingue l'homme vertueux de celui qui ne l'est pas , j'ai donc le sentiment de la vertu ; ce sentiment s'exerce donc, se manifeste donc dans ma sympathie même; mon discernement du vice et de la vertu est donc antérieur à ma syntpathie; je n'ai donc pas besoin de cette sympathie pour avoir ce discernement.

Sans doute cette partie systématique de la Théorie des êentiments tnoratuc a nui à Smith dans l'esprit de nos moralistes éclairés, et leur a inspiré des préventions que les circonstances de la Révolution n*ont pas permis de vaincre ou de dissiper jusqu'à présent. D'ailleurs, c'est le sort des erreurs, non-seulement d'être toujours louches, mais encore de jeter de l'obscurité autour d'elles; c'est le sort des systèmes faux, enfantés par des hommes d'esprit, d'être énoncésavec embarras ; et, en effet, il n'est

p<Hnt d'erreurs , comme dit Vauvenargues , ^t rendues clairement ne tombassent d'ellesmêmes. Enfin , par un malheur commun à toutes les traductions, et particulier aux ouvrages abstraits, surtout aux systèmes errcHiés, le sens de Smith a été souvent manqué par les deux premiers traducteurs, et un grand nombre de mots de l'original qui n'ont pas d'équivalent dans notre langue ont été forcément traduits par des mots malheureux, auxquels nos usagés donnent des acceptions très-éloignées de tout sens philosophique : tels sont les mots de sympathie et de propriété des actions. Toutes ces circonstances ont probablement contribué à la froideur des hommes instruits pour la théorie des sentiments moraux.

Cependant quels trésors de faits, d'observations et d'analyse cet ouvrage offre à la science de la morale , non-seulement pour la composition de ses préceptes, mais encore pour l'insinuation de ces mêmes préceptes dans toutes les volontés et pour la direction des habitudes ! Quelle sagacité de perception , quelle finesse de vue, quelle précision danalyse, quelle délicatesse de style dans toutes les parties où l'auteur considère la nature et la mesure des affections que nous éprouvons à la vue de diverses affections de nos semblables I

Il était réservé à la citoyenne Condorcet d'établir cet important ouvrage dans tous ses droits et dans toute son utilité. La nouvelle traduction qu'elle publie, enrichie des additions considératrfes faites par l'auteur dans les dernières éditions anglaises, est exempte, nonseulement des contre-sens des précédentes, mais encore de ce vague, de cette incertitude d'expressions qui défigurent un système abstrait plus encore que ne le font les contre-sens mêmes. Quantaux défautsdu fond de l'ouvrage, les lettres de la citoyenne Condorcet en sont une véritable correction ; elles expliquent trèsbien l'origine de la sympathie que Smith a cru être l'origine de tout et ne dépendre de rien; elles l'attribuent, avec raison, à la mémoire et à l'imagination, et la ramènent avec justesse et précision au principe commun d^ la sensibilité physique; elles rallient amsi tous les phénomènes recueillis par Smith avec ceux qu'elles rassemblent elles-mêmes, à la science de l'entendement; enfin, elles font rentrer la grande famille des sentiments moraux dans la

grande famille des idées. Sans le savoir peutêtre, ou du moins sans y prétendre , la citoyenne Gondorcet est une médiatrice éclairée entre Smith et Locke , entre Tun et Tautre et nos savants moralistes.

Avant de donner la notice des lettres de la citoyenne Gondorcet, indiquons quelques exemples des beaux détails de Smith.

Il faut croire que les secrets dont la révélation nous plaît davantage sont ceux de nos propres sentiments et des causes qui les produisent; car Smith, sans mouvements, sans figures , sans chaleur, sans poésie, sans artifice oratoire, par la seule clarté de ses explications, par la seule facilité, de ses développements, donne quelquefois un plaisir inexprimable. Par exemple, on est ravi, enlisant, dans les chapitres IV et V de la section 1" de hi f» partie, l'origine des vertus aimables et celle des vertus respectables, c'est-à-dire des vertus qui se rapportent à l'humanité, à la bonté, à la douceur, à Turbanité , et de celles qui se rapportent à la forc«, au courage, à Tempire sur soi-même, dans le plaisir ou dans la peine. Avec quel plaisir on observe l'effort que fait rhomme tendre et bonpourmarquer à Phomme souffrant un intérêt égal à sa peine, et l'effort que rhomme souffrant fait , au contraire, pour adoucir l'aspect de sa peine aux yeux de celui qui y prend part ! Qu'on aime à voir comment l'empire que celui ci prend sur lui-même augmente l'attendrissement de l'autre, et comment cet attendrissement augmente à son tour le courage du malheureux ; comment celui-ci se console par l'élévation de son âme, comment l'autre redouble d^intérêt par Tadmiration qui lui est imposée ; en un mot, comment le malheureux devient plus fort , et l'indifférent plus sensible, par l'action mutuelle qu'ils exercent l'un sur l'autre !

