‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 30 sur 208 · EXTRAITS · texte numérisé non relu

EXTRAITS

DES LETTEESÉCEITES PAR M. ROBDEBER A MADAME BOE- DERBR , PENDANT SON VOYAGE DE PARIS A NAPLES , ET PENDANT SON SftJOUR DANS CETTE VILLE, EN 1806, 1807 ET 1808.

Lyon, le 15 avril 1806.

Je suis arrivé hier soir, ma chère amie, ou plutôt ce matin entre minuit et une heure ; ainsi il s'en faut de quelques minutes que je n'aie fait la route en trois jours. J'ai laissé derrière moi le maréchal Pérignon et M. Férino. Je les attends ce soir. Hs ont cassé, et, je crois, couché en route. Pour moi, je n'ai jamais tant dormi que depuis trois jours, sans avoir quitté ma voiture, qui, par conséquent, est loin d'être rude. J'ai rattrapé hier ici le général Saligny, qui a continué sa route ce matin. Je passe la journée ici à voir la ville, en attendant l'arrivée de mes compagnons de voyage.

En arrivant à Nevers, j'ai trouvé un bon dîner servi chez M. Lebrun; on allait se mettre à table quand j'y suis descendu, et j'ai passé là deux heures assez agréables. Vous vous rappelez bien qui est ce M. Lebrun, c'est celui qui m'a donné asile à une fameuse époque (i).

Pendant que j'étais là à diner , les gens étaient à l'auberge. Là, Antoine, pris de je ne sais quel vertige, se prit à dire mille abominations contre ce voyage, qu'il faisait malgré lui : il a dit à la maltresse de l'auberge, en parlant de moi : Je voudrais qu'il étouffât dans sa voiture, je sauterais bien vite sur ses louis. Leroi le reprit. Gentil, qui était dans une pièce voisine, me redit cela hier. Je chasse tout à Theure ce misérable, qui n'est pas encore levé. Il faudra ne le laisser entrer à la maison que pour en retirer ses effets, après qu'ils seront visités.

Je vous embrasse tendrement, ma chère

(1) (Note de Véditeur,) Le 28 août 1793. — Voir la NoUce de ma vie pour mes er{fants^ dans le troisième volume, page 285.

ÉCRITES DE iNAPLES DE i80C A 1808.

(unie. Saligny n'est pas trop sûr que la nomination de Dumas au ministère de la guerre^ à Naptes, plaise à l'empereur s'il ne Ta pas consentie d'avance.

Lyon y le 16 arril 1806.

... Jesuis resté à Lyon encore aujourd'hui 46, parce que mes compagnons n'y sont arrivés qu'hier ; étant partis cet après-dtner, ]'ai voulu qu'il y eût de l'intervalle entre eux et moi pour que nous fussions sûrs d*avoir tous des chevaux aux postes.

Obligé^ ou de les attendre à Turin, ou de m'y faire attendre, j'ai mieux aimé achever de bien voir Lyon, et je l'ai vu fort en détail.

Tarin , le 22 avril 1806.

Je suis arivé ici hier soir, ma chère amie, sans aucun accident. Nous avons passé le mont Cenis par un fort beau temps, ce qui n'a pas empèdié qu'il n'ait fallu démonter nos voitures et nous faire passer en traîneaux. Ce trajet, qui n'est qu'une chose un peu pénible pour un homme, n'est pas une plaisanterie pour une femme, pour peu qu'elle soit délicate et peureuse. U y a plus de neige en ce moment qu'il n'y en a eu de l'hiver. On dit pourtant qu'on en sera quitte dans dix ou douze jours, si le temps se soutient au beau.

n n'y a que trois jours que madame de Gallo est partie d'ici ; elle va directement à Naples; elle s'est dite malade sans l'élre. II parait qu'elle attendait ici une réponse du roi de Naples; ce qu'il y a de sûr , c'est qu'elle et son mari, sont partis immédiatement après l'avoir reçue.

Je me trouve ici dans une chambre qu'on m'a dit avoir été souvent celle de madame Rolland (i). Comme tout ce pays-ci me la rappelle beaucoup, j'ai un véritable regret de passer si près d'elle sans la voir. Ce sera pour mon retour, quand j'aurai fait mes trois ou quatre mois de métaphysique à Naples , selon les intentions de l'empereur. J'ai écrit ce soir à Victorine combien il me manque de l'avoir vue.

Offrez à la reine mes respects quand l'occa-

(1> (l^ote de l'édUenr.) Elle était fillo du premier mariage de roadaine Roederer.

sion s'en présentera. J'aurai l'honneur de lui écrire de Naples, dès que je serai arrivé.

Parlez de moi à madame de Talleyrand , à qui je suis très-sincèrement attaché, et dont l'amitié m'a été extrêmement sensible...

Florence, le 28 avril 1806.

Nous voici à Florence, ma chère amie ; jusqu'à présent les chaleurs ne nous ont pas in^commodes en Italie; rien n'est ici plus avancé que ne l'étaient les Tuileries le 13, jour de notre départ. Ce matin, la terre était gelée et trèsdure. J'ai, hier, eu le plaisir de rencontrer Roederer, que vous aurez vu avant de recevoir cette lettre. Hier, a passé ici madame Tallien, qui retourne à Paris. Elle a été comblée des bontés du roi à Naples. Demain, passe le cardinal Maury allant à Paris, où on le dit mandé par l'empereur, qui , ajoute-t-on, le place au sénat. La reine d'Étrurie est àLivoume, où l'on donne des fêtes à l'occasion d'un spectacle dont on fait l'ouverture. M. de Beaubarnais l'accompagne. Nous restons demain ici pour voir les principales beautés de cette ville et pour faire réparer nos voitures, qui toutes , hormis ma berline , qui est aussi solide que douce, ont beaucoup souffert du passage des Alpes et plus encore des Apennins. Rœderer a reçu une marque de la bienveillance particulière du roi dans cette conmiission qui le mène à Paris (1). Dites-lui de m'instruire de la réception qu'on lui aura faite aux Tuileries, supposé qu'il ait le bonheur d'y être reçu, et que sa mission le lui procure.

