D^CN MANUSCRIT DE RULHIÈRES
SCB LA RÉVOLUTION DB HVSSIB , BR 1762.
Fontanes, dans un morceau très-piquant concernant Catherine II, réclame la publication d'un manuscrit de Ruihières, qui contient l'histoire de la révolution en 1762. Plusieurs gens de goût, dit-il , qui ont entendu cet ouvrage, le regardent comme un de nos meilleurs morceaux d'histoire. Peu de lectures, ajoute Fontanes, m'ont aussi fortement atta-
ché, et on doit souhaiter que ce manuscrit soit publié.
Je viens de voir ce manuscrit, dont j'avais aussi entendu lire un fragment. Il est entre les mains de Desenne, et je suis fort aise de pouvoir annoncer que le public ne tardera pas à en jouir.
En y jetant les yeux, j'y ai rencontré, à la suite l'une de l'autre, les deux anecdotes suivantes.
« Pierre III commença son règne par rendre un édit où, de son plein pouvoir dospotiqui^, il accordait à la noblesse russe /es droits des peupUs libres; et, comme si en effet les droits des peuples dépendaient de pareilles concessions, cet édit causa des transports de joie si immodérés que cette nation vaine proposa de lui élever une statue d'or massif. Mais cette liberté, dont pour la première fois on entendait le nom, et dont un tel prince était incapable de rédiger les droits, ne fut que fiUufiioo d'un moniest* La volonté du souverain, sans MiciiiK forme, continua d'être l'uuique loi; et la mtîoB, frappée de l'idée confuse d'un bien qu'elle ne connaissaitpas, s'aflUgea d'avoir été trompée. »
a L'artiste qui devait graver les nouvelles monnaies vint en présenter les dessins à l'empereur. On avait tâché, en conservant le fond de ses traits , de leur donner quelque noblesse ; une branche de lauriers ornait légèrement de longues boucles de cheveux flottantes. Il rejeta ce dessin en s'écriant : Je ressemblerais au roi de France/ Il voulut être représenté dans sa difformité naturelle, coiffé en soldat, d'une manière si peu convenable à la majesté du trône que les monnaies devinrent un objet de risée, et, en se répandant par tout l'empire, portèrent la première atteinte au respect des peuples. »
Ce morceau prouve, ce semble, deux choses bonnes à retenir :
La première, c'est que la liberté des peuples n'est jamais assurée que par une constitution libre, quel que soit le relÂchement des despotes;
La seconde, c'est que, pour gouverner avec honneur, il ne suffit pas d'être plus mal peigné qu'un roi de France.
(Journal de Parié , du 8 pluviôse an v. — 27 janvier 1797.)
HISTOIRE
PENSÉE» Dt CARDIlfAL DE BBTZ,
PKÊCiDÈBS D*im DlteOURS, PAR ADRIBN LBZAT.
Le discours d'Adrien Lezay a pour objet de faire sentir l'utilité des pensées extraites des grands ouvrages. Il regarde ces extraits comme propres à faire connaître l'état de chaque science, à épurer et à perfectionner les connaissances. «Peut-être, dit-il, suffirait-il en ce moment de travailler sur les connaissances acquises; ce que le temps présent invente est pour un autre temps ; ce qu*il perfectionne est pour lui. »
On lit dans les Pensées du Cardinal un morceau qui est à peu près l'histoire de notre révolution. On jugera, par cette seule citation^ de l'intérêt du petit recueil que nous annonçons.
c( Qui eût dit^ trois mois avant la petite pointe des troubles, qu'il y en eût pu naître dans un État où la maison royale était parfaitement unie, où la cour était esclave du ministre , où les provinces et la capitale lui étaient soumises, où les armées étaient victorieuses, où les compagnies paraissaient de tout point impuissantes, qui l'eût dit eût passé pour un insensé, je ne dis pas dans l'esprit du vulgaire, mais je dis entre les Senneterre et les d'Étrées.