S'il y a moins d'intérêt dans l'analyse des principes de l'ambition et de la distinction des rangs, il y a des rapprochements si heureux , des résultats si inattendus, si surprenants, et néanmoins si frappants par leur vérité, qu'ils donnent une autre sorte de plaisir, celui de la curiosité fortement excitée et pleinement satisfaite.

Dans la troisième partie, où l'auteur examine la nature de la conscience et du remords, il explique, avec une vérité plus terrible que

toutes les fictions des poètes, comment un coupable, sidentifiant avec llionnête homme qoe frappe et révolte l'idée d'un grand crime, partage lliorreur de celui-ci, s'accable de sa propre exécration, et se couvre lui-même d'ignominie. La certitude du secret ne le préserve pas de ses tourments ; son imagination frappée, empreinte du jugement de tous les gens de bien sur son action, a fait de lui-même son juge et son bourreau ; et telle est l'horreur de sa situation que la certitude de n'être point reconnu pour l'auteur du crime lui devient même insupportable; il va s'accuser lui-même, il va révéler au juge ce que la sagacité humaine n'aurait jamais pu découvrir; il va s'offrir aux châtiments des lois, à la vengeance de ses concitoyens, se dévouer à l'expiation la plus •ruelle, par l'unique espérance d'obtenir d'eux quelque pitié dans ses supplices, et par le besoin de voir remplacer dans leur coeur le sentiment des gens de bien, qui crient vengeance, par celui des hommes sensibles, qui crient miséricorde.

Tout le livre de Smith est plein de ces tableaux savants qui nous apprennent tout ce que la nature humaine renferme de favorable à la morale et à la vertu.

{Journal de Paris, du 21 messidor aa n. — 9jmlletl798.)

DBS LBTTRBS DB LA CITOTBKNB COHDORCKT - SCR LA STMPATBIB.

Dans sa première lettre, la citoyenne Condorcet recherche les causes de notre sympathie avec les maux physiques dont nous remarquons l'impression dans les autres. Elle montre, par une suite d'observations clairement exposées, que cette sympathie consiste uniquement dans une fonction de l'imagination » qui, à la vue d'un être souffrant, nous retrace, non pas précisément la douleur qu'il éprouve, mais le malêtre général qui accompagne et suit toute douleur assez vive pour affecter l'organisation entière, mal-être connu de tout être sensible qui a quelque peu vécu , car nul n'a vécu plus d'un jour sans souffrir. Ainsi, la sensiMiié physique et Pimagination sont les deux facultés auxquelles la citoyenne Gondorcet rapporte nos sympathies avec les douleurs physiques. De cette première notion découle cette

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vérité, confirmée par l'expérience, que l'école de la douleur et de Tadversité rend les hommes plus compatissants et plus humains; et elle semble conduire à cette importante consé* quence, non, comme le dit la citoyenne Gondorcet, que les pères et mères, et instituteurs, doivent mon/rer aux jeunes gens la douleur des autres, mais que l'éducation doit, avec une sage mesure , mêler quelques peines, au moins quelques contrariétés, aux plaisirs de la jeunesse; conséquence que la tendresse paternelle, et Tamour maternel surtout, auront toujours peine à concevoir, mais qui pourrait être doucement pratiquée par une institution publique, où le9 jeunes gens feraient un essai tempéré de la vie aociale, et commenceraient cette expérience de peinas que la société complète souvent trop tard pour trioB^dittr des passions et des babi* tudes.

