DES CAUSES DE LA RÉVOLUTION
KT DB SB8 BftSrtTATS,
Par Adrien Lezav.
Voici enfin un écrit instnictif et consolateur sur la Révolution, un écrit où ses fureurs et ses ravages sont énergiquement retracés, mais où ses causes et ses excuses sont équitablemont présentées, et où, surtout, les avantages qu'il est possible d'en recueillir sont indiqués avec précision, évalués avec sagesse, et recommandés avec intérêt. Là brillent un pur amour de la patrie, un zèle éclairé pour la république, et un talent digne de ces nobles sentiments. On voit aisément que l'auteur a éprouvé les rigueurs de la Révolution ; mais il est plus évident encore que son amour pour la liberté a triomphé de ses souvenirs. Plus celle-ci a coûté, plus il met de prix à sa conservation. Si des pertes affligeantes lui font un besoin de répandre des larmes, c'est en secret et sur les tombeaux qu'il va les verser ; il ne répand que des vues utiles^ des critiques profitables, des espérances, des encouragements , des consolations, sur ces pages qu'il offre aux regards des Francis, et qu'il oppose avec courage, même avec fierté, aux perfides déclamations par lesquelles on voudrait nous faire sacrifier les biens et les espérances qui nous restent au vain souvenir des biens que nous avons perdus.
a Les malheurs sont finis, dit l'auteur dans 0 un avant-propos, les dédommagements coma mencent. Détournons les yeux du passage , a et afrétons-les sur le terme... Le tableau de (( la Révolution ne m'inspira d'abord , je l'aa vouerai , que de l'horreur. Je ne voyais que la « couche de sang sous laquelle il était cacbé. (f Ayant osé le regarder d'un peu plus près, je a vis qu'il ne fallait que le laver pour avoir un (( tableau magnifique.
c Du reste, si j'ai réussi à vaincre en moi « toute prévention , je ne puis me flatter d'oba tenir un pareil succèu sur les autres. La Réii volution a été faite aux dépens de la généra- (c tion vivante, et les vivants l'ont déclarée crice minelle envers eux. J'appelle du jugement a porté contre elle ; comme elle je serai con- ^ damné. Gomme beaucoup n'ont vu en elle « que ses désordres, ils ne verront non plus ce dans l'explication que je donne de ses cau- « ses, et dans l'indication que je fais de ses
« résultats, qu'une apologie de ses erreurs, a Peu m'importe. Si j'osai m'élever contre elle «lorsqu'elle renversait tout, j'oserai la déa fendre lorsque tout la menace, et je soo- « tiendrai ses principes avec la même ardeur c< que j'ai mise à attaquer ses excès. »
Telles sont les intentions qu'annonce Vanteur dès son début, et qu'il manifeste ensuite d'autant plus complètement qu*il ne montre jamais la prétention de le faire, et que chacune de ses lignes semble avoir suivi le cours naturel de ses idées et de ses réflexions.
Les deux premiers chapitres traitent des causes de la Révolution; le premier en trace l'aperçu , le second en offre le développement. Nous n*en consignerons ici que quelques traits.
L'auteur, après avoir jeté un coup d'œil sur les faits indiqués par quelques éoîvaîns comme causes de la Révolution , entre dans leur examen par cette réflexion judicieuse :
<x Je ne prétends point décider lequel est le a plus pénétrant ou du vulgaire qui prend toua jours ravantpdemier événement pour cause a du dernier, ou de celui qui , pour s'en dis- « tinguer, affecte de placer des siècles entre a les effets et les causes ; mais je ne pense pas « qu'en ce point-ci ils se trompent moins les a uns que les autres. »
L'auteur passe ensuite en revue les prinri- • pales opinions qui ont été avancées sur 04; sujet. Il ne croit pas d'abord que l'oppression du peuple ait été assez forte pour le porter à la révolte, et assez générale pour l'y porter tout entier au môme moment ; condition nécessaire pour qu'une révolte opère une révolution. Il observe que, d'ailleurs, ce qu'on a appelé r^/rpression en France était comme inné. 0 A a l'époque de la Révolution, les vivants, dit-il, «n'avaient rien perdu; ils étaiait ce qu'ils a étaient nés, et, n'ayant point connu d'autre <x état, ils en connaissaient le malaise sans en a soupçonner un meilleur. Après tout, l'opa pression était moins forte en France qu'en a Espagne , qu'en Portugal , qu'eu Autriche , « qu'en Prusse, qu'en Turquie ; cependant ces a contrées sont restées fort tranquilles, et la et France a fait sa révolution. »
L'auteur rejette l'opinion qui attribue la Révolution à des événements publies ou domestiques. Il pense que Tinfluence des événements
HrSTOlRE CONTEMPORAINE.
sur le peuple est toujours conforme à l'esprit dans lecfuel ils le trouvent ^ que les plus malheureux l'attachent au gouvernement quand il est content de lui, et que les plus heureux ne servent qu'à augmenter sa haine quand il ne Test pas. Nous observerons qu'il y a ici équivoque. Les événements malheureux n'atta- <*hent le peuple au gouvernement que quand ils tombent plus directement sur (e gnuvemftnent i/ue sur le peuple, comme un revers militaire, ou quand ils sont produits par une force supérieure que le gouvernement n'a pu détourner ou surmonter, quoiqu'il y ait mis tous ses é»fforls. Hors ces deux cas, les évén^nents malheureux pour le pt'upU deviennent pour lui des griefs contre le gouvernement ; et, par exemple, ce n'est jamais sans courir un grand danger que le gouvernement expose le peuple à manquer de pain ou de travail.
« Enfin , continue l'auteur, les plus mal avi- « ses de tous sont ceux qui regardent la Révo- « lution comme l'eiTet des combinaisons et des « menées des hommes qui Tont servie. . . La Ré- « volution ne doit aux hommes ni sa naissance, a ni ses progrès. Qui s'en dira le père n'a qu'à « se présenter : je veux le mesurer à son en- « faut. Que ceux qui s'en prétendent les con- M dnetenrs se Domnf>ent : je leur rappellerai « l'humble posture où elle a tenu devant elle, (f sans préférence ni distînctioo , ses partisans « et ses ennemis. »
L'auteur présente son opinion dans ce peu de mots qui méritent d'être remarqués, et par les hommes versés dans la politique, et par tes hommes versés dans l'art d'écrire :
«La Révolution eut pour cause le progrès des « lumières, pour occasion la chute des finan- « ces. Tout pouvoir absolu, quand il ne peut « plus payer, tombe. Chez les peuples barbaa res, on lui aide à se relever; chez les peuci pies éclairés, on le laisse par terre. Ainsi a tomberont toutes les monarchies absolues de « l'Europe, lorsque les peuples auront connu (( leurs droits^ et que les princes n'auront plus « le moyen d'en payer l'oppiession. »
Le second chapitre, qui, comme nous l'avons dit, est un développement du premier, offre aussi de glands traits dignes de leur sujet.
