PARAGRAPHE SEPTIÈME
HISTOIRE
EXTRAITS RAISONNES D'OUVRAGES QUI ONT PARU DE 1795 A i803.
LEÇONS D^HISTOIRB
raONONCÊES A L*éCOLB NOKMALB EN L'AN I1I>
Par C.-K. VOLNBY, membre de TlntUtut gslraii raisonné.
Entre les heureux fruits qui resteront de rinstilution pourtant si infonne> et môme^ on peut le dire, si bizarre, des écoles normales, on peut compter les discours de Volney sur l'histoire.
Ce n'était pas Thistoire même qu'il s'agissait d'enseigner à Técole normale, c'était l'art de Tétudier, qui se confond avec l'art de la faire et l'art de l'enseigner. Volney a considéré sa tâche sous ces divers rapports, et l'a remplie, sinon dans tous ses détails, du moins dans toute son étendue ; et on doit lui savoir gré de la publicité qu'il vient de donner à ses leçons,
Lldée qu'il s'est faite de l'histoire est trèsheureusement exprimée dans ces paroles : C'est un cours d'expériences que le genre humain subit sur lui-même^ et dont la collection bien ordonnée présente pour résultats des principes ou des règles de conduite, morale et politique, propres à assurer le bonheur des individus et des sociétés civiles.
Mais comment recueillir ces expériences et s'assurer de leur exactitude ? Comment tirer de la nuit des temps reculés la vérité qui si souvent se dérobe à nos yeux et à nos oreilles ?
Telles sont les premières questions qui se présentent à l'auteur. C'est à l'art de la critique qu'il appartient d'en donner la solution. Cet art embrasse deux parties principales : l'appréciation des faits, celle des témoins qui en déposent. L'appréciation des faits a pour règles leur disparité ou leur analogie avec des laits connus, leur conformité ou leur discordance avec l'ordre naturel des choses. L*appréciation des témoins a pour mesure les circonstances politiques qui ont pu influer sur la véracité de leurs discours ou de leur silence, et les préjugés civils^ moraux ou religieux qui ont pu influer sur leur manière de voir, et foire en quelque sorte de leur esprit un miroir de vérités ou une fabrique (Ferreurs. Mais quel est Vordre naturel des choses humaines? Quelle est, hors de nous, la mesure du croyable et de rincroyable, du vraisemblable et de l'invraisemblable? Les bornes de l'un et do l'autre ne varient-elles pas suivant l'état des esprits qui considèrent les faits? Si c'est par l'histoire que nous devons apprendre la nature de l'homme, comment la connaissance de ce
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qui est naturel à l'homme, Tordre naturel des choses humaines^ nous servira-trelle à apprécier la certitude des faits historiques?
L'auteur écarte cette difficulté sans la résoudre , et^ il faut le dire, faute de Tavoir réso-* lue^ il laisse le lecteur dans le doute s'il existe des moyens de s'assurer de la vérité^ des histoires que nous possédons^ et^ par conséquent^ s'il peut se rencontrer une véritable utilité à leur étude.
Cependant cette difficulté n'est pas insoluble. Si la nature de Thomme ne pouvait être connue que par l'histoire^ sans doute il serait impossible de prendre dans la connaissance de l'homme les motifs d'admettre ou de rejeter les faits que l'histoire présente. Mais on peut étudier Thomme social dans quelques parties d'histoires récentes, dans les mœurs des romans anciens^ qui sont toujours assez fidèlement exprimées^ en6n dans les lois. On peut étudier l'homme naturel sur les peuples barbares ou sauvages qui restent encore disséminés sur quelques points du globe. Sans aller si loin^onpeut l'observer sur soi-même, sur ses enfants, sur les familles naissantes qu'on a sous les yeux ; les enfants sans contrainte sont les uns à l'égard des autres ce que sont les hommes entre eux dans l'état sauvage de pure nature; les familles naissantes sont la fidèle image des premières sociétés. Il n'y a de moins dans leurs passions qu'un élément : c'est l'amour.
