I.BTTBB AUX ACTEtJIIS DU JOURNAL DB PABIS
Air gCJKT DU JOUaNAL DES DÉBATS.
On calomnie odieusement le Journal des Débats. L'envie et les passions révolutionnaires se sont attachées à nuire à ses collaborateurs. Plus je le lis , et plus j'y trouve de bon esprit de bonnes intentions, et surtout c)e talent. Toutes ces qualités me semblent merveilleusement réunies dans un article de la feuille qui vient de in*arriver (feuille du 28 brumaire) ; cet article est relatif à un ouvrage nouveau, qui a pour titre : le GBATifAu Dss Tuileries, ou Récit de ce qui s'est pafsé dans rinlérieur de ce palais , depuis sa cons^ truclion jusqu'au iS brumaire de l'an viii. Je ne connais pas ce livre, mais le journal en donne une idée fort nette et fort précise, et il le juge avec autant d'équité que de finesse. Voici des
(1) (AoledeVédUeur.) ce témoin auriculaire était moD père lui-même. Il a rapporté cette anecdote dans la Chronique de cinquante jours. (Voir au tome III de cette collection, page 227, à la fin de la seconde colonne.)
observations qui m'ont paru marquées au bon coin.
a Ce qui caractérise particulièrement ce liu vre,o dit l'auteur de l'article (M. de M....e) « c'est que des deux volumes qui le composent a il ne s'échappe pas la plus faible élincelie de « sensibilité. On disserte paisiblement au mi- « lieu de débris encore découlants de sang ; à a la vue des tableaux les plus affligeants pour a l'humanité, on se permet des plaisanteries , a on conte des historiettes galantes. Des an- « thropophages ont souillé le lit de la fille de 0 Marie-Thérèse; ils l'ont couvert du sang de 0 leurs victimes; et, à la vue de cette odieuse « iinagej on fait sans s'émouvoir V odieux ina ventaire des meubles qui étaient à l'usage de « cette princesse, il n'y a rien de comparable à a cette apathie que celle de Fontenelle de- 0 mandant des asperges à l'huile^ à côté de son a ami mort.
m Est-ce donc la philosophie qui dessèche a ainsi les âmes! ou bien serait-il vriS que les a dons du laur sont aussi inégalement dépara tis que ceux de l'esprit? Y aurait il réellece ment des êtres privés de cette sensibilité sua bltme, de ce feu créateur que les poètes ont a sam doute voulu peindre hrsquiis ont re- « présenté le cœur de Prowéthée déchiré pour a avoir dérobé quelques traits de cette flamme « céleste.
a SHl est de tels hommes y quHls s'abstien- 0 nent de décrire le* scènes sanglantes de notre a Hévolulipn ! Qu'ils sachent que le chrisliaa nisme, en détruisant les erreurs du polya théisme] a conservé^ a consacré le culte que a les âmes sensibles rendent au malheur. Qu!ih a sachent encore que, du fond de ces tombe» 0 où l'injustice a précipité ces victimes, il sort a une voix qui ordonne de n'évoquer leurs om^ « bres qu'avec une religieuse vénération/»
Qu'il a raison, M. de M.. ..e, de vouloirqu'on ne parle des événements du 5 octobre 1789 qu'en réveillant une sainte horreur ! Quelle odieuse apathie que d'en parler paisiblement, sans s'émouvoir f sans émouvoir ses lecteurs, sans ranimer toutes les douleurs, sans irriter tous les ressentiments, sans rappeler tous les griefs, sans rengager, sans envenimer la plus sanglante querelle! N'est-ce pas un scandale que de voir des hommes calmes et modérés décrire froidement les scènes sanglantes de la
HISTOIRE CONTEMPORAINE
Révolation^ et en quelque sorte les laisser oublier même en les décrivant? La France n'at-elle pas un intérêt évident et capital à ce que ses écrivains entretiennent dans tous les Français des souvenirs propres à préserver leurs Ames d'un engourdissement honteux? Nous sommes si tranquilles que nous semblons être anéantis; nous sommes si mal, et autrefois nous étions si bien^ qu'il faut toujours ramener les esprits vers l'ancienne cour; il est si sûr que les choses ne peuvent pas rester comme elles sont qu'il ne faut pas oublier comment elles étaient. La religion chrétiennedemande, comme la politique, que les ombres de Marie- Antoinette et de Louis XVI ne soient évoquées, surtout dans ces temps voisins de troubles, qu'avec une religieuse vénération, et qu'un culte soit rendu à leur malheur, etc. A quoi peuvent servir l'éloquence , ses mouvements, sa chaleur, ses images , si ce n'est à retracer vivement et profondément les souvenirs qui peuvent diviser les sociétés politiques? Est-il un soin plus digne de l'éloquence que celui d'échauffer et développer les semences des discordes publiques qui se sont trouvées un moment étouffées?