L'auteur y parle d'abord de l'abolition de la féodalité, qui fut une des grandes causes de la
chute du trône; vérité importante qui prouve ccMitre M. Necker cette thèse que nous avons dernièrement opposée à son système : Pùint de privilège, point de noblesse,
<f La féodalité n'avait pas moins entrepris « sur l'autorité des monarques que sur la lice berté des sujets; et comme les rois ne sont a pas si patients que les peuples, ils l'attaquèc( rent les premiers. Mais, trop faibles encore a pour l'attaquer directement , ils ne virent a pas de meilleur moyen de la restreindre <x que de favoriser les affranchissements ; et « voilà comment s'établirent , à l'aide de la « royauté, ces conmiunes qtii devaient la dé- « vorer un jour. »
Pendant que la féodalité s'affaiblissait par les aflranchissements, la royauté, observe l'auteur, se fortifiait par des réunions de domaines, et le monarque devint le principal propriétaire de l'État.
« Alors la royauté continua d'abaisser les a seigneurs, mais sans y employer, comme a avant, les communes, qui commençaient à (X lui porter ombrage ; et voulant abaisser les « uns sans élever les autres, elle priva les sei- « giieurs de tous les privilèges contraires à l'aua torité du monarque, et leur laissa tous ceux a qui l'étaient aux droits des sujets... De deux « sortes de droits qu'exerçaient les seigneurs, « les droits de protection leur furent ôtés, et c( ceux d'oppression conservés, d
Alors, observe l'auteur, les sujets passèrent sous la dépendance du monarque ; et ils gagnèrent, non pas, comme il le dit, ce qu'on gagne à être opprimé |>ar un fort plutôt que par un faible, puisque, les seigneurs ayant consené leur droit d'oppression, les sujets étaient opprimés par un fort et par un faible tout à la fois; mais, comme il l'ajoute, ils gagnèrent de n'avoir plus qu'un seul maître et de n'avoir plus besoin que d'une révolution pour être libres.
Après ces obsen^ations sur la destruction de la fitodalité vient le tableau des effets produits sur l'esprit humain par Timprimerie.
L'auteur montre ensuite l'influence exercée par le luthéranisme, qui éclata bientôt après, et dont la constitution est en tout point républicaine.
Il fait voir aussi comment l'établissement des milices permanentes, devenues nécessaires
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pour la défense de PÉtat^ remise au prince seul^ en aggravant les charges publiques et en donnant des moyens violents pour y subvenir^ rendirent l'autorité royale odieuse; conunent l'imprimerie et la poste facilitèrent aux sujets les moyens de se communiquer leurs mécontentements et de préparer leur vengeance.
a Depuis l'invention de Fimprimerie^ les lua mières et les malheurs n'étaient plus per- (f sonnels comme avant. Ce qu'un homnje a avait su ou souffert ne périssait plus avec (c lui; ses soufirances ou ses connaissances snr- « vivaient dans les livres, et, sans bouger de a place, il se faisait entendre à l'univers. Pena dant que des hommes souffraient, d'autres « hommes tenaient registre de leurs soufiran- « ces. Chaque cri que jetait l'humanité, les « presses de l'imprimerie le faisaient résonner « d'un bout du monde à l'autre, et rapportaient « de tous les coins du monde au malheureux a la promesse de sa vengeance.
a Une autre découverte du même siècle de- « vait, par la suite, donner à cette correspona dance une rapidité qu'elle n'avait point par a elle-même. La poste, cette invention d'un « des plus soupçonneux tyrans qui aient régné, a tourna contre la tyrannie. Par son moyen, (c toutes les parties d'un grand empire purent (c se communiquer en peu de jours leurs griefs, «et les murmures volèrent désormais aussi (f vite que les volontés du tyran.
ce Avec le temps il se forma contre les rois « un corps de plaintes qu'ils négligèrent au a commencement d'apaiser, et qu'à la fin ils ne (( purent plus étouffer. Du sentiment des maux <( on passa à la recherche de leurs causes, et , (( dans cette recherche, on rencontra les droits, u Alors on put, sans un cœur inhumain, se (C réjouir en voyant les princes dissiper en folles a dépenses et en guerres ruineuses les trésors « de 1 État. Ce fut un vœu patriote que de souce haiter à son pays le comble de ses maux : a c'était lui en souhaiter la fin.
ce Le trône seconda ce vœu. Le militaire et c( le trésor, ces deux appuis uniques du pouce voir absolu, furent aussi peu ménagés l'un « que l'autre. La discipline allemande, qu'on ce essaya d'introduire dans les troupes france çaises, les révolta; les dépenses allèrent en ce croissant; les impôts s'élevèrent au point de ce ne plus pouvoir s'élever, et les deux derniers
ee règnes se distinguèrent surtout par les dis. ce sipations des monarques et par les exactions a des ministres. Les parlements, la seule et ce faible digue qui s'opposât aux débordements a du pouvoir, ne furent pas épargpés lorsqu'ils < refusèrent d'enregistrer les impôts. Les iroex pots ne suffisant plus, on voulut recourip ce aux emprunts; les emprunts ne suffisant 0 pas, on proposa Pédit du timbre. Le parleee ment l'ayant rejeté, on l'exila. Alors on se ce souvint qu'autrefois, dans des besoins senia blables, les rois avaient tiré de grands secours a des états généraux, et on se bâta de les cona voquer; mais les temps n'étaient plus les a mêmes. Les états généraux, après avoir été 0 jusque-là la ressource des princes, furent 9 cette fois celle des peuples.' Une fois assem- « blés, la Révolution fut faite et ne fut plus que ce l'application de celle qui dès longtemps était « consommée dans les esprits, comme le proua vèrent, sans équivoque, les communes, lors- « qu'elles déclarèrent qu'elles n'étaient plus le ei tiers état, mais tout l'État... Assembler un a peuple édairé qui était as3er\'i , c'était lever ec le seul obstacle qu'il y eût à la Révolution, a car il n'eût pu ni se révolter tout entier, ni 0 se rassembler de lui-mênie. »
L'auteur termine ce chapitre par des observations très-justes, d'où il résulte que l'étendue de la France eût été un éternel obstacle à la Révolution, si le monarque ne se fût pas mis dans la nécessité de convoquer des états généraux.