Jai vu M. et madame de Gallo, à Bologne, avant-hier soir. Ils voudraient n'arriver à Naples que quand leur ancien maître n'y aura plus un pouce de terre. Dites à madame de Talleyrand que j'ai remis la robe dont elle m'avait chargé à madame la marquise. Le premier mot qu'elle m'a dit en me recevant a été de me demander comment se portait madame de Talleyrand ; sur quoi son mari a diplomatiquement ajouté : Et Madame Rœderer? Donnez-moi aussi des nouvelles de madanie Talleyrand, je vous en prie.

Donnez-moi des nouvelles de la reine de

(I) (Note de rédUeur.) Mon frère porUit à l'empereur des drapeaux pris sur Tennemi.

Naples; dites-moi au vrai comment va sa santé. Vous savez bien que, royauté à part, je m'y intéresse vivement. Offrez-lui en toute occasion mes hommages de respect et de dévouement.

J'ai vu ie général Junot à Parme. Je lui ai parlé de l'abbé de Lajeard. Il m'a dit : «Je ne crois pas qu'il parle trop volontiers de moi ; il m'a fait une chose qui n'est pas d*un bon aini^ j*en ai la certitude : cela ne m'empêchera pas de l'obliger si je puis.» — J'ai insisté pour savoir de quel genre était le grief de M. Junot ; il m'a dit derechef: a Pas grand' chose , mais de ces choses qui ne sont pas d^un bon ami, et fen ai la certitude, »

Un courrier de l'empereur, que j'ai rencontré quelques heures après Rœderer^ m'a dit qu'il avait manqué de se noyer en venant de Reggio à Naples. 11 ne savait pas que c'était mon fils. Grondez-le de son imprudence.

Je vous embrasse l'une et l'autre.

P. S. J'ai lu Madame de Maintenon ; c'est un livre fait pour prouver le peu que peut valoir une mère , et tout ce que peut valoir une gouvernante (i). Louis XIY y est très-misérable; et puis l'esprit de madame de Genlis me parait ne pas ajouter beaucoup de charme à celui de madame de Maintenon. Enfin, il y a des choses cent fois répétées qui n'auraient pas dû être dites; le style est presque toujours commun, et quelquefois trivial. Je ne parie pas de la cafardise, ni de l'affectation de répéter sans cesse un mot qui, du temps de madame de Maintenon, ni du nôtre, n'était en usage que dans les relations diplomatiques, celui de souverain. On disait alors, le prince, le roi , le monarque.

Cet ouvrage ne sert qu'à jeter de la confusion dans les idées qu'on a du règne de Louis XIV, et de la lumière sur l'esprit de l'intrigante dont la plume n'a jamais été conduite que par des vues personnelles. Je vous demande pardon de parler ainsi de votre amie. J'ai trouvé à Lyon {'Imagination de l'abbé Delille et ses Bucoliques,

Bonsoir. Vous ne vous plaindrez pas d^ n'avcHT paa de mes nouvelles.

(f) {Note de l'éditeur,) On sait que madame de G^lis avait été gouvernante des enfants de M. le dac d*Orléanf.

LETTRES DE M. A MADAME RÛEDÉflËR,

Faites observer à M. de Talleyrand , en lui disant mille choses de ma part, que nous n'allons pas mal vite pour des sénateurs. Je compte que nous aurons fait la route en dix-huit jours.

Naples, le 13 mai 1806.

Nous sommes arrivés le 7 au soir à Naples, ma chère amie. Le roi n'y était pas encore revenu de son voyage en Calabre, où il prenait possession du cœur de ses sujets, qui l'ont fêté comme ils auraient fait un prince éprouvé par vingt ans de bon règne, tant les espérances qu'a portées] avec elle sa bonne renommée sont établies dans les esprits. J'ai été, mais seul, au-devant de lui à son palais de Caserte, qui est le Versailles de ce pays-ci. J'en ai été reçu avec toute la bonté qu'il m'a toujours témoignée. II est revenu dimanche (avanthier) à Naples, où des fêtes fort brillantes l'aHtendaient. Il a été reçu avec les démonstrations de contentement les plus vives et les plus générales. J'étais loin de me figurer un tel accueil. Les personnes du pays les plus considérables et les plus misérables se sont données à lui , et rien n'est plus certain ; car, d'après les démarches des uns et des autres , rancienne cour, si elle revenait, n'aurait pas assez de mitraille pour punir les pauvres, ni assez de potences pour pendre les grands.

Je crois vous avoir écrit de Rome que j'avais rencontré à Sienne le cardinal Maury, qui va à Paris... Non, je me rappelle que ^e ne vous ai point écrit de Rome, faute de temps. Je vous dirai donc qu'en arrivant à Sienne, à neuf heures du soir , nous apprîmes que le cardinal Maury était arrivé à sept heures dans la même auberge que nous. Je demandai si je pouvais le voir : on me répondit qu'il était couché. Je lui écrivis un petit mot pour lui marquer le regret que j'avais de passer si près de lui sans pouvoir le féliciter de son retour en France. On lui remit ma lettre ; il se leva tout aussitôt^ et vint en bonnet de nuit et en robe de chambre me faire une visite: Nous nous embrassâmes; il me dit beaucoup de choses obligeantes et flatteuses, et je ne fus pas en reste. Le rapprochement qui s'opère, à la première rencontre, de deux constituants du parti le plus op- ))06é^ prouve que leurs ioimitiés étaient mêlées de beaucoup d'estime réciproque ; autrement ^

Uâ n'oublieraient pas si vité^ en se retrouvant , qu'ils se sont quittés les armes à la main, pour se souvenir uniquement qu'ils étaient d'un même corps, et qu'ils avaient, même les plus opposés, beaucoup du même esprit. Nous avons causé avec tant de confiance, qu'à trois heures du matin nous étions encore ensemble, ri est excellent à entendre sur l'empereur , et sur tout ce qu'il a vu de sa famille. D me parait qu*on peut se fier tout à fait à lui. Il a vu Victorine à Lucques chez la princesse Élisa; il m'en a dit beaucoup de bien. Nous avons beaucoup parlé de MM. de Bouffiers et MorelleU 11 ira probablement vous voir; vous ferez bien, s'il y va , de lui proposer un diner avec nos amis communs, et d'ailleurs peu de monde, comme il convient à une veuve qui, en l'absence de son mari, ne peut se permettre que des plaisirs modestes.

