‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 198 sur 208 · DE L^ESPRIT DE L'HISTOIBB · texte numérisé non relu

DE L^ESPRIT DE L'HISTOIBB

OU UETTRBS P0UTIQUE8 RT MOBALBS D*Ulf PÈIIB A SON FILS,

Sar la manière d'éludler riiisloire eii général, et particulièrement l*hi<iloire de France ;

Par Antoine FERRinD, ancien magistrat.

Voici un ouvrage fort loué dans le Mercure; on peut présumer qu'il est sage et bien écrit. Voyons.

L'auteur nous apprend, dans l'avertissement qui précède ses lettres, qu'il les a composées pour l'instruction d'un fils qu'il a eu le malheur de perdre. Elles devaient, dit-il, former son esprit et son cœur. Le jeune homme les a écrites sous sa dictée, et a plus d'une fois bondi sur son siège en écrivant les phrases heureuses qui s'y trouvent en grand nombre. Ces détails de V avertissement promettent, ainsi que les éloges du Mercure^ une lecture intéressante.

L'objet de l'auteur n'a pas été de faire une histoire universelle, mais seulement un cadre où ceux qui ne la savent pas encore peuvent apprendre à f étudier (Fauteur a sans doute voulu dire un (ableauy car on n'a jamais rien appris dans im cadre), et où ceux qui n'en savent que les faits peuvent apprendre à en tirer de l'instruction pour le bonheur de l'humanité.

L'ouvrage est divisé en quatre parties. Les deux pi*emières sont destinées à donner une idée des lois et des gouvernements des anciens ; la troisième fait connaître les changements survenus parmi les peuples qui ont formé les monarchies d'Europe; dans la quatrième, l'auteur passe en revue les révolutions arrivées chez quelques-uns de ces peuples, les erreurs, les avantages de la politique moderne, et tix^e les principes d'après lesquels on doit la juger.

L'auteur s'arrête à Tannée 1748, époque de la paix d'Aix-la-Chapelle, et des derniers beaux jours des Français. Il a voulu éviter les temps

qui approchent de laRévoluti<n) et tout ce qui a pu la préparer. Il a pris le parti de n'en point parler; il s'est constamment refusé à la mettre en parallèle ou en opposition avec le passé ; il a même souvent effacé des lignes qui lui paraissaient n'être que trop dignes d'être luet, parce qu'elles semblaient se prêter à des allusions. C'est là, du moins, ce qu'il assure.

Cependant il ne répond pas que ses lecteurs ne fassent des applications : et comment en répondre? « J'avais, dit-il, à parler des vertus, a des fautes, des passions, des crimes de tous c( les siècles ; et ces crimes si effroyablement a dépassés de nos jours, i> (l'auteur n'a-(-il pas voulu dire surpassés ?) « ces mêmes vertus, « ces mêmes fautes, ces mêmes passions qui < aujourd'hui cherchent, les unes à échapper (( au chaos de la Révolution, les autres à se re- « plonger dans son goufTre, voudront trouver a dans mon ouvrage des applications, des rap- « prochements qui ne serontpeut-être que dans (c leur imagination, ou dont au moins elle a était frappée d'avance. »

Heureusement l'auteur ne s'est pomt effrayé de ces crimes, de ces fautes qui, en cherchant à échapper au chaos, de la Révolution, ont leur imagination (l'imagination des crimes et des fautes) pleine de rapprochements et d'applications toutes préparées; sûr d'avoir moi/m^ son intention, et fort de sa sagesse, il antre en matière.

11 commence par quelques conseils sur la méthode à suivre pour classer les faits et les distribuer sous différentes époques. Ce sont des notions rebattues, mais qu'il était sans doute nécessaire de rassembler à la tête de l'ouvrage. L'auteur reconunande l'étude des tables de Lenglet-Dufrenoy. Tel est l'objet de sa première lettre.

La seconde est une esquisse de toute l'histoire ancienne. Par cela seul qu'elle est resserrée en huit pages, elle a de la grandeur. Elle indique toutes les parties auxquelles doit s'attacher l'attention dans cette période. L'auteur conseille de commencer par les parcourir rapidement et dans Tordre qu'il indique, et, après cette étude volumineuse , de revenir sur ses pas et de considérer séparément chaque histoire particulière.

La troisième lettre présente des réflexions sur l'histoire dos Juifs. L'auteur y trouve bien

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quelques faits difficiles à concilier entre eux ou avec les histoires profanes; mais un esprit sage n'en conteste rien , parce que cette histoire^ qui n'est pas bien prouvée, fournit à la religion chrétienne des preuves sans réplique.

L'auteur admire toutes les lois de Moïse. Il remarque celle qui admet les esclaves; encore plus celle qui rend esclaves les débiteurs insolvables; et encore plus rétablissement d'une dlme pour les lévites; et encore plus celle qui défend au mari de reprendre sa femme divorcée ou répudiée, et mariée à un autre; et encore plus la maxime que Vautorité qui régit l'État tient de Dieu s^ul. L^auteur pèse sur tous ces objets de manière à prouver combien il a écarté de son esprit tout ce qui appartient à la Révolution. Ce qui suit le prouve encore mieux.

c( Il ne faut point séparer, dit-il, l'histoire « des Juifs des prophéties qui en sont une para tie principale. »

Voici quelques prophéties choisies avec discernement et enchaînées avec habileté par Fauteur pour éviter tout rapprochement de rhistoire ancienne avec l'histoire moderne, a C'est là, dit-il, c'est dans les prophéties a qu'on peut voir à quoi tiennent les révolutf tions... Ce n'est que là qu'on trouve Texplic( cation de ces conseils ineptes ou perfides qui « entraînent un État vers sa chute. Il est dit a que les hommes les plus sages ne donneront « que des conseils insensés : Sapienfissimorum o consiliafatua erunt... Dieu même les frappe ff d'aveuglement : Jehova immisit in eos sum- « mam mentis alienationem. Il ne veut pas et que, ni parmi les grands, ni parmi le peuple, « il se trouve un homme qui puisse proposer a ou prendre un parti prudent : ^on erit, vel a inter superiorum aut inferiorum ordinum a homine», qui sciât prudens dare aut expedi- « re consilium... (Tout cela n'a rien d applicable à l'assemblée constituante et à la première assemblée législative, et l'auteur était bien loin d'y songer. ) « Alors le souverain arbitre tt des destinées appelle ceux qui devaient servir « ses desseins : Vocavi heroas tneos, quos huic o rei destinavi» Ce sont les verges de sa coa 1ère; il les a armées dans son indignation : a Virgx irœ ineœ, quas indignatio mea arma- « vit. Et ces ministres de sa vengeance s'élana cent avec orgueil pour exécuter ses ordres :