Dans le troisième chapitre , l'auteur essaie d'expliquer pourquoi la Révolution a été si terrible.
ce Les lumières et la corruption, dit-il, font leur progrès ensemble ; c'est pourquoi toute révolution populaire, amenée par le progrès des lumières, est nécessairement violente.
a En effet, le propre de la corruption est de rendre le riche lâche et le pauvre cruel et avide ; or c'est le pauvre qui , dans ces sortes de révolutions, tient le haut bout. Comme ni les uns ni les autres n'ont plus aucun principe, il ne reste plus rien qui soutienne dans ^adve^ site et qui retienne dans le succès. »
Pour admettre celte première explication, je voudrais y ajouter quelques mots à la suite de ceux-ci : Les lumières et la corruption font leur progrès ensemble; je dirais : Mais leur
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mai'che est kès-inégale; celle des lumières est lenle, celle de la corruption rapide ; les lumières ont à peine fait connaître les droits que déjà la corruption a rendu impossible le senti* ment des devoirs.
L'examen attentif de la conduite des partis dans la Révolution justifie cet aperçu général. Tous les hommes à qui la Révolution était contraire lui opposèrent, comme l'observe l'auteur, une résistance assez forte pour l'exciter, pas assez pour la modérer. Ils furent vaincus. Mais bientôt les vainqueurs se divisèrent, les vaincus reprirent de l'espérance et du courage, et de nouvelles violences sortirent de cet état de choses, a La popularité est la plus grande force des partis populaires, et la persécution du parti opposé, le plus grand moyen de popularité, fis rivalisèrent donc de popularité, et c^tte rivalité rendit la guerre encore plus animée contre tous les ennemis de la Révolution. Chacun, pour se populariser plus que son rival, voulut le surpasser en violences, et le vaincu, pour se laver du soupçon de complicité dont ne manquait pas de l'accuser son adversaire, enchérissait ensuite sur sa rigueur.
« Cette lutte devait être d'autant plus vive que, le corps législatif résidant dans une capitale qui, par le nombre de ses habitants, avait beaucoup d'influence sur lui, il importait extrêmement à chaque parti de la faire déclarer en sa faveur, parce que celui qui n'avait rien à s'en promettre devait avoir beaucoup à en craindre, et que, sa population étant presque toute populace, le parti qui voulait se la concilier était forcé d'être violent comme elle.
« Comme, d^ailleurs, tout le pouvoir législatif était concentré dans un seul corps, et que, ce corps dominant tout le reste^ on devenait maître de tout en devenant le sien, les ambitieux s'en disputaient Tempire avec fureur; et, après avoir été obligés d'employer la violence pour vaincre, ils l'employaient eur core pour tenir à terre les vaincus.
« Enfin, les fautes qui se commirent cour tribuèrent autant que tout le reste à la violence de la Révolution. On en fit une énorme, ce fut de laisser à la tête du nouvel ocdre de choses, c'est-à-dire d'une monarchie qu'on avait si fort limitée, un prince accoutumé à exercer un pouvoir absolu. C'était prendre pour général le général ennemi, et inviter tous les ennemis
à se ranger à ses côtés. En effet le roi se vit tout à la fois le chef de la révolution et de la contre-révolution.
« Il est vrai qu'on n'y courait aucun danger dans l'état où étaient les choses, et qu'on aurait pu en courir à détrôner le monarque avant que les peuples fussent déshabitués de la mon^cbie et habitués aux violences. Mais lorsque, par sa fuite à Varennes, il eut comme appelé et motivé sa déchéance, il eût été prudent de la lui prononcer. On s'épargnait le hasard d'un iO août et l'horreur d'un 21 janvier.
« Les royalistes ne causèrent pas moins de mal en défendant la royauté que les patriotes en la conservant. Sans trésor et sans troupes, affaiblie déjà par ses pertes, en guerre avec un corps législatif d'une constitution à tout détruire et qui tenait le roi prisonnier, comme ensuite il le fut lui-même, dans une ville qu'on émeut en retranchant un sac de blé à la halle, la royauté ne pouvait plus tenir ; la défendre, c'était exposer une place battue ep brèche à toutes les horreurs d'un assaut.
« Après la faute d'avoir conservé la royauté, on fit celle de ne pas conjserver la religion. Par le mal qu'elle a fait à la Révolution on peut juger des forces qu'elle lui eût prêtées, si celle-ci en avait fait son alliée. Les principes de l'Évangile et ceux de la Révolution étaient les mêmes; même dégénération de la pureté primitive dans l'Église et dans. la société. Il fallait les y ramener ensemble, soutenir le fanatisme politique, qui s'éteint promptement, par le fanatisme religieux, et opposer à l'autorité que les nobles avaient sur les peuples celle qu'avaient sur eux les prêtres. .
a J ai fait remaj*quer qu'une révolution populaire qui a.sa cause dans le progrès des lumières est nécessairement violente. Je ferai remarquer de même que, quand c'est à l'occasion de la chute des finances qu'elle éclate, sa violence doit beaucoup s'en accroître,
a En effet, pour qu'un prince soit réduit à la nécessité, toujours triste pour lui , de convoquer ses peuples, et de se rendre, en quelque sorte, faute de vivres, il faut qu'il ait épuisé tout moyen de couvrir les besoins de l'État, non-seulement par de nouveaqx impôts, mais même encore par des emprunts. Je ne parle pas de l'économie, ressource lente et incompatible avec l'urgence du be^n.
HISTOIUE CONTEMPORAÎNE.
a Mais les peuples ont beau s*assemb1er et la révolution se commencer sous les auspices les plus heureux^ on ne pourra^ pas plus qu'avant^ augmenter les impôts^ car on la décrédîterait dès sa naissance ; ni ouvrir des emprunts, parce qu'alors le crédit ne peut être établi ; ni enfin faire la banqueroute, puisque le but est de la prévenir et qu'elle entraînerait un renversement général.
a Le seul moyen qui se présente alors est donc de créer un papier-monnaie : expédient indispensable, puisqu'il est Punique^ mais qui doit finir par corrompre et le gouvernement et les peuples ; soit parce que. fournissant au gouvernement de quoi se passer de l'impôt, il sentira peu la nécessité de ménager la classe qui le paye et de puiser avec économie dans un trésor si facile à remplir; soit parce que le crédit public étant fort ébranlé par l'énormité des impôts et les désordres inséparables d'une révolution naissante, le papier de l'État ne peut tarder à s'avilir et devient l'arme la plus terrible contre le riche entre les mains du pauvre, tout papier-monnaie avili équivalant à une réduction de dette, terme général qui comprend le rachat à vil prix des rentes perpétuelles, la solde des rentes annuelles et celle de l'impôt.
