‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 203 sur 208 · INSÉRÉE DANS CN KBCDBIL DB PIÉCK8 INÉDITES · texte numérisé non relu

INSÉRÉE DANS CN KBCDBIL DB PIÉCK8 INÉDITES

La conversation de Louis XVI avec Bailly est supposée. Il n'est pas indifférent de dévoiler cette petite supercherie, et surtout d'en indiquer l'objet et les motifs.

Je dis que la conversation est supposée, d'abord parce qu'elle est remplie de mauvaises locutions et de solécismes.

Si l'on n'en trouvait que dans les discours attribués à Louis XVI, on pourrait dire : LouisXVI n'était pas Obligé à parler aussi correctement qu'un académicien; mais les principales fautes se rencontrent dans les prétendues réponses de Bailly même, de cet académicien qui pouvait être cité pour la pureté de son langage. D'ailleurs Bailly recueillant des paroles du roi, qu'il aurait jugées dignes d'être conservées, les aurait rédigées correctement, et n'aurait pas cru que la fidélité l'obligeAt à copier servilement les lapsus Unguœ du monarque.

Dès les premiers mots la fabrique se fait sentir. Louis XVI débute par dire à Bailly : a Ma BONNE VILLE DK Pabis in'inquiète, » Ma bonne ville est un langage d'édit et de lettres-patentes, dont le roi n'usait pas plus dans la conversation que de toute autre formule de sa chancellerie.

Bailly veut rassurer Louis, et lui fait entrevoir, est-il dit dans la prétendue conversation, que les émeutes se perdront à mesure que l'assemblée nationale avancerait dans ses travaux. Que signifie les émeutes ,^e perdront ? A-t-on voulu dire qu'elles cesseraient^ qu^elles s'apaiseraient î Bailly était très-capable de trouver ces expressions.

Louis XVI reprend; et, en parlant des factieux à l'occasion de la rareté des grains, il dit : « Ils m'accuseront de conspirer contre le peuple, comme si j'étais sa saule providence. » Ce mot emphatique n'est jamais sorti de la bouche de Louis XVI, dont le langage était trèssimple, et même fort commun.

Je fus frappé de cette expression , dit Bailly. Si Bailly avait dit étonné, sa plirase aurait un air de vérité, parce qu'en effet le roi ne parlait jamais sur ce ton. Mais frappé I Et pourquoi? Parce que, continue-t-il , les rois et toute espèce de gouvernement doivent être une espèce

(KMJ

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de providence à Végard de ceux qv*Hs gouvernent. Il est plaisant qu'on nous représente Bailly conune frappé , en 1789^ d'une idée si vieille! L'expression même de celle idée n'était plus neuve en 4789; M. Necker l'avait employée Je crois, dans son éloge de Colbert, et depuis elle avait été répétée jusqu'à satiété dans les discours des notables^ dans les remontrances des parlements^ dans cent mille pamphlets. Une expression usée pour tout le monde en 89 n'était certainement pas neuve alors pour Bailly.

Continuons. Louis XVI demande à Bailly : « A combien évaluez-vous la surface de la France? » Bailly répond que personne ne peut mieux résoudre cette question que S. M. elle même. «Je n'ignore pas, continue-t-il , qu'en géographie S. M. ne le cède à aucune personne de l'art. » La géographie est une science et non un art. Le savant géographe est un savant comme le savant géomètre, et n'est pas plus que lui un homme d'art.

Le maire de Paris aurait eu bien peu de tact si, voulant louer le savoir du prince, il avait rabaissé entre les arts la science qui en âati l'cdijet.

Fins loin Louis demande à Bailly à combien il estime la portion du territoire français qui produit du Mé. Bailly déclare que cette question l'embarrassa. « Je savais bien, dit-il, qnll y avait annuellement en France, en culture de grains, près de 21 millions d'arpents; mais j'ignorais, ajoute-t-il, combien Tarpent produisait de setiers, et je balbutiai sur la conclusion qv^f avais à faire. » Qu'est-ce que faire une conclusion? Jamais Bailly ne dit ni n'écrivit rien de semblable.