« Superbe exultantes ad exequendam iram « meam. » (Ceci ne rappelle pas le moins du monde les jacobins.)

a Malheur au peuple sur lequel ils viennent « fondre I il est bientôt l'agent et la proie de « riniquité : Improbitas exarcet tanquam ignis; cf popuiusjit ut pabulum ignis. Ce peuple ina fortuné est réduit à se déchirer lui-môme : a Aller alteri non parcet; omnes in propria a sua viscera sœviunt. L'un s'abreuve de sang a et en est encore altéré; l'autre dévore ses a victimes et n'est pas rassasié : Hic coRdit ad « dexterain , et esurit ; ille dévorât ad sinisa tram, nec satiatur, etc. » (Cela n'est pas rapporté pour remettre sous nos yeux le réginoe révolutionnaire. )

<f Et qui a pu attirer tant de calamités sur les a habitants de cette terre désastreuse^» (L'auteur a sans doute voulu dire : couverte de désastres.) «C'est qu'ils ont transgressé leurs « lois; ils ont changé leur gouvernement^ ils « ont viole' un pacte qui devait durer étemel^ a lement : Quippe leges transgressi sunt; mua tarant statuta; violarunt foddus in œternum « duraturum. » (Ils ont changé leur gouvernement : cela n'a aucun rapport avec la constitution de 1791. ni avec la révolution de 1792.)

« Au milieu de cette affreuse combustion , « les auteurs de tant de maux méconnaissent la « main qui les fait mouvoir ; ils s'attribuent à a eux-mêmes le succès de leurs entreprises : « Virlute mea, qua valeo, hxc effeci. Ils s'ap- « plaudissent d'avoir, suivant leur caprice^ a changé les bornes des empire s , pillé les tréa sors des peuples^ chassé plusieurs souverains a de leurs États : Pro arbitrio terminas poa pulorum muto, eorum thesauros prœdor, re- « ges multos regnis suis privo. » ( On chercherait en vain dans le Moniteur h quoi ce passage pourrait faire allusion. )

a Mais eux-mêmes ont été maudits d'avance a par la justice céleste : iis ont porté des lois (c tyranniques; ils ont jugé avec iniquité pour « enlever aux veuves, aux enfants màne leur a dernière ressource : Vœ illis qui leges f erunt cr iniquas^ et qui iiyuste pronuntiant ut r?- « duas diripiant et pupiilos deprœdentur ! » (Qui aurait le mauvais esprit d'appliquer ce passage aux lois faites contre les émigrés?)

« ... Mais Dieu a dit à ces cruels tyrans: « Quand vous aurez achevé de tout détruire,

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a VOS complices vous détruiront eux-mêmes: « Cum absolveris uastationes (uas, cl ipsevas- « taberis... Et à l'instant ils cessent d'être ces (c hommes violents qui abusaient de leur au- (( torité^ ces magistrats pervers qui insultaient « à leurs victimes, ces êtres dont toute Foccu- « pation était de méditer ou d'exécuter de nou- « veaux crimes : Desiit esse violentas; con- « sumptus est irrisàr; excisi sunt ad scelera i( patranda intenii. i> (A la lecture de ces mots, le 40 thermidor ne viendra à l'esprit de personne.)

d Cette voix (de Dieu] avait dit aux minisa très des autels de se séparer, de s'éloigner « de cette terre immonde : Discedite^ migrate « hinc; imwundum ne tangite, qui vasa sacra a porlatii. Elle les rappelle, et leur dit qu'ils c( peuvent revenir en sûreté : Sa/e;t reducta mini. » ( L'émigration des prêtres et leur retour ne sont pas indiqués ici. )

L'auteur, comme on voit, a poussé jusqu'au scrupule le soin d'écarter tout ce qui peut faire allusion à la Révolution. Obligé, comme il Tétait dans l'esquisse de l'histoire des Juifs , de citer les prophéties de Daniel et d'Isaïe , qui étaient là si nécessaires, il a du moins choisi , comme on voit, les passages qui se refusaient le plus à l'application, et il les a présentés dans l'ordre le moins propre à rappeler la marche des événements dont il fallait éviter le souvenir. Était-il possible, dans cette partie de l'ouvrage, et à l'occasion du peuple juif qui a tant de ressemblance avec la nation française, de moins réveiller dans l'esprit de ses lecteurs des idées affligeantes pour les uns, humiliantes pour les autres , propres à rétablir la discorde entre tous ? Était-il possible de mieux répondre à l'esprit de paix et d'union qui règne maintenant en France, et de se séparer plus fortement de ces esprits ingrats et pressés de mal faire qui se sont promis de saisir le moment même où la Révolution leur accorde une amnistie pour commencer son procès? Certes, si les lecteurs de M. Ferrand font des applications de son livre à la Révolution , il n'aura rien à s'en reprocher, et ce sera sCirement, comme il le dit, la faute de Vimaginatio7i de leurs ctiwes et de leurs fauïes.

Reprenons la suite de Touvrage. La quatrième lettre regarde les Phéniciens et les Carthaginois, et renferme une dissertation contre

le système de l'égalité absolue, qui Q*a jamais été soutenu en France qu'en 1793.

La cinquième lettre regarde l'Egypte. La royauté, le sacerdoce et le service des armes y étaient héréditaires; aussi les législateurs les plus célèbre^' de tantiquiié allaient apprendre la sagesse en Egypte. Comment les prêtres d'un peuple si sage ont-ils dégradé la religion! C'est qu'ils étaient cupides, répond l'auteur. Mais pourquoi étaient -ils cupides dans un gouvernement si sage? Comment cet empire si sage a-t-il péri? C'est parce qu'U a divisé le gouvernement, répond Fauteur. Mais pourquoi ce peuple sage a-t-il divisé le gouvernement?

La sixième lettre est relative aux Assyriens et aux Perses. L'auteur remarque chez ces peuples l'unité et l'hérédité du pouvoir suprême, et la puissance paternelle.

La lettre septième concerne les Grecs et renferme des principes de législation. L^auteur y examine longuement ce que peut être une déclaration de droits, et il attaque les principes qui ont été adoptés sur ce sujet en Amérique et surtout en France, car il n'oublie pas qu'il a promis de ne point parler de la révolution française.

