DE LA PHILOSOPHIE MODERNE
ET DB LA FART QU'ELLE A EITB A. LA BftVOLUTIOl^v FRANÇAISE V,
Oa examen de la brochure publiée par Rivaiol sur la Philoiophie moderne,
La brochure de Rivarol intitulée : De la Philosophie moderne, est extraite du jdiscours qui doit précéder le Dictionnaire de la langue française, annoncé depuis longtemps par l'auteur. Ce discours^ imprimé à Hambourg, il y a deux ans^ a été jusqu*ici prohibé en France, à cause de la partie que l'auteur en publie aujourd'hui. Voyons si ce morceau méritait l'importance que le gouvernement lui a donnée, et n'avait pas plus à craindre de l'étalage que de la clandestinité.
L'auteur commence par définir ce qu^il entend par la philosophie moderne; onze pages sont employées à cette définition. Il pouvais
PHILOSOPHIE, MÉTAPHYSIQUE
être plus bref; nous allons voir comme H est { judicieux, clair et éloquent.
Mais, j)réiiminairement, nous voudrions que le lecteur recueillltses propres idées sur la/iA»lasophie modemtf, et s'arrêtât sur les circonstances qui lui paraissent la caractériser et la distinguer de la philosophie ancienne. Pour moi , voici à peu près ce que j'entends par la philosophie moderne.
D'abord, elle a de commun avec Tancienne d'être l'amour de la sagesse et la recherche de la vérité ; ensuite, ce qui me semble la distinguer de celle-ci, c'est la sûreté de ses méthodes pour la direction de cette recherche, c'est aussi l'étendue de ses découvertes. Une connaissance plus approfondie de l'entendement et de l'origine des idées a fait remonter aux vrais moyens d'en acquérir et de les vérifier. Ainsi l'expérience et l'observation ont remplacé dans toutes les sciences l'arbitraire des hypothèses et la manie des systèmes. La morale et la politique même ont trouvé des bases solides ; elles ont fait sortir de nos besoins nos droits, et de nos droits nos devoirs. Ainsi la sûreté des méthodes, l'étendue des résultats me paraissent être les caractères de la philosophie moderne.
Rivarol y trouvera-t-il autre chose, de plus grandes choses , de meilleures, ou n'en trouvera-t-il que de moindres et de pernicieuses ? Voyons le résumé de ses onze pages de définition.
Selon lui, la philosophie moderne c'est ce l'ignorance hardie... C'est l'esprit d'indépendance joint au despotisme des décisions. C'est l'esprit d'analyse, qui emploie partout les dissolvants et la décomposition... qui tue et dissèque les hommes vivants pour les mieux connaître... C'est cet esprit malfaisant qui trouve tout mal, et qui ne se soucie point de faire le bien... qui ne cherche que le pouvoir, au lieu du souverain bien... qui détruit tout, la politique, la morale, la religion, et surtout les rois... et qui, cependant, se confondant avec la mode, capte et range sous ses enseignes les courtisans et les rois... qui bâtit entre le tombeau des pères et les berceaux des enfants, accorde l'amour au futiu* et à l'inconnu, voue la haine aux contemporains... rit des droits de la propriété.'., et finit par ne trouver qu'un labyrinthe au fond d'un abtme... »
Voilà ce qœ Tautainr appelle unepdleeapée de tout ce que le numde voit dans la {dHlosophie moderne. Si c'est là une copie de quelque chose, c'est assurément une copie brôuiilée d'un assemblage bien bizarre de choses bien disparates. Personne, je pense, n'y reconnattsa un système de phitosofAie; ce ne peut être que la copie d'un rêve de rantear.
11 est bien vrai pourtant que l'esprit cfonoly$e s'est introduit dans la philosophie omh deiiie, et même la caractérise ; mais qai , psr ces mots, a jamais entendu l'esprit de destruction? « L'analyse, dit l'auteur, opère en sens contraire de la nature; toujours la pi*emîère décompose, et la nature compose toujours. ■ Quelle idée ! Le travail de la nature consiste en décompositions conmie en comportions; la moitié du monde périt tandis que l'autre croit. Et l'analyse ne con^ ste pas seulement à décomposer, elle consiste aussi à recomposa ; car nulle analyse n'est complète que par la recomposition qui la vérifie, et qui apprend les rapports et les proportions des parties décomposées. D'ailleurs, le but des décompositions analytiques est uniquement la composition. L'analyse ne décompose que pour avoir le secret des bonnes compositions. L'horloger ne prend la peine de décomposer une noontre que pour la racconmioder, que pour apprendre à en faire une meilleure. Le chimiste n'analyse les substances naturelles que pour apprendre à composer des remèdes, des aliments, des substances artificielles, utiles et agréable», ou pour empêcher que les substances naturelles, mal employées, ne nous nuisent et ne nous détruisent. L'anatomiste ne dissèque , n'imalyse que pour apprendre l'art de guérir et de conserver. Le politique, le moraliste, le logicien, que décomposent-ils? Est-ce, conmie le dit Rivarol, les choses, les sociétés, l'homme vivant? Ils décomposent les idées et les mots, voilà tout; et pour quel objet? pour composer des jugements qu'ils comprennent, des discours qu'ils entendent, des plans dont ils puissent se rendre compte, et pour faire ensuite ce qui est bien; car pour faire le bien il faut, ce semble, savoir d'abord ce qu'on fait, savoir ce qu'on dit, et savoir ce qu'on pense. Je pourrais demander à l'auteur comment il sait que l'analyse décompose, si ce n'est par l'analyse; et que la nature compose, si ce n'est par l'ana-
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lyse ; et comment il peut nous ledire^ si ce n*est par Tanalyse; et pourquoi il n'a pas remarqué que Tanalyse compose aussi, n'a môme d'autre but que la composition, et que la nature ne cesse de décomposer, si ce n'est faute dV nalyse.
De la définition de la philosophie moderne, Fauteur passe aux folies, aux sottises, aux crimes qu'il lui impute.
a On peut , dit-il , réduire à un seul tous ses (c sophismes : au miracle d'une clarté subite « dans toutes les têtes, et à la propagation tf universelle des lumières chez tous les peu- «pfes. »
Personne n'a cru au miracle de l'illumination subite de toutes les têtes. Quant à la propagation des lumières chez tous les peuples, qui autorise à la croire impossible? a Les lu- « mières, dit l'auteur» gagnent en hauteur, a pas en surface; elles élèvent les sciences, a elles n'éclairent pas le peuple. » Les lumières gagnent en tout sens; elles n'élèvent ni n'abaissent les sciences, car les lumières et les sciences sont la même chose. Plus les sciences se perfectionnent et se simplifient, ou, ce qui revient au même, plus les lumières ont d'éclat, plus elles frappent d'esprits.
Un autre reproche que Tauteur fait aux philosophes modernes, c'est d'avoir, dit-il, proclamé a Y égalité indéfinie parmi les hommes, d'avoir décrété que les hommes étaient naturellement égaux son» restriction. » Les constitutions de 91 et de l'an m ont proclamé l'égalité des droits, jamais l'égalité naturelle ni l'égalité indéfinie. Aucun philososophe n'a proclamé l'égalité naturelle ; il aurait parlé contre le fait le plus évident de la nature. Sieyès a dit, tout au contraire, dans sa belle exposition raisonnée des droits, que, ce qui a rendu nécessaire la garantie de l'égalité de droits par l'état social, c'est Yinégaliié des moyens, a La loi sociale, a-t-il ajouté, n'est point faite pour affaiblir le faible et fortifier le fort, mais pour mettre le faible à l'abri des entreprises du fort, couvrir de son autorité tutélabe l'universalité des citoyens et garantir à tous la plénitude de leurs droits, d
L'auteur, au reste, attribue l'erreur ( où ne sont pas tombés les philosophes) de croire tous les honunes égaux à la confusion qu'on a faite de la ressemblance avec l'égalité, a Les hom-
mes naissent en efTet semblables, dit-il, mais pas égaux, d Étrange distinction ! la ressemblance sans doute approche plus de l'identité que l'égalité. L'égalité-est une condition de la ressemblance, la ressemblance n'en est pas une de l'égalité. Ainsi l'auteur explique une erreur dans laquelle personne n'est tombé par l'ignorance d'une erreur dans laquelle il voudrait que l'on tombât.