a II parait un peu de sentiment, une lueur ou plutôt une étincelle de vie. Ce signe de vie, dans les commencements presque imperceptible, ne se donne point par Monsieur, il ne se donne point par monsieur le Prince, il ne se donne point par les grands du royaume, il ne se donne point par les provinces; il se donve par le pctrlement, qui. Jusqu'à notre siècle, n'avait jamais commencé de révolution, et qui, certainement, aurait condamné par des arrêts sanglants celle qu'il faisait lui-même, si tout autre que lui l'eût commencée. // gronda sur tédit du tarif; et aussitôt qu'il eut murmuré tout le monde s'éveilla. On chercha en s'éveillant , comme à tâtons, les lois; on ne les trouva plus. On s'effara, l'on cria, Pon se les demanda; et, dans cette agitation, les questions que leurs explications firent naître, d'obscures qu'elles étaient, et vénérables par leur obscurité, devinrent problématiques, et, à l'égard de la moitié du monde, odieuses. Le peuple entra dans le sanctuaire; il leva le voile qui doit toujours cx)uvrir tout ce qu'on peut
dire et tout ce qu'on peut croire du droit des peuples et de celui des rois, qui ne s'accordent jamais si bien ensemble que dans le silence. »
On trouve avec les Pensées du Cardinal d'admirables portraite de Richelieu, de Mazarin, de Turenne, du prince de Condé, de madame de Ghevreuse, etc.
C'est une galerie où l'on voit tous les personnages de la Fronde, peints de main de maître, et un manuel de politique où l'on peut apprendre à juger et à conduire à la fois et les hommes et les choses.
(Journal de Paris, du 24 ventôse an V. — 14 mars 1797.)
LES PBMSéBS DU CARDINAL DE RETZ,
PBÉCÉDÉB8 d'un DISCOURS PRÉLIHIHAIBB, PAB ADBIBN LBZAT.
Le cardinal de Retz occupe une place distinguée entre les écrivains politiques et les historiens ; il observe les choses comme Machiavel et peint les hommes comme Salluste.
Un homme digne d'apprécier ses divers talents, Adrien Lezay, vient de faire l'extrait de ses mémoires ; et c'est cet extrait que nous annonçons sous le titre de : Pensées du cardinal de Retz.
Lezay les a fait précéder d'un discours dans lequel il montre combien il serait avantageux pour toutes les connaissances humaines d'extraire et de réunir dans un petit espace les idées principales qui sont renfermées dans chaque ouvrage, afin de faciliter, si on peut parler ainsi, l'enregistrement méthodique de toutes les vérités acquises dans l'entendement, le rejet des erreurs et la révision des opinions douteuses. De pareils extraits ne tiendraient pas lieu, sans doute, des ouvrages mêmes, pour celui qui aurait besoin d'étudier les éléments d'une science : rien ne peut suppléer, pour l'ignorant, les livres didactiques; mais ils donneraient le moyen d'en faire d'excellents^ et ils serviraient aux hommes qui, après avoir beaucoup appris, veulent nettoyer leurs idées, se débarrasser du superflu, se purger du faux, et former de ce qui reste un sys-» tè'me régulier et complet, sur lequel ils puis:*
HISTOIRE
sent ou reposer leur esprit, comme sur un fond suffisant pour fournir aux besoins de leur vie, ou Texercer comme sur un capital avec lequel Texploitation de la science serait utilement continuée.
Voici quelques-unes des idées développées dans ce discours préliminaire.
cr Au point où en sont arrivées les connaissances humaines, Tessentiel n*est pas de les étendre, mais de les vérifier.
«Telle est maintenant leur étendue que nous n'en connaissons même plus les bornes ; et comment toutefois les reculer avec certitude avant de savoir ou les prendre? Pour aller méthodiquement à de nouvelles découvertes, il faut savoir d'abord ce qui a été découvert et fixer avant tout le point d*où \i\ faudrait partir, sinon on risquera toujours de marcher sur les traces de ceTartare qui, ne connaissant pas les limites de son empire, s'en allait conquérant ses provinces, croyant en conquérir d'étrangères.