Toute la colonie de Paris se porte bien; ministres , auditeurs , militaires de ma connaissance p grands officiers de la maison du roi, tout va et tout concourt de son mieux au service de Sa Majesté. Méot(l) surtout, le divin Bléot, s'est surpassé en Galabre; jamais ce pays n'a vu un tel talent.

Nous sommes logés au palais. Le roi nous a reçus solameUement avant-hier, ea présence des nond[>reux princes et ducs de sa capitale. Sa réponse à mon discours leur a fait grand plaisir.

Embrassez pour moi. Rœderer , qui vous le rendra pour moi aussi. H parait que la reine ne viendra qu'en automne : il est trop tard à {Nrésent, à cause des chaleurs.

La fameuse voiture est arrivée ici sans qu'il y manquftt un clou ; c'est sans contredit la meilleure et la plus belle qui soit à Naples.

Je vous prie de me rappeler au souvenir de nos amis « de Colchen, de M. de BoufQers, de Morellet et Louis. On est étonné ici de ne pas voir arriver Fréville; on lui tient une place toute prête.

Je désirerais que vous y fussiez aussi ; car il est difficile que je trouve ici une plus aimable société, et même impossible que je l'y cherche. Je vous embrasse.

(t) (Noie de VédUeur,) Méot était chef du service de 1^ bouche chez le roi Joseph.

i6l9 Naples, le 25 mai 1800. '

Je ne puis, ma chère amie , ni rien faire ni rien demander en ce moment pour personne, même pour les gens que vous me recommandez. Si je propose un sujet à un ministre, il me répond : a Gardez-le pour vous-même, s'il est bon. » Moi , je ne puis employer personne, ne sachant si j'aurai quelque chose à foire ; cela dépendra de l'empereur, et sa réponse nous apprendra bientôt ce qu'il en sera. J*aurai soin de M. ..., si j'ai le ministère des finances; c'est un bon sujet. Je ne dis pas la même chose de M..., à moins que Thirion (4) , dont je connais la probité sévère et la déficatesse, ne dise, sans tergiversation et sans hésitation^ qu'il en répond. Quelqu'un dont j'ambitionnerais la coopération , ce serait notre dur, mais sage et probe Louis.

J'ai reçu une lettre très-aimable de Tabbé Morellet. J'ai mis ses demandes sous les yeux du roi, qui n'a pas fait de réponse. Lorsqu'il s'agira de former la maison et de faire des pa« ges, je m'entendrai avec M. de Jaucourt pour remettre sous les yeux de Sa Majesté la demande de M. d'Aligre. On a parlé ici plusieurs fois d'établir une bibliothèque française dans le palais. Lorsque le moment de décider quelque chose sera venu, je reparlerai de l'agence littéraire de notre cher abbé, dont les témoi*» gnages d'attachement ont été très-bien reçus du roi.

Dites à M. de Bouffiers que Pompéia se' fouille et se découvre tous les jours ; mais que ce travail va s'accélérer, parce que M. Salicetti a obtenu du roi la permission de faire une fouille pour son propre compte, à la charge de livrer à Sa Majesté tous les morceaux qu'elle aura jugé dignes d'entrer dans ses cabinets ; le reste sera pour M. Salicetti, qui fera les frais des fouilles. Salicetti, avant d'avoir obtenu la concession, et peut-être pour y disposer plus sûrement la bonté du roi, m'a proposé devant Sa Majesté, étant à dîner, de m'associer à son entreprise, si le roi Tautorisait. J'y ai consenti , et nous avons cimenté ce marché après-dîner. Une demi-heure après, il a eu l'autorisation; de sorte que me voilà courant la chance de perdre mille écus, et d'avoir

(I) {Note de f éditeur. ) Général d artillerie de marine, neveu de mon père.

LEITRES DE M. A MADAME RCEDERER,

quelque jour de quoi garnir notre maison de jolis vases et de jolies statues. Les jaloux disent que nous savons où était la rue des orfèvres^ et que nous allons chercher des lingots antiques. Mais les savants nous vengent de ces calomnies en prouvant qu'il n'y avait point d'orfèvres à Pompéia^ qui était une petite ville ; et que^ d'ailleurs, les habitants ont eu le temps d'emporter avec eux les bijoux et les métaux précieux.

Une chose que je ne trouverai pas à Pompéia et dont j'ai grand besoin , ce sont des verres de lunettes au n<» 12; moi^ qui n en ai jamais cassé de ma vie^ j'en ai cassé deux ici sur trois que j'avais en tout. Je vous prie de m'en envoyer une demi-douzaine de chez Lerebours, opticien, demeurant sur le Pont-Neuf, vis-à-vis la statue (défunte) d'Henri IV. Mais bien vite, je vous en prie.

Je vous dirai, pour vous prouver mes hautes connaissances en fait de voitures, que ma berline de voyage ayant été un peu lavée et brossée ici , est devenue la voiture de parade du roi , et que c'est incontestablement ce qu'il y a de mieux à Naples.

J'ai écrit ces jours derniers à la reine, et j'aurai cet honneur demain, au retour d'un bal que donne au grand théâtre la noblesse de ce pays-d, qui n'est pas mince, quoique plate.