Serait-ce une idée fausse ou inutile de dire que l'histoire de l'enfance, que l'histoire de l'homme, son histoire physique et morale, sont un préliminaire nécessaire de l'étude et surtout de la rédaction de l'histoire des hommes; que, sans ce préliminaire, il n'y a en nous aucune mesure à laquelle on puisse rapporter la crédibilité des faits, et qu'ainsi l'on est toujours entre les caprices de la défiance ou l'abandon de la crédulité?
L'art du critique s'étend à un troisième objet, les traditions. C'est par les traditions seules que les faits historiques ont pu se conserver avant Tinvenlion de l'écriture alphabétique ; or, comment les faits ont-ils été vus par des hommes très-ignorants? comment ontils été transmis à d'autres hommes qui ne Pétaient pas moins? quelles observations n'ont pas été inexactes? quelles vérités et quelles
erreurs même n'ont pas été altérées dans ieor transmission? Et depuis Tnivention de récriture jusqu'à celle de rimprtmerie, combien d'obstales encore à la fidélité des récits historiques? L'écriture manuelle était trop lente et trop pénible pour multiplier ces récits ; ils étaient donc rares, et de plus ils restaient ensevelis dans des a^hives de famille ; ainsi ils ne pouvaient ni se rectifier par la contradiction, ni se compléter ou se suppléer par leurs différences.
Comment donc se défendre, à la lecture de l'histoire ancienne, de ce scepticisme raisonnable qui, comme dit l'auteur, regarde autour de chaque fait avant de l'adopter? Mais, en portant cet esprit dans l'étude de l'histoire, que retiendra- t-on des volumineuses conopîlations qui la composent? Quelques pages, quelque lignes peut-être ! Il y aura donc des siècles entiers d*état social perdus pour notre instruction ! Cette affligeante réflexion a conduit récenmient la philosophie à chercher de nouvelle source de vérités pour l'histoire des temps reculés.
C'est parmi les monuments qui subsistent encore dans les contrées autrefois habitées par de grands peuples que Volney propose de rechercher leur histoire. On' sait quel parti il a su tirer des ruines qu'il a rencontrées en Syrie et en Egypte pour y reconstruire en quelque sorte les plus anciennes constitutions politiques et retrouver les mœurs les plus éloignées des mœurs connues. Ses résultats en ce genre sont une bonne caution de la justesse de ses vues.
Mais c'est surtout dans l'analyse des langues anciennes qu'il compte retrouver l'état des connaissances des peuples qui les ont parlées ; et, en effet, les vocabulaires des peuples, les mots, sontrils autre chose que les signes des idées acquises, et par consécpient ne sontils pas des témoins irréprochables du système de connaissances et de mœurs établi dans l'esprit des hommes qui les emploient?
On doit à Court de Gébelin cette idée importante de chercher l'histoire dans les vocabulaires; mais Volney l'a présentée sous un jour nouveau , et l'a même étendue dans une des leçons. Il en a indiqué une vaste application aux peuples qui paraissent avoir été les pères des autres. La sagacité et la sagesse
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d'esprit quli montre dans cette partie de son cours 9 jointes au courage et à la patience qu'il a mis à observer une partie de l'Asie, font espérer qu'un jour il pourra offrir le modèle du genre d'histoire dont il vient de tracer rébauche.
Après avoir examiné les difScultés qui appartiennent à l'art de constater les faits de l'antiquité , l'auteur se demande : Quelle utilité stKiale et pratique doit-on se proposer^ soit (/ans r étude ^ soit dans l'enseignement de l'histoire ?
D'abord on ne peut méconnaître l'influence de l'histoire sur les individus et sur les eni«> pires. Sa puissance est fondée sur cette propriété^ ou plutôt sur cette infirmité de l'esprit humain qui nous porte toujours à l'imitation^ parce que Timitation semble nous dispenser de la peine de réfléchir^ et placer entre la censure et nous une autorité ou une barrière qui arrête les reproches loin de nos actions.