« Posséder une mine d'or, ce n'est pas en jouir ; il faut d'abord qu'on ait tiré l'or de la mine, ensuite qu'on en ait séparé Talliage; enfin qu'on Fait converti en monnaie : Jusquelà c^est la mine qui est riche, et non celui qui la possède.
et Lorsque, dans la circulation d'un pays, il s'est glissé de la fausse monnaie, on la reçoit d'abord avec autant de confiance que si elle était bonne; quand, par la suite, le mal a été reconnu, le doute qui en naît fait qu'on reçoit les bonnes pièces avec la môme défiance que si elles étaient mauvaises; et, quoiqu'il y en ait peut-être à peine une de mauvaise sur mille de bonnes, cette seule suffit pour altérer le crédit de toutes, par la difficulté qu'il y a de les en distinguer. Ce qu'il y aurait à faire alors, si on voulait arrêter ce désordre, serait, non de Jeter de nouvelles pièces dans la circulation , mais, au contraire, d'en tirer les mauvaises... Le moyen qu'on emploierait pour épurer cette circulation est également celui qui se présente pour les épurer elles-mêmes.
a Ce que le temps présent invente est pour un autre, ce qu'il perfectionne est pour lui... La gloire est pour les inventeurs, Favantage pour ceux qui les suivent.
a L'Institut national pourrait former la législature des sciences, et distribuer à chacune de ses classes la vérification des connaissances
qui leur sont: propres. Ce sei-ait une belle chose pour la France nouvelle que d'avoir, dans ses premières années, jeté les fondements de la Kberté et ceux de la certitude; il est vrai que ceux qui ont traité la première de chimérique traiteront l'autre de même... Le monde abonde en hommes qui croient l'impossible et ne croient pas le croyable; absurdes dans leur croyance, ils le sont encore dans leur incrédulité...»
Nous ne citons rien en ce moment du cardinal de Retz ; mais nous aurons occasion d'en rapporter plusieurs pensées dans les observations que nous nous proposons de faire sur l'ouvrage de M. Necker.
(Journal d*Économk publique , éii 20 veotôse an T. — 10 mare 1796.)
VIE D£ CATHEBIHE H, UIPJÉEATR1G& DE EUSSIE.
Vous qui détestez les agitations des gouvernements libres, prenez ce livre; vous y verrez ce que c'est que les agitations de la servitude. Vous êtes inquiets dans la république française ; voyez si Ton est tranquille sous le despotisme russe. Depuisquelque temps on renverse la maxime : Inquietam Ubertatem potius quant quietum servitium ; et l'on dit : Plutôt un tranquille e^sclavagfs qu'une liherié orageuse. Mais il n'y a point de tranquille esclavage. Montesquieu a appelé le repos de la servitude la paix des tombeaux ; c'est flatter la servitude; la paix des tombeaux n'atteste que la mort de ceux qui les habitent; la paix de la servitude atteste la terreur de ceux qui y sont soumis; et là terreur, c'est le tremblement secret, la convulsion des parties les plus intimes de nous-mêmes : c'est l'opposé du repos.
Quel spectacle que ce peuple russe! Les hommes y sont une propriété. On y mesure la richesse des grands, moins sur leurs arpents de terre que sur le nombre de leurs hommes. On vend les hommes, on les achète, on les donne. L'impératrice en a donné de nombreux milliers à ses amants, à ses favoris, à ses cour^ tisans. On les prend comme on les donne. Une fantaisie de guerre rend-elle des recrues nécessaires : on rassemble tous les hommes en âge de porter les armes sans distinction ; on
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les désbabille^ on les met nus, afin qu'ils ne puissent cacher ni leur force ni leur faiblesse; on en prend un sur trente-cinq, quelquefois plus! Catherine avait, en 1796, une armée de 400.000 hommes; ils ne lui coûtaient qu'environ i8 millions (I) d'entretien par année. Chaque année d'un favori lui coûtait à peu près 14 millions^ c'est-à-dire autant que moitié de Tarmée. Atosi l'existence de 200,000 hommes dévoués à mourir au besoin et les vaines jouissances d'un favori étaient estimées à la même valeur et payées au même prix.
Douze des amants de Fimpératrice lui ont coûté, de compte fait, environ 450 millions de livres.