Rien n'égale la sagesse des pensées de M. de M....e, si ce n'est la perfection du style qui les exprime.
Oa a cuvent parié des étincelles du talent, du génie/ mais c'est à l'auteur qu'il appartenait de faire briller l'étincelle de la sensibilité. Et rimage n'est-elle pas heureuse? L'éclat, le brillant passager, ne sont-ils pas les caractères d$ la sensibilité?
Des débris dégoûtants de sang, c'estrà-<lire d'où le sang dégoutte, comme s'ils étaient de chair : l'image est sublime. Seulement il aurait fallu dire dégourrants, de dégoutter, de goutte, et non pas dégoûtants, qui vient de dégoût.
Des anthropophages ont couvert le lit de Marie-Antoinette du tang de leur victime, et, a la
VUE DE CETTE TBBRIBLB IMAGE, OU fait, SanS
s'émouvoir, Vodieux inventaire, etc. Un logicien froid et apathique aurait dit : A la vue de ce terrible spectacle, et non de cette tsrbiblb IMAGE, attendu que ce n'est pas à la vue de l'image que l'auteur du livre fait son odieux inventaire, mais en faisant l'image même , et parce qu'il la fait mal; mais l'éloquence du dix-neuvième siècle passe par-dessus la logi-
que : la logique est une partie de la philosophie, et elle dessèche les âmes.
M. de M....e appelle apathie l'état de l'homme qui fait l'odieux inventaire, etc.; dans le dix-huitième siècle on n'aurait pas appliqué le mot d'apathie à une action quelconque ; on aurait cru l'expression au moins impropre. Le trait de Fontenelle était tout simplement attribué à son insensibilité.
L'auteur demande s'il y aurait des élres privés de cette sensibilité sublime, de ce feu créateur, (Il y a une analogie frappante entre la sensibilité sublime et le feu créateur ^ et une opposition très-sensible entre le feu créateur et le froid récit des événements des 5 et 6 octobre), de ce feu créateur que les poètes ont sans doute voulu peindre lorsqu'ils ont représenté le coeur de Prométhée déchiré ( par un vautour) pour avoir dérobé quelques traits de cette flamme céleste! La belle idée, et quelle magnificence d'expressions! Le cœur de Prométhée déchiré par un vautour se trouve être l'emblème du feu créateur ! et, en effet, comme un cœur rongé représente bien le feu créateur, la sensibilité sublime; Qt surtout quand il est déchiré pour avoir dérobé que ques traits du feu créateur et de la sensibilité sublime/
sut est de tels hommes (deshoimnes sans feu créateur), qu'ils sachent que le cHaisTiANisMB, en détruisant les erreurs du polythéisme, a conservé le culte que les âmes sensibles rendent au MALHEUB. On pensait, dans le dix-huitième siècle, que le polythéisme n'a jamais rendu de culte au malheur, et que le christianisme ne rend de culte qu'à un seul Dieu ; ce sont apparamment les beautés poétiques du christianisme, découvertes dans le dix-neuvième siècle, qui ont fait du malheur une divinité et l'ont mis en possession de ses autels. Le sens de la phrase, réduit à sa plus simple expression, pourrait être rendu ainsi : Le christianisme, en détruisant les erreurs du polythéisme, a conservé le culte que le polythéisme ne rendait pas au malheur / Ou bien : Le christianisine, en détruisant les erreurs du polytnéistne , a é:abli une erreur qui manquait au polythéisme; ce qui présente un sens admirable.
Encore une petite remarque sur ces mots : Qu'ils sachent (les écrivains privés du feu créateur) que, du fond de ces tombes, il sort une voix qui ordonne de n'évoquer leurs ombres
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qu'avec une religieuse vénération. Qui ordonne de n'évoquer est une manière neuve et brillante de dire : qui défend d'évoquer ^ etc.
Non^ non, ce n'est pas ainsi qu'ont parlé ces naauvais écrivains du dix-huitième siècle, ces philosophes qui sont la honte de la nation française ; ce n'est pas ainsi que parlent les honunes élevés à leur école; on peut leur défier ^ comme dit si élégamment M. F. . . [{ ), de parler avec autant de pureté, d'élégance et de force, la langue de Fénelon et de Bossuet.
{Jimmal de Paris» du 30 brumaire an xi. — 21 novembre 1802.)