‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 194 sur 208 · CONSIDÉRÉS DANS LBS RAPPORTS MUTUELS, PAR J.-M. DR GÉRANDO · texte numérisé non relu

CONSIDÉRÉS DANS LBS RAPPORTS MUTUELS, PAR J.-M. DR GÉRANDO

Il y a plus d'un exemple dans Thistoire littéraire qu'une question proposée par une société savante ait donné Téveil à un jeune talent et inspiré un de ces ouvrages qui doivent rester. Telle est l'obligation que nous aurons à l'Institut d'un meilleur Traité de métaphysique. Il avait appelé les esprits méditatifs à déterminer l'influence des signes sur la formation des idées. Le sujet était immense. Le citoyen de Gérando, en lé traitant^ n'avait pu se restreindre dans les bornes ordinaires des ménM)ires présentés au concours. Après avoir remporté le prix, il a encore voulu revoir son ouvrage; il en a réellement fait un autre, plus complet et plus étendu, qu'il vient de donner au public.

L'auteur a voulu surtout donner à la métaphysique une clarté, une simplicité, une familiarité qui lui manquent presque toujoui*s, et une utilité publique que bien des préjugés lui refusent.

Il divise son ouvrage en deux parties: Tune consacrée à recueillir les lumières de l'expénence, l'autre à les appliquer; l'une qui renferme l'histoire de ce que les signes ont été pour notre esprit; l'autre, l'examen de ce qu'ils peuvent devenir.

La première partie, la seule qui soit publiée, se subdivise en deux sections : l'une qui expose la formation démos idées et l'institution de nos signes; l'autre qui explique lés opérations que uous exécutons sur nos idées, et l'usage que nous faisons de nos signes^

Pour juger de L'influence des signes sur les idées, l'auteur commence par distinguer nos différentes espèces d'idées et les différentes espèces de signes qui y correspondent ; et, pour rendre cette distinction plus sensible, il montre la génération des unes et des autres.

11 fait marcher de front Thistoire des idées et celle des signes, qui ne font qu'une même histoire. Il montre comment nos premières perceptions distinctes ont précédé nécessairement toute espèce de signes; comment les premiers signes, les signes naturels, ont appelé et fixé les premières idées, les idées des objets sensibles; et comment ces idées ont donné

naissance aux preiniers signes institués, aux signes du langage. Il montre ensuite comment ces signes institués ont donné naissance à des idées d'une deuxième et troisième classe, aux idées abstraites et générales; comment, enfin, ces idées ont produit à leur tour de nouveaux signes au moyen desquels nous avons formé cette multitude d'idées complexes, de différents ordres et de différente nature, qui font la grande richesse et la grande prééminence de l'esprit humain.

C'est ainsi que l'auteur parvient à une classification des idées plus exacte qu'aucune do celles que l'on connaît, à une indication précise des fonctions que chaque espèce de signes remplit à l'égard de chaque espèce d'idées.

U insiste particulièrement sur deux branches de nos idées et sur les deux chaînes de signes qui y correspondent. Ce sont, d*une part, les idées complexes, formées d'idées abstraites de différente nature et de différents degrés de composition : telles sont les idées morales. De l'autre , les idées complexes formées d'idées abstraites de même nature : telles sont les idées complexes de nombres.

Il fait voir avec une précision scrupuleuse pourquoi celles-ci peuvent être exprimées par un système de signes simples, analogues avec l'idée et analogues entre eux, précis, mémoratifs, tandis que les premières semblent se refuser aux mêmes avantages.

C'est l'identité des éléments, et l'analogie qu'elle permet de prendre pour guide dans les combinaisons, qui rendent les idées complexes des nombres susceptibles d'une expression simple et précise.

Les autres idées complexes, sont ccHnposées d'idées si diverses, ces idées se prêtent nm tuellement si peu de lumière, elles sont si inégalement familières à notre esprit, elles se présentent à un degré d'abstraction si différent, qu'il est très-difficile défaire un dénombrement eiact des éléments qu'elles renferment, de donner à chacun une attention suffisante, et par conséquent de les exprimer avec précision par un signe.