L'armée, la marine, et les autres dépenses ordinaires de l'État, se montaient annuellement à la modique somme de 55 millions ; mais les dépenses de la cour passaient 1 70 millions. Cela veut dire qu'on payait fort mal et qu'on donnait beaucoup ; rien par justice, tout par faveur: c'est 1^ maxime du despotisme.
On dit que le despotisme se fait servir à meilleur nuu*ché que la liberté : cela est vrai^ si l'on ne compte que ce qu'il paye; mais il ne se fait obéir réellement que par ce qu'il donne. . L'impératrice, ses amants, ses favoris, ses généraux, sont très-bien peints dans cette his- Jtoire, et toutes leurs actions bien exposées. Il y a dans les détails, outre Pintérét qui leur est propre, une précision qui les fait contribuer à l'intérêt de l'ensemble. Le portrait de Potemkin est de la main de Ségur l'alné ; les traits caractéristiques y sont fortement exprimés. Le portrait de l'impératrice est dans tout le livre : il s'en trouve quelque chose à chaque page. Cette femme eut beaucoup de force et de grandeur dans l'esprit; Thistoire paralf décidée à lui reprocher trois grands crimes : la mort de Pierre III, celle du prince Iwan, celle de l'officier qui se prêta à le faire mourir. Ne peut on pas rejeter la plus grande part de ces crimes sur la férocité et l'ambition de ses amants? Non-seulement elle avait en elle ce qui est le plus grand préservatif de la scélératesse, la force et la grandeur de l'esprit , mais encore elle avait de la bouté de cœur. Elle fut faible pour tous ses amants ; elle aimait les enfants, et
(1) Nous parlous de millions de livri^s de France.
ses appartements en étaient pleins. Elle aimait et recherchait l'approbation des hommes éclairés de l'Europe entière; enfin, it c'est ce qui a détruit le plus en nous l'impression des reproches qu'on lui fait, elle a régné trente-quatre ans avec dignité, et, ce qui est plus remarquable, avec sérénité, tandis qu*Orloff est mort dans les angoisses d'une conscience bourrelée. Si Catherine fut une scélérate, il faut mettre en principe que la conscience est un oi^ane dont il est possible qu'un être raisonnable soit privé ; et c'est une triste découverte dans la nature humaine.
(Journal de Paris, du 12 vendémiaire an vi. — 3 oclobre 1797.)
VIE DE JULIUS AGBiaiLA ,
PAB TACITE.
Traduction nouvelle par Deshenaudes.
Cette traduction, qui a paru à la fin de l'an v, s'est comme perdue dans les événements de fructidor. Le calme lui rend aujourd'hui l'intérêt qui lui est propre, et notre situation politique du côté de la Grande-Bretagne lui en donne un qu'elle n'aurait pas dans d'autres temps. Au milieu du mouvement qu'imprime aux esprits l'attente d'une invasion en Angleterre, sous le commandement d'un général signalé par tant de victoires^ il semble que l'avenir et les espérances qu'il nous offre ne nous suffisent pas; nous avons besoin de retourner dans le passé, pour jouir tout à la fois des humiliations préparées à cette île orgueilleuse et de celle qu'elle a déjà subies; pour voir en quelque sorte, dans les triomphes des grands capitaines qui l'ont conquise, ceux du héros qui doit la conquérir encore; pour unir ainsi dans l'imagination la gloire de ce jeune guerrier à une gloire antique, et l'étendre, pour ainsi dire, dans le passé, comme elle s'étendra sur l'avenir. Quel tableau plus propre à satisfaire les esprits agités do ces nobles idées que celui où le pinceau de Tacite a peint la réduction de la Bretagne, et la vie d'Agri^ cola qui l'a soumise? et quelle copie plus ildèle de ce tableau que celle qui est offerte eu ce mement au public par le citoyen Desrenaudes?
On sait que ce fut J. César qui, le premier, entra en Bretagne avec une armée; mais,
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comme le dit Tacite, il montra plutôt qu'il n'acquit ce pays aux Romains.