J'arrive aux dernières phrases du premier entretien. Louis XVI dit à Bailly : a Les Anglais ensemencent moins de terre qu'en France, et ils y font parquer des troupeaux plus nombreux. nSurquoi'Bailly écrit ces mots: «Je voulus ^server au roi que cet avantage tenait de la nature du lieu, qu'il n'y avait pas de loups, b Observer au roi n'est pas français ; il fallait dire simplement je voulus observer^ ou je priai le roi d'observer. Tenait de la nature du lieu est une expression fausse; venad , provenait^ résultait^ étaient les mots propres. Du lieu est impropre pour parier d'un payx.

Louis XVi réplique par cette épigramme :

a II gêna partout, monsieur Bailly^ des loups ; C Angleterre a les siens comme la France. Mais ce n'est pas des loups DONffV M^agit. » Louis XVI n'était ni épigramniatiqae, ni métaphorique. Et ce n^est pns des loups iiomt il s*agit n'est pas français; il faut dire : ce n'est pas des loups qu'il s'agit.

Les fautes de langage ne sont pas les seuls indices de la fausseté des deux entreliens; j*en trouve un plus concluant dans une petite inadvertance de l'éditeur. La voici.

A la page 54 , à la fin du deuxième entretien, il s'exprime ainsi : a Ici finissait les notes sur ces deux conversations intéressantes; l'infortuné Bailly me les remit lui-même^ écrites de sa propre main; » et plus bas : a lime fit présent de ces deux conversations manuscrites. » L'éditeur ne s'est pas rappelé qu'à la tète de la première des deux conversations, page 37, il avait dit : a Voici l'entretien que Louis XVI et le niaire de Paris eurent ensemble, tel quon l'a, trouvé dans les papiers de ce magistrat. » Si le premier de ces deux entretiens a été trouvé dans les papiers de Ba^, BuUynelesamt dose pas donnés tôt» denx; on^ si Bstfy lesi ikmnés, il est faux qu'on en ait trouvé na < ses papiers. Il y a évidemment un mensonge ici.

Partant je demande si l'éditeur qui ment sur l'origine de sa possession doit être estimé bien exact sur la substance de la chose possédée? Dès qu*un mensonge lui a paru néces^ saire pour obtenir la confiance du lecteur, il me parait clair qu'il était privé des vrais moyens de l'obtenir. S'il avait pu dire tout simplement: J'offre de montrer aux incrédules Coriginal écrit de la main de Bailly^ il n'aurait pas eu besoin de dire d'où il le tenait.

Mais pourquoi a-t-on supposé ces entretiens? Poqr affaiblir la vénération attachée à la mémoire de M. Turgot; pour opposer à ce qu'on appelle les philosophes l'opinion de Louis XVI: comme si l'opinion d'un roi suffisait pour renverser les bonnes réputations bien méritées , et comme si le nom de M. Turgot n'était pas de ceux contre lesquels un roi ne peut pas plus qu'un autre homme et risque beaucoup davantage. Turgot et Malesherbes étaient deux philosophes ; s'ils avaient été écoutés, Louis XVI n'eût pas été enlraîué à sa perle : le premier, par ses améliorations, eût rendu toute révolution inutile, et, par conséquent, impossible;

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l'autre, quand elle fut arrivée, aurait rendu Louis XVI maître de son mouvement en le mettant à la tête des utiles réformations. On voudrait mettre à la mode la proscription des philosophes comme on a mis à la mode celle des prêtres ; heureusement le temps des proscriptions est passé. Ce que le gouvernement veut, c'est la réconciliation, Funion, le concours de tous les hommes capables de servir la patrie, et non l'oppression des uns par les autres.

S'il fallait, au reste, s'en rapporter aux anecvdotes, j'aimerais autant celle-ci : Louis XVI, se rendante l'assemblée législative le iOaoût, un Provençal, grenadier de la garde nationale, qui faisait partie du cortège du prince et marchait à côté de lui , lui dit : Sire, nous ^ ne vous voulons pas de mal; vous êtes un bon /tomme; mais, sacredieu , chasses ces calotins qui font tout le mal. Louis répondit : Cela se peut bien. Je tiens ce fait d'un témoin auriculaire (4).

( Journal de ParU, du lA floréal an ix. — 6 mai 1801.)

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