Cette puissance de l'histoire s'est signalée par de grandes calamités^ par de terribles fléaux. C'est Homère qui^ en offrant Achille pour modèle à Alexandre, a ravagé le monde avec celui-ci. C'est l'histoire d'Alexandre qui a fait revivre son ambition dans l'ùme de César, et a détruit la liberté romaine. C^est Quinte- Curce qui a donné un autre Alexandre à l'Europe moderne, dans Charles XII. C'est l'his^ toire de l'intolérance des Juifs qui a excité nos croisades. C'est à limitation de Samuel que les papes sacrent des rois. Enfin, c'est à Pexenw pie des Grecs et des Romains que nous devons attribuer en partie le fanatisme qui vient de tourmenter et d'ensanglanter la France; car^ comme le dit Volney, les gouvernements si vantés de Sparte et de Rome ne diffèrent point essentiellement de celui des mameloucks d'Egypte et du dey d'Alger. « Il ne manque à cf ces Grecs et à ces Romains tant prônés que cr le nom de Huns et de Vandales pour nous a en retracer tous les caractères. Guerres a éternelles, égorgements de prisonniers, mas- « sacres de femmes et d enfants, perfidies, d factions intérieures, tyrannie domestique, opa pression étrangère; voilà le tableau de la o Grèce pendant cinq cents ans, tel que nous « le tracent Thucydide, Polybe et Tite-Live. »
Ces observations font sentir combien il importe de déterminer l'objet de l'histoire, afin
de la désarmer, si on peut le dire, de toute arme dangereuse, et lui assurer un manie-^ ment plus libre et plus sûr de celles qui doivent la rendre utile.
L'histoire, suivant Volney, doit servir : 1** à la morale ; 2** à la politique ; 3^ aux sciences et aux arts.
Les livres historiques lui paraissent se classer dans un ordre correspondant à cette division : les uns contiennent les faits individuels, tels que les Vies de Plutarque et les Confessions de Rousseau ; les autres contiennent les faits des gouvernements, tels que l'histoire générale d'un peuple, d'un État, considérés comme un simple individu naissant, croissant, dépérissant, suivant les lois communes aux êtres animés et moraux ; enfin , les troisièmes contiennent les faits de Tentendement, c'està-dire l'histoire des découvertes, des sciences et des arts, et des méthodes qui se rapportent à leur exposition.
Nous nous permettrons quelques réflexions sur cette division. Est-elle exacte? La morale et la politique sont-elles deux sciences sépai*ées? Il nous semble que la politique n'est pas l'art abstrait d'organiser des gouvernements, mais l'art d'organiser les sociétés bien plus par les mœurs que par les gouvernements. D'un autre côté, la morale et la politique sont aussi dos sciences et des arts auxquels les spéculations ou les habitudes de l'entendement n'ont pas moins fourni de faits importants à combiner, à rapprocher, à systématiser, qu'aux autres parties des connaissances humaines. On pourrait aussi dire que l'instruction morale individuelle ne se tire pas moins des histoires nationales, où ce sont toujours des individus qu'on voit en scène, que des histoires personnelles, et que l'instruciion politique ne se tire pas moins des vies des grands hommes d^État que de l'histoire générale à laquelle ils ont eu part. Mais laissons cette division des livres historiques pour revenir à celle des rapports sous lesquels il faut en faire d'autres ou étudier ceux qui existent.
Si l'histoire est un cours d'expériences que le genre humain a faites sur lui-même, pourquoi ne la diviserait-on pas suivant les trois facultés de l'entendement auxquelles se rapportent ces expériences : la sensibilité physique, l'imagination et la raison? Dans ce sys-
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tèine, elles se rangeraient en trois classes, savoir : les expériences physiques, les expériences morales, les expériences intellectuelles; en d^autres mots, les expériences des arts et sciences physiques, celles des mœurs et des passions, celles des idées, des systèmes et des méthodes de raisonnement qui ont été successivement en usage.