a Si le gouvernement, rendu prodigue par la facilité qu*il a de créer ses ressources à l'instant même de ses besoins, se trouvait obligé de fabriquer de son papier pour de nouvelles sommes, ce papier, se multipliant, perdrait de sa valeur première en proportion de sa multiplication; le produit de 1 impôt perdrait de même de la sienne, et les ressources du gouvernement étant réduites à son seul papier, il se verrait forcé de le multiplier en si grande abondance, et cette abondance le rendrait si vil, qu'il ne suffirait plus.
a Que, dans ce malheureux épuisement, des besoins immenses surviennent; que plusieurs guerres se déclarent presque au même moment ; qu'il faille créer sur-le-champ, payer, nourrir, entretenir une armée de six cent mille hommes, et tirer du dehors une partie de ses provisions, il faudra que l'État périsse ou que le gouveraement devienne atroce.
a Ayant besoin de plus d*argent que son papier n'en peut valoir et que l'impôt n'en peut fournir, il substituera la peine de mort au
crédit et la confiscation à la contribution. Il fera du sang de ses ennemis intérieurs sa ressource contre ses ennemis du dehors, et, pour accroître ses ressources, il accroîtra le nombn* des mécontents, mettra en fuite une partie de la population pendant qu'il en inmiolera une autre; et c'est avec les dépouilles des cKoyens qu'il repoussera l'étranger et fera des conquêtes, o
Le chapitre IV est intitulé : De la Terreur. L'auteur la regarde comme un renfort devenu nécessaire à la Révolution, à cette époque où celle-ci n'était plus soutenue par la ferveur du peuple, et pas encore défendue par sa lassitude, et où les factions intérieures et les ennemis étrangers l'assaillaient de toutes parts. L'enthousiasme de la liberté était usé; il fut remplacé par celui de Ti^galité, non de T-égalité de droits, qui est une condition de la liberté, mais de l'égalité de biens» qui appelle ceux qui n'ont rien à partager la propriété de ceux qui ont. C'était un effet inévitable de la corruption du peuple, comme l'éruption est une suite de la petite vérole.
Quelques ambitieux avaient vu de bonne heure la faveur que devait avoir Yégaiilé de biens : ils la prêchèrent. Ils l'établirent d'abord à l'aide de l'assemblée nationale sur toute la France, bientôt à l'aide de la France sur l'assemblée nationale; de cette manière ils concentrèrent le pouvoir dans leurs mains.
« Alors il n'y eut plus qu'une règle pour tous : obéir ou mourir. Vingt et un membres du corps législatif voulurent s'élever contre la tyrannie naissante : ils moururent. Quelques départements s'armèrent en leur faveur: ils furent saccagés, Lyon et Toulon bombardés, une partie de leurs maisons rasées, de leurs habitants fusillés ; le reste se contint.
€( Les partisans de la Révolution n'étaient pas plus épargnés que les autres; car ceux qu'on ne craignait pas comme ennemis, on les craignait comme rivaux. La municipalité de Paris, puissance plus grande alors que ne Tétait l'assemblée nationale, ayant eu Pair de se savoir puissante, fut envoyée Téchafaud.
• « Lorsque les factions virent que c'était là que menait la puissance, elles s'humilièrent, et toutes les ambitions cédèrent à l'ambition de vivre. Chacun trembla pour lui en voyant que la mort ne choisissait pas; et quand on
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vit la promptitude avec laquelle elle frappait^ la terreur redoubla. Si la forme des procédures eût été lente, la terreur eût été tempérée par Tespérance^ et si la mort n'eût menacé que ceux qu'elle devait atteindre, elle n'eût contenu qu*eux : tous étant menacés, tous fléchirent.
a La distance ne préservait pa$. La Terreur eut ses préposés^ je ne dis pas dans chaque ville^ mais dans chaque hameau. Chaque ci* foyen fut surveillé par tous les autres, et il était aussi responsable de ce qu'il taisait que de ce qu'il faisait. Au-dessus de ces préposés sédentaires on en avait établi d'ambuiants, qui tenaient la Terreur sous eux, pendant que d'autres la tenaient sur leurs tètes. Dans cette hiérarchie terrible chacun faisait trembler en tremblant.
a Tout, jusqu'au crime^ était crime alors; de vrais coupables furent immolés. On ne savait plus où trouver son salut ; car si^ pour se sauver, on embrassait le crime^ on était puni comme criminel, sinon^ comme innocent.
« Pendant que la Terreur était ainsi étendue sm* la France, elle Tétait également sur l'armée^ et elle y rétablit la discipline^ comme elle avait, au dedans, rétabli l'obéissance. ' Quand les soldats désobéissaient, ils étaient mis à mort; quand ils désertaient, leurs familles répondaient pour eux; quand ils fuyaient, ils étaient fusillés, sur la place, et, sûrs de trouver, la mort derrière eux, ils volaient à l'ennemi comme au moindre danger. Lorsque les généraux ne remportaient pas la victoire, on les faisait mourir ; locsqu'iis étaient vainqueui*s, on leur laissait la vie pour récompense, et, pour que l'affection de leurs soldats ne les rendit pas trop puissants, on les changeait sans cesse d'une armée à une autre.
a C'est de cette manière que la Terreur passa des armées de la république dans les armées ennemies; elles ne résistèrent plus à des iKNnmes qui croyaient fuir la mort en allant au-devant d'elle.
« Alors elle gagna jusqu'aux souverains. La Toscane demanda la paix; l'Espagne, Naples, Parme, la Hesse, la Saxe, la Sardaigne, la Hollande suivh'ent son exemple, les uns après avoir été conquis, les autres après avoir été à moitié envahis ; et quelques-unes de ces puissances passèrent au service de la république.
0 II est vrai que beaucoup de ces choses se firent que la Terreur ne régnait plus ; mais l'impression qu'elle avait faite durait toujours, comme il arrive qu*on tremble encore longtemps après que la fièvre est passée.