Les guerres civiles ayant presque aussitôt désolé la république la Bretagne fut comme oubliée. Des lieutenants à qui la garde en fut confiée, les uns négligèrent sa défense, d'autres en furent incapables ; et bientôt elle devint difficile aux meilleurs chefs. Elle était au moment d'échapper au pouvoir de Rome; la révolte était partout; et déjà les troupes romaines avaient essuyé des défaites lorsque J. Agricola y fut envoyé comme gouverneur. Voici comment Tacite parle de sa première expédition.
« Agricola y arriva au moment où les sol- <f dats, comme si la campagne eût été terce miminée , se tournaient impatients vers le a repos ; les ennemis , au contraire, vers Toc- « casion de se venger...
a Alors, bien que la saison fût passée, que « les troupes fussent dispersées dans la pro « vince, que les soldats eussent compté sur le u repos pour le reste de la campagne, qu'ainsi « tout se réunît pour retarder ou contrarier « l'ouverture de la guerre, et que le grand a nombre jugeât qu'il valait mieux se borner a à surveiller les endroits les moins sûrs, Agri- «cola résolut d'aller au-devant du danger... a et, à la tête de ;son armée, pour qu'en par- <K tageant les dangers de tous il communiquât Q à tous son courage, monta à Tennenii {erexit « aciem). h
Il réduit nie de Mone, à l'aide de ses auxiliaires (les Bataves) ; il remporte d'éclatantes victoires.
«Connaissant bien le naturel des Bretons, « et en même temps instruit par l'expérience a des autres que le succès des armes profite « peu lorsqu'il est suivi de Finjustice, il résoiA solut de déraciner entièrement les causes des « guerres...
a On le vit écarter entièrement des affaires <( publiques et ses aflranchis et ses esclaves ; « n'avancer aucun soldat, ni par des affections a privées, ni méhie sur la recommandation ou a les prières des centurions, mais trouver toucr jours, dans le plus homme de bien le plus « digne de sa confiance ; tout savoir et ne pas a tout poursuivre ; accorder de l'indulgence « aux fautes légères, réserver la sévérité pour « les grandes) ne pas toujours vouloir la pu-
a nition, le plus souvent être satisfait du re- (( pentir; préposer aux charges et aux admi- « nistrations ceux qui ne prévariqueraient pas, « plutôt que d'avoir à punir ceux qui au- « raient prévariqué; adoucir enfin, par Téga- « lité de la répartition , l'accroissement des a taxes sur le blé et des autres tributs, après « avoir retranché de toutes parts les inventions (( de la cupidité, plus intolérables que le tria but même.
<( ... Lorsqu'il Tavail assez épouvanté (Pena nemi ), redevenu indulgent, il faisait briller « à ses yeux ce qui pouvait exciter vivement <c en lui le désir de la paix.
« ... Du reste, Agricola n'intercepta jamais, « en homme avide, la gloire des services d*au- « trui : soit centurion, soit préfet , tous avaient « en lui le témoin le plus pur de leurs actions. a Auprès de quelques-uns il passait pour trop cr amer dans ses reproches : plein d'aménité a envers les bons, il était repoussant pour les a méchants; mais de sa colère il ne restait « T\en{ex iracundianihil supereraf). Yous n'aa viez à redouter ni ses intentions secrètes, ni « son silence. Il croyait plus honnête d'offen- « ser que de haïr. »
Pendant sept campagnes de suite Agricola signale ses armes dans la Bretagne. Enfin, à la huitième année de son gouvernement, 30,000 Bretons, résolus à vaincre ou à périr, se réunissent sous le commandement de Galgacus. Tout le monde connaît l'admirable harangue que ce barbai*e adresse à son armée, et ses invectives contre les Romains... «Les « ravageurs du monde, dit-il {nxptores artns), (( lorsque la teiTe manque à leurs dévastations, <c vont tourmenter les mers. Leur ennemi esta il riche ^ ils sont avares; est-il pauvre^ ils a sont ambitieux. Rien n'a pu les assouvir, ni « rOrient, ni l'Occident. Seuls entre tous les a hommes, ils poursuivent avec une ^ale eu* « pidité la pauvreté et la richesse. Dans leur ii langage imposteur, voler, égorger, piller, ils « l'appellent ^mptre ; réduire un pays en soli- «tude, ils l'appellent paix (Av ferre, trucia darCy rapere, falsis nominibas, impbrium; a atque ubi solUudinem faciunt, pacsm ap^ apellani,,.). d
On voit que l'éloquence bretonne n'a pas toujours été du style des manifestes d'aujourd'hui. Agricola, instruit de la résolution des
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derniers guerriers qui restent à la Bretagne , se met en défense.