Un autre crime de la philosophie, c'est, selon l'auteur, « la destruction de toute religion. » On peut lui répondre que la philosophie a réuni à son domaine quelques parties dont la religion avait voulu s'emparer, telles que la politique et la morale, mais sans condamner pour cela toutes les religions, et sans en détruire aucune. Elle s'est chargée de tout œqui intéresse le bonheur des hommes, sans exclure absolument le concours de toute idée religieuse. L'auteur dit qu'il n'y a qu*une religion malgré la diversité des cultes, et cette religion est la religion naturelle. C'est aller plus loin que n'ont fait Voltaire et Rousseau, qui ont souvent professé un profond respect pour la religion chrétienne.
a Quand on ne considérerait, ditRivarol, les religions que comme des superstitions fixes, elles n'en seraient pas moins les bienfaitrices du genre humain. » Mais peut-on bien les considérer comme des superstitions fixes? n'ontelles pas toutes été très-mobiles, ainsi que toutes les opinions des hommes?
a Toutes les opinions, continue l'auteur, sont bonnes quand elles sont fixes. » En partant de ce principe, l'auteur devrait peu estimer les idées religieuses, et^ au lieu de combattre aujourd'hui les opinions irreligieuses, il devrait aider à les fixer.
a Ce n'est pas là meilleure loi, c'est la plus fixe qui est la bonne. x> Ainsi, pour rendre notre constitution excellente, il n'y a qu'à la maintenir ; ainsi, ce n'est pas parce que vous la trouvez mauvaise que vous l'attaquez, vous l'attaquez pour vous croire en droit delà trouver mauvaise.
« n n'y a de légitime que ce qui est fixe, » et, par conséquent, tout ce qui est fixe est légitime ; c'est-à-dire que Tinjustice durable est justice, que la fin de l'injustice est crime.
L'auteur déclare au reste que « les prêtres se sont trompés, comme les philosophes, dans
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Tari sublime de gouverner les hommes^ les prêtres pour avoir pensé que la classe instruite croirait tot^ours, et les philosophes pour avoir pensé que les peuples s'éclaireraient. .. Ils n'ont pas entendu l'état de la question. Il ne fallait pas plus prouver la religion que Tattaquer... Il ne s'agissait pas de savoir si elle était vraie^ mais nécessaire... Tout ce qui a pu tirer rhomme de l'état sauvage était admirable : enfer ou pai*adis> ange ou diable, n'importe... Les prêtres sont les fondateurs des nations. »
Gonunent établir la religion dans le peuple sans en prouver la vérité ? comment la faire recevoir comme nécessaire si on ne Faccrédite conmie vraie? Elle ne peut être nécessaire qu'autant que le peuple y croit; il ne peut y croire qu'autant qu'on la lui dit vraie; il faut donc prouver sa vérité pour établir sa nécessité. Si vous disiez au peuple : Il faut que tu sois dans Terreur, il pourrait vous répondre : Je le crois bien; mais, en ce cas, faites-donc que j'y sois, trompez-moi donc, prouvez-moi donc le mensonge.
Or, quand la religion a été une fois annoncée au peuple comme vraie, quoique au fond ses apôtres ne Teussent crue que nécessaire, il a été tout simple que ceux qui en ont soupçonné ou découvert la fausseté ne la crussent plus nécessaire, du moment qu'elle ne leur paraissait plus vraie. Le bon sens suffisait pour les faire penser ainsi. On a donné la religion pour nécessaire, parce qu'elle était supposée vraie; puisqu'elle est démontrée fausse, elle est donc nuisible, ou du moins elle n^est pas nécessaire. Cet argument n'a pas eu besoin de la philosophie du dix-huitième siècle pour frapper bien des esprits.
Au fond , il est absurde de dire que toute religion est admirable, parce qu'elle a tiré rhonune de l'état sauvage. L'histoire est toute contraire à cette dernière assertion : les religions ne sont venues qu'après la formation des sociétés, et, si elles les avaient précédées , il s'ensuivrait qu'elles peuvent s'accoounoder avec l'état sauvage. Mais il est absurde de trouver également admirable toute manière de tirer l'homme de l'étot sauvage. Sans doute toutes les associations humaines n'ont pas eu des principes également heureux; comment confondre toutes les causes et tous les moyens d'associations?
Mais si c'est un crime des philosophes modernes d'avoir attaqué les religions vraies ou fausses, pourquoi leur censeur, pourquoi Rivarol s'en rend-il aussi coupable? En blâmant les prêtres d'avoir cru que la classe instruite croirait toujours, il prononce assez nettement que croyance et instruction sont incompatibles; il ne croit donc pas, lui; il déclare donc la religion fausse. H dit au peuple : Les prêtres vous trompaient , mais ils devaient vous tromper. Parler ainsi, c'est détromper; c'est donc faire ce qu'il reproche à la philosophie d'avoir fait, c'est donner un scandale en combattant le scandale. D'où vient cette faute^ qu'il est bon de faire remarquer à Rivarol, et qui le rendra peut-être un peu plus indulgent pous les philosophes modernes? C'est qu'on n'aime pas à paraître crédule quand on est éclairé; c'est qu'on craint de manquer au respect qu'on se doit, en feignant d'être atteint de quelque infirmité d'esprit, quand <mi a la conscience de la pleine raison ; c'est qu'on a la noble faiblesse de ne vouloir pas déguiser son bon sens. Hélas! quand on voit que le censeur de Voltaire, de Rousseau, de Montesquieu, a la vanité de vouloir aussi paraître un e^HÎt fort dans un livre fait contre les esprits forts, n'est-on pas bien disposé à pardonner ceux qu'il accuse?
Une autre raison du zèle de l'auteur pour les religions (malgré son incrédulité philosophique et le scandale de sa manifestation), a c'est que, dit-il. Dieu est toujours présent dans Tordre physique, et toujours absent dans l'ordre moral. » (Ah$mU dans/) Ainsi, selon Rivarol, il n'y a point de lois naturelles ! point de morale naturelle 1 Jamais les théologiens n'ont été aussi loin. Mais continuons.
a Dieu ne préside, dans Tordre moral, que par la puissance intermédiaire des religions. » Notez que Tauteur ne parle que des religions instituées : ici il n'admet pas plus de religion naturelle que de morale naturelle, quoiqu'il ait déclaré plus haut que, malgré la diversité des cultes , il n'y avait qu'une religion, la religion naturelle.
0 Dieu meut et règle la Nature par des lois visibles ; ce n'est que par la religion qu'il nous proposa Tordre, la règle, le bonheur, VattraU de la vertu et la haine du vice. » Ainsi lH>rdre, la règle, la vertu ne nous sont nullement re-
commandés par les dangers, les maux, la vie misérable attachés au crime, au vice, au désordre !
a Dieu punit les /aif/«5; c^est-à-dire, selon l'auteur, les contraventions aux lois physiques; mais il abandonne le châtiment des crimes à la justice humaine et à la religion. » Où est, dans ce système, la part d'autorité qui dans toute société appartient incontestablement aux mœurs, à l'opinion publique et à la conscience des particuliers ? Ne sont-ce pas là des puissances morales préposées à la récompense de la vertu, au châtiment du vice et du crime ?
c< Le crime est quelquefois heureux sur la terre ; c'est qu'il a été conunis sans faute. » Le crime sans doute est quelquefois heureux , mais jamais le criminel, soit qu'il ait une religion ou qu*il n'en ait pas.