La seconde lettre a pour objet de montrer comment les sympathies morales naissent des sympathies physiques. « L'idée la plus abstraite des douleurs physiques,... renouvelant plus ou moins fortement l'impression générale de la douleur sur nos organes, l'idée d'une douleur morale produit aussi le même effet. » La raison en est simple : c'est qu'une peine morale n'est autre chose qu'un faisceau qui rassemble Tappréhension ou le souvenir de plusieurs peines physiques. L'auteur pense que nous ne parvenons à partager les peines morales, communes à tous les êtres de notre espèce, que par l'intérêt qui nous unit d'abord à notre iK)urrice, ensuite à nos parents et à nos amis. C'est donc dans la vie privée que nous faisons l'apprentissage des affections qui embrassent l'humanité : grande raison pour veiller aux mœurs domestiques.

La citoyenne Condorcet a dit des choses neuves, justes, intéressantes, sur les motifs qui nous font chercher le spectacle des grandes souffrances, soit au théâtre ou dans la société. Jusqu'à [présent les moralistes se sont bien trompés sur les motifs qui font courir le peuple aux exécutions, et les rhéteurs sut ceux qui conduisent les esprits cultivés à la tragédie. L'empressement de voir les malheureux se confond d'abord avec ce sentiment sublime qui fait courir à leur secours « qui leur fait tendre les bras alors même qu'on a le moins le pouvoir et l'espérance de leur être utile;

ensuite, a il y a en nous, conune le dit Tau* teur, une secrète impulsion qui nous porte à connaître les maux d'autrui dès que nous soupçonnons leur existence, et en général à approfondir toute combinaison d'idées, tout fait, dont nous n'avons qu'une notion incomplète. »

Cette impulsion, c est la curiosité qui porte tout naturellement à observer et les maux dont nous pouvons être atteints, et les ressources de notre nature pour les supporter. La multitude est aussi portée aux exécutions par la crainte de l'ennui, par le besoin d'émotions , faute d'idées et de sensations , faute de sentiments. Enfin, un intérêt secret dit à tous que, pour féconder la sensibilité, source de toutes nos jouissances, il faut lui donner de temps en temps de fortes secousses.

Nous observons, à ce sujet, que c'est injustement qu'on traite de barbares les gens du peuple qui entourent ordinairement les échafauds. A la vérité, dans des temps de troubles civils et de dissentions intestines, le peuple montre quelquefois delà férocité à ces spectacles, mais c'est à l'égard de ceux qu'il croit être ses ennemis; car il n'est que plus ému des coups qui peuvent tomber alors sur son parti. Alors le fanatisme, la peur, la haine, la vengeance l'aveuglent et l'entraînent hors tous les sentiments naturels. Dans les temps calmes, lorsque la loi et la justice seules envoient des hommes à l'échafaud, le sentiment qui fait courir la plus grande partie des spectateurs aux exécutions n'est nullement le ressentiment du crime, ni le besoin de la vengeance; c'est tout au contraire la compassion pour le coupable. On va à la place publique comme on accourt au bord de la mer quand on aperçoit de loin un naufrage, comme on étend les bras vers des malheureux qui sont à une lieue de soi ; on y va, non par V étrange empressement de voib des malheureux , mais par le besoin de leur compatir, de s'attendrir sur leur sort , de leur offrir peut-être le spectacle consolateur de la pitié. Et qu'on demande à tous les coupables condamnés à des peines capitales pour des crimes contre lesquels le peuple n'est pas sK>ulevé par quelque fanatisme ou quelque passion momentanée, qu'on leur demande ce qu'ils préfèrent, ou de perdre la vie dans le silence et dans l'obscurité de leur prison, ou de la perdre sur la place publique, en présence du

peuple: nous sommes convaincu qu'ils demanderont la place publique, qu'ils trouveront quelque adoucissement à s'offrir à la pitié, à impri mer dans le souvenir d'une grande multitude Pidée de leur résignation et celle de leur supplice; et nous osons dire, malgré l'autorité du préjugé, que le peuple, qui, le jour d'une exécution capitale, ordonnée dans un temps paisible par la justice , pourrait déserter et laisser vide la place où cette exécution aurait lieu, serait peut-être plus féroce que celui qui, dans des temps de fureurs intestines, danserait autour des cadavres du parti vaincu. Celui-ci pourrait n'être qu'égaré ; l'autre serait froid, glao^, incapable d'un bon sentiment.