Les expériences des arts et sciences physiques comprendraient , outre les faits qui appartiennent à chaque art ou chaque science en particulier, ceux dont le concours et la combinaison ont composé Véconomie publique de chaque peuple à des époques différentes. Les expériences des mœurs et des passions comprendraient les faits produits par les institutions morales, civiles et politiques des nations. Les expériences des idées, des systèmes et des méthodes de raisonnement, comprendraient les notions et les théories, tant des sciences politiques, morales et religieuses, que des sciences physiques ou mathématiques. Les théories sont elles-mêmes des faits qui constituent en grande partie l'histoire de l'esprit humain.
L'auteur distingue quatre manières de présenter les fails historiques. On peut : ou suivre l'ordre des dates, comme l'a fait le président Hénault; ou prendre la forme dramatique, comme l'ont fait Hérodote et Barthélémy ; ou diviser les matières et les traiter séparément, comme l'ont fait Bailly dans l'histoire de l'astronomie, Forbonnais dans ses Considérations sur les finances^ Goguet dans le Traité de i^origine des lois; ou enfin analyser tout le système physique, moral et politique d'un peuple, travail dont on n'ose citer ni un modike, ni même un passable exemple.
L'ordre chronologique a le défaut de séparer, d'isoler les faits les plus dépendants les uns des autres; il semble stériliser les événements les plus féconds en conséquences. La forme dramatique, qui a Tavantage d'attacher le lecteur, a, en revanche, Tinconvénient de laisser trop de carrière aux hypothèses et aux écarts de l'imagination ; ajoutons : d'attacher plus l'imagination que la réflexion, de donner plus de .sensation que d* instruction. La rédaction par ordre de matières a l'avantage d'enchainer dans chaque partie les causes et les effets, et d'en montrer partout la filiation.
La méthode analytique et philosophique diffère de la précédente en ce qu'au lieu de ne présenter que l'histoire d'une ou de plusieurs parties de l'existence d'un peuple, elle considère d'abord ce peuple en masse, et prend ensuite l'histoire de toutes ses parties pour les considérer séparém^it, et montrer enfin les rapports qu'elles ont entre elles et avec l'ensemble.
C'est cette dernière méthode que préfîrr l'auteur; c'est celle que doit préférer tout homme qui, comme lui, a l'esprit assez étendu pour considérer les grands objets, et assez net pour en distinguer toutes les parties. 11 envisage l'histoire conune une étude physidogiqHe des lois d'accroissement et de décroissement d'un corps politique. Décrire d'abord l'état physique du pays, le sol, le cUmat; dénombrer ensuite la population et y distinguer toutes les espèces qui la composent; exposer en troisième lieu l'état du gouvernement et l'ordre de Tadministration; enfin, faire connaître les mœurs, le caractère, les o(HnioDs civiles et religieuses, et montrer ce qu'elles empruntent, non-seulement de la tempmiinre du climat, à laquelle Montesciuieu a eu tort d'attribuer une influence qu'elle n'exerce qu'en concurrence avec d'autres causes, mais «leore la qualité du sol, et surtout la nature et l'abondance des productions comestibles auxquelles il est le plus propre ; telle est la marche qu'indique Volney, et, encore une fois, c'est celle du talent éclairé.
Ici le fond des idées arrêtera un mom^t notre attention. Déjà, dans son Voyage d^Êgifpie, Yolney avait montré, et par les faits, et par le raisonnement, que la forme des gouvernements ne dépend aucunement du climat, comme le pensait Montesquieu ; déjà il avait avancé que la fécondité du territoire et la nature des productions auxquelles il est le plus propre influent seules sur leur condition politique; mais il n'a pas établi cette demi^ proposition, et dans son cours d'histoire il rénonce encore sans rétablir.