« La Terreur dura 18 mois; elle eût pu durer davantage dans les mains d'un seul homme; elle ne le pouvait guère dans celles de plusieurs; car, se craignant les uns les autres et ayant la puissance en commun, chacun devait chercher à la tirer à lui, pour s^en couvrir lui-même et pour en désarmei* ceux qu'il craignait.
a La Terreur devait même moins durer, et si elle -duia aussi longtemps, c'est que chacun voulait la détruire. Comme elle avait atteint toutes les classes, elle était en horreur à toutes, elt la grande popularité qu'eût obtenue celui qui l'eût détruite l'aurait facilement mis au-dessus de tous les autres. Ainsi ce fut, tout à la fois .. à qui la détruirait, et à qui empéclierait qu* un autre ne la détruisit. Camille-DesnK>ulins proposa la clémence : il périt; Danton la proposa : il périt; Robespierre la proposa : il périt. Mais, étant beaucoup plus puissant que les autres, et le comité de salut public étant divisé, il fallut intéresser l'assemblée nationale à sa perte, et, la puissance ainsi dispersée , la Tenreur fut détruite. »
Je ne sais quel journaliste dit de l'ouvrage dont nous parlons qu'il est écrit d'un style très-noble, mais qu'il n'est point éloquent. Je serais curieux de savoir quel mot le critique emploierait pour caractériser les pages que je viens de rapporter.
Dans le chapitre V Tauteur montre comment la Révolution résista à tous ses ennemis et triompha de tous ses obstacles ; comment ses ennemis, à force de l'irriter, la rendirent terrible; comment le roi, à force de se rendre suspect, se rendit odieux ; comment, à la cruauté lâche qui le fit mettre à mort , succéda naturellement la rage dans la guerre donc cette mort fut la cause ; comment les nobles, en émigrant et en livrant leurs biens, donnèrent des forces et des armes contre eux; comment la grandeur des dangers qui menaçaient la France fit découvrir des ressources inouïes; comment l'État fut, en un moment, couvert de soldats ; comment, dans les combats, l'impé* tuosité suppléa à la tactique qui manquait à
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nos troupes et déconcerta celle des troupes ennemies ; comment Taudace tint lieu d*expérience à nos généraux ; comment enfin le despotisme de la Terreur prépara les voies à une constitution libre.
Il faut suivre Fauteur lui-même dans les développements qu^il donne à cette dernière idée.
<f C'est ce despotisme qui devait préparer les voies à une constitution libre^ et il n'est pas douteux que^ s'il ne l'avait précédée^ elle n'eût jamais pu s^établir.
« En effet, ce qui fait le premier succès des révolutions populaires est précisément ce qui met en danger leur issue; j'entends l'impétueux déchaînement du peuple , qui rend à la fois très-propre à secouer le joug et tout à fait impropre à en reprendre un autre.
« Du despotisme il put passer à la lit)erté ; il ne l'aurait pas pu de I anarchie, le joug semblant toujours assez léger à qui en portait un plus lourd , toujours trop lourd à qui doit le reprendre après avoir cessé de le porter. »
Dans le chapitre VI l'auteur traite de la constitution française.
«Le premier résultat de la Révolution, dit-il, fut la nécessité d'établir une Constitution ; le second, la nécessité d'établir une Constitution républicaine : elle avait compromis tant d'hommes avec la royauté qu'ils ne pouvaient trouver de sûreté qu'en république. »
Mais ce qui était nécessité par les circonstances était il aussi convenable à la nature des choses? L'auteur parait le penser ; il croit, contre les idées reçues, que la forme républicaine convenait mieux à la grande étendue de la France que ftoute autre orme de gouvernement.
Dans une grande monarchie, le prince dispose d'une forte armée avec laquelle il peut opprimer, d'un trésor considérable avec lequel il peut corrompre.
a Dans un pays étendu, le prince peut tou^ jours ménager l'oppression, de manière qu'elle ne tombe que sur une classe ou sur une province à la fois ; par ce moyen il est comme assuré de les opprimer successivement toutes impunément. » On oppose Texemple de l'Angleterre à ces vérités. On ne fait pas attention que l'Angleterre n'est point une va$te monarchie, et, en second lieu, qu'elle est une lie, que son année est sur ses vaisseaux, et par consé-
quent que la liberté publique est hors de sa portée.
Dans une république telle que la nôtre, le pouvoir est tempéré par son partage ; il ne tend pas à l'extension parce qu'il est à terme ; il y a plus d*unité d'exécution que dans la monarchie, parce que dans la monarchie le prince a son conseil, au lien que dans la république les gouvernants sont leur conseil eux-mêmes ; les conseillers du prince ont une ambition à satisfaire, celle des chefis de fa république ne peut plus croître. Dans la république les lois ont plus de stabilité , parce quil faut le concours de cinq volontés pour les détruire, au lieu qu'il n'en faut qu'une dans k monarchie.
n \\ est vrai que, dans la république, le pouvoir, étant plus près des citoyens, éveillerait plus l'ambition ; l'esprit républicain étant plus remuant exciterait aussi plus aux conspirations; maiâ ces conspirations s'y formeraient avec bien plus de peine, et s'y divulgueraient bien plus facilement que dans un État monarchique, parce qu'il faudrait pour conjurer un beaucoup plus gttind nombre d'hommes. Elles seraient aussi plus incertaines, parce qu'où il y a plusieurs pouvoirs il n'y a rien de fait tant que tous ne sont pas renversés, au lieu qu'où il n'y a qu'un chef il ne peut y avoir qu'une espèce de conspiration, tandis qu'on il y en a plusieurs il se peutnon-seulement qu'on conspire contre eux, mais encore qM*ils conspirent entre eux les uns contre les autres : espèce de conspiration sans contredit la plus dangereuse, et qui serait réellement redoutable si la pluralité des pouvoirs ne lui opposait, ainsi qu'à l'autre , un obstacle presque insurmontable.
(( Ainsi , dans cette république, le pouvoir exécutif serait aussi fort, et il serait plus limité qu'il ne peut l'être dans une monarchie. »
Ce qui suit concerne la division des pouvoirs. L'auteur montre les freins qui retiennent les chefs de l'État; mais, afin, que ce qu'il dit ait un air plus impartial, il parle de ce qui est comme d'une simple hypothèse.
(( C'est dans la distinction des pouvoirs, dit-il, que les chefs de l'État trouveraient leurs véritables freins; car, le pouvoir législatif étant distinct du leur, ils ne pourraient rien entreprendre sur la liberté politique; le corps lé-
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gislatif étant lui-même divisé^ ils seraient à l'abri de ses invasions ; et le pouvoir judiciaire ne dépendant pas d'eux^ la liberté civile serait en sûreté.
<K Si la trésorerie était également hors de leur dépendmice et que le corps Législatif ne pût leur accorder des fonds qu'après qu'ils lui auraient justifié non-seulement l'emploi des anciens, mais encore la destination des nou veaux, ils seraient plus que jamais limités ;el, n'ayantqu'une trè^faible liste civile dans unÉtat très-éCendu, ils ne pourraient ni corrompre les électeurs, ni acheter le corps législatif, comnie le pratique le gouvernement anglais, et ils no siTaient pas, comme là, poussés à la rapine afin d'avoir de quoi payer l'impunité. Ils pourraient, il est vrai, faire servir leurs places k leurs fortunes ; mais que sont les timides déprédations d^un pouvoir responsable, près des iiu*ges et franches prodigalités d'un monarque?»