Et voici le langage que^ de son côté, il parle à ses troupes :
<x ...(Compagnons... au milieu de tant d'ex- « péditions et de combats, soit qu'il ait fallu « de la vigueur contre les ennemis, soit de la « patience et des efforts contre la nature même, a nous n'avons eu à nous repentir, ni moi de « vous avoir pour soldats, ni vous de m'avoir « pour chef; car, ayant ontre-passé, moi les a bornes que n'ont pu franchir les anciens c( lieutenants, vous celles qui ont arrêté les «précédentes armées, nous occupons... etc. « Souvent, dans ces marches que rendaient « si pénibles les marais , les montagnes et les « fleuves, f ai entendu s'écrier les plus braves w d'entre vous : Quand nous montrera-t-on « Tennemi? quand les armées seront-elles en a présence? (Quando dabitur hostis? quando i( actes?) Le voici cet ennemi...
a Voici le champ ouvert à vos voeux et à vo- <f tre valeur. Vainqueurs, tout s'aplanira pour « vous; mais, vaincus, tout vous deviendra it contraire... Nous n'avons ni la mAme con- I des Ueux, ni la même abondance
ff de vhrres qae l'ennemi ; mais nous avons nos c( bras et nos annes, et, en eux, nous avons « tout... »
Des batailles sanglantes suivent bientôt ces puissantes exhortations. Les Ronuûns complètent leurs victoires. Dans une dernière action» dix mille Bretons restent sur le champ de bataille , le reste fuit. Les vainqueurs passent la nuit ivres de joie et riches de butin. « Mais, dit a Tacite, ce fut le jour suivant qui découvrît a la grandeur de la victoire. Partout un vaste « silence, des collines désertes, des toits fua mant au loin, nul homme rencontré par nos a coureurs... » Ainsi fut achevée et assurée la conquête de la Bretagne.
Pourquoi fallut-il qu'Agricola ne vînt qu'après la ruine de la république et sous le règne d'un tyran? et pourquoi sa destinée ne pûtelle être ce que sera celle du héros républicain dont il aura été le modèle à tant d'égards ? Sa gloire excita la jalousie de Domitien, et, a de a peur que son entrée dans Rome ne reçût a trop d'éclat par le concours du peuple qui se a porterait en foule au-devant de lui, voulant « se dérober même à l'empressement de ses
« amis, il vint la nuit dans la ville, et, suivant « l'ordre qu'il en avait reçu , la hiéme nuit « dans le palais, où , ayant été accueilli d'un a baiser précipité et sans un seul mot, il se (c trouva à l'instant perdu dans la foule des « serviteurs.
«Du reste, Agricola, pour tempérer par « d'autres vertus l'éclat de ses exploits milic taires, qui pesaient tant à ceux qui n'avaient a rien fait (ut rniHiare nomen^ grave inter « otiosos, aliis virtuiibus temperaret), se voua « entièrement à l'obscurité d'une vie paisible « et retirée : simple dans ses vêtements, uni « dans ses discours, accompagné seulement « d'un ou de deux amis ; de telle sorte que la « multitude, accoutumée à n'estimer les hom- « mes grands que parce qui les entoure, aj^ès « avoir vu et considéré Agricola, cherchait en « lui sa renommée et peu savaient le deviner « ( vùo aspecloque Agricola, quœrerent fait mam, pauci inferpretareiitur), »
Sa retraite n'empêcha pas qu'il ne fût fré^ quenunent accusé ; mais il fut absous par le tyran. « Domitien se sentait adouci par sa sa- « gesse et sa modération .'jamais, en effet, a Agricola, ni par une résistance insultante, ff ni par une vaine ostentation de liberté, ne « provoqua la renommée et la mort.