Il est si important de constater s'il est des causes physiques qui déternunent les formes de gouvernements convenables aux bonmies des différents pays, et de faire connaître ces causes, que la philosophie est en droit d'exiger le développement et la preuve de toute
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proposition mise en avant sur ce sujet par un écrivain instruit et réfléchi; nous proposerons donc à Volney quelques questions qui s'y rappoit'^nt.
]Nous lui demandons si la condition poUti* que des peuples ne dépend pas plutôt de leur nourriture habituelle^ de la suffisance ou de l'insuffisance du produit de leurs terres pour leurs consommations, et du genre de culture auquel ils les emploient, que de la fécondité du sol et de son aptitude particulière à certaines productions.
L^'opinion de Yolney ne suppose-t-elle pas que c'est la nature et la mesure du travail agricole d'une nation qui déterminent son gouvernement? £t cette supposition, quel fait, quel raisonnement peut la justifier? Au contraire, l'opinion que nous proposons à la place de celle de Volney, et que nous devons aux réflexions que lui-même nous a lait naître, n'est-elle pas susceptible de quelques preuves assez fortes?
Nous disons que la nourriture habituelle d'un peuple, que la suffisance ou Tinsuffisance des produits de son territoire pour sa consommation, et la nature de sa culture, influent sur son gouvernement. Et, en effet, jetez les yeux sur tous les peuples de l'Europe; classez-les en deux parts : d'un côté, rangez ceux dont le territoire suffit à leurs besoins; de l'autre, ceux qui ont un territoire insuffisant à leur consommation, soit à raison de son peu d'étendue, soit à raison de son infei-tilité.
Essayez ensuite de classer ces mêmes peuples suivant leur nourriture et leur cidture habituelles; les uns mangent plus de viande vi de laitage, les autres plus de pain. Vous trouverez, en les distinguant, que tous se partagent exactement suivant la division précédente. Les peuples les fAus riches en terre sont en même temps les plus grands cultivateurs de blé, les plus grands consommateurs de pain; les moins riches en terres sont les plus grands cultivateurs de pâturages, les plus grands consommateurs de viande et de laitage. Ces deux divisions se réduisent donc à une.
Gela posé, examinez la coinlition politique, la constitution de chacune de ces divisions. Vous verrez les peuples renfermés dans la première vivant en monarchie ou en oligar-
chie; les seconds, au contraire, tous en repu* blique* Les villes libres et hanséatlques de l'Allemagne, Genève, la Suisse, la Hollande, tous États dont le territoire est insuffisant à la consommation des habitants, sont dans ce dernier cas; l'Allemagne) la Pologne, les parties les plus fertiles de l'Italie, sont dans le premier ; la France y a été quatorze siècles, et si elle a cessé d'y être, c'est que des influences ne sont pas des puissances irrésistibles; c'est qu'elles ne gouvernent que ceux qui s'y aban* donnent; c'estqueles circonstances physiques, qui conduisent les hommes négligents de leur bonheiu* dans les voies de Tinfortune^ cèdent à leur volonté éclairée, qui est aussi une puissance de la nature. Mais comment la marche naturelle des choses a-t-elle donné des maîtres aux peuples riches et panivores et la lil)erté aux peuples pauvres et carnivores?
Exposons d'abord l'influence de la richesse; c'est parce que, dans tout pays où le territoire est vaste et fertile, le peuple imprévoyant a cru faire un bon marché de payer un chef avec des terres, et que les produits de ces terres ont bientôt mis ce chef en état d'exiger des impôts; et que, d'un côté, un tel pays est nécessairement peuplé, à la longue, de propriétaires, et de riches propriétaires, c'est-àdire d'une foule d'hommes qui peuvent vivre et jouir sans travailler, qui se font un honneur du désœuvrement, et à qui le désœuvrement fait ensuite un besoin d'occupations frivoles ou désordonnées, telles que les soins de la vanité, les intrigues de la cupidité, lesquelles les précipitent à leur tour dans les habitudes de la domination et de la servilité, de l'adoration et de l'insolence, habitudes qui s'entretiennent l'une par l'autre.