Sans nous occuper plus que l'auteur de ce qui regarde la Révolution, nous observerons que tout ce qu'on a écrit pour et contre les déclarations de droits n'est que dispute de mots. Tout le monde, excepté les furieux de 1793, est d'accord au fond que tout citoyen a un droit égjil à la liberté individuelle, et uo droit égal, non pas à une propriété égale, mais à la propriété, c'est-à-dire à conserver ce qui lui appartient, à en jouir sans empêchement, et à acquérir ce qui lui manque par l'usage légitime de sa force ou de son talent Voilà sur quoi tout le monde s'accorde, et sur quoi il est bon de s'accorder. Ces droits sont ce qu'on appelle les droits civils. Les droits politiques n'ont été considérés que comme la garantie des droits civils; mais leur mesure a été et a pu être un objet de débats fort étendus. Cependant on s'est encore réuni sur quelques principes à cet égard. L'assemblée constituante n*a jamais cru à l'égalité des droits politiques, puisqu'elle a fait des citoyens et de simples Français, et qu'elle a établi des conditions de propriété pour l'électorat. Les auteurs

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de la constitution de Tan vin n'y ont pas cru davantage, puisqu'ils ont créé une triple éligibilité, correspondante aux trois degrés entre lesquels ils ont partagé les emplois publics. Le sénatus-consulte organique n'a pas plus embrassé cette chimère, puisqu'il attache aux plus grandes fortunes de chaque département le droit de présenter les candidats. Ainsi, Ton pourrait dire que toute réfutation des opinions de 1793, concernant l'égalité civile et politique, est aujourd'hui oiseuse et surannée, si Pon pouvait supposer que M. Ferrand eût eu la moindre intention de s'en occuper. On serait même en droit de direqu^elle a quelque chose de calomnieux, parce qu elle supposerait que ces opinions ont fait corps avec les opinions vraiment nationales qui ont eu cours pendant la Révolution, et rien n'est plus faux. Après la théorie des droits, Fauteur établit les grands principes de la législation; et, pour animer sa leçon, il se place devant le législateur d*un grand empire, et il lui adresse ses paroles.

Combien d'excellentes choses on retrouve ici dans cinquante pages ! Pourquoi ont-elles été dites si souvent dans tant d'autres livres? Elles sont si bien à leur place dans le livre de M. Ferrand! Citons-en quelques-unes.

<x Le législateur étudiera d'abord la nature a humaine, qu'on peut modifier, mais qu'on a ne changera jamais... d

«... Il ne prétendra pas traiter un ancien a empire comme une société naissante, comme a une terre vierge nouvellement découverte, a ou même nouvellement créée /»

«... Le peuple, toujours peuple, partout y « obéit bien plus par habitude que par prin- « cipe. a

«... Une classe contre laquelle le législa- « teur doit diriger son attention est celle des « égoïstes..., ces membres parasites de la so- « ciété, intéressés à s'isoler de tout ce qui les « entoure, uniquement occupés à rapporter « t(mt à eux-mêmes. » Ce dernier trait était échappé à ceux qui ont peint les égoïstes.

« ...Le législateur sentira que, parmi les « préjugés, il en est de bons et d'heureux qui, « de siècle en siècle, sont devenus chez les « hommes une habitude innée, b Une habitude innée !

a ... Il ne prendra point toutes les parties

a ensemble, parce que Tesprit humain ne pour- « raity suffire; il les examinera successive- « ment, toujours avec le désir de conser\'er et « le talent d'améliorer, toujours en imitant la « nature, qui ne produit qu'avec le temps, et « qui ne donne qu'avec les années les fruits « de Tarbre qu'elle fait naître. >»

«... En entourant le souverain de la néces- « site d'être juste, il imposera aux sujets l'ob- < ligation d'être soumis. »

Voici cependant un morceau qui diffère beaucoup de ce qui précède; ce n^est assurément pas un lieu commun, et il est permis de penser qu'il ne le deviendra jamais.

«Si l'État qui lui demande (au législateur) le « bienfait de sa restauration sortait d'une ré- « volution terrible, le législateur sentira qu'il a « affaire à un convalescent dont le traitement « demande la plus grande prudence, n Ce précepte parait fort judicieux; mais conuneut l'auteur traite-t-il les convalescents ^ et qu'entend-il ^fkv prudence? « Il (le législateur) com- « mencera par maintenir, vis-h-vis des enne- « mis du dehors, l'ascendant que l'état révolu- « tionnaire s'était acquis. » A merveille ! Rien de plus convenable; mais cette attention ne doit pas être particulière aux temps de conva^ lescence. Et ensuite? « S'il se trouve au de- « dans des ennemis connus par leurs principes c destructeurs^ il réunira tous les partis contre « celui qui bouleverse la société humaine...; € ce parti une fois terrassé, il aura pour but c d'éteindre partout les haines, les vengeances, « le souvenir des animosités personnelles. » Ici on pourrait demander à l'auteur ce qu'il veut dire. S'il se trouve des ennemis de l'État qui tendent actuellement, par leurs actions ou leurs discoursy à bouleverser la société humaine, c'est fort bien fait de les terrasser ; mais si ces ennemis ne sont reconnus ennemis que par des principes destructeurs qu'ils auront professés dans les temps orageux de la r évolution j et c'est à ceux-là que parait s'appliquer la phrase, ne serait-ce pas un peu abuser de la convalescence du malade, courir risque de recommencer la maladie, se jouer de la prudence, que de prétendre à les terrasser? N'est-ce pas aussi une recommandation dérisoire, dans cette hypothèse, que celle d'éteindre les haines et les vengeances, quand on a étouffé les ennemis?

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Au reste,- il se trouve à la suite de ce passage quelques lignes où Tauteup parait s'être oublié. Les voici:

« Persuadé que cette nation^ si elle a sub- « sisté longtemps avec gloire, n'a dû qu'à son « esprit et à ses anciennes lois ce tempérac( ment politique, qui, dans une vieillesse avance cée, cachait encore, sous la rouille du temps, « tous les symptômes de la vigueur, le législaa teur chercbera à rétablir cet esprit dans tovt « son entier. Mais il né prendra dans les an- « viennes lois que ce qui peut convenir aux tf circonstances. Parmi tout ce que la révolu- « lion aura abattu, il peut se trouver des choit ses qu'il serait imprudent, inutile et dange- « reux de relever ; il profitera de leur destrucm tion, et par là il tirera un bien du mal même c( qui aura été fait. x>

Probablement ces paroles ne sont pas de la même date que l'ouvrage; elles paraissent se sentir de l'impression du temps présent, comme la plus grande partie du livre parait se ressentir de rimpression du passé. U aurait fallu, an moins pour Tunité de ton, que le livre ne fût fait qu'à Tépoque où il a été corrigé et imprimé , ou qu'il eût été corrigé avec l'esprit du temps où il a été fait.