Toute la colonie française se porte très-bien ; cependant il parait que les arrivants payent tous un petit tribut. J'en ai été exempt. La chaleur ne m'incommode en aucune manière, et j'entends dire, très-froidement, par tout le monde, qu'on étouffe de chaleur.

Il se trouve ici une petite madame de..., un peu bossue, et même pas si peu, qui fait beaucoup de train partout où elle est, et se désole, en faisant beaucoup de train, de ne pouvoir pas faire grand bruit dans le monde : elle fait la sémillante avec la plus mauvaise grftce du monde ; et elle se croit pétillante d'esprit en décochant force lieux coomiuns et vieux bons mots. Cela nous fera aimer \esducheues et les prineipesses de Naples.

On attend impatiemment, je veux dire patiemment, M. et madame de Gallo, qui craignent de se compromettre avec la cour de Païenne. Leur lenteur a tout à fait mauvaise grftce, et ne plait pas.

Le roi a nommé onze chambellans; ce $ont

tous ducs ou princes. Je crois qu'un frère de madame de Gallo est du nombre.

Mille amitiés à M. de Boufflers; je lui promets quelque chose de Pompéia. Je vous embrasse de tout mon cœur. Je présume que Rœderer est en route pour revenir.

Naples, le l*' juin 1S0«.

J'ai reçu hier, ma chère amie, votre lettre du 18 mai , qui m'apprend que vous m'avez écrit peu de jours après l'arrivée de mon (ils; je n'ai pas reçu cette lettre-là; elle seratoujoivs bien venue. Nous attendons Rœderer.

Je vous écris par M. de Blaniac, qui va chercher la reine; je vous dirais de tâcher de la suivre ou de l'accompagner, si j'avais la certitude de ce que je ferai cet hiver. Je suis daus l'attente de la réponse de l'empereur au roi, qui lui a demandé son agrément pour me faire ministre des finances, comme je vous l'ai écrit dans ma dernière. Si l'empereur approuve ma nomination , je donnerai avec plaisir une preuve de mon attachement au roi en consacrant un an, un an et demi, peut-être deux , à établir dans ses États un système de finance honorable et profitable à son règne et avantageux à ses peuples, et, dans ce cas, je vous attendrai id cet automne au plus tard. j9i cela ne convient point à l'empereur, je retournerai au mois d'octobre à Paris.

LemarquisdeGalloetsafemme sont ici d'hier. Mes collègues partent demain maUn. Le roi a nommé le jeune Ségur et te jeune Glary pour les accompagner jusqu'à Borne. Sa Majesté nous a fait à tous trois des présents : au maréchal Pérignon, un très-beau sabre d'une fobrique du roi, en acier fin, et des étoffes de sa fabrique de soie; au général Férino , une épée d'acier de la niéme fabrique, et des étoffes pour habit d'homme et de femme, aussi de sa falnriquede soie ; à moi, les antiquités d'Herculanum et de Pompéia , de son imprimerie, et aussi , des velours de ses fabriques.

Hier, àneufheures'dusoir,leVésuveaconmencé une des plus belles éruptions qu'on ait encore vues. Il a jeté toute la nuit une g^i)e de flammes et de pierres enflammées, de i 00 toises au moins de large, et de i à 500 toises d'élévation. Je vous écris à cinq heures du soir; depuis onze heures, la lave coule du côté de Pompéia. Toute la matinée le volcan a fait un bruit

semblable à une batterie de gros canon qu'on entend d'une demi-lieue. En ce moment la clarté du jour empêche de voir la flamme à travers répaisse fumée qui monte perpendiculairement, et en gros flocons roulés, au-dessus du gouilré, et qui ressemble à un panache d'une lieue de haut en grosses plumes frisées et argentées au-dessus. On est très-impatient de voir arriver la nuit, pour jouir de la beauté de ce spectacle. On se tient pour sauvé d'un tremblement de terre quand le volcan jette aussi abondamment en lave et en aigrettes; mais les habitations qui sont au pied du Vésuve, du côté du midi, ne sont pas sans danger. Au reste, on n'a ici aucune frayeur de ce phénomène : toute la ville ira ce soir au pied du Vésuve; le peuple de Naples n'y regarde même pas: si le volcan grondait sans éruption , ce serait autre chose; on craindrait le tremblement de terre, et alors les lazzaronis jetteraient de beaux cris, car, comme le dit Montesquieu, en parlant d*eux : a II n'y a pas d'honunes qui craignent autant le malheur, que les gens que le malheur de leur condition devrait rassurer. »

Le régiment du prince d'isembourg arrive ces jours-ci; ainsi mes deux flls vont avoir leurs deux cousins.

Le roi a donné avant-hier une petite fête aux fenmies de ses ministres, chambellans et sénateurs. Il y avait là beaucoup de diamants, et peu de beauté, moins encore de grâces et d'élégance. Le peu de Françaises qui sont ici, sont encore ce qu'il y a de mieux. C'est la première fois que le roi a reçu des femmes : il a aboli l'usage qui voulait qu'elles lui baisassent les mains. Il a fait asseoir tout le monde, hommes et femmes, selon l'usage de l'ancienne cour dans les maisons de campagne; et nous étions aussi dans une maison de campagne, appelée laFavorite, près de Portici, sur le bord de la mer, sous le Vésuve , et qui pourra bien être au moins échaudée de l'éruption , si elle dure et se tourne un peu à droite.

Je vous embrasse de tout mon cœur. Toni 86 rappelle à votre souvenir. Nous vous désirons beaucoup dans ce pays-ci; il y fait beau, charmant, dé quatre heures du soir à dix heures du matin.

Bien des amitiés à M. de Boufflers et à l'abbé Morellet.

Naples, le 14 juia 1806.