Dans les pays pauvres, au contraire, dans ces payS'OÙ nul n'a rien sans travail, où les capitaux mêmes ne produisent que par le travail, où le travail est le besoin général, l'habitude commune, où cette sorte de communauté de peine établie entre le riche et le pauvre entretient l'esprit d'égalité, où le revenu du prince, au lieu d'être assuré par une immense dotation de terres, ne pourrait se former que de contributions, et où enfin les contributions ne s'accordent jamais aveuglément, parce qu'il n'y existe pas un écu qui n'ait coûté de la peine à acquérir; dans im tel pays, la domi-
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nation a dû toujours être difficile à introduire.
Le travail est républicain^ et Toisiveté est royaliste ; voilà une vérité bien opposée aux idées de nos républicanistes modernes; et^ par ce mot, je n'entends pas seulement nos barbares clubistes^ mais 'encore plusieurs philosophes très-honorables d'ailleurs, notamment Rousseau et Mably , dont nos Scythes indigènes ont emprunté l'autorité pour soutenir que la république française ne pouvait devenir florissante tant que nous aurions du commerce et des manufactures.
Expliquons maintenant l'influence de la nourriture habituelle.
C'est une vérité de fait que l'habitude de vivre de pain rend le peuple toujours inquiet sur sa subsistance. Le blé se cache^ se transporte, s'exporte, etc.; il n'est jamais en évidence sous les yeux du consommateur. A la moindre difficulté d'avoir du pain, le peuple craint d'en manquer tout à fait ; dès que la rareté se déclare, le moindre mouvement de denréejest un accaparement, un vol fait au peuple, une manœuvre pour l'affamer! Bientôt toute circulation Tirrite ; il est prêt à Pempécher par tous les genres d'excès. L'habitude du pain pour toute nourriture est donc un levain d'anarchie. Cette première vérité reconnue, il est facile de sentir que plus un gouvernement est populaire, plus aussi la police des subsistances lui est difficile, plus les obstacles qui s'opposent à la libre circulation sont puissants et fréquents, plus les émeutes sont violentes et multipliées.
Or, quelle est la destinée naturelle d'un peuple toujours en émeutes, et par suite toujours en pénurie des subsistances ? Quelle est la destinée naturelle de l'anarchie et de la famine? La servitude. Le peuple se donne des maîtres pour avoir du pain et du repa<(, après avoir éprouvé longtemps qu'un gouvernement faible est incapable d'assurer l'un et l'autre.
Au contraire, le peuple qui vit de viande est disposé à la sécurité. D'un territoire égal, il retire une nourriture plus abondante en viande qu'en pain. Tous les sols se prêtent avec plus ou moins de facilité aux nourris des bestiaux, au lieu que tous ne se prêtent pas à la culture du blé. Ainsi la première nourriture est plus également répai*tie que la seconde par la production même. Le bétail est toujours sous les
yeux du consonmiateur ; il ne peut être ni caché, ni exporté clandestinement Et enfio. quand la circulation en est nécessaire, elle est moins coûteuse que celle du blé, parce que le bétail fait lui-même une partie des frais de son transport.
Dans un pays qui se nourrit de viande ou de laitage, la police publique est donc plus facile que dans un autre; elle n'a pas autant besoin d'un centre de puissance énergique qui puisse porter sur quelques points, en un moment, des forces redoutables, etc. ; de tels pays ont donc dû se laisser aller naturellement h des gouvernements très-populaires.
Voilà, ce semble, les causes physiques qui ont concouru à déterminer la nature des gouvernements.