Les lettres huitième, neuvième et dixième concernent la Grèce. On y rencontre quelques assertions que démentent les monuments les plus respectables. L'auteur nous apprend que les Lacédémoniens avaient admis le partage égal des terres : Xénopbon nous avait dit qu'au contraire ils avaient établi la communauté des terres, il est impossible d'entendre les lois de Sparte, de comprendre ses mœurs, ses usages, son histoire, quand on confond deux choses aussi opposées; ainsi Xénopbon les entendait mal, et M. Ferrand les entend fort bien. Du reste, l'auteur ne parle de la Grèce que comme d'un petit pays, peuplé de petits brouillons, qui ont duré quelques jours et qui n'ont laissé que de faibles traces de leur passage dans le monde. L'auteur n'a été frappé ni de la grandeur des actions, ni de celle des hommes que la Grèce a produits; il n'a vu là que deux choses également abominables aux yeux de Dieu et des hommes : le polythéisme, ou Vathéisme^ ditil, car Pun mène à l'autre, et des républiques.

Alexandre, qui est le sujet de la onzième lettre, est mieux traité; l'auteur a daigné tra-

cer pour lui quelques lignes assez bien écrites.

L'histoire romaine fournit à Fauteur la matière de huit chapitres, depuis le dooaème jusqu'au vingtième II voit Rome heureuse et pacifique pendant 230 ans sous ses rois; ambitieuse, conquérante, tyrannique au dehors. agitée au dedans , pendant environ 500 ans qu'a duré la république ; il la voit redevenir pacifique en redevenant monarchie, et dorer en cet état pendant 475 ans à Rome et 4480 ans à Ck)nstantinople. Malheureusement c'est ce que tout le monde savait à merveille.

L'objet principal que l'auteur s'est proposé dans ces huit chapitres a été de déprimer la république romaine et d'élever la monarchie ou l'empire romain. « Vous entendez souvent, « dit-il, vanter la république romaine; ne (( croyez point sur parole à ces réputations a transmises par une tradition qui se dispense a de l'examen... Dans le tableau que l'étude a de l'histoire romaine doit dérouler à vos a yeux, vous apprendrez à com^tre cette ré- K publique que Ton ne peut ckereker à fimftr «r dans ses vertus sans l'imiter dans ses cria mes. Partout où elle a pénétré , elle a dé- «sole, elle a opprimé l'humanité; et c'est c( elle qu'une philanthropie bouffie bien plus « que nourrie de bienfaisance veut sans cesse « offrir pour modèle. C'est avec ce nom de a Romain que la perfidie assourdit sans cesse a les oreilles de la sottise. »

Ici la patience échappe, et il est impossible de s'en tenir à l'ironie.

Que M. Ferrand préfère le système monarchique bien organisé au gouvernement républicain; qu'il croie qu'il y a sous la monai^ chie plus de liberté, plus de bonheur et plus de stabilité que dans la république, cette opinion, susceptible de contradiction, mais non de censure , puisqu'elle a été celle de beaucoup de grands politiques, cette opinion est aujourd'hui avouée par un grand nombre de citoyens qui ont contribué avec ardeur à l'établissement de la république française , mais dont les uns ont vu leurs espérances républicaines trompées par l'expérience (4), et dont les autres n'ont réellement embrassé le système

(I) {Nof0dê i'édUfmr,) Moa pèr* ctail du nonibrci il !• déclare dans la Chronique de So jours, « J'ai en eflet passé comme bcaocoip (t d'autres par les folles idées de république ; mais je n'ai pis eu Tab- «'snrde présomption de résisier m t'expe'rietuet ttc... » ^ Jloie a, p. ïSp, t. m de celte collection.)

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de la république que comme le seul moyen d'arracher la nation française au pouvoir d'une dynastie dégradée, à celui d'une noblesse dégénérée ^ à celui d^une foule d'anoblis sans noblesse qui s^étaient partagé tous les genres d'autorité, et surtout comme le moyen de rajeunir la monarchie au sein des lumières du dix-huitième siècle, et de lui donner une nouvelle splendeur.

Mais que, pour établir son opinion sans l'énoncer, M. Ferrand méconnaisse dans les républiques de la Grèce et de Rome, une grandeur qui toujours a été l'étonnement du monde; qu'il se croie en droit de passer sans respect, sans admiration, devant cette foule de grands hommes dont leur histoire offre l'imposant tableau; qu'il détourne ses regards dédaigneux de tant de vertus héroïques et d'actions sublimes qui ont été données en exemple à toute la terre depuis tant de siècles; qu'il retranche des annales de deux nations immortelles et écarte de l'instruction de son fils tous les beaux modèles qui peuvent enflammer les âmes de l'amour des grandes choses; qu'il ne reçoive de l'histoire que ce qu'il en peut faire entrer dans ses systèmes antirévolutionnaires et satisfaire son antipathie pour tout ce qui porte le nom de république; et qu'enfin, sans respect pour ces siècles nombreux qui ont admiré Rome et la Grè^^e, il se croie le droit de fixer le rang de ces républiques fort au-dessous de celui qu'elles occupent, comme s'il était le premier qui eût parlé d'elles, comme si personne n'en devait parler après lui... cette méthode peut paraître plus digne d'un écrivain de pamphlet que de l'auteur d'un ouvrage historique. Un historien ne peut, sans se montrer indigne de sa mission, rejeter ainsi les tributs que l'histoire offre à la morale. Que la république soit ou ne soit pas le pire des gouvernements, les vertus qui s'y font remarquer, l'amour de la patrie, l'amour de la famille, en sont-ils moins des exemples dont tous les honunes peuvent profiter, et que Phistoire doit présenter avec chaleur et dignité?