Après avoir ainsi comparé la république à la monarchie, l'auteur compare une république étendue avec de petites républiques.
Il trouve la liberté et la tranquillité mieux garanties dans la première que dans les autres.
a Dans les petites républiques comme dans les petites villes, tout fait révolution. Un ambitieux n'a qu'à vouloir pour se rendre maître de tout. S'il est riche , il achète les pauvres ; s'il n'est pas riche, il les émeut. Comme le territoire a peu d'étendue, il peut presque au môme moment se faire voir partout, et, comme il y a peu d'habitants il peut se faire plus de partisans que le gouvernement n'a de soldats. Tout retentit dans ces petits États, tout tremble quand un point s'agite...
« Quelle liberté et quelle tranquillité peuvent se promettre des États qu'une armée peut bloquer, et où , en élevant la voix , on peut rassembler à l'heure même toute la population t Agités au dedans , opprimés au dehors, une bataille ou une émeute suffit pour les renverser, et, incapables d'être vraiment Ubres, de tels États ne peuvent aspirer qu'au repos que donne la monarchie absolue.
a Mais il en est tout autrement des grandes républiques. Tandis que leur étendue leur fournit de puissants moyens de défense, elle les préserve en même temps de ces révolutions que causent les révoltes dans les petits États. Là , tous les habitants ne communiquent pas
ensemble en un seul instant ; de grandes distances et de grands intérêts les séparent. Tout est général dans les petits États , mais tout est local dans les grands. Les disettes, .ces maitresses causes d'émeutes, n'y sont jamais universellement ressenties, parce que le sol et le climat n'y sont pas uniformes. Si la sécheresse diminue la récolte dans les pays de montagnes, elle l'augmente dans les pays humides, en soifte que tout s'y compense ; tandis que, dans de chétifs États qu'une tempête peut couvrir, il ne faut qu'une pluie, une crue d'eau, un ouragan pour en changer la constitution, d
Ce qui vient immédiatement après ce morceau concerne la formation de la loi et la formation du corps législatif. Cette partie n'a pas moins de justesse et de précision que ce qu*on vient de lire , et n'est pas moins honorable à la Constitution française, malgré quelques critiques qui portent sur des défauts assez importants, mais très-faciles à réparer ou à balancer par de légers amendements.
«Cette Constitution, dit l'auteur en finissant ce chapitre, a été faite à la hâte et dans des temps fort difficiles ; elle porte d'ailleurs en elle ses moyens de réformation,. avantage particulier aux gouvernements représentatifs. Ses défauts sont des défauts d'enfance, que Tftge mûr doit corriger.
a Malgré tous ses défauts, j'en vois peu en Europe qui lui puissent être comparées, et, si les choses suivent leur cours naturel, on verra celle de l'Angleterre aller toujours en déclinant, et celle de la France toujours en se perfectionnant. La première est polie à force d'être usée ; si celle-ci est encore brute, c'est qu'elle est neuve, d
Dans le chapitre VII et dernier l'auteur indique les effets de la Révolution. Il distingue entre les résultats particuliers et passagers, et les résultats généraux et durables. Le tableau des premiers est celui des maux dont nous sortons : nous ne le reproduirons point ici ; voici le tableau des résultats généraux et permanents.
a II restera de la Révolution un esprit de liberté qui s'opposera désormais à toute tyrannie durable, quand même la constitution républicaine de la France serait renversée. Ce résultat est le plus solide de tous, mais c'est ausài le moins brillant.
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« Il en résultera pour tous les peuples , même pour ceux qui resteront sous le pouvoir le plus absolu, un grand adoucissement d^oppression : de la part des rois, par l'exemple d'un roi détrôné ; de la part des peuples, par celui d'un peuple affranchi.
a Cette Révolution avait diminué la population et fort ébranlé l'ordre ; un de ses principaux résultats devait être de fortifier l'ordre et d'augmenter la population. Soit par les lois sur le partage des successions, soit par la vente à vil prix des biens nationaux, elle avait doublé le nombre des propriétaires, c'est-à-dire ^es intéressés à Tordre social; et cette multiplication des propriétaires devait à son tour augmenter la population bien plus que ne Pavaient diminuée les émigrations et la guerre.
« Des émigrés des autres pays devaient aussi remplacer à la France ceux qu'elle avait perdus. Comme les ennemis de la liberté l'avaient fui, ceux de la tyrannie devaient y fuir; et cette espèce d'émigrés convenait mieux que l'autre à son nouveau gouvernement. Enfin, la justice et la paix devaient lui ramener tons ceux que la persécution ou la terreur avaient forcés de fuir.
« Les grands et continuels dangers dont chaque citoyen fut environné pendant sept ans accoutumèrent à les braver, et l'audace devint une vertu commune;
« La longue durée de la Révolution, et la violence avec laquelle toutes les classes la ressentirent, usèrent pour longtemps le goût du changement.
a La naissance de la république au milieu des victoires, et la puissance avec laquelle elle accabla, dès son berceau, tousses ennemis, donnèrent à son enfance la majesté des «m» empires et imposèrent la gloire à tout son avenir.
« L'éducation devait devenir plus soignée dans un pays où il n'y avait de différence entre les citoyens que celle qu'elle y mettait. Les arts et les sciences devaient donc s'y perfectionner, et, par une autre conséquence, le sort du peuple s'améliorer.
« Mais il y avait bien d'autres causes; car tous les capitaux du luxe et du commerce extérieur ayant passé pendant trois ans à l'agi'icnlture, elle en avait tiré de grands moyens d'accroissement. Le solde, à vil prix, des Ven-
tes et des impôts avait dû augmenter encore son capital; et la déperdition continuelle du papier, s'opposant aux thésaurisations, les agriculteurs avaient dû convertir la pkis grande partie de leurs profits en biens moins périssables.
a La disette fit aux Français le plus betai présent que puisse recevoir un peuple : en lui enseignant l'économie des comestibles, ils s'accoutumèrent à charcber dans la sobriété le moyen de se passer de l'abondance.
a La loi du nutximum, loi qui devait tout perdre, favorisa la multiplication des bestiaux, ce grand meuble de l'agriculture;. car, ayant réglé le prix de la viande, et ayant oublié de régler celui de la béte vivante on conserva sur pied les bestiaux parce qu'il y avait à perdre à les tuer.