La deuxième section de la première partie, qui forme le deuxième volume, renferme l'intéressant détail des différentes opérations que nous exécutons sur nos idées : les unes par lesquelles nous comparons ces idées entre elles.

PHrLOSOPHIE, MÉTAPHYSIQUE.

les autres par lesquelles nous les rapportons aux faits extérieurs comme à leur modèle ; les premières qui fondent les vérités abstraites^ les autres qui fondent les connaissances positives.

L'auteur analyse tour à tour ces deux sortes d'opérations^ indique leurs rapports et leurs liaisons^ examine leurs conditions^ les vices dont elles peuvent être atteintes^ la fonction que les signes remplissent à leur égard.

En étudiant la nature et la certitude de nos jugements al)straits, il montre que chaque science a nécessairement une métaphysique particulière, à laquelle elle doit une partie de ses progrès; il explique l'origine de l'abus que les scolastiques avaient fait de la métaphysique^ et combat les modernes qui , trop souvent^ l'ont déclarée inutile; comme si l'étude des opérations de l'esprit ne conduisait pas à Tart de se conduire dans toutes les occupations qui peuvent intéresser notre existence ! Enfin, Tauteur étudie la nature et les règles des calculs numériques et algébriques^ et montre que leurs avantages et leur fécondité ne sauraient jamais être transportés aux raisonnements abstraits relatifs à des idées d'une autre espèce^ ainsi que Condillac nous en a si longtemps flattés.

L'auteur examine ensuite l'influence que les diverses espèces de signes exercent sur le développement des facultés de Tesprit humain. Il applique les maximes qu 'il a obtenues aux divers systèmes de langage et aux diverses langues; à cette occasion il traite des effets des beauxurts, et particulièrement de la peinture et de la musique. Il montre que les caractères de Pécriture sont, de tous, les plus propres à seconder les progrès de l'esprit philosophique.

Après avoir expliqué l'action du langage sur les facultés intellectuelles, il observe la réaction que les facultés exercent à leur tour sur le langage. Ici il cherche à montrer comment les révolutions du langage se sont liées, dans tous les temps et dans tous les pays, aux dispositions de l'esprit humain ; et, remontant aux

premières causes, il étudie l'influence du climat, des mœurs, des institutions, des cirooostances locales, des écrivains, etc., etc.

Il termine par une analyse entièrement nouvelle do ces jugements que nous portons sur les faits éloignés de nous. 11 les rapporte à trois classes : les jugements de probabilité, les jugements d'analogie, les hypothèses. U mootre que ces trois espèces de jugements se rapportent en effet à une seule; il examine la certitude dont ils peuvent jouir, les défauts dont ils peuvent être atteints, la fécondité dont ils sont susceptibles, enfin la part qu'y prennent les signes du langage.

Cette première partie, où sont rassemblés les principaux phénomènes de la pensée, prouve que cette science, si mal nommée la métaphy.^ique, ou science surnaturelle, est au contraire une partie de l'histoire naturelle de Phonfune, la plus belle et la plus importante portion de l'histoire de la nature.

Cette première partie fait vivement désirer la seconde , qui sera une suite d'applications des principes que Pautre a posés, et qui offrira ainsi à l'esprit un coile complet de bonnes leçons, appuyées de bons exemples.

Dans les développements d'une métaphysique élémentaire, le citoyen de Gérando trouve le moyen d'épancher les sentiments de son âme. Partout où il entrevoit, même dans une perspective éloignée, l'idée d'un service à rendre à l'humanité, l'idée d'une réforme utile dans les lois, dans les mœurs, dans les op»nions (et l'élude de la métaphysique conduit à tous ces objets), son style prend du mouvement et de la couleur; son âme travaille avec son esprit, lesoulient, Péchauffe, le féconde, et l'on reconnaît en le lisant que le talent d'analyser les secrètes opérations de Tentendement est étroitement lié au plaisir qu'il» homme vertueux trouve toujours à descendre en lui-même.

(Journal de Paris, du 13 floréal an viii. — 3 mai 1800.)

OPUSCULES

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