0 Cette théorie, dit l'auteur en finissant, donne une base inébranlable à la justice et à la religion ; je n*en connais pas de plus vraie et dé plus imposante. x> Singulier moyen d'asseoir la justice, et de lui donner une base inébranlable, que de la priver de l'appui des lois naturelles ! Étrange moyen de fortifier l'espèce humaine dans la sagesse et la vertu que de lui contester les principes de morale qui lui ont été intimés par la nature, et de ne lui en accorder que par l'enseignement d'une doctrine religieuse ! Qui donc a jamais méconnu les rap* ports de notre intérêt avec Tintérét de nos semblables? Qui a méconnu dans Fhomme la puissance de calcule^ ces rapports et d*en induire des règles de sagesse et de justice ? Qui en a méconnu le sentiment vit et prompt? Qui n'a pas observé, qui du moins peut nier cet admirable phénomène de l'imagination, qu'on appelle sympathie ou compassion, qui nous fait jouir et souffrir dans les autres, qui nous unit à leurs craintes et à leurs espérances, à leurs joies et à leurs peines ; cette pitié qui, née du sentiment de notre intérêt, parait lui être si supérieure, et souvent si contraire; cette pitié qui nous fait tendre les bras et courir vers le malheureux qui se noyé, nous précipite dans les flammes pour sauver les victimes qu'elles dévorent? Peut-on nier cette étonnante identification de nous avec nos semblables, qui nous pénètre pour nous-mêmes de l'horreur que nous leur inspirons, lorsque nous avons
commis quelque faute capable de les révolter ; qui, en récompense, nous fait partager le plaisir qu'ils prennent à l'approbation de nos bonnes actions ou de nos bons sentiments ; qui nous arme contre nous-mêmes de ces yeux de lynx que nous connaissons aux autres, pour pénétrer dans les parties gfttées de notre âme, ou nous donne ces yeux bienveillants qui y regardent avec faveur les affections douces et pures; qui nous fait éprouver l'horreur de nous-mêmes, ou la douce volupté de nous sentir, avec tous les gens de bien, dans cette harmonie, dcuis cette intelligence muette, mille fois plus douce que le bruit des éloges et l'éclat de la célébrité?
ff La morale sans la religion, continue Rivarol, c'est la justice sans tribunaux. » Sans conscience, oui ; sans religion, non ; car la religion elle-même a besoin de l'appui de la conscience dans le cœur des hommes.
« La religion répond des masses, la philosophie ne répond que des individus. » Si la philosophie ne répond que des individus, pourquoi donc la chargez -vous des crimes des masses? Et si la religion répond des niasses, pourquoi en a-t-elle si mal répondu à la Saint- Barthélémy et pendant la terreur de 1793?
(( La philosophie divise les hommes par les opinions; la religion les unit dans les mêmes dogmes. » Il fallait dire : Les opinions divisent les hommes dans la philosophie, quand elle est imparfinte ; mais que la religion unisse par les mêmes dogmes, c'est ce que ne prouve pas la nomenclature des innombrables sectes, des innombrables cultes, des innombrables guerres élevées sur chaque dogme de chaque religion. La croyance est de sa nature bien plus prc^re à diviser les' hommes que la connaissance; la philosophie a ses contîntes dans la nature , la foi n'en a que dans la doctrine de pontifes intéressés.
Après avoir fait le parallèle de la religion avec la philosophie, l'auteur relève longuement quatre erreurs de métaphysique qu'il lui plaît d'attribuer à ta philosophie moderne, et qui sont au contraire de ces sottises surannées dont la philosophie moderne a tellement fait justice que leur réfutation ne peut plus que paraître ridicule. Ces erreurs supposées sont <iue l'homme est naturellement libre, juste, bon et solitaire.
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PHïLOSOPfflE, MÉTAPHYSIQUE.
Depuis Locke^ tout le monde sait que la liberté naturelle consiste dans la puissance de faire ce qu'on veut^ et de choisir^ pour vouloir^ entre une détermination et une autre; et dès longtemps avant Locke il était reconnu de tout le monde que la liberté naturelle n'est pas le but de l'existence^ mais un moyen de conservation^ et l'on savait aussi qu'elle a pour borne la liberté de nos semblables^ qu'il faut respecter pour quils respectent la nôtre.
Quant à la justice et à la bonté , personne^ que je sache^ n'a jamais pensé qu'elles fussent des qualités de l'homme isolé et dans l'état de nature sauvage ; qu'il y eût une justice là où il n'y a point d'occasion d'être juste ; qu'il y eût de la bonté là où il n'y a pas lieu à l'application d'un bienfait; qu'il y eût des vertus relatives là où il n'existe pas de relation^ et des vertus sociales là où il n'exbte point de société. Quand on a appelé la justice et la bonté des qualités naturelles de Thonmie^ on n'a pas voulu dire des qualités attachées à l'état de nature sauvage^ mats attachées à la nature de l'homme en société.
Enfin ^ l'auteur a-t^l trouvé écrit quelque part que l'homme solitaire fût l'homme de la nature^ que l'homme ne fût pas fait pour la société? Qui a jamais douté du contraire? Qui a jamais eu la folie d'annoncer quelque incertitude à cet égard? Rousseau^ à qui l'on a reproché d'avoir préféré l'état sauvage à la vie civile, n'a jamais parlé de l'état sauvage que comme d'une hypothèse propre à faire entendre ses idées sur les vices de la société, a Si je a me suis étendu si longtemps^ dit-41 (page 1^2 a de l'édition de Kehl)^ sur la supposition de a celte condition primitive , c'est qu'ayant des «r anciennes erreura et des préjugés invétérés a à détruire , j'ai cru devoir creuser jusqu'à la « racine^ etc. » Dans le préambule de son discours il se plaint des philosophes anciens, parce qu'ils ont cru que l'état de nature avait pu exister^ et il ajoute : a II n'est pas même a venu dans l'esprit de la plupart des nôtres « de douter que l'état de nature eût existé, c tandis qu'il est évident, par la lectm*e des a livres sacrés, que le premier homme^ ayant a reçu inunédiatement de Dieu des lumières a et des préceptes, n'était point lui-même dans a cet état^ et qu'en ajoutant aux écrits de a Moïse la foi que leur doit tout philosophe
<K chrétien y il faut nier que, même avant le dé- «luge, les hommes se soient jamais trouvés a dans le pur état de nature^ à moins qu'ils a n'y soient retombés par quelque événement a extraordinaire : paradoxe fort embarrassant u à défendre y bt tout ▲ fait impossible a a PROUVBB. B (Page 62.) Si donc c'est à Rousseau qu'en veut Rivarol, il s'est mal adressé. Si c'est à un autre philosophe , qu'il nous indique le nom, l'ouvrage et les paroles de ce philosophe, car il serait difficile de soupçonner sur quel écrit du dix-huitième siècle tombe une telle imputation.
Qu'il y ait, au reste, dans les nombreux écrits de la littérature ou de la philoso}^ moderne, quelque phrase bien absurde et bien ignorée qui* prête à la critique de Rivarol, cela nous importe peu ; pour qu'il pût accuser la philosophie d'une doctrine absurde, il faudrait qu'il la trouvât énoncée, déduite, dans les ouvrages de nos principaux philosophes, et qu'il n'en trouvât la réfutation dans aucun ; mais il n'aura jamais cette satisfaction, et c'est contre sa conscience qu'il a accusé les philosophes modernes d'avoir combattu les idées triviales qu'A croit avoir rappelées et mises dans un nouveau jour.