a Qu'ils sachent, ceux qui ont coutume de a n'admirer que ce qui est révolte, que même « sous de mauvais princes il peut exister « de grands hommes; que la déférence et la a réserve, lorsqu'on y joint le talent et la vi- € gueur, peuvent élever à ce degré de gloire, « où plusieurs sont parvenus, qui , à travers et des précipices, mais sans aucun bien pour la « république, se sont illustrés par une mort « ambitieuse. »
Cependant Agricola périt à cinquante-cinq ans, et le bruit courut qu'il avait été empoisonné. Tacite .parait l'avoir pensé ainsi, lorsque, peignant d'un seul trait l'air d'affliction qu'affecta Domitien en apprenant la mort d'Agricola et ses sentiments secrets, il dit : « Il a montra sur son visage, et dans tout ce qui « pouvait peindre son âme , les apparences « d'une douleur réelle, rassuré désormais sur a l'objet de sa haine, et bien plus maître de « dissimuler la joie que la crainte. y>
Voici comment Tacite parle de l'extérieur d'Agricola : a II était bien proportionné, piu-
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<x tôt que grand. Rien sur 6on visage qui insa pirât de la crainte ; un air affable dominait « tous ses traits. Aisément vous le croyiez un a homme bon, volontiers un grand homme. . . d
L'étendue que nous avons donnée à cet extrait nous dispense de parler longuement du mérite et des imperfections de la traduction. Le lecteur peut la juger par nos citations. Nous dirons seulement qu'elle nous a paru laisser encore quelque- chose à désirer, et particulièrement dans les passages où nous avons rapproché le texte de la version.
Par exemfle : Au ferre ^ irucidare, rapere, fal^is nominibus, iupbbium ; atque uhi solitudinetn facivnfj pacbm appellant; cette phrase est ainsi traduite : Dans Uvr langage imposteur^ voler, égorger, piller, ils rappellent empire; réduire un pays en solitude, ils rappellent paix.
Cette version est-elle fidèle, est-elle même d'un français bien correct? Ne pourrait-on pas dire :
<x Voler, égorger, piller, dans leurs fausses « dénominations, ils appellent cela gouverne- « ment; et faire un désert, pacification. »
Quando dabitur hoslis ne serait-il pas mieux rendu par : Quand nous livrera-t-on l'ennemi? que par : Quand nous montrera-ton Tennemi ? Dans cette phrase : La multitude.,, cherchait en lui sa renommée , et peu savaient le devinery deviner n'afFaiblit-il pas V'xAée que Tacite veut donner d^ la grossièreté de la multitude? Il dit : Pauci interpretarefitur ; Peu Texpliquaient^ le concevaient.
La critique la plus vétilleuse ne pourrait trouver dans la traduction dont il s'agit que des imperfections du genre de celles qu'on vient de voir. Mais de quelle estime les admirateurs de Tacite et les hommes jaloux de la puissance de la langue française ne payerontils pas cet ouvrage? Tacite jy respire partout; c'est son esprit en même temps que son langage. A chaque page on est saisi par quelqu'une de ces expressions fortes qui impriment, comme au balancier, sa pensée dans l'esprit du lecteur.
Pour traduire ainsi Tacite, il ne suffit pas de savoir en grammairien la valeur des mots qu'il emploie, il faut la savoir en philosophe, en homme d'État; il faut avoir le sentiment de toutes les idées que l'auteur associe, qu'il joint
en si peu d'espace, et qu'il fait concourir avec tant d'autorité à l'impression de sa pensée. Il faut plus encore, il faut connaître toutes les ressources de la langue française, et apporter dans leur usage toute la délicatesse nécessaire pour ne lui faire aucune violence; il faut, en un mot, être penseur profond et excellent écrivain.
Vrrr(rl«^deSaiat-Qiiiriii, l« II frliaaire.
{Jwrnal de Paris, du 21 frimaire an yi. — U novembre 1797.)