Quand il serait vrai que les monarchies procurent aux peuples plus de bonheur que les républiques, pourrait -on nier que les républiques ne donnent aux hommes plus de grandeur et de force? et ne serait-ce pas ce

qui explique ce phénomène, toujours rejeté sur l'instabilité des choses humaines, que, dans la monarchie concentrée, le gouvernement tend toujours au relâchement et tombe souvent dans l'anarchie, tandis que, dans la république, le gouvernement va toujours du grand nombre au petit, et du petit nombre à l'unité? Par la raison que les princes se dégradent dans la puissance absolue, la puissance les fuit et retourne à la multitude; et parce que, dans les tourments de l'anarchie, il arrive toujours un homme grand et fort, tout conspire à lui donner un pouvoir dans lequel chacun trouve un refuge.

Aux yeux de M. Ferrand, la république romaine n'a pas seulement eu le tort d'être une république , c'était une république militaire, obligée d^étre conquérante sous peine de ne pas exister. H ne serait pas facile peut-être de dire ce que c'est qu'une république militaire. Une république militaire serait celle où tout citoyen serait soldat, où tout fonctionnaire serait im militaire en grade, et où les chefs de l'État délibéreraient avec un droit égal, et régleraient à la pluralité des suffrages tous les objets du commandement militaire, en même temps que ceux auxquels s'applique l'autorité civile; en d'autres mots, ce serait celui où le gros des citoyens serait l'armée, où les offt- . ciers seraient les magistrats, et dont un corps de généraux serait le général : voilà ce que serait une république militaire. Mais on n'a jamais parlé de chose pareille, du moins je le crois. On entend bien ce que c'est qu'un despotisme militaire, même une monarchie militaire ; on en peut citer des exemples. On entend bien aussi ce que c'est qu'une république guer^ rière, qui a des institutions et des mœurs militaires. Mais une organisation militaire ne peut jamais être républicaine, une organisation républicaine ne peut être militaire ; car on peut faire gouverner unÈiaipar un ou plusieurs, maison ne fait commander les armées que par un seul.

Mais ce n'est pas sans dessein que l'auteur du livre a appelé Rome une république militaire. Voici comment il continue :

« L'aveugle apathie , l'incroyable lâcheté a avec laquelle toute cette Asie, excepté Mi- « thridate, attendit et reçut des fers, présentea raient à l'observateur de grandes réflexions, a si une partie quelconque de la terre se re-

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a trouvait jamais dans la même position y si « une république formidable menaçait encore « tout ce gui l'avoisine d'une oppression uni-- « rerselle. C'est alors qu'il faudrait rechercher « toutes les fautes des États asiatiques lorsque « les Romains s'en approchèrent, et se con- « vaincre qu'en commettant les mêmes fautes (( on éprouvera le même sori. d

Et quelles sont ces fautes des princes de l'Asie dont M. Ferrand veut parler? C'est do ne pas avoir su faire une bonne coalition, une coalition solide, contre cette république militaire; c'est de s'en être détaché après l'avoir formée, etc. Ici le livre présente dix pages où il est évident que les mémoires sur lesquels l'auteur écrivait cette portion de l'histoire romaine étaient le Moniteur de la République française.

c( La réunion de l'Asie, continue Fauteur, « présentait des forces bien plus considéraa blés qu'il ne fallait pour arrêter les Romains, <i et ou n'en peut douter quand on voit ce que a lit Mithridate seul... Mais toutes ces nations « se laissèrent successivement attaquer, sans t( que l'exemple de celles qui venaient d'être « vaincues fît sortir les autres de leur inertie, a A la vérité la politique romaine entretenait « cette inertie avec grand soin; elle faisait « jouer entre ces nations les mécontentea ments, les jalousies, les espérances d'agranc< dissement aux dépens l'une de l'autre, enc( fin toutes les marottes politiques que se « renvoient mutuellement la fausseté, la ter- « reur et l'ineptie. Et sans doute, dans les con- <( seils des cours de VAsie, il se trouva de ces a ministres, prétendus grands hommes, qui a présentaient à leur souverain la ruine d'un « État voisin comme un avantage pour le a leur; qui lui disaient que les Romains, ne c( pouvant garder tant de conquêtes, auraient a besoin d'avoir des alliés, et qu'en évitant de a les irriter, en prenant tous les ménagements a ordonnés par des circonstances impérieuses, 0 on recueillerait un jour le fruit de cette cona duite sage et mesurée... » "^

Quel Français pourra lire patiemment ces reproches indirectement adressés par ufl Français aux ennemis de sa patrie ? Qui ne verra avec indignation qu'il prenne à tâche de les faire rougir de la tiédeur de leur haine pour çUe, de l'impuissance de leurs attaques, de

rinuiilité de leur résistance, du peu d'accoid de leurs moyens, de leur facilité à transiger? Qui , parmi nous , ne sera révolté de leur voir imputer la gloire des armes françaises comme le crime de leur ineptie, et les assurer qu'il ne tient qu'à eux de venger leurs affronts ? Certes, on conçoit que M. Ferrand n'aime pas 1» Romains : plus d'un citoyen de la république a bien pu bl&mer l'ambition du sénat; plus d'un orateur, plus d'un écrivain a bien pu s'élever avec courage contre les fureurs de la guerre, représenter hautement, fortement, aux consuls, au sénat, au peuple romain, les maux que l'ardeur des conquêtes faisait à la patrie; mais j'assurerais que jamais un citoyen de Rome ne donna aux puissances étrangères des instructions contre Rome, ne songea à leur faire honte de leurs jalousies et de leurs mésintelligences, et à les rallier par la haine de la république.

Le règne d'Auguste a profondément occupé M. Ferrand.

a Lorsque les armes de la république, dit-il, a ne devaient plus rencontrer d'ennemis, cette c< république, jusque 'là toujours ennemie des a rois, toujours si orageuse, toujours si impaa tiente d'elle-même, s'abaisse, s'humilie, se « soumet sous ce pouvoir souverain dont elle « avait poursuivi le nom avec tant d'ardeur. Ce « n'est plus tout un peuple qui va être le maia tre du monde, c'est un seul homme; ce peu- « pie sera lui-même le premier sujet du poct tentât le plus absolu...