J'ai reçu, ma chère amie, vos lettres dcî» 18 et 34 mai, et du 3 du courant. Peu de jours après avoir écrit cette dernière, vous devez en avoir reçu une de moi qui y répond. Je vous disais : Si fempereur consent à ce que je sois ministre y venez cet automne; s'il ne veut pas y firai vous retrouver au mois d'octobre. Aujourd'hui je puis vous dire posi* tivement que j'irai vous retrouver cet automne à Paris. L'empereur ne veut pas que je sois ministre ici, et je m'y attendais; il était tout simple de penser que, m'ayant jugé bon à être enterré à PaiMS, il ne devait pas me croire bon à ressusciter à Naples. Sa Majesté Impériale permet, cependant, que je passe quelque temps près du roi, et ce quelque temps conduit justement au mois de septembre. Je ferai, en revenant, le tour de la Suisse, que je n'ai jamais vue ; et puis j'irai profiter à Paris, et dans ma sénatorerie^ du nouvel avis que m'a bien voulu donner l'empereur en me mettant de nouveau de la cendre sur le front: Mémento, homOy quia pulvis es, et inpulverem reverteris. Vous savez le latin et votre religion, ce qui me dispense de vous dire que ces paroles signifient : Homme , nS^ pas l'oublier à la cour de Naples. Je te dis que tu es poussière y c'est -à* dire un homme inutile y et que turetourneras en poussière. — Grand merci, mon maître ; je savais cela, mais je vous sais toujours gré de me l'avoir rappelé.

Actuellement, il est nécessaire de faire cesser toutes les espérances qui s'étaient établies sur l'idée de ma nomination à quelque ministère. Je ne puis plus rien pour personne. Tous les ministères regorgent. Les Français ne servent à rien, s'ils ne savent la langue ; ils servent peu , même la sachant ^ parce qu'ils ne connaissent pas le pays; en troisième lieu, les appointements de ce pays-ci sont extrêmement modiques. On a un secrétaire qui écrit très-bien pour vingt-cinq louis par an; un intendant de province sera payé 6,000 francs , sur quoi il paye ses bureaux ; un ministre coûte 30,000 fr. , et pas plus. Cela posé , il n'y a rien à faire ici pour tout homme qui aurait seulement l'ambition d'une place de cent louis. Les chefs de division, dans les bureaux du ministère, n'ont pas plus de 3,000 fr. Je vous prie, ma chère amie, de dire c^laà M. d'É..., à madame D...,

LEITRËS DE M. A MADAME ROEOERER,

àM. J... si vous le rencontrez^ à M. le P..., etc. Je ne puis rien pour personne.

Le Vésuve dont je vous ai annoncé l'éniption^ après six jours de feu. a continué jusqu'à avant* hier à jeter une épouvantable quantité de cendres qui ont abtmé quinze lieues de vendanges et de récoltes; c'est un vomissement plus désastreux que celui de la lave et du feu^ parce que le vent porte la cendre à des distances incroyables. C'est la cendre qui a encombré Pompéia et même Herculanum. Elle s'élève d'abord de la bouche du Vésuve en gerbe grosse comme dix fois notre maison et dix fois plus haute; ensuite, le vent la courbe et la fait descendre comme un rideau sur dix , quinze, vingt lieues de l'horizon. On a dessiné ici tous les phénomènes jour par jour , et Ton va les graver.

Le roi m'a fait présent de la collection des gravures d'Herculanum et de Pompéia et des papyrus déroulés , le tout d'une très-belle reliure.

Les fouilles de Pompéia entreprises pour M. Salicetti et moi sont conunencées. On a découvert la tète d'une maison assez considérable : on eh a débarrassé toute la superficie; on commence à vider l'étage supérieur. Ce n'est pas là que sont les richesses; il faut arriver au rez-de-chaussée. On dit pourtant que pous avons déjà force lampes de terre et trois chaudrons de fer, les premiers qu'on ait retirés de ces ruines de Pompéia; de sorte que voilà l'origine du chaudron fort relevée, et il est cert^n qu'il n'y a dans ce pays-ci ni prince, ni duc qui soit plus ancien que les chaudrons. Il y en a un pour le roi , un poMr M. Salicetti; j'espère que je ferai manger à M, de BoufHers de (a saourl^rout cuite dans le troisième.

Je suis étonné que Ropderer ne revienne pas. J'imagine qu'il attend et doit attendre les ordres de l'empereur. Au reste, il ne a\'a p^ écrit une seule fois.

Toni et Gentil se portent bien, moi au inieux; nous vous embrassons tous.

M. Girardin vous offre mille hommages.

N^ples, le 17 juillet 1806.

Je profite, ma chère amie, du départ de M. le colonel Lebrun pour vous donner de mes nouvelles, et surtout vous en demander des

vdtres; voilà bien longtemps que je n'en ai reçu; peut-être en dites-vous autant des miennes. Mais je vous dirai que j'ai été extraordinairement occupé; nous avons espéré qu'il serait incessamment possible d'étdilir en ce pays un bon système de contribution, et je me suis mis à en faire un. Malheureusement le moment n'est pas venu : il faut retirer le sabre^ et remonter à cheval. Le roi n'a pas encore assez de sûreté pour régner et gouverner; il faut de nouveau conunander et vaincre. Toni est en mission dans la Pouille; je l'aimerais autant ici; mais il n'y a point de trouble de ce côtélà, quant à présent. Rœderer ne fait que le chemin de la tranchée de Gaête ici , et d'ici à la tran<^hée de Gaête. L'événement du siège sera décidé sous peu de jours. Nous nous portons tous très-bien, et Gentil aussi. Le général Saligny a été le seul Français malade, mais il se rétablit très-bien, et a repris son service près du roi. Nous sommes dans les plus fortes chaleurs ; heureusement elle^ ne me portent point à la tête, au contraire. Écrivez-moi. Je vous embrasse de tout mon cœur.