Les rhéteurs nous ont assuré jusqu'à présent que c'était le besoin d'être ému et de sentir notre existence qui nous menait à la tragédie. On dirût donc qu'on y est attiré surtout par la catastrophe; et c'est précisément le contraire. On y va pour jouir des images de bonheur et de plaisir que la crainte ou le pressentiment d'une catastrophe imminente fait ressortir, rend plus vives et plus intimes. Ce que dit à ce sujet la citoyenne Condorcet est bien d'accord avec l'opinion que nous énonçons ici , et semble y conduire.

La troisième lettre concerne les sympathies que la citoyenne Condorcet appelle individuelles, telles que VamiHé, Vamour.

Nous nous proposons de revenir sur le principal sujet de cette troisième lettre dans un article séparé, où nous rapprocherons les idées de l'auteur sur Vamour avec celles de trois autres femmes moralistes, qui en ont parlé d'une manière fort différente, savoir : madame du Chàtelet, madame Necker et madame de Staël.

La quatrième lettre combat diverses opinions de Smith. La citoyenne Condorcet croit qu'il n'a pas indiqué la vraie raison qui fait plaindre les rois détrônés. Elle conteste que nous sympathisionsfaiblementavec.les jouissances de l'amour. Elle recherche le principe de la sympathie qui nous fait rire quand nous voyons rire; elle le découvre dans le plaisir attaché au mouvement des organes du rire même, et elle découvre la première cause du rire, à la vue des objets ridicules , dans la légère convulsion que cause la présence d'une chose plaisante et inattendue. Elle explique l'action sympathique qu'exer-

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cent les orateurs sur les auditeurs et les auditeurs les uns sur les autres, dans les grandes assemblées. Enfin , elle pénètre le secret des grands écrivains qui font passer leurs opinions dans l'esprit de leur lecteur; ce qui l'amène à un parallèle de Rousseau avec Voltaire : moi^ ceau neuf et saillant.

Les deux lettres qui suivent montrent dans un ordre clair, et avec une grande précision de langage, la génération des idées morales, dés notions du bien et du mal, du juste et de l'injuste, des droits et des devoirs. L'auteur prouve, contre l'opinion de Smith , que toutes ces idées prck^èdent immédiatement de la sensibilité physique. D'un autre côté, elle établit, malgré les prétentions et l'intolérance des opinions religieuses, que la morale trouve dans notre organisation tout à la fois son origine, ses mobiles et sa garantie! C'est dans le perfectionnement de l'intelligence, dans le sage exercice de l'imagination, en un mot, dans les bonnes habitudes de la raison et la sensibilité, et non dans l'assujettissement de toutes les facultés à une puissance invisible dont chaque imposteur se fait l'interprète, qu'elle fait consister l'art d'améliorer l'espèce humaine et d'augmenter son bonheur; vérités qui, trouvant encore des contradictions, ont encore besoin d'être répétées.

La septième lettre a pour objet d'établir que tous les vices ont eu pour principe nos mauvaises lois et nos institutions despotiques. L'auteur établit que les crimes sont tous nés parmi nous de l'amour , de la cupidité , de l'ambition, de la vanité ; que les crimes de h cupidité sont venus des lois qui favorisaient l'inégalité des fortunes; ceux de l'ambition et de la vanité , des lois qui accordaient tout à une certaine naissance ; ceux de l'amour, des lois qui enchaînaient dans des unions indissolubles et contractées comme les plus vils marchés, par la vanité ou l'avarice.

Cette lettre est jusqu'ici une fort bonne censure de notre ancienne organisation politique. Mais ('auteur soutient ensuite qu'en amour ies fautes des femme* sont l'ouvrage des hf mimes, comme les vice* des peuples sont les crimes de leurs tyrans. Nous sommes loin de penser qu'en France les fautes des femmes soient venues jusqu'à présent de leur servitude et de la tyrannie, des hommes; il nous semble, tout au

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contraire , que leurs fautes , et même une grande partie des nôtres, sont venues de leur domination et de notre servitude. On dirait donc avec plus de justesse : Les fautes des femmes sont Pouvrage des hommes, comme les vices des tyrans sont les crimes des peuples; et c'est à quoi la république doit se bâter d'apporter remède.