(( Que devait donc être cet Auguste , pour a qui Rome a travaillé sept siècles? Que dea vaient donc être ses successeurs, souverains a de cet empire, qu'on n'a pu fonder qu'ace près 700 ans de guerres continuelles? Le a temple de Janus n'a point été fermé depuis « Numa; il va l'être sous Auguste. C'est sans a doute pour donner à l'univers une paix a achetée au prix de tant de sang? c'est pour a établir une paix universelle sous la juste et ir- (c résistiblefermetéd'une monarchie toute-puis- « saute lr Non : c'est pour contenter et assouvir a les caprices, les débauches, les cruautés de c( Tibère, de Caligula, de Claude etde Néron... »

Si l'empire est resté uni sous de tels empereurs, c'est par un miracle de la religion chrétienne, qui est née presque avec l'empire. « C'est, dit M. Ferrand, parce qu'une religion

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i< universelle devait prendre racine dans un « empire universel.» Cette idée est de Bossuet.

La personne d'Auguste ne déplairait pas trop à M. Ferrand ; mais sa conduite lui pai*ait pécher en deux choses : d'abord c était un usurpateur ; et^ en second lieu , il n*a pas su rendre son usurpation légale, en fondant une monarchie héréditaire, a Entraîné par la for- H tune, dit l'auteur, il ne la maîtrisa jamais ; « elle avait même de la peine à le suivre. <x Elle fit beaucoup pour lui; elle le mit à a portée de faire davantage; mais il attendait c< tout des occasions, des événements; il ne sa- « vait point aller au-devant. Quoique d'un es- « prit fin, délié, habile à profiter du mérite et « des défauts de ceux qui étaient pour ou tt contre lui , il fit petitement de grandes cho- « ses.

a ...Soit que ses vues politiques ne fussent « pas assez étendues pour découvrir tout ce « qu'il pouvait et tout ce qu'il devait; soit que, « peu entreprenant par caractère, il ne se a sentit pas la force d'abattre ce qu'il prenait « encore pour de grands obstacles; soit qu'é- « levé au milieu des idées républicaines il « craignit encore, malgré son ambition et ses « victoires, de donner lieu à une réaction qui a ramènerait les anciennes idées, il conserva « le simulacre du gouvernement qu'il venait a de détruire ; il en laissa subsister les formes ; « il n'anéantit que quelques lois républicaines a absolument inconciliables avec sa nouvelle a autorité... Sous prétexte de détruire tous les « partis en les confondant tous, il choisit in* a différemment parmi eux ses principaux «agents, politique qui n*aurait été bonne <r qu'autant qu'il aurait légalisé le pouvoir su- « préme qui seul devait diriger, presser, arrô- « ter leur action... Il y avait loujoure deux « consuls... Il y avait toujours des comices, qui i< étaient le corps législatif; un sénat, conser- « vateur des anciennes lois de la république; « un tribunat, défenseur des droits du peuple; u mais ce tribunat, autrefois créé et soutenu « par des factions, ne fut plus rien dès qu'il 0 ne lui fut plus possible d'être factieux... Au « milieu de ces noms républicains et de ces a formes monarchiques, ce ne fut pas l'autotf rite monarchique, mais l'autorité militaire, « qui s*empara et décida de tout. On fut obligé « de récompenser tous ceux dont on s'était

« servi pour vaincre et pour régner; ils senti- « rent leurs forces, et bientôt ils en abusèrent. c< C'est le sort de l'humanitc... »

Telle e^t l'opinion de Fauteur sur le gouvernement... d'Auguste.

On ne comprend pas bien en la lisant pourquoi M. Ferrand traite sans cesse Auguste d'usurpateur ; ni pourquoi, le regardant comme un usurpateur, il lui reproche si vivement de n'avoir pas fondé ^hérédité de sa puissance; ni enfin sur quoi il juge qu'Auguste aurait eu tant de facilité à former cette institution.

M. Ferrand, qui regarde toute république comme contraire au bien de l'humanité, et la souveraineté du peuple comme une chimère désastreuse, devrait, pour être conséquent, traiter de libérateur, et non d'usurpateur, rhomme qui a tiré sa patrie de l'état de république.

Dans le système de M. Ferrand, sur qui donc peut avoir usurpé Auguste? A- t-il usuipé la souveraineté sur le peuple romain? Mais si le peuple n'est pas souverain, comment Auguste aurait- il usurpé la souveraineté sur le peuple? L'a-t-il usurpée sur le sénat? Mais, dans le système de M. Ferrand , le sénat n'était-il pas lui-même usurpateur? Ne s'était-il pas établi, pour le malheur du peuple, sur les débris du tréne? La souveraineté, n'étant donc ni au peuple, ni au sénat, ne pouvait être qu'au premier occupant... Mais non : il existait certainement, dans quelque coin du monde, un rejeton des Tarquins; c'était là, sans doute, le souverain légitime qu'Auguste devait découvrir et couronner ; c'est là l'honmie à qui, sans doute, appartenait le suprême pouvoir! et c'est pour l'avoir méconnu qu'Auguste est qualifié d'usurpateur.

Auguste ayant donc bien mérité ce titre odieux, il reste du moins à expliquer pourquoi M. Ferrand lui reproche de n'avoir pas rendu le suprême pouvoir héréditaire dans sa famille. C'est reprocher à un homme de n'avoir pas été assez criminel , d'avoir laissé des ressources à sa victime, et rendu possible, pour ta suite* la réparation qu'il ne voulait pas faire actuelle^ ment.

Mais qui assure qu'Auguste ait bien volontairement mérité le reproche de M. Ferrand, et qu'il lui eût été si facile de se constituer monarque héréditaire? M. Ferrand compare