P. S. J'ai lu la lettre de M. de BoufQers au roi. Elle lui a fait beaucoup de plaisir. Il a fait prendre le nom de M. Olivier par son capitaine des gardes, pour le placer dans sa garde. Quelques jours après, j'ai présenté ce jeune homme à ce capitaine de la garde (le général Mathieu) et au ministre de la guerre. Mille tendres compliments à M. de Boufflers.

M. Louis s'est un peu amusé à mes dépens et aux dépens du roi. L'empereur lui a renvoyé ici la lettre que j'avais écrite , à lui Louis ; je ne l'avais pas écrite pour qu'elle fût remise à l'empereur. Au reste, cela a fait l'avancement d'un homme de mérite, et j'en suis fort aise, quoique j'aie à m'en plaindre.

Naples, le 20 juUlet 1806.

Lorsque je vous ai écrit dernièrement , ma chère aqiie, par M, le colonel Lebrun , notre positioa était assez mauvaise; elle a bien changé par la prise de Gaëte.

Cette ville ^'est repdue avant -hier à neuf heures du soir, et il était temps. C'est une belle chose qu'un siège ! J'ai vu commencer celui-là, et j'ai été à la tranchée, et j'ai vu des bombes tomber pas trop loin de moi, et j'ai fait comme

ÉCRITES DE NAPLES DE i806 A i808.

iant d'autres qnri^ n'en ayant pas fait davantage^ sont tout étonnés de vivre encore. Rœderer, avec un autre aide de camp du rd, sont entrés les premiers dans la ville par la tranchée^ deux heures avant que la place fût occupée par nos troupes 'y mais il n'y a pas merveille à cela^ puis* que la capitulation étmt faite. Le jeune Ségfir(i ), qui se charge de ma lettre, a beaucoup brillé dans ce siège; on ne lui reproche qu'une chose^ c'est de lever toujours la tète quand des grenadiers la baissaient à l'approche de la bombe. Ce n'est pas sa faute sll rapporte cette téte-là à Paris. Au reste ^ toute la jeunesse du palais est comme cela : c'était à qui monterait le premier h Passant^ si l'assaut avait eu lieu.

Je vous ai écrit par M. Lebrun ce que je pensais du procédé de Louis. Je vois par votre lettre du 29 juin^ qui me parvient seulement en ce moment^ que nous nous sommes rencontrés sur ce sujet. Le résultat de ceci est que Louis m'a fait dire de nouvelles injures par l'empereur^ en récompense d'une démarche qui le plaçait entre une place de 25,000 fr. à Nq>les , et un titre de maître des requêtes à Paris*

Je vous ai écrit, il y a quelque temps, quelques mauvais propos sur les grandeurs de ce pays-ci, et puis je n'ai pas voulu les confier à la poste; je les confie à M. de Ségur {% qui ne me démentira pas s'il vous parle de Naples. Ce jeune homme est très-aimable, très-bien élevé, très4)rave : si vous voyez monsieur son père, vous pouvez lui en faire beaucoup de compliments de ma part.

Je vous embrasse de tout mon cœur , ma chère amie. Je serai fcnrt aise de retourner à Paris dans le mois de septembre ou d'octobre. J'aurai fait pour ce temps-là tous les travaux nécessaires pour mettre les finances du roi en bon ordre; car c'est à moi qu'il a confié le soin de les arranger, et j'espère y réussir de manière à faire envie à ceux qui me déprécient.

(1) (Noie de l'édUew.) U 8*agit ici du général comte Philippe de Ségur, pair de France, fils du comte de Ségur , ancien aml)af sadeur de France à la cour de Catherine II, et, depuis, grand maître des cérémonies de Tempereur Napoléon I*'.

(I) {Note de VédUeur.) La pièce dont il s'agit ici, et dont il ne reste qu'un fragment , est rapportée ciaprès, page 9î.

J'écrirai incessamment à M. de Bouffiers et à l'abbé Morellet.

Naples, le 28 août 1806.

Je ne vous ai pas écrit , ma chère amie , depuis la lettre que vous a remise M. de S^r , parce que je n'ai pas eu le temps. Cela parait incroyable, rien n'est plus vrai. Au reste, quand je vous écris, je vous en donne pour deux ou trois fois d*un autre; je ne fais pas comme les maris vulgaires, qui se mettent tous les jours petitement à leur petit devoir; moi, quand je m'y mets, je m'y mets bien.

Je vous dirai pour nouvelle que M. de Jaucourt est parti la nuit dernière. Il parait qu'il n'a pas l'intention de revenir ici, au moins comme premier chambellan; ce pays-ci ne lui platt paè, quoiqu'il soit sûrement celui des Français qui ait le mieux réussi dans le monde. Au fond, il ne pkdt qu'à ses habitants; et les Français qui sont particulièrement attachés à la personne du roi , disent tous les jours que sans cet attachement ils s'en iraient bien vite. C'est le plus beau pays du monde; mais les volcans et les brigands s'y font craindre partout : il y a une nombreuse population, beaucoup de villages , mais pas un où quelques maisons ne soient soutenues par des poutres ou des arcs-boutants, après avoir été ébranlées par des tremblements de terre. A Naples, les rues sont pleines de la plus infâme canaille. On p... partout dans les palais. Les femmes, les princesses, les duchesses et marquises (le reste ne compte pas), sont du plus mauvais ton. On déteste les Français; on ne leur donne pas à dîner une fois dans l'année. Tout ceU fait que les Français se déplaisent ici; mais il ne faut pas le dire.