(c Enfin le haussement des salaires et la baisse des marchandises, ce dernier terme de la prospérité des nations, devait être le résultat de cette grande Révolution. Le comm^xr^, étant affranchi de toute gène, devait devenir plus étendu, et, ouvrant un plus grand marché, il devait, par la plus grande concurrence des marchandises, faire baisser leur prix. Ayant d'ailleurs besoin de plus de bras, à raison de sa plus grande étendue , il devait ies faire payer plus cher qu'auparavant en augmentant la concurrence parmi ceux qui les employaient; ainsi le double effet de ^ affranchissement devait être de mettra les marchandises au rabais et les bras ii l'enchère. Il est vrai que l'abolition des «lattrises devait aussi ouvrir une plus gcande concurrence entre les ouvriers; mm la facilité de quitter un métier désawafltageux devait les faire sortir de hi dépendance des entrepreneurs, et obliger ceuxci à payer mieux ceux qu'ils avaient envie de conserver.
«Bien des révolutions politiques ont agité le monde ; la plupart ont échoué; quelquesunes ont eu une partie des résultats de la révolution française; aucune ne les a réunis. »
Quelques papiers publics ont déjà parié de cet ouvrage très-distingué et y ont unanimement reconnu le mérite peu commun de la pensée. Quant au style, plusieurs y auraient voulu plus d'onction , d'autres plus de développement. Les critiques ou les louanges littéraires sont absolument étrangères à ce jour-
nal ; cependant lious ferons deux observations sur la critique que nous rapportons.
La première^ c'est que l'écrivain qui, par la justesse de son mouvement et la précision de ses paroles, sait, comme Fauteur des Catues de la Révolution^ frapper fortement Tesprit du lecteur, l'obliger à penser, et le fcurcer à se développer à lui-même les idées qui lui sont offertes, est plus utile que Técrivain qui, se chargeant du soin de tous les développements, ne laisse au lecteiu* que le plaisir passif de recevoir ce qu'il lui donne. Ce plaisir est sans doute moins vif et moins fructueux que celui de saisir soi-même et d'arranger dans sa tête les pensées d'un ouvrage, non par un travail forcé, tel que celui auquel condamne lobscurite, mais par un travail libre, qui associe en quelque sorte le lecteur avec l'auteur, et l'anime par une sorte d'émulation à laquelle l'esprit se comptait.
Quant à l'onction, il nous parait que ce mérite ne convient point à l'écrivain politique. Le pathétique est Texpresion des affections privées ; le ton qui convient à l'homme qui énonce des vérités d'un intérêt général, c'est ce ton d'autorité que les hommes d'un esprit élevé et d'une âme pure prennent sans le vouloir après la méditation des grandes pensées, qu'ils font sentir sans le savoir quand ils les exposent, et qu'ils font sentir au point d'ôter à ceux qui les écoutent la liberté de s'en offenser, et même de le remarquer.
il nous parait que cette autorité est dans le style de l'ouvrage dont nous venons de parler, et rien ne nous semble plus propre à accréditer Popinion des journalistes qui l'ont attribué à Adrien Lczay.
(Journal (VEconomie publique, de Morale et de Politique, des 30 germiDal et lo floréal an v. — 19 et 29 avril 1797.)
(Note de l'éditeur.) « Le Journal de Paris^ dont « M. Rœderer était propriétaire, dit M. Saiote-Beuve, << De suffisait pas à son activité d'esprit; il entre- • prit, en août 179S, la rédaction d*uu recueil pério- H dique qui paraissait tous les dix jours, sous le titre M de Journal d'Économie publique, de Morale et de « Politique; il put s*y développer avec plus d'étendue » et y offrir une placé à ses amis : à Tabbé Morellet, .( qull voulait bien appeler son maître, et qui lui •• répondait : discipulo supra magistninif surtout au « jeune Adrien Lezay... «
C'est là ce qui explique le redoublement de plu-
sieurs articles sur le même sujet dans ce recueil. Ainsi il y a deux articles sur Touvrage de madame de Staël sur l'Influence des Passions (pag. 470 et 473); — deux autres articles sur la Philosophie moderne, par Rivarol (pag. 502 et 503) ; — deux articles sur les Pensées du cardinal de Betz, extraites par Adrien Lezay (page 527) ; — deux articles sur Touvrage de M. Necker mr la Révolution française ; — enfin, les deux articles qu'on vient de lire sur Touvrage d'Adrien Lezay iutitulé : des Causes de la Révolution et de ses résultats ^pag. 590 et 593).
PROCLAMATlOlf DE SUWAROW.
C'est une pièce digne d'attention. Suwarow y promet sûreté et protection à deux classes d'hommes , aux paysans et aux bourgeois.
Or, qu^est-ce que Suwarow appelle paysans et bourgeois? En russe, paysan veut dire serf, et bourgeois veut dire canaille. En français, Suwarow entend par ces mots les gens qui n'ont rien. Ainsi c'est aux malheureux qui n'ont rien qu'il promet de ne rien prendre.
Mais s'il ne promet sûreté et protection qu'à ceux-là, il promet donc vol, viol et mort à tous les autres ; car c'est pour lui le droit de la guerre, et il faut bien que quelqu'un défraie lui et sou armée de femmes, de pain et de sang.
Quelque sens que vous supposiez attaché dans son esprit aux mots de paysans et de bourgeois, remarquez bien, ex-nobles, s'il est encore parmi vols beaucoup de gens qui se souviennent d'avoir été autreCcHS tachés d'un peu de fumée, remarquez bien que vous n'éles pas compris dans la faveur de Suwarow. Et pourquoi le seriez-vou$? Vous avez fourni de l'argent et des défenseurs à la patrie, et vous n'avez fourni ni argent ni défenseurs à Farmée de Condé. Vous avez dérobé, insulté à fa noblesse en n'émigrant pas, comme les bourgeois se sont ennoblis et l'ont honorée en émigrant; vous avez nui à la cause de la royauté en obéissant à la république. Direz-\ous que vous l'avez troublée? Où sont vos preuves? où sont les procès criminels qui vous accusent? Direzvous que vous n'avez rien fait pour elle que par contrainte? N'est-ce pas la servir que de ne pas la troubler? Vous vanterez-vous d'aimer la servitude ?. . . L'on vous a surpris plus d'une fois, au moins en 1789, souriant à la liberté. Mais paroles inutiles que tout cela. Vous avez du
bien; s'il est vrai que vous aimiez la royauté^ sans doute vous Tavez gardé pour elle et ses défenseurs ; voilà dix ans que vous n'avez payé d'impôt à votre roi : acquittez les arrérages.