Cette accusation, méprisable par son absurdité, devientodieuse par toutes celles que l'auteur y ajoute comme autant de conséquences, quoiqu'aucun rapport ne les unisse.
a Ce n'est pas pour avoir ignoré ces vérités, « dit-il, que je prends à partie les nouveaux a philosophes, mais pour tes avoir combata tues, pour avoir, le jour même de leur toutea puissance, composé leur déclaration des a droits de l'homme, cette préface criminelle ad'un livre impossible...» Ceci semblerait s'appliquer aux membres de l'assemblée constituante; mais autre chose est la philosof^e moderne, autre chose la pditique de l'assemblée constituante, autre chose les philosophes modernes, autre chose les Constituants.
D'ailleurs, quelle relation entre l'erreur supposée que l'homme est libre, juste, bon, solitaire, dans Vétat de nature, et la déclaration de ses droits dans l'état de société ? Déclarer ses droits, n'est-ce pas déclarer ses devoirs? Déclarer ses devoirs, n'est-ce pas supposer que sa liberté a pour bennes les droits d'autrui, que la justice et la bonté sont
PHILOSOPHIE, MÉTAPHYSIQUE
des vertus sociales? Déclarer ses droits et ses devoirs dans Fétat social, n'est-ce pas le supposer fait pour Tétat social ? Comment donc attribuer le crime de la déclaration des droits à la méconnaissance des vérités que cette déclaration suppose ? Enfin , comment cette préface est-elle criminelle, qui est formée des principes professés par les plus illustres moralistes, même par les moralistes religieux les plus austères et les plus rigides? Gomment cette préface est-elle criminelle , et le préliminaire d'un livre impossible, qui depuis vingt années se trouve à la tète des constitutions les plus sages du monde, celles des États-Unis d'Amérique? Mais reprenons les accusations que l'auteur a liées à ses critiques de métaphysique.
a D accuse les philosophes pour avoir méa connu la loi des proportions dans un eraa pire. » Quelle est cette loi? qui Ta déterminée ? Est-elle la même chez un peuple qui a l'usage de l'écriture, de l'imprimerie, des grands chemins, des postes et des télégraphes, que chez une nation demi-barbare, privée de quelqu'un de ces avantages?
Il les accuse a pour avoir confondu sans a cesse la souveraineté avec la propriété, p Au contraire, l'assemblée constituante a mérité le reproche de ne les avoir pas assez unies. Mais qu'ont de commun ces griefs avec des opinions relatives à la liberté, à la justice, à la sociabilité, d'où l'auteur les déduit?
Il les accuse « pour avoir cru ou feint de a croire qu'il y avait dans le peuple plus de « malheureux que d'ignorants et plus de mi- « sère que de vice. » Qui a jamais songé à établir ces rapports de plus ou de moins entre le vice et la misère, lignorance et le malheur? L'assemblée constituante, sans s'occuper d'une question si oiseuse, a cru que ces choses naissaient l'une de l'autre, et elle a voulu porter remède à toutes deux. Mais n'eût^Uefait que la moitié de sa tâche, pourrait-on lui faire un crime de s'être occupée des malheureux, parce qu'ils étaient ignorants, et de la misère, parce qu'elle était vicieuse? Au reste, ceci regarde encore la politique de l'assemblée constituante, et point la philosophie moderne.
Il les accuse a pour avoir, en semant la déo mocratie dans leur constitution, établi un a long et sanglant duel entre la population et
a le territoire. » Comprendra qui pourra ce grief. Je soupçonne que l'auteur veut déclarer ici, pour la cen tienne fois, la France trop étendue et trop peuplée pour ^tre constituée en république démocratique ; mais ce qui me passe, c'est que la population et le territoire si bien d'accord, dans son système, contre la république, se battent pourtant en duel.
Il les accuse a pour s'être dissimulé que le a plus énorme des crimes, c'est de comprometa tre l'existence des corps politiques. » Encore une fois qu'a cela de commun avec la philosophie moderne, et qui même, entre nos politiques, a jamais nié ce principe ?
Mais ne cherchons pas de liaison entre les idées de l'auteur ; arrêtons-nous à son objet. U veut mettre sur le compte de la |:rfiilosophie, non-seulement la révolution de 89 et celle de 91, ce qui ne la déshonorerait pas, mais aussi ^ la Terreur de 93. Tout Constituant, dit^il, était gros d'un jacobin; il devait ajouter : Et tout philosophe était gros d'un Constituant. Cette addition était nécessaire pour exprimer sa pensée tout entière, et pour fonder son accusation contre la philosophie; mais si ce n'ont été là ses paroles, c'en est le sens. Prenons donc pour complément des outrages faits à 1» philosophie moderne quatre grandes pages que Fauteur a employées à peindre le régime de la Terreur, et voyons ce qu'on peut y répondre.
Malgré la conviction où je suis que la phi^ losophie avouerait les grands et durables résultats de la Révolution, je crois qu'il est facile de prouver que ce n'est pas précisément elle qui l'a faite, que le règne de la Terreur n'a été la conséquence ni des principes de l'assemblée constituante, qui a réduit l'autorité royale, ni de ceux de l'assemblée législative, qui l'a détruite.
La philosophie avait amené, préparé une réformation financière, militaire, civile, mo- ^ raie et religieuse, et pas une révolution politique. Ce qui a fait la Révolution, c'est la colère publique excitée par la plus odieuse résistance à la plus juste réformation ; c^est l'enthousiasme excité par les premières victoires de la liberté sur le pouvoir arbitraire. La philosophie avait rendu le bonheur du peuple nécessaire, mais sans l'attacher à une nouvelle oi^anisation des pouvoirs publies ; elle s'était même plus
no
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adressée aux rois qu'aux peuples; elle avait plus guidé les premiers à la sagesse que provoqué les autres à Tinsurrection ; elle avait du moins laissé aux gouvernements les plus despotiques l'alternative de rendre les peuples plus heureux ou de voir les peuples se charger eux-mêmes de leur destinée. Montesquieu^ il est vrai, avait fait connaître^ admirer et chérir dans toute l'Europe la constitution anglaise; mais Voltaire et Rousseau lui-même avaient adressé les principaux ouvrages que leur a dictés la philosophie à des hommes puissants^ jamais à des opprimés. C'est la royauté que Voltaire avait chargée de distribuer les biens dont la philosophie avait offert le tableau: jamais il n'avait conseillé an peuple de s'en saisir; il voulait que la royauté fût dotée de toute la puisëaoce propre à la bonté et aux lumières : c'était rouloir l'affermissement et non la ruine de la monarchie. En effet , pourquoi Louis XVI a-t-il vu la philosophie se tourner enfin contre la royauté? C'est qu'il ne Ta pas voulue pour la royauté; et ce qui prouve incontestablement cette vérité^ c'est Fexemple de la Russie^ c'est surtout celui de la Prusse. Frédéric^ Tami et le panégyriste <le Voltaire^ le plus zélé partisan de la philophie moderne, ne cessa pas un instant d'être le monarque le plus affermi dans son autorité^ parce qu'il fut aussi le premier philosophe de ses États. Que répondront à l'exemple de ce prince^ qui n'eut jamais de cour^ ceux qui veulent une puissante noblesse autour de la royauté ; de ce prince qui n'eut jamais de conseil ^ ceux qui veulent environner les rois de tant de ministres et de tant de magistrats; de ce prince sans culte^ ceux qui veulent au trône l'appui du sacerdoce et un nombreux clergé? Frédéric, qui ne croyait ni au paradis^ ni à Tenfer, ni à l'immortalité de l'&me, et qui le disait en prose et en vers à la face du monde entier, n'obligeait personne à avoir un culte; mais il voulait que toute croyance fût tolérée ainsi que tolérante, et tous respectaient en lui le protecteur de la liberté des opinions et des consciences. Frédéric était obligé à quelques égards envers la noblesse de ses États : l'on sait ce que c'est que la noblesse allemande; mais il ne regardait point la naissance comme un titre aux emplois publics; elle n'était à ses yeux ni une preuve ni une dispense de talent;
et il savait honorer, élever le talent sans Daissance comme délaisser la naissance sans talent. Ses soldats le tutoyaient, l'appelai leur vieux camarade, leur vieux Fritz, et ils ne se sentaient pas d'une espèce inférieure aux comtes et aux barons. Il mettait quelquefois de l'arbitraire dans l'exercice de son pouvoir; mais il ne le faisait peser que sur des hommes puissants, ou sur des militaires. La justice était scrupuleusement rendue au faible contre le puissant contre le roi lui-méine: témoin ce meunier de Sans-Souci, qui se fit fort contre lui de l'autorité du tribunal S» rigueurs envers les grands, regardées dans les rangs iofiériews oonme une saitîrfKlîoB doanée à la faiblesse humiliée, étaient véritihkment populaireau II levait des tributs ai))itraires, mais il était économe, et il employait bien son argent. Il levait des milices noonbreuseS) mais il les entretenait avec soin, les traitait avec honneur, les conduisait avec sages9e et talent; et elles étaient d'ailleurs nécessaires à l'indépendance de son pays. En un mot, ce que la philosophie proposait pour le bien public, il le faisait. On conçoit que, toiyours empressé de déférer au vœu de la philosophie, il lui fut facile de s'en servir pour sa puissance; que, soigneux de tous les intérêts, il éloigna aisément des esprits l'idée de la liberté. En s« faisant premier ministre de la philosophie, comme d'autres princes s'étaient faits pontifes de la religion, il eut sur ceux-ci ^inestimable avantage de faire jouir, tandis que les autres se bornaient à faire espérer pour une autre vie. Si Louis XVI eût imité Frédéric, sll se Mm à la tête des philosophes, s'il eût rempli le vœu du vénérable Malesherbes, qui voulait l'élever à la gloire de régénérer la France, il régnerait encore.
