‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 192 sur 208 · DE LA PHILOSOPHIE BIODEBUE · texte numérisé non relu

DE LA PHILOSOPHIE BIODEBUE

PAR RITABOL.

Voici un ouvrage qui est beaucoup vanté^ beaucoup célébré, et auquel je crois impossible de donner un éloge raisonnable. S'il a le pouvoir de se faire lire, il n'a pas de même celui de se faire entendre. Je voudrais, pour la peine de ses admirateurs^ qu'ils-fussent obligés d'en présenter la substance^ ou seulement les propositions principales, en peu de paroles. Je soutiens qu'en présentant nues^ mais exactement^ les opinions de Rivarol, ils seraient honteux de leur difformité, de leurs disparates, de leur inconciliation; souvent même ils seraient fort étonnés de ne trouver que du vide sous des formes de style fort imposantes^ et de voir s'évanouir la sublime pensée de Tauteur au moment que ; pour la saisir^ ils en ouvriraient l'enveloppe. Une seule chose est claire dans cet ouvrage : c'est l'intention de nuire nonseulement à la Révolution^ mais à la philosophie^ à la raison humaine^ au bon sens; c'est un zèle passionné non-seulement pour une contre-révolution politique, mais aussi pour le rétablissement de toutes les oppressions par toutes les absurdités^ pour la restauration d'un régime dans lequel Louis XIV ne serait pas assez despote ni Charles IX assez superstitieux^ et où le trône n'exigerait pas moins qu'un Philippe II et son grand inquisiteur. Voilà ce qui séduit et charme les âmes douces et bonnes c|ui se sont enthousiasmées de l'ouvrage de Hivarol.

Ce qu'il appelle la philosophie moderne^ c'est le système de pillage et de massacre suivi pendant le règne de la Terreur; cependant il serait difficile de citer un mot de Voltaire, de Rousseau, de Montesquieu^ qui autorisât le pillage et le massacre.

Robespierre^ selon Rivarol, n'a fait que traduire en action la philosophie moderne. Cependant il se trouve que Robespierre a égalée même surpassé Rivarol en déclamations contre la philosophie moderne ; et pour lui Rivarol était un philosophe^ comme il était un philosophe pour Rivarol.

Rivarol assure qu'en détruisant toute religion les philosophes ont au moins préparé ce système de destruction. Cependant Rousseau^

Voltaire et Montesquieu ont tous professé la religion naturelle et célébré la religion chrétienne. C'est d'ailleurs au nom de Jésus^ nommé par les furieux de hi Révolution le premier des sans-culottes, qu'ils ont déshabillé et égorgé les prêtres catholiques. Enfin Robespierre, après avoir rétabli le culte de TÉternel un moment aboli 9 n'a pas moins abattu de tètes qu'auparavant.

Il est vrai que Billaud-Varennes, GoUotd'Herbois et quelques autres ont invoqué quelquefois le nom de la philosophie en faisant des lois sanguinaires; mais les chefs de la Saint- Barthélémy n'ont-ils pas invoqué le nom de la religion en commandant leurs massacres^ u'ontils pas imprimé des croix sur leurs bannières et répandu les bénédictions sur les poignards? LesBillaud et les Collot-d'Hei bois n'ont-ils pas invoqué le nom de la vertu comme celui de la philosophie? Fera-t-on pour cela le procès à la vertu? Comment interdire l'hypocrisie au crime qu'on ne peut empêcher?

Ce que l'auteur ap{>elle la philosophie ancienne^ la philosophie respectable, c'est l'abus invétéré, c'est le crime permanent. Pour lui le mal est un bien, pourvu qu'il soit fixe; le bien est un mal, s'il doit passer.

Ce que l'auteur appelle la religion , c'est toute religion quelle qu'elle soit : celle de M(^se, celle de Mahomet, celle de Jésus, le paradis et l'enfer, le tartare et l'élysée. Dieu et le diable, les anges, les houris, la jument de Mahomet, etc. Tout cela lui est égal ; dans tout cela il voit des inventions également bienfaisantes; et vous pensez bien que par cette raison même il ne croit à rien de tout cela. Mais ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'il le déclare. Selon lui instruction et croyance sont deux choses incompatibles; pour lui il n'y a qu'une religion malgré la diversité des cultes : c'est la religion naturelle, celle des philosophes qu'il décrie; et il le dit formellement après s'être déchaîné contre les philosophes pour l'avoir dit.