Mais, nous le répétons, elles n'ont donné de direction à la politique des peuples que quand les peuples se sont abandonnés au cours des choses, et il ne faudrait pas en conclure que des lois immuables déterminent partout la condition politique des hommes. Il est même évident que les causes physiques dont nous avons parlé ont été mises en action par les hommes mêmes. Il est bien vrai qu'une loi de la nature veut que telle nourriture et tel système de culture combiné avec tel degré de richesse territoriale emmènent ou favorisent tel gouvernement; mais l'homme, et surtout rhomme éclairé par l'état social, peut choisir entre diverses cultures et diverses nourritures, il peut préférer aujourd'hui ce qu'il rebutait hier; ainsi il est le maître, non de vaincre la nature, mais de se servir à son gré, et selon ses besoins, des moyens divers par lesquels elle exerce sa puissance.
Il est évident que substituer la culture anglaise à la culture française, convertir une partie de nos sillons en terres labourables, de nos granges en é tables, de nos gerbes en bestiaux nourriciers, faire de l'agriculture une occupation agréable, intéressante pour le propriétaire, l'attirer, le faire vivre dans sa ferme par le spectacle d'une population nombreuse d'animaux de toute espèce, exciter son industrie par les chances attachées à de nombreux nourris , ce sont là des choses qui dépendent de nous; et cette révolution, que tout prépare, que tout accélère dans notre agriculture, sera, si on peut le dire, une réquisition donnée à la
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nature elle-même pour concourir au succès de notre révolution politique. Cette réquisition ne sera point vaine ; tout autorise à en espérer le succès^ et ce résultat satisfaisant nous fera aisément absoudre par Yolney de notre prédilection pour une opinion différente de la sienne^ plutôt qu'elle n'y est contraire.
Les vues de Volney sur renseignement de l'histoire ne sont pas moins saines que ses vues sur sa rédaction ne sont élevées et philosophiques. L'histoire de quelques arts conviendrait seule aux écoles primaires ; mais elle n'existe pas encore. L'hist(Hre des faits politiques est au-dessus de la portée des enfants : ils ne pourraient en retenir que des mots qu'ils auraient peut-être la maladie de répéter en perroquets; mais des notices biographiques bien faites pourraient agir utilement sur ce désir d'imitation qui est si naturel à l'homme^ de ce désir, sur lequel ont si bien compté les charlatans ambitieux qui ont composé la Vie des Saints, et dont Plutarque a si bien su faire profiter Tesprit humain par ses Hommes illustres.
Dans le second degré de l'instruction, il n'est pas si difficile^ mais il n'est pas sans danger d'enseigner l'histoire. Gar^ quelle histoire ens<ignera-t-on? sur quels principes sera-t-elle rédigée? N'a-t-on pas à craindre que l'effervescence de la jeunesse ne prenne d'intérêt qu'au mouvement des batailles ou des révolutions^ ne se passionne que pour des héros» et que les vertus et le bonheur de la paix ne lui paraissent insipides^ quoi qu'on fasse pour les recommander à son esprit et à son âme ?
« Il est en morale^ dit l'auteur^ une vérité profonde à laquelle on ne fait point d'attention : c'est que le spectacle du désordre et du vice laisse toujours de dangereuses impressions , qu'il sert moins à en détourner qu'à y accoutumer par la vue et y enhardir par l'excuse que fournit l'exemple. C'est le même mécanisme physique qui fait qu^un récit obscène jette le trouble dans Tàme même la plus chaste^ et que le meilleur moyen de maintenir la vertu^ c'est de ne pas lui présenter les images du. vice. »
L'auteur^ comme on voit, voudrait que^ pour introduire Thomme à l'étude de l'histoire, son esprit fût déjà formé, sa raison éclairée^ et par les mêmes raisons il ne croit pas qu'elle convienne à toutes les classes de citoyens et qu'elle
puisse faire un sujet d'études vulgaires. Cependant il (race le plan que devraient suivre des instituteurs pour l'enseigner avec le plus de fruit et de facilité^ et le moins de danger qu'il est possible.