On m'entendrait, au reste, fort mal si Ion croyait que je suppose à la philosophie moderne plus de faveur pour la monarchie que pour la république, et pour un bon roi qu* pour une bonne constitution : ce serait absolument le contraire de ma pensée. Je "^ P^ tends avancer ici qu'un fait : c'est que, contenta d'améliorer sensiblement la condition des peuples, elle n'avait pas aspiré, avant 1789, à rendre incontinent la meilleure qu'il fût po^ sible. S'il y avait de l'aveuglement à espérer une longue suite de bons rois, il y a^'^** ^"
PHILOSOPHIE, MÉTAPHYSIQUE
de la prudence à éviter les dangers de leur résistance à rémaucipation du peuple; il était pardonnable de préférer le bien qui pouvait s'obtenir à titre de concession paisible à un mieux qui ne pouvait être que le prix d'une lutte violente et de chances désastreuses. D'ailleurs^ pour instruire le peuple^ il n'y avait pas de voie plus courte que Torgaue des rois euxmêmes; il leur était plus facile de répandre la vérité parmi les hommes, par les édits^ qu'aux philosophes par leurs écrits.
Quand, en 89, le gouvernement royal, condamné à être juste et bon,, voulut se soustraire à une obligation si pénible; quand il en fut puni par Undignation publique; quand la nation exigea, non-seulement un retour à la justice, mais une garantie contre de nouveaux écarts; quand elle fit, moins à l'aide de discussions philosophiques que des constitutions anglaise et américaine qu'elle avait prises pour modèles, cette constitution de 1791 qui a si peu duré, alors même il dépendait encore de la royauté de se maintenir ; elle n'avait qu'à s'attacher à la constitution, elle aurait du moins enrayé cette révolution qu'elle n'avait pas su prévenir. Mais au lieu de s'y fixer elle en conjura elle-même la perte; elle Pattaqua d'un côté tandis que Tanarchie l'attaquait de l'autre; et les amis de la liberté, obligés de prendre paiii dans le combat, préférèrent celui qui leur offrait l'espérance de sauver cette liberté, objet de leurs affections et de leurs sacrifices.
Il me parait donc assez clair que la Révolution n'est pas née immédiatement de la philosophie : la philosophie l'avoue, l'affectionne, comme l'ennoblissement d'une nation nombreuse et susceptible de tous les genres de gloire et de bonheur; mais elle n'en a pas tout rhonneur.
Gela posé, quand le régime de la Terreur au-
^ rait été une conséquence nécessaire de hi Révolution et l'ouvrage des Constituants, il ne s'ensuivrait pas qu'il eût été l'ouvrage de la philosophie. Mais si la Révolution n'a pas été un produit nécessaire de la philosophie, la Terreur a encore moins été un produit nécessaire de la Révolution, et encore moins un fruit de la philosophie elle-même. La Terreur a été une
^ véritable contre-révolution, et non une suite jOu un complément de la Révolution; c'a été l'exercice d'une tyrannie farouche et sanglante,
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et non un abus ou un accès de la liberté. Le parti de la Gironde, qui a abattu la royauté, a péri par la Terreur, et le chef de cette Terreur a été ce Robespierre qui, dans les premiers jours d'août 92, se portait encore pour défenseur de la royauté. La Terreur n'a donc pas été la suite et l'effet nécessaire de la Révolution ; elle a été l'ouvrage de quelques scélérats survenus dans son cours, ou qui s'y sont rencontrés, et s'en sont emparés à la faveur des circonstances? Et faut-il les rappeler, ces circonstances? faut-il retracer la soufirance de ce peuple impatient et aveugle, à une époque où les revers militaires se succédaient rapidement, et où les subsistances, poursuivies par des assignats avilis, se dérobaient à ses besoins? Alors il appartenait, par ses appréhensions et par ses fureurs, non à ceux qui pouvaient le mieux le servir, mais à ceux qui savaient le mieux le flatter; alors son sort était de se livrer à des scélérats subalternes qui n'avaient pas même besoin d'être des factieux hardis; et c'estainsi que la Révolution est tombée dans les mains cpii devaient la dé^onorer. Le secret de l'organisation de la Terreur, ce secret ignoré de ceux qui en ont tiré le plus de parti , a consisté uniquement en ces trois choses : le resserrement des subsistances par l'émission désordonnée des assignats, l'irritation du peuple par la crainte de la famine, sa corruption par les assignats mêmes et par la spoliation des proscrits. Voilà les circonstances à l'aide desquelles un petit nombre de scélérats, revêtus de l'autorité nationale, ont pu oser tous les crimes. On a attribué à l'ascendant de leur génie un pouvoir qu'ils ne durent qu'au malheur du peuple et à sa profonde i^orance. Les circonstances qui ont favorisé la Terreur ne naissaient point immédiatement delà Révolution; elles étaient étrangères à ses chefs. Ces hommes, qui n'avaient pas fait la république et qui ont fait périr ses auteurs, ne peuvent pas être considérés comme ses continuateurs nécessaires, comme les fidèles observateurs de l'esprit et des intentions dans lesquels elle a été fondée. Encore une fois, leurs crimes sont un affreux accident dans cette grande histoire, et n'entraient pas dans la marche naturelle des événements.
Si les crimes de la Terreur ne sont pas une suite de la Révolution, non plus que la Révolu-
5i2 PHILOSOPHIE,
tîon Touvrage |inimédiat de la philosophie, il faudrait qu'ils eussent été immédiatement commandés par elle pour que Rivarol fût fondé à les lui attribuer. La philosophie a-t-elle commandé la Terreur? Voilà donc ce qui nous reste à examiner.