Toni a donné la nuit dernière une fort jolie fête dans son palais; car tout est pcUais ici. U avait dix-huit princesses, trente-huit duchesses, dix-huit marquises, et tout ce qu'il a pu réunir de dames françaises. U avait dix pièces de plain-pied fort bien éclairées, et fort bien meublées (comme on meuble ici); il a eu toute la cour, excepté Sa Majesté, comme de raison. On a dansé jusqu'à cinq heures du matin. Les uns disent que c'est la marquise de... qui était l'objet de la fête; d'autres, que c'est une princesse de ... Je n'en sais rien

LETTRES DE M. A MADAME ROEDERER

Toni a fait toutes ses invitations à tant de grandes dames avec beaucoup de grâce, et tout le monde s'est intéressé à sa fête ; on s'est piqué de ne pas lui faire un refus : au reste, il a pris toutes les belles manières. Il avait fait préparer une pièce garnie d'une toilette , de rouge, de gants , d'éventails , et de trente-six paires de souliers de taffetas blanc. On prétend que c'est moi qui ai donné cette fôte-ià ; la vérité est que je n'y suis pour rien , que je lui ai dit tout ce qui pouvait l'en détourner; que je ne lui en paye pas un sou ; que j'ai failli à n'y point aller, parce que le roi m'emmena hier à six heures du soir à la campagne; et que je n*en suis revenu qu'à minuit, après son coucher, pour qu'il ne fût pas dit que je boudais. Au fond, cela n'est pas cher, et c'est une bonne leçon donnée à la ladrerie napolitaine. Il n'y a ici que madame de Gallo qui fasse quelques frais pour les Français; j'excepte les jeunes femmes qui ont des amants.

Comme mon temps de séjour ici est fini , je me dispose à retourner à Paris. Je partirai d'ici à huit ou dix jours. Quand vous verrez M. de Jaucourt, dites-lui que la princesse ... a failli se trouver mal au bal de Toni quand je lui ai annoncé le départ de son adorateur; heureusement elle donnait le bras à madame de S..., qui est plus facile à consoler du départ d^un Français , et qui a soutenu la princesse.

Je vous embrasse de tout mon cœur, et mes fils aussi.

P. 5. Si vous voulez faire quelque chose de bien, vous irez porter la lettre incluse à l'abbé Morellet. Ce que les insultes de Geoffroy auront produit de plus clair à son égard , c'est une pension de 3,000 fr. que j'annonce à l'abbé dans ma lettre, à la condition qu'il sera le correspondant et l'agent littéraire du roi à Paris.

Faites mille compliments à M. de Boufflers, et aussi à Colchen. Tout ce qu'il m'a recommandé en partant pour ma santé, m'a très-bien servi ; je ne me suis pas mal porté un jour.

Je r'ouvre ma lettre pour vous dire que l'empereur consent que je sois employé ici. Je pense que cela n'empêchera pas mon voyage, mais pour un mois seulement.

liaison royale de Gapo di Monte ; le 5 septembre 1806.

Je ne sais encore quand, ni à quelles conditions je serai ministre. Mais si je le suis, je vous prie de dire à M. de Talleyrand que je ne prends d'engagement que pour le temps nécessaire pour établir ici un système de contributions analogue à celui de la France , et mettre de Tordre dans les finances; c*est-à-dire l'espace d'un an. Passé ce temps, je veux ma liberté, mon repos et pouvoir retourner en France. En conséquence, je suppose que l'empereur ne voudra pas me priver de ma sénatorerie. Comme je ne veux ici ni terres, ni marquisats, ni duchés, ni coûter au roi de Naples plus que ne vaudront mes services, ni qu'il soit chargé de me tenir compte des services que j'ai rendus à la France ou à l'empereur, je crois qu'au moins je ne dois pas être ruiné, ni privé du seul témoignage que j'aie reçu du contentement de l'empereur pour le zèle et le dévouement que je lui ai montrés.

Je n'ai pas le temps de vous en dire plus. Je vous embrasse. Si l'on m'ôte ma sénatorerie, je pars, et retourne aussitôt en France.

Naples, le 7 octobre 1806.

Je ne sais, en vérité, que vous <Ure sur ma position ici. L'empereur a écrit au roi : Voun pouvez garder R. y puUqufil a votre confiance. Cela ne dit pas, vMs pouvez le faire ministre, surtout aprèe une autre lettre qui avait dit : Je ne veux pas qu'il soit ministre, ou l'équivalent. A la vérité, cette lettré. Vous poarez garder /?. , vient en réponse à plusieurs lettres par lesquelles le roi demandait à l'empereur de m*employer ici comme ministre des finances, et de me conserver ma sénatorerie : le roi entend que c'est un consentement sur les deux points. Pour moi , je ne sais qu'en penser ; mais je m'en suis rapporté au roi, qui a bien voulu me dire qu'il me jugeait utile à la restauration de ses affaires, et qu'il me ferait ministre. Je lui ai demandé, il y a quinze jours, la permission d'aller deux mois en France; il m'a répondu que les affaires avaient trop besoin d'un prompt secours. Dans l'explication que j'ai eue avec Sa Majesté sur ce sujet, je lui ai fait connaître le fond de mon àme.

J'ai voulu qu'il sût que je déteste ce pays-

ÉCRITES DE NAPLES DE i 806 A 1808.