Tel est en substance le cours d'histoire pro^ fessé à l'école normale par Volney. Nous avons interverti l'ordre de ses idées dans le compte fidèle que nous avons tâché d'en rendre, parce que ce sont ces idées qui , mûries dès longtemps, ont un prix réel, et que son plan, exécuté trop à la hftte, ne nous a pas paru le plus convenable à leur assemblage et à leur déduction. Nous avons présenté avec plus de détail les objets qui se rapportaient davantage à rintérét du moment, sans considérer s'ils étaient les morceaux les plus brillants de l'ouvrage. Nous avons cru que l'auteur nous approuverait d'avoir fait, en parlant de son ouvrage, ce qu'il a fait en traitant son sujet, c'està-dire d'avoir songé à l'utililé publique, et non à la gloire de son talent.
(Journal de Paris, des 27, 98, 29 et 30 prairial an m. — 15, 16, 17 et 18 juin 1795.)
ŒUTRES POLITIQUES DB J. HABRINGTON,
CONTENANT LA HÉPUBLIQDB d'OCÉANA , LBS APHO- HlSm» BT LBS ACTBBS TRAITÉS DU M fillB AUTBUB,
Précédées de rhittoire de sa vie, écrlle par Jean Toland.
VOcéana, le plus important ouvrage de ce recueil^ est un plan de république qu'Harrington a rédigé à la sollicitation de quelques-uns^ pour forcer Cromwell à donner à l'Angleterre le gouvernement qu'il lui promettait depuis longtemps. «L'auteur, dit Montesquieu^ a examiné dans cet ouvrage quel était le plus haut point deliberté oh la constitution d'un État pût être porté. » C'était un assez grand problème à résoudre^ et il fallait une haute portée de talent^ il y a un siècle^ je ne dis pas pour le résoudre, mais pour se le proposer.
M. Âdam^ cet ami éclairé de la liberté^ ce sage défenseur des constitutions américaines , cite souvent Harrington conune une autorité respectable ; et^ en effets plusieurs idées de ce politique^ que le raisonnement accrédite^ ont aussi reçu la sanction de l'expérience. C'est d'Harrington que les États-Unis d'Amérique
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ont tiré ce principe^ qui n'est pas au reste le plus juste de ceux qu'ils ont suivis^ savoir : que le degré des pouvoirs doit être proportionné à celui de la richesse.
Le traducteur, dont l'esprit parait aussi familier avec les plus hautes idées de la politique que sa plume est exercée dans l'art d*écrire, remarque que le système de VOcéana pour la formation de la loi est h peu près celui qu^a proposé à la Convention le plus profond de nos législateurs. On peut établir^ observe ce traducteur, la délibération et la formation des loiSj dans l'un ou Tautre de ces deux emplacements, ou le sanctuaire d'un temple, ou le théâtre d'un spectacle. Les orateurs, les comédiens politiques, les charlatans doivent préférer le théfttre...
Il est fâcheux que la traduction d'Harrington ne soit pas venue trois mois plus tôt; on eût peut-être reçu d'un étranger mort des vérités qu^il eût été trc^ pénible de recevoir d'ini citoyen vivant.
Mais éloignons ces idées décourageantes. Réservons pour l'étude, pour la méditation solitaire^ les instructions qui nous sont offertes ; et, comme citoyens, réunissons-nous autour de la Constitution qui nous est proposée, embrassons-la avec ardeur, suppl€;ons à ce qui lui manque peut-être de force par notre zèle pour la chose publique; sauvons la difficulté des premiers temps, marchons, avançons de concert; l'habitude, cette puissance trop peu remarquée par les politiques , l'habitude fera le reste.
[Journal de Parisien 15 fructidor an ui. — i**^ septembre 1795.)