Avoir prescrit la Terreur, ce serait avoir prescrit tous les crimes; la question se réduit donc à savoir où, comment, par quel organe, par la voix ou par la plume de quel philosophe moderne, la philosophie a prescrit la spoliation, le pillage, la proscription, le meurtre, le massacre. Ainsi réduite, il est plus difficile de concevoir comment on a pu la proposer que de la résoudre. Est-ce Montesquieu, est-ce Voltaire, est-ce Rousseau, est-ce Diderot, est-ce Mably, que Rivarol prétend accuser? Mais tout le monde connaît comme lui leurs ouvrages, et personne n'y citerait une ligne propre à accréditer le système de la Terreur. On a reproché à Diderot d'avoir prêché l'abolition de la propriété; mais, outre qu'abolir la propriété serait toute autre chose qu'autoriser l'envahissement des propriétés et la proscription des personnes, il est reconnu faux que Diderot soit l'auteur de ce Code de la Nature dont on lui a fait un crime. Quant à Mably, il a véritablement déclamé contre les richesses, contre la propriété; mais c'a été en politique spéculatif et nullement en orateur séditieux ; c'a été contre la doctrine qui a fait des riches et non contre les riches; c'a été contre les législateurs de tous les temps, et non contre les lois sur lesquelles reposaient, dans son pays, la propriété et la sûreté des citoyens. Au reste, les ouvrages de Mably ne sont pas la philosophie nrioderne*, tous les philosophes modernes ne sont pas dans Mably. Mably fut publiciste plutôt que philosophe. Jamais on ne l'a mis sur la ligne de Montesquieu, de Voltaire, de Rousseau, ni pour le talent, ni pour le genre de ses ouvrages. Tout le monde connaît son déchaînement continuel, dans la société, contre Voltaire, et les deux vers pleins de mépris par lesquels Voltaire le punit ^e vingt années d'injures.
Mais quelle preuve encore que Mably ait dirigé les principaux agents de la Terreur ? Est-ce la citation que plusieurs ont faite de quelquesunes de ses phrases? Mais autre chose est le motif du crime, autre chose la couleur que le ^lérat veut y donner avant de le commettre.
ou l'excuse dont il se sert après l'avoir commis. Que quelques conspirateurs dans le procès de Babeuf, que quelques orateurs du coanté de salut public de la Convention, aient cité Mably, cela n'accuse pas plus ses ouvrages que Cartouche n'eût accusé V Imitation de Jésus- Chrùty s'il Feût citée pour prouver le néant et le danger des richesses. C'est une exagération puérile d'attribuer à de vaines opinîoiis, rencontrées par peu d'h<Hnmes dans les pages d'un livre sans autorité , la puissance d'inspirer les desseins accomplis par la Terreur, et d'en organiser le régime. Il est ridicule d'attribuer à trois pages de Mably un pouvoir qœ n'eurent jamais l'Évangile ni FAlcoran. Ce qui a enfanté les crimes de la Terreur, je le répète, c'est la souffrance populaire poussée jusqu'à la frénésie par des scélérats qui avaient le besoin du crime et une grande autorité politique. Ce qui a enfanté les BiUaud, les Cotlot, les Babeuf, c'est le même concours de circonstances qui ont fait des scéimits dans tous les temps , et qui en ont élevé plusieurs à des places éminentes, d'où ils pouvaient répandre les calamités aux plus longues distances. S'ils ont invoqué la philosophie, c'a été comoM des scélérats de cour ont invoqué autrefois la religion pour des proscriptions religieuses; s'ils ont entouré la hache révolutionnaire de sentences philosophiques , c'est conune des assassins royaux ont écrit dans d'autres temps le nom de Dieu sur leurs drapeaux , comnie les pontifes qui les conduisaient ont répandu les bénédictions sur leura poignards. Us auraient invoqué l'Évangile comme le plus respecté des livres, s'il n'était entré dans leurs vue d'en frapper les ministres ; quelques-uns d'entre eux n'ont-ils pas même essayé de placer Jésus à leur tête ( i) ? S'il était un écrinria auquel on pût attribuer le régime de la Terreur, ce serait Machiavel : je m'engage à montrer que les feuilles de Marat sont pleines de ses vues et de ses principes ; eh bien ! l'ont-ils jamais cité Y ont-ils jamais invoqué son nom ? Us s'en sont bien gardés, parce que ce nom était gâiéralement abhorré. Eh ! comment interdire l'hypocrisie à la scélératesse toute-puissante ? S1I était possible d'empêcher qu'elle ne prit un
(1) Jésus fut proclamé réellement le premier des sans-ctUotles dans plusieurs écrits révolutionnaires.
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masque, ne seraiuil pas possible de l'empêcher d'être î
Un seul ai'gument appuie raccusation de Rivarol au siyet de la Terreur : c'est que Robespierre, le plus obscur sateliite de la philosophie moderne y s*est, dit-il, élevé au trône delà Terreur par un sentier que les philosophes lui avaient ouvert de leurs mains et pavé de leurs tètes. Certes, il y a dans ce peu de mots beaucoup de mauvaise logique (sans parler du mauvais goût). Si l'auteur avait dit : o La preuve que la Terreur est née de la philosophie, c'est que Robespierre, le plus éminent des philosophes, s'est élevé au trône par un sentier que les philosophes avaient pavé de la tète des ennemis de la philosophie , » on entendrait ce raisonnement ; il n'y manquerait que la vérité de fait. Mais comment entendre sans un peu de pitié accuser les plus grands philosophes des crimes de leur plus vil satellite, et les en accuser, surtout, parce que leurs têtes lui ont servi de pavé ? Quoi ! vous prouvez qu'ils ont été ses complice» parce qu'ils ont été ses victimes ? Mais de» nobles, des prêtres, n'ont- ils pas aussi péri sous les coups de laTerreur? Pourquoi donc ne diriez-vous pas tout aussi bien que la Terreur a été l'ouvrage volontaire du patriciat et du sacerdoce ?
Une preuve que la philosophie n'a pas enfanté les crimes de la Terreur, c'est que Robespierre en les ordonnant était le détracteur de la philosophie, l'ennemi des philosophes, le vengeur de l'Éternel, tout comme M. de Rivaroi. Il a égalé M. de Rivarol en injures contre les hommes les plus respectés ; comme lui, les a accusés d'athéisme; comme lui , a accusé l'athéisme de tous les maux qu'il voulait réparer. Rivarol était philosophe pour Robespiene, comme Robespierre l'est pour Bivarol. a Les philosophes, a dit Robespierre (1), étaient pour la plupart des charlatans ambitieux; ils déclamaient quelquefois contre le despotisme, et ils étaient pensionnés par les despotes ; ils faisaient tantôt des livres contre la cour, et tantôt des dédicaces aux rois, des discours pour les courtisans, des madrigaux pour les courtisanes. Ils étaient fiers dans leurs écrits, rampants dans les antichambres; ils rédui-
(t) Rapport du 18 floréal de Tan ii.
saient l'égolsme en système, regardaient la société humaine comme une guerre de ruse, le succès comme la règle du juste et de l'injuste, la probité comme une affaire de goût ou de bienséance, le monde comme le patrimoiue des frippons adroits
il Les philosophes se sont tous déshonorés dans la Révolution, reprend Robespierre, et, à la honte étemelle de l'esprit, la raison du peuple en a fait seule tous les frais. Hommes petits et vains, rougissezl Les prodiges qui ont immortalisé cette époque de l'histoire humaine ont été opérés sans vous et malgré vous; le bon sens sans intrigue, le génie sans instruction, ont porté la France à ce degré d'élévation qui épouvante votre bassesse et qui écrase votre nullité. D L'anathème lancé par Robespierre contre la philosophie, l'hommage qu'il fait au peuple de la Révolution, à ce peuple que Rivarol appelle an^/ifO//o/7Aa^e, qu'il dit être inaccessible à la philosophie, sont des témoignages irrécusables de cette vérité trop constante, que c'est principalement le peuple qui a fait la Terreur, effarouché qu'il était par la guerre et la famine.