Disons quelque chose du style de cet ouvrage. Il manque d'ordre, parce qu'il n'y a point d'ordre pour des idées fausses. Il manque de ce beau désordre qui suit et peint les grands mouvements de Tàme, parce qu'il n'y a de grands mouvements que pour les sentiments vrais. On y trouve de l'agitation qui ne produit point de chaleur, des images qui ne

PHILOSOPHIE, MÉTAPHYSIQUE

laissent aucune idée. Il est plein de traits brillants et ne renferme pas une page qui ne soit obscure. Si Pauteur élève quelquefois Fimagination, aussitôt il oflense le goût; il réunit dans quelques lignes les choses les plus disparates. Il commence une phrase comme Bo&suet et la finit comme Scarron. En général, Balzac et Voiture sont simples auprès de ce qu'il y a de moins affecté dans le style de Rivarol. En un mot, son style annonce partout du talent, et c'est un mauvais style.

Les bornes de cette feuille m'empêchent de justifier cette opinion par quelques citations. J*ai discuté Pouvrage entier dans la Décade philosophique; ma discussion y paraîtra dans le numéro prochain.

( Journal de Paris, du 25 fractidor an vu. — 12 septembre 1799.)

A ft. SUR SON EXTRAIT DE RIVAROL.

Il ne faut qu'un léger sentiment des convenances de temps et de lieux pour comprendre que vous avex pu et dû attaquer l'ouvrage de Bivarol sur la philosophie moderne ; mais qu^il y aurait du danger^ ou tout au moins un grand désavantage, à rétorquer votre critique I Aussi n'aves-vous pas trouvé d'adversaire qui soit encore entré en lice, et peut-être même le Journal de Paris ne s'ouvrirait-il pas de bonne grâce à un champion antiphilosophe.

Qu'il soit permis toutefois à quelqu'un qui a lu l'ouvrage de Rivarol et votre extrait d'y relever une erreur de (ait qui vous a échappé. Dans deux endroits de votre extrait, vous accolez le nom de Montesquieu à ceux de Rousseau ^ de Voltaire, d*Helvétius et de Diderot^ et par là vous laissez entendre que Rivarol, qui cite ces derniers seulement comme les auteurs de la Révolution et de ses malheurs^ leur assimile Montesquieu, tandis que le nom de ce savant publiciste, de ce sage philosophe > n'est pas même cité dans l'ouvrage de RivaroL

Les principes philosophiques que vous défendez vous donnent assez d'avantages sur Rivarol sans lui supposer le tort d'avoir compris dans son anathème contre les précurseurs de la Révolution le nom de Montesquieu^ dont la philosophie et les principes politiques servent^

«u contraire, de texte à tous ceixx qui détes-r tent la Révolution et ses conséquences.

A défaut d'insertion de ma lettre^ mettez.au moins un errata l'elativement au nom de Montesquieu si mal à propos cité. Ce sont ces mal^ heureuses finesses polémiques qui irritent sans cesse ceux qui voudraient ne voir en vous qu'un simple antagoniste d*opinion.

Réponse. Rivarol n'a pas foit la liste des écrits et des écrivains dont il entendait parler, en se déchaînant contre la philosophie et les philosophes modernes, et c'est un de ses torts. Il n'a nommé qu'accidentellement, et comme en passant, quatre hommes du siècle, qui ont eu le titre de philosophes, savoir: Voltah*e, Rousseau, Diderot et Mably; mais il n^a pas annoncé qu'il bornait à ces quatre noms la liste des écrivains qu'il accusait. Je ne vois pas pourquoi on exclurait Montesquieu de cette liste, ni comment on peut marquer la ligne qui sépare, dans l'esprit de Rivarol, tels philosophes modernes de tels autres. Montesquieu a plus contribué que Rousseau à la Révolution et surtout que Mably. Mably a fourni plus d'un texte à ceux qui Pont dénaturée; mais Montesquieu a bien plus conduit ceux qui Pont commencée.

(lÊunuil de Paris du 3« jour complémentaire an vu. — 19 septembre 1799.)

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