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Auguste à Cliarlemagne; il ue \*oit dans le premier que faiblesse el tâtonnements; il admire la marche rapide et la conduite vigou* rouse du second, a Charlemagne, dit-il^ ne ce craignit point de déployer toute la force a d'une autorité à laquelle il savait attacher le a bonheur des peuples; et cependant Charles a avait devant les yeux l'élévation récente de « son père, ùu préjudice de la famille qni « avait fondé la monarchie. Il aurait pu croire, c< comme Auguste^ que les circonstances exi- « geaient quelques ménagements. Si Auguste « devait une partie de sa fortune à plusieurs c( grands personnages de la république, Pépin « était redevable de la couronne au choix des << principaux membres de l'État, devenus trop « puissants par la faiblesse des derniers rois. u Cela n'empêche pas Charlemagne d'étendre « également sur tous Tautorité dont il était re- ([< vêtu. Il se montra toujours juste, toujours « ferme, et il fut tout-puissant. » M. Ferrand voit bien au^^si quelque tache d'usurpation dans la conduite de Charlemagne, mais au moins il estime sa manière de consolider sou pouvoir; et en cela il ressemble à Machiavel, qui, s'il est permis de se servir de cette exr pression, n'estime dans la conduite des hommes d'État que le bien joué, sans égard à Fobjet, à l'intention , et même à la nature des moyens. Cependant est-il vrai que la position de Charlemagne fût moins favorable que celle d'Auguste à l'institution de l'hérédité, comme l'a cru M. Ferrand? Elle Tétait évidemment davantage. Auguste prenait le pouvoir monarchique après cinq cents années de république, et Charlemagne le trouvait établi. Auguste avait à surmonter les opinions, les affections, les habitudes de tout le peuple romain ; et , au contraire, les opinions, les affections, les habitudes françaises conspiraient pour Charlemagne, qui n'avait d'opposition à prévoir que de la part d'une famille royale dégénérée. Une république de cinq cents ans tient bien autrement à sa liberté qu'une nation monarchique ne tient à une famille de rois fainéants, quand elle voit à sa tête un chef équitable et puissant. Charlemagne et Auguste ont fait tous deux ce qu'ils ont dû faire en faisant deux choses totalement différentes; et si l'un des deux devsdt servir d'exemple dans quelque ancienne monarchie d'Europe récemment formée en ré-

publique, sous rauiorité suprême d*nn grand homme, ce serait à Charlemagne, nullement à Auguste, qu'appartiendrait cet honneur.

Mais Charlemagne n'est pas plus qu'Auguste le héros de M. Ferrand. Le héros de M. Ferrand , c'est Monck. a Honneur à cet honmif^ <t immortel ! honneur à ce célèbre MondL ! » C'est ainsi que commence le 84* chapitre do livre de M. Ferrand. a Ce n'est pas seulece meut, dit-il, pour avoir rendu à son pays a son gouvernement légitime qu'il a droit à la (f vénération de la postérité; c*est pour être a parvenu à ce but si désirable sans violence, il sans secousse, par la se^\e sagesse de sa con- « duite, par son habileté à profiter des événea ments qui àe présentaient, et à faire naître a ceux qui pouvaient lui être utiles. »

M. Ferrand, après ce préambule, fait l'histoire de Monck et du couronnement de Charles II; et on peut dire dans tous les sens qu'il la fait, car il ne s'accorde en rien avec l'histoire reçue et avouée» M. Ferrand assure que Monck médita le rétablissement de la royauté et prépara le couronnement de Charles II du moment qu'il eut quitté l'Ecosse; il arrange toutes ses actions, toutes ses paroles d'a{»ès cette supposition. Nous avons la Vie de Monck par Gumble; elle est bien loin d'autoriser ce système; et M. Hume, qui trouve assez vraisemblable qu'après ha déposition de Richard Monck ait regardé comme nécessaire le rétablissement de la royauté , néanmoins dit positivement qu'on (( n'a pas de certitude sur le a temps auquel il forma des vues pour le ré- « tablissement du roi. » ( Histoire de la maison de Stuarty tome XVI, p. 279.)

A juger Monck |)ar Tensemble de sa conduite, c'était un homme capable de commander, et non de gouverner; d'assister à la ckVture d'une révolution, de faciliter celle que les circonstances favorisaient, non de l'accélérer, ni d'en marquer le moment, ni d'en déterminer le dernier événement. C'était un de ces caractères modérés auxquels chacun s'attache vers la fin de .longs troubles, où Ton a eu le temps de se lasser des passions qu'on a vues el de celles qu'on a éprouvées, et qui alors peuvent avoir un {)arti dans l'État n'ayant ambitionné que le commandement d'une armée ; mais c'était aussi un de ces esprits médiocres qui ne se laissent aller aux événements

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politiques que lorsqu'ils n'en prévoient pas de trop fâcheux et qu'ils entrevoient quelque chance heureuse ; qui savent profiter des circonstances sans prétendre les maîtriser^ sans s'occuper de les faire naître. C'était un de ces hommes qu'une nation désorganisée prend volontiers pour guide dans quelque» circonstances désespérées, mais ne regarde jamais comme dief ; à qui l'on peut demander le rétablissement de Tautorité publique , et jamais d'en être lui*méme le dépositaire et le premier agent.

Tel était Monck. En couronnant Charles second y il fît ce qu^il pouvait faire de plus grand et de plus hardi. Sa médiocrité^ le sentiment qu'en avait l'AngleteiTe^ celui qu'il en avait lui-même, l'empêcha de prétendre jamais au pouvoir. Quand il se décida pour Charles second, il n'avait rien ajouté ni à la gloire ni «a domaine de l'Angleterre; il n'était que général d'une petite armée ; il la commandait seos les ordres d'un parlement qu'il craignait; pour 86 soustraire au parlement il avait été obligé de se liguer avec la Commune de Londres^ et de s'excuser devant elle des rigueurs qu'il avait exercées sur elle-même. Un tel homme ^ dans de telles circonstances^ avait-il rien de mieux à faire que de rétablir la royauté^ de bien mériter de l'héritier du trône, et de s'assurer une fort une y ni* pouvant s'élever au suprême pouvoir? Au reste, Monck, devenu premier sujet de Charles II, manqua de la probité ou du crédit nécessaire pour faire tenir l'amnistie qu'il avait promise et fait promettre par le roi, et pendant de longues années le sang coula pour assouvir la vengeance royale, a Lorsque l'homme sensible, dit M. Fer- « rand, arrive k cette grande époque (du cou- « ronnement de Charles II ] , au milieu des « jouissances et des sensations qu'il éprouve, « il a peine à se défendre d'un regret : c*est de « n'avoir pu être témoin de la première eutreji vue de Charles et de Monck; c'est de n'avoir <f pu participer à ces premiers épanchements w entre le sujei restaurateur et le monarque t restauré! Ileûtétéàdésirerquelareconnais- K sance de Charles ou la véracité de Monck K eût confié à quelque ami fidèle ce trésor prém cieux que l'histoire aurait répandu dans la te postérité I...»

M. Ferrand ne se plaint pas d'une manière

aussi touchante de ce que Thisfoire raconte des proscriptions qui suivirent la n;stauration. a II faut, dit-il, croire à Une Providence, à c( une divinité protectrice et vengeresse drs <c gouvernements légitimes ; il faut (Croire à a cette maxime conservatrice de la société hua nrnne: Raro antecedentem[sceiestumdeserult a pede pcena claudo. » Cette maxime, rappelée par l'anteur k l'occasion de la triste fin des juges de Charles I^', s'applique naturellement à toutes les personnes qui ont pris part à la révolution française, et rappelle une petit brochure répandue en Europe il y a {quelques années, et dont l'auteur, dit-on, n'était pas inconnu à M. Ferrand ; on y posait en principe que Louis XVIII ne pouvait se dispenser à son retour de faire pendre au moins un homme par municipalité... Mais revenons au livre de M. Ferrand.