Qu'il me soit permis de revenir ici sur une réflexion que j'ai faite plus haut. Si la philosophie ne peut jamais parvenir jusqu'au peuple, comme le prétend Rivarol; si les lumières ne descendent jamais; si le peuple est condamné à être toujours brute, féroce, anthropophage; si, d'un autre côté, la religion peut seule, suivant lui, mener les masses, comme la philosophie les individus; si la religion seule peut contenir le peuple, se saisir de ses passions et les refréner, il faut que le détracteur de la philosophie moderne et le preneur de toute religion nous explique deux choses : la première, comment il peut mettre sur le compte de la philosophie, qui n'arrive jamais au peuple, les crimes populaires de 93 ; la seconde, comment la religion, qui, l'ayant une fois saisi, le conduit toujours, l'a si subitement et si généralement abandonné à la même époque, et est devenue elle-même l'objet des outrages populah*es comme ses ministres sont devenus l'objet des plus cruelles persécutions ; en un mot, il faut qu'il nous dise comment la philosophie d'un demi-siècle, la' philosophie qui n'a point d'accès dans le peuple, lui a fait commettre tant de crimes, et comment la religion , forte de
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dix-huit siècles d'antiquité, la religion, qui pénètre si avant et serre de si près, en a si peu empêché. Après qu'elle a ser\'i de prétexte à l'assassinat de cent mille Français dans la nuit de la Saint-Barthélémy, et qu'elle n'a pas servi d'obstacle à l'assassinat de cent mille autres Français pendant la Terreur, il est permis de retrancher quelque chose aux idées qu'on veut nous donner de sa toute-puissance pour le bonheur des hommes. Robespierre, après avoir rétabli le culte de l'Êtrc-Suprême, a encore assassiné pendant quatre mois consécutifs.
Mais terminons cette longue dispute. Le témoignage de tous les hommes raisonnables et éclairés suffit contre Rivarol : loin qu'un homme de quelque sens ait jamais accusé la philosophie moderne des excès de la révolution française, j'ai ouï, au contraire, un grand nombre de gens, même très-pieux, trouver aussi odieuse et aussi absurde l'accusation portée contre la philosophie pour les atrocités commises sous son nom en 93 que celle portée contre la religion chrétienne pour le massacre des protestants. J'ai ouï dire souvent que notre révolution politique n'avait eu ses excès que faute de philosophie, comme les révolutions religieuses que faute de religion. J'ai ouï accuser l'imprévoyance de l'assemblée constituante et condamner ses fautes; mais la philosophie est autre chose que l'assemblée constituante, l'imprévoyance autre chose que la scélératesse. Voilà le langage des honnêtes gens, des gens de bon sens. Ce n'est pas parce qu'il a plu à Dillaud et à Saint-Just de dire : Nos crimes sont autorisés par la philosophie, que Rivarol pourra dire : La philosophie est coupable des crimes de Billaud et de Saint-Just. H y a de la démence à répéter le langage de ces monstres, l>our accuser les hommes dont ils ont souillé le nom. Accuser la philosophie des crimes de 93, c'est absoudre les scélérats qui les ont conrmiis, c'est absoudre la scélératesse pour écraser la vertu dont elle a pris le masque. Si un assassin osait, au milieu de ses complices ou devant le tribunal, rapporter ses attentats à la vertu, serait-on fondé à dire pour cela au tribunal : Poursuivez la vertu, et punissez les hommes qui Tout enseignée?
Quelles sont donc les espérances des détracteurs de la philosophie, dans ce moment extrême où seule elle peut sennr de ralliement
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aux esprits que la Révolution a si videininent divisés, où seule elle peut modérer des passions funest^, dissiper des préjugés nouveaux déjà substitués aux anciennes erreurs? Est-ce de nous ramener à la barbarie^ Vaine et odieuse prétention. Il n'appartient ni à Rivarol, ni aux rhéteurs peu nombreux qui sont entrés dansia même carrière que lui , d'effacer le souvenir des grands hommes qui ont illustré le dixhuitième siècle. Ils nous offrent le combat avec une assurance non moins ridicule qiilnsolente. Ce n'est pas contre nous, ce n'est pas contre les disciples de la philosophie nnodeme qu'ils ont à se mesurer, c'est contre ceux qur l'ont créée, enseignée : ces grands hommes vivent tout entiers dans leurs écrits. Montesquieu, Voltaire, Rousseau, piderot, d'Alenibert, tiendront toujours plus de place dans l'opinion que deux ou trois écrivains polénùques. Quand les hommes qui pensent ne se rangeraient pas du côté des philosophes comme près du parti le plus sage, ils s'y attacheraient comme au parti le plus considérable et le plus fort. Et il n'est même plus besoin de cette illustre phalange pour la sûreté de la philosophie : la philosophie n'est plus renfermée dans les livres des sages ; elle en est sortie conome la lumière s'est échappée du soleil; coomie la lumière, elle est aujourd'hui répandue sur toute la terre; elle brille fort haut par dessus toutes les têtes; elle est réfléchie dans la (4upart des institutions sociales, mêlée à Taîr que nous respirons. fcUe peut être un moment altérée par quelque alliage impur, obscurcie par quelques nuages ; mais sa destinée est de se remontrer toujours et de reparaître incessamment dans toute sa splendeur.
Il me reste à parler du style de l'auteur.
Son ouvrage manque absolument de méthode, parce qu'il n'y a point de méthode qui serve à l'arrangement d'un système absurde. H n'y a point de place marquée par la logique pour les idées fausses, ni même pour les idées vi^aies, quand on veut en inférer des conséquences fausses. Le sophisme a besoin des ténèbres ; la méthode tuerait l'erreur ou la fousseté en l'éclairant. Ainsi, nul enchaînement, nul accord entre les principes de Rivarol; nulle suite entre ses principes et ses conséquences. Il commence, comme on l'a vu, par réduire les erreurs de la philosophie à un seul
PHILOSOPHIE, MÉTAPHYSIQl K.
sophisme : ati miracle d'une clarté subite dans les esprits, et à la propagation universelle des lumières chez tovs les peuple» ( locutions vicieuses, car un miracle n*est pas un sophisme^ et la propagation universelle dispensait d'ajouter chez tous les peuples) ; et immédiatement après, lorsqu'on s'attend à voir décomposer cette idée qui doit renfermer toutes les autres, il accuse la philosophie de cent crimes qui n'ont rien de commun entre eux. Tel est le crime supposé d'avoir proclamé Végalité indéfinie»; ensuite, celui d'avoir proclamé l'athéisme ; ensuite, celui d'avoir assuré que l'homme est naturellement libre, juste, bon et solitaire; ensuite, celui d'avoir fait la Révolution; ensuite^ celui d'avoir pavé de la tête des philosophes le chemin que les chefs de la Terreur se sont ouvert au trône. Quelle relation y a-t-il entre toutes ces choses? Quel art pouvait lier des idées si disparates et enchaîner tant de discussions diverses dans une même discussion?
L'auteur n'a pas suppléé au défaut de méthode par ce beau désordre qui suit et peint left gnmds mouvements de l'àme, par ce désordre qui n'est qu'apparent, qui n'est que l'absence de la didactique» et qui suit la marche déterminée par le sentiment profond de la vérité. Les grands mouvements sont réservés aux écrivains sincères et convahicus.