Et vous y propriétaires aisés, vivant noblement, vous serez nobles aussi ; car propriétaire, en russe, veut dire noble ; Suwarow n'admet pas ceux qui ont de Fargent à prouver leur roture. Vous êtes du ban et de l'arrièreban. Vous payerez; vous marcherez. Pour votre mauvaise grâce vous serez dégradés de la noblesse que vous n'aviez pas , et ce qui s'ensuit.
Voilà certainement la traduction littérale de la proclamation de Suwarow. Mais ici se présente une réflexion ; on se demande comment il se fait que les hommes traités par Suwarow en ennemis de la royauté soient traités par plusieurs de nos lois récentes en ennemis de la république. Pourquoi notre loi des otages et notre loi de l'emprunt ont-elles supposé attachés à Suwarow des milliers d'hommes que Suwarow menace cofnme une portion de ses ennemis?^N'entrait-il pas dans les vues secrètes de nos instigateurs de les lui envoyer ? et ne faut- il pas bénir l'indiscrète présomption du Russe qui les l'epousse loin de lui ? Mais s'il renvoie à la patrie les infortunés que l'erreur et la surprise lui envoyaient, que la patrie baisse donc la hache élevée sur leurs biens et sur leurs têtes.
(Journal de Paris ^ du 16 fructidor an th. — 2 septembre 1799.)
Fayolle, libraire , vient de mettre en vente un ouvrage posthume de Saint-Just^ sous le titre de Fragments sur les institutions républicaines.
Grâces soient rendues au citoyen Fayolle et à Féditeur de ces Fragments; enfin on pourra donc faire la différence de la philosophie conventionnelle et de la philosophie du dix-huitième siècle, et la malveillance n'aura plus aussi beau jeu pour rejeter sur Fune les fautes et les crimes de l'autre. Si les ennemis de toute philosophie persistent à les confondre, il suffira de prendre les ouvrages de Montesquieu ou de Voltaire d'une main, et celui de Saint-Just de l'autre. Si une invincible répugnance n'empêche pas de comparer des choses si opposées ,
on reconnaltrA bientôt que la distance qui sépare Saint-Just et nos philosophes est toate celle qui sépare Fignorance la plus abjecte du savoir, la folie et la férocité de la raison la plus élevée et la plus éclairée.
Toutefois, on pourrait faire quelques réflexions attristantes sur le respect religieux de Féditeur pour Fun des plus exécrables bourreaux de la France, il termine son introduction par cette phrase : a A peine âgé de vingtsept ans, Saint-Just a été moissonné parwie Révolution à laquelle il avait consacré son existence; il a laissé de longs regrets a la patbib et à C amitié, » Qui est donc cet éditeur qui voit la patrie dans les admirateurs de Saint- Just, et ose proclamer les regrets de cette patrie pour l'oppresseur de la république naissante ?Le ramas de fous furieux et de brigands que la tyrannie sanglante de 93 déclara être la patrie existerait-il donc encore? Les Tous ne sont-ils par guéris et les brigands dispersist Sont-ils donc irréconciliables avec un gouvernement paciticateur qui ne leur a enlevé que la puissance de nuire et n'a rien négligé pour leur en faire perdre la volonté ? Prétendraient-ils encore à leur féroce domination?... Mais loin de telles appréhensions ! Tous les jours un livre est publié sans que Fauteur ou Féditeur ait le droit de compter sur dix approbateurs, peutêtre sur dix lecteurs, à plus forte raison sur un parti. Bornons-nous donc à déplorer l'aveuglement de l'éditeur des Fragments de Smnt* Just et à en prévenir le public.
Voici quelques propositions extraites de ces Fragments :
« Le bien même est souvent un moyen d'intrigue. Soyons ingrats si nous voulons sauver la patrie.
a La grossièreté est une sorte de résistance à l'oppression.
a La modestie d'un héros ne m'en impose pas ; si vous louez la modestie d'un homme, que ferait-il de plus dangereux pour la liberté s'il montrait de Forgueil ?
a Un gouvernement républicain a la vertu pour principe, sinon la terreur; que veufent ceux qui ne veulent ni vertu ni terreur?
« L'opulence est une infamie.
« Il faut détruire la mendicité par la distribution des biens nationaux aux pauvres.
« Le dix-huitième siècle doit être mis au
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PanthéoD. » (Je cite celte proposition pour son ridicule.)
« Combien ne doit-il |pas exister de riches , puisqu'il y a en circui:.tion quaUe fois plus de signes qu'autrefois ? (Saint-Just parle des assignats.) Combien trois ou quatre cents millions (d'assignats) émis par mois ne jettent-fls pas de corruption dans la société ! Ce système de finances pourrait faire fleurir une monarchie, mais il doit perdre toute république. » Il ne . voyait pas que les assignats, d'aôordcorrtip- (eurs, devaient finir par n^étre plus que principe de famine. H propose a de lever tous les tributs en un seul jour, sur toute la France. »
Il propose <x de donner à tous les Français les moyens d'obtenir les premières nécessités (le la vie sans dépendre d autre chose que des lois, et sans dépendance mutuelle dans l'état civil. » (C'est-à-dire sans travail et sur la rognure des propriétés des riches. ) . « Tout homme âgé de vingt et un ans est tenu de déclarer dans le temple quels sont ses amis.
« Cette déclaration doit être renouvelée tous les ans pendant le mois de ventôse.
a Si un homme quitte un ami, il est tenu d'en expliquer les motifs devant le peuple, dans les temples, sur l'appel d'un citoyen ou du plus vieux. S'il le refuse, il est banni.
c< Si un homme commet un crime, ses amis sont bannis.
a Celui qui dit qu'il ne croit pas à l'amitié, ou qui n a point d'amis, est banni. » (Saint-Just était Vami de Robespierre.)
« Je désirerais, dit-il quelque part, que, lorsqu'une idée aurait saisi tous les esprits jusqu'à la fureur, il y eût, sur la tribune aux harangues, une couronne civique pour celui qui , môme en se trompant, la combattrait avec décence et générosité. » Cette phrase, écrite par un homme qui a fait tuer des milliers de citoyens pour leurs opinions, serait sublime si elle n'était le comble de l'hypocrisie, ou l'indice d'un pressentiment du sort qui attendait l'auteur.
Saint-Just avait de l'esprit. L'esprit n'empécSie pas toujours d'être un monstre exécrable.
{Journal de Paris ^ du 18 prairial au viii. — 7 juin 1800.)
SUB UNE PRÉTENDUK GOlfVEBSATleN DE LOUIS XVI ET BAILLY,