Après avoir exprimé le regret de ne point lire dans l'histoire- les détails de la première entrevue de Charles et de Monck, il continue ainsi : « Si jamais pareil événement se répétait a dans kis annales humaines, .y't/ devait exister a un mortel assez hbuaeux poub étbe Monck (c second... ; lorsque, couvert de larmes et de « gloire, il se jetterait au cou de son roi, et a que son roi se précipitenût dans ses bras, je « les conjure tous les deux, au nom de Thu- « manité, de ne pas se contenter de conserver « gravé dans leur cœur tout ce qu'ils auront « dit, et encore plus tout ce qu'ils auront (( pensé dans ce moment, mais de le graver (( sur l'airain, pour la consolation de la gêné- « ration présente et pour l'instruction des a générations futures. »

Ces invitations sont bien pathétiques, sans doute; lorsqu'il se trouvera quelque part au monde un sujet restaurateur et un monarque restauré, ils ne manqueront sûrement pas de rédiger dramatiquement tous les détails de leur entrevue, et ils n'auront rien de plus pressé à faire que de les (H>mmuniquer à M. Faraud.

Mais dans quel pays, dans quel temps M. Ferrand imagine-t-il que pareille scène puisse jamais se renouveler? Dans quel empire l'imagination de M. Ferrand peut-elle se figurer un Monck second rétablissant un roi sur son trône ! A quelle nation prévoit-il qu'il manquera im chef? Où présume-t-il que l'amour du peuple et l'intérêt public puissent jamais

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en réclamer un autre que celui qu'elle a ? Où prévoit-il qu'il pourra se trouver un État sans gouvernement, et ballotté entre un parlement et une municipalité^ comme l'était l'Angleterre dans le temps de Monck? pans quel pays abandonné à l'anarchie se trouvera un général; commandant comme Monk^ sous des autorités rivales^ et incapable de gouverner lûi*méme ? A quelle malheureuse nation, enfin, peut être réservée la longue effusion de sang que Monck accorda à la vengeance royale?...

Aujourd'hui PEurope entière est gouvernée ; chaque État destiné à être régi par un chef suprême a un chef avoué, reconnu, consacré. Entre ces chefs, il n'en est aucun qui ne porte une couronne héritée de ses pères. Je me trompe : il faut en excepter un • un seul , mais qui a reffermi des couronnes qu'il pouvait ôter, qui en a donné qu'il pouvait prendre pour luimême, et dont les titres pour gouverner, anciens comme les droits du courage, du génie et delà vertu, ont été plus librement avoués, plus sollennellement reconnus au dedans, au dehors, par sa nation, par les étrangers, qu'aucun de ceux qui ont jamais donné des couronnes en aucun temps et en aucun pays du monde... Non, dans l'Europe rien n'est disposé pour offrir à M. Ferrand le spectacle dont il désire si ardemment d'être le témoin»

Mais il est temps de finir; je rougirais d'aller plus loin : j'ai assez parlé de M. Ferrand et de son livre.

Ce livre, en quatre vdumes, portant le titre imposant d'Esprit de l'Histoire, adressé par un père à son fils, et ensuite publié, dit Fauteur, pour l'instruction de la génération naissante; ce livre, qui devait être le recueil, le dépôt des leçons de tous les âges et de tous les pays, pour l'amélioration des hommes et l'accroissement de leur bonheur; ce Uvre, en un mot, où devait respirer l'amour de la vérité, n'est qu'un énorme et scandaleux pamphlet contre Tordre de choses qui s'est établi en France et en faveur de celui qu'il a remplacé ; un pamphlet écrit pour un homme contre une nation, écrit sans bonne foi ou sans raison; où l'histoire, dénaturée depuis la première page jusqu'à la dernière, est tout entière produite en faux témoignage par Pesprit d'intrigue en faveur de l'esprit de parti.

Si quelques personnes pensent encore que la presse est opprimée en France, la libre circulation de cet ouvrage, l'éloge outré qu'en ont fait quelques journaux, et particulièrement le Mercure, les détromperont sans doute.

L'ancien gouvernement a prohibé VEncfciopédie, qui pourtant était une compilatioa sans cohérence, où le théologien plaçait sa doctrine à côté du sceptique, où l'économiste, ardent zélateur de la monarchie et du despotisme légal, écrivait à côté du grand admirateur des républiques grecques et romaine, et où personne, pas même les admirateurs des Grecs et des Romains, n'ont jamais attaqué l'autorité royale. L'ancien gouvernement i.e permettait pas qu'un journal discutât des questions de politique, soit intérieure ou extérieure. Aujourd'hui l'on publie sans obstacle des livres positivement opposés aux principes sur lesquels tout repose en France, et il se trou\'e une grande et nombreuse société de journalistes qui chaque jour distribue à toute la France et la substance de ces livres, et tout ce que leurs propres portefeuilles et leurs propres pensées peuvent leur fournir dans lemêaie sens.

La liberté de la presse existe donc ; elle existe, et j'y crois intimement, puisque j'attaque aussi hautement et aussi fortement que je le puis des livres et des journaux qui me semblent en abuser.

Les attaquerais-je si je croyais que la police dût les prohiber ou en inquiéter les auteurs? Quoi qu'il eu soit, en les attaquant, je deviens plus intéressé que leurs auteurs mêmes à leur impunité même à leur libre circulation. Les prohiber serait m'accuser d'avoir compromis, par ma faiblesse, la cause que j'ai embrassée. Donner à ma critique l'appui de l'autorité serait dire qu'elle manque de l'appui de la raison. Enfin, faire dégénérer en accusation juridique une agression littéraire et politique qui , par sa nature, doit mettre également eo péril les erreurs des deux combattants, et dont j'ai voulu courir les risques, serait la marquer d*un sceau honteux. Je ne crains pas que l'autorité veuille payer de cet indigne prix un acte de dévouement à la cause de la raison et à l'intérêt public.

(Opitscules, tome lll, page 45. — 1807,)

OPUSCULES

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