Si Pon considère cet ouvrage dans ses détails, on y trouvera quelques beautés, mais encore n'en est-il aucune qui soit pure. La description de la Terreur a du mouvement et offre de belles images ; mais ce mouvement est mal soutenu, et ces belles images sont souvent mal entourées. Nulle gradation dans les idées, nul progrès dans les sentiments ; des répétitions, des longueurs, des réflexions froides sont jetées entre les choses touchantes. On voit dans les distributions de ce tableau l'hnpuissant travail de Part, et rien de Pheureux abandon d'une âme profondément affectée. 11 étonne quelquefois et n'entraîne jamais.
Ce qu'on vante le plus dans le style de Pauteur, c'est la couleur. En effet, il en met partout, et souvent elle jette beaucoup d'éclat ; mais, outre que les images dont il se sert sont rarement justes et précises, qu'elles servent plus à donner le change sur la vérité que Pauteur suit toujours qu'à fixer Tidée fausse qu'il
voudrait communiquer, elles sont presque toujours incohérentes et disparates.
Nous avons noté un assez grand nombre d'expressions qui assurément blessent le goftt, et il est bon de remarquer qu elles se rencontrent toujours à côté de quelque trait brillant, comme pour l'affaiblir et en expii-r le mauvais usage. 11 semble que ce soient des taches multipliées par la crainte de trop bien servir une mauvaise cause, ou par la honte de Pavoir trop servie.
Dans son avertissement l'auteur dit, en parlant des philosophes, que, pour avoir ignoré le poison des germes quHh semaient, une effrayante complicité pèse sur leur tombe, et leur é/iitaphe se mêle à celle d'yn grand empire. Ignorer un poison, une complicité qui pèse sur une tombe, une épilaphe qui se mêle à une épitaphe; tout cela est de Pamphigouri.
L'auteur cite comme un mot mémorable cette prétendue parole d'un philosophe moderne mourant de ses propres mains: Hélas! nous n'avons trouvé qu'un labyrinthe au fond d'un abîme. On peut supposer un abîme au fond d'un labyrinthe; il est ridicule de mettre un labyrinthe au fond d'un abîme. Au fond de l'abîme est le néant, et non Tégarement.
Il dit à la page 15 : « La philosophie, étant le fruit des longues méditations et le résultat de la vie entière, ne doit ni ne peut êlre présentée au peuple, qui est toujours au début de la vie. » Cela est bien, sauf le sophisme. Mais quand Pauteur ajoute : « Les paysans, par exemple, sont chargés de la première digestion du corps politique, » il offre une image grossière.
a L'esprit est le côté partiel du cœur, le cœur est tout. » Qu'est-ce qu'un côté partiel? Qui dit côté dit partie d'une surface.
« La politiffue, dit-il page 36, demande des leçons à la morale et des forces à la religion ; elle emprunte des lumières à la philosophie même. » Jusqu'ici la phrase est noble, a Enfin, continue Pauteur, elle prend des brides de toutes mains. » Ceci est au moins disparate.
En parlant des animaux, page 56, il s'exprime ainsi. . . a Nous vivons de leur chair, nous buvons leur sang. Que dis-je? nom leur tendons une main pertidement protectrice nous leur prodiguons la nourriture; et, tantôt favorisant leurs amours, tantôt les privant et
des sources et des plaisirs de la génération , nous multiplions et nous perfectionnons nos victimes. La faim et l'amour, ces deux grands bienfaits de la nature, n^^on/ERTBE nos mains QUE DES PIÈGES toujours tcudus à ces malheureux compagnons de notre séjour sur la terre.
A. la page 61 , Fauteur prend à partie les philosophes 9 entre autre choses, pour avoir, en semant la démocratie dans leur constitution, établi un long et sanglant duel entre la population et le territoire de Vempire. » Le duel de la population et du territoire établi par la démocratie semée offre une image bizarre et incohérente, et, au fond, Fauteur dit le contraire de ce qu'il veut dire ; car la popu* lation et le territoire sont, selon lui, d*accord pour réclamer contre la constitution de la république.
Page 62 y il appelle les sociétés politiques de vastes corps dont les hommes et la terre sont les deyx moitiés. On peut dire que la nature et l'homme sont en société, sont de moitié, pour la fructification de la terre; mais la terre ne peut pas être en société politique avec Thomme, ni former un corps avec Thomme.
Page 63, après avoir dit que, dans Télat social, Thomme a Tétoile polaire à sa disposition, ce qui est beau, il ajoute : et le temps dans sa poche; ce qui est ridicule.
Page 64. Il est du destin de nos philosophes de ne lire ni dans les archives du temps, ni dans les patentes de la nature. Autre disparate de même genre.
Page 73, Tauteur s'arrête à la vue d'un vaste empire qui crie, de toutes ses proportions, à la monarchie, etc.
D'après ces exemples, je me crois autorisé à répéter ici ce que j'ai dit, dans le Journal de Paris, du style de Fouvrage de Rivarol.
On y trouve une certaine agitation qui ne communique point de chaleur et des images qui ne laissent aucune idée. Il est plein de traits brillants et ne renferme pas une page qui ne feoit obscure. Si l'auteur élève quelquefois l'imagination, aussitôt il offense le goût. Il réunit dans quelques lignes les expressions les plus disparates. Il commence une phrase comme Bossuet et la finit comme Scarron. Son style annonce partout du talent, et c'est un mauvais style.
Un de mes amis, distingué entre nos poètes
tragiques, m'avait dit que le livre de Rivarol était écrit du style de Balzac: j*ai relu Balzac après avoir lu Rivarol, et je l'ai trouvé simple en comparaison de celui-ci. Pour mettre le lecteur à même d'en juger, je vais transcrire id les phrases de Balzac sur lesquelles je suis tombé en ouvrant son livre ; elles sont extraites d'un morceau intitulé le Romain, et adressées à la marquise de Rambouillet. Elles m'ont paru aussi bonnes à citer à Rivarol qu'à ses lecteurs.
a La république, dit-il en parlant du vrai citoyen romain, ne peut le perdre, quelque négligente qu'elle soit à le conserver. Il souffre non-seulement avec patience, mais même avec gaieté, ses mépris et ses injustices. Jamais il ne lui est venu en l'esprit de se venger d'elle par une guerre civile, et il trouve bien plus honnête le nom d'innocent banni que celui de coupable victorieux. On lui a persuadé dans son enfance, et depuis il n'en a pas douté, qu'un fils ne se peut jamais acquitter de tout ce qu'il doit à sa mère, voire à une mauvaise mère qui est devenue sa marâtre, et qn*un citoyen est toujours obligé à sa patrie, voire à son ingrate patrie qui l'a traité en ennemi. » On peut défier Rivarol d'extraire de son ouvrage un morceau aussi irréprochable, sous tous les rapports, que celui-là.
Je finis par une réflexion. S'il n'est pas toujours accordé à la vérité d'être éloquente et forte, il n'appartient pas non plus à la passion, à l'humeur, aux préventions irréfléchies, de l'être contre la justice et la vérité. La passion injuste ou basse a trop de vues à cacher, et a trop besoin d'art pour se permettre l'abandon. La passion farouche produit des fureurs et point d'enthousiasme. L'humeur est privée de l'abondance des haines légitimes, et ses dénigrements n'ont pas la hauteur du mépris. Des préventions n'échauffent pas conmie la conviction; elles n'ont jamais en audace ce que le sentiment de la venté peut avoir en courage. En un mot, le secret des succès n'est pas dans le talent seul; il est dans l'union du talent avec la probité.
{Opuscules, tome ïl , page l , an vui.)
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