La huitième et dernière lettre présente le tableau satisfaisant d'un* peuple chez lequel toutes les causes de désordres précédenunent rappelées n'existeraient pas ; elle finit par une peinture vive et intéressante du bonheur attaché à la vie domestique, resserrée par l'heureuse ignorance ou le parfait oubli de tous les intérêts de vanité qui la troublent ou l'en éloignent.

Toute juste que nous trouvons la censure de nos anciennes institutions, tout utile qu'en sera certainement Fabolition, la citoyenne Gondorcet nous parait trop compter sur la simple abolition des anciennes institutions pour régénérer la morale du peuple. Certes , les deux premières années de la république ont dû la convaincre que^ chez une nation corrompue^ il ne sufRt pas de savoir abolir, et qu^il faut aussi savoir fonder et pouvoir le faire sans intervalle^ si Ton ne veut ouvrir la porte à la plus dévorante anarchie et aux vices qui en sont l'inévitable suite.

Nous avons fait connaître l'objet de l'ouvrage de la citoyenne Gondorcet ; on voit qu'il est important. Nous en avons indiqué les principales idées; on voit qu^elles sont pour la plupart justes et neuves. Les bornes de notre feuille ne nous permettent pas davantage. Nous en avons dit assez pour exciter la curiosité du lecteur; c'est au livre même à la satisfaire.

Nous devons avouer, au reste, qu'il a été l'objet de quelques critiques littéraires. On a trouvé étrange que l'auteur y eût employé les formules épistolaires, quoiqu'il n'y eût rien d'épistolaire au fond, ni même dans la forme; qu'elle eût pris le ton cle quelqu'un qui instruit, enseigne, redresse, quoiqu'elle s'adressât à Gondorcet, qui savait à peu près tout ce que les lettres lui apprennent. Nous l'avouons, ce reproche nous semble mérité , et une seconde édition pourra l'éviter.

On a aussi reproché au style de l'ouvrage de n'avoir ni toute la grâce qu'on trouve d'ordi-

naire dans ce qui sort de la plume des femmes, ni toute la correction qu'on exige des hommes. Gette critique nous parait tout à fait sans fondement. La citoyenne Gondorcet a dû prendre le style de son sujets et non le style de son sexe, dans une discussion philosophique où il ne s'agit ni d'énoncer des opinions frivoles, ni d'exprimer des sentiments passionnés. Malheur aux ouvrages de discussion morale et métaphysique, dont l'auteur a voulu commander l'attention en même temps qu'éclairer la pensée! ce qu'il a fait pour plaire a presque toujours nui à ce qu'il a voulu faire pour instruire. Dans les discussions épineuses, presque toujours les mouvements nuisent à la suite des raisonnements^ et les images à la précision des idées. Ge n^est pas avec les tours de madame de Sévigné que madame du Ghâtelet a écrit sur la physique , et ce n'est pas du style de ses lettres que madame de Sévigné elle-même eût écrit sur la science de l'entendement et sur les principes des sentiments moraux. Le style de la citoyenne Gondorcet, sans être tout à fait pur y est ordinairement correct; il est clair, il est simple et sans prétention. Il a souvent de l'intérêt, toujours de la noblesse. On serait seulement en droit de dire qu'il aurait pu être un peu plus familier, sans tomber pour cela au-dessous de son sujet.

Il y a neuf ans que nous avons vu le manu^ scrit de la citoyenne Gondorcet entre les mains d'un bon juge en métaphysique, Ém« Sieyès; C'est un ouvrage étonnant, nous dit-il alors. Il l'était^ en effet, à plus d'un titre; en 1789, la citoyenne Gondorcet n'avait pas vingt ans, et on peut croire qu'alors sa beauté n^avait pas moins d^éclat et de charme qu'aujourd'hui. G'est un phénomène dont on ne citerait pas beaucoup d^exemples que celui d'une femme qui joint à cet avantage, dont il est si naturel (le jouir et même de s'occuper un peu, un goût décidé pour les occupations utiles, une heureuse aptitude aux plus difficiles recherches, et la puissance d'une forte application aux plus fatigantes éludes.

(Journal de Paris, du 26 messidor an vi«.^ 14 juillet 179M.)

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