ci; que mon intention n'était ni de m'y établir^ ni d'y établir ma famille; que nous étions à ses ordres et à son service tant qu'il voudrait, mais par pur attachement à sa personne, et sans nous lier par aucune propriété, ni par aucune alliance avec les Napolitains. Je lui en ai dit la raison principale : c'est que ni mon second fils, ni ma fille, ni moi, n'avions aucune considération à attendre dans un pays où il n'y a qu'une classe de personnes considérée» celle des princes et des ducs. Je ne veux fonder ma famille que dans un pays où il y ait un tiers état, parce qu'elle s^ait déplacée dans un autre rang, et qu'elle sera distinguée dans celui-là. Ici, le roi peut décorer et enrichir des militaires; les militaires sont susceptibles de tous les honneurs; ils sont les conquérants, et partout les conquérants prennent place à côH des conquis du premier rang; partout ils s^ncorporent avec la première noblesse du pays : tout cela est dans l'ordre. Mais, mon second fils et moi, ne sommes pas venus ici les armes à la main. Je n'y suis donc soutenu que par la faveur du roi. Son estime même ne suffirait pas pour m'y soutenir; il ne faut pas moins que sa faveur. Si je n'étais pas sans cesse vu à ses côtés, à sa table, au théâtre, ou vis-à-vis de lui dans sa calèche , je ne serais plus aperçu de personne. Mon existence ici est donc très* prèsaire. Je n'y ai d'amis que dans les Français. Être ministre est une occasion de servir le roi que j'aime, et dont la position me fait beaucoup souffrir; mais c'est aussi un moyen sûr de me mettre eu butte à toutes les jalousies, à toutes les haines napolitaines; c'est aussi m'exposer beaucoup à perdre la bienveillance du roi, car je ne puis ni me promettre de faire toujours bien, ni espérer que ce que j'aurai fait, même de bien, ne lui soit pas quelquefois présenté comme très-mal. Les titres et les biens que le roi me donnerait, peut-être, n'empêcheraient pas ma chute; et puis, je ne veux ni titres ni biens ; je ne suis pas venu ici pour faire ma fortune. La seule satisfaction que je puisse avoir du côté des Napolitains, c'est de me montrer avec encore plus de mépris pour leurs dépouilles que pour leurs personnes. S'ils ont la hauteur de la naissance, j'aurai celle du désintéressement. Ils mendient les emplois les plus subalternes, ils verront à quel point je méprise les pro-

fits de l'emploi le phis élevé... J'ai dit à peu près ces choses-là au roi; je lui ai dit : « Vous n'avez pas assez de richesses pour « faire la fortune des gens qui croient avoir le « droit de devenir grands et riches par vos bon-f « tés et vos largesses. Je désire qu'au moins a vous m'exceptiez de ceux qui ont été «me- « nés vers vous par l'ambition et la cupidité. « Votre Majesté sait que je n'ai jamais désiré a ni plus d'argent 9 ni de meilleurs emplois de « l'empereur. Je tiens à ne pas paraître ici « différent de ce que j'ai été en France... I^a- « près tout cela, sire, je ne prends d'engagé» « ment que pour le temps nécessaire à l'éta- « blissement d'un nouveau système de finance. « Neuf mois suffiront pour le mettre en aotia vite. Je m'engage pourtant à un an , quinze a mois, s'il est impossible de réussir plus tôt; « mais si tout est en marche au mois de juin, a c'est au mois de juin que j'irai voir mes af- « faires, et tâcher de marier ma fille, o Je ne vois que de l'avantage pour le roi, comme pour moi, à ce marché, qui lui épargnera, et à moi, l'embarras d'une disgrâce si je viens à lui déplaire , et qui lui garantit d'ailleurs que je n'entreprendrai et ne ferai pour son service que des choses d'une utilité si évidente et d'une exécution si facile , qu'elles se soutien^ dront d'elles-mêmes quand je les quitterai.

J'ai dit au roi que je désirais qu'il voulût bien s'assurer près de lempereur que je ne sor rais point dépouillé de ma sénatorerie en restant ici, et je lui ai dit à peu près ce que je vous ai écrit : « Croyant servir l'empereur en « vous servant, je ne crois pas devoir perdre « ce que j'ai acquis par mes services passés, a Je ne veux pas paraître en disgrâce, parce a que je donne une nouvelle preuve àd dé- « vouement. Si l'empereur me dépouillait a d'un revenu de 20,000 fr.. Votre Majesté se- « croirait obligée dem'endédonmiager; je ne a veux pas vous être à charge. Ce n'est pas à a vous à payer les services rendus à l'empea reur. Je serais fort humilié si vous vous a croyiez obligé de me payer, avec le prix de a mes services, comme à tout autre ministre, a une indenmité équivalente pour mes sacrifi* « ces. il n'y aurait plus de proportion entre m<Hi a utilité et le poids de mon traitement, etc. »

Tout cela s'est traité il y a quinze jours; depuis, je n'ai plus entendu parler de rien qui

76 LETTRES DE M. A

concernât le ministère des finances. Je travaille cependant à un nouveau système de contribution foncière y qui est en discussion au conseil d'État. J'assiste à tous les conseils du roi. Je vais tous les jours dtner avec Sa Majesté à sa maison de campagne de Capo di Monte, où je ne couche pas^ parce que je ne veux pas y introduire de valet étranger^ et que pourtant je ne puis être servi par ceux du roi. Et voilà ma vie. Quand la contribution foncière sera établie^ je présenterai un nouveau système de contributions ipdirectes , que je crois utile ^ et j'espère que le conseil l'adoptera. Gela fait y si le roi oublie qu'il m*a retenu ici pour me faire ministre^ je m'estimerai très-heureux. Les affaires pourront marcher sur les nouveaux plans^ pourvu que les directeurs soient avertis de prendre mes avis. Que les finances marchent^ et mon but sera atteint. Si^ comme je le crois^ cela se peut sans que je sois ministre^ la chose ne sera que mieux pour moi. Mais c'est assez parler de cette affaire.

Je ne suis point content de l'abbé Morellet : lorsque j'ai demandé pour lui la place de correspondant littéraire du roi^ c'est que j'avais compris qu'il la désirait. Sa lettre du !«' mai 1806 portait ce que voici : a Si notre littérature a avait mieux à vous fournir, et si je n'étais pas « si vieux^ je votu proposerais de me faire « donner un emploi de chargé des affaires lit- « térairesdeSa Majesté leroi des Deux-Sicilesy a à Paris. Mais, comme je vous l'ai dit dans ma «chanson^ ma quatre-vingtième année est « sonnée, etc. d

Je vois que j'avais mal compris (1).

Je ne sais pas pourquoi je n'ai pas encore perdu l'espérance d'aller cet automne à Paris. Je vais faire une nouvelle tentative pour cela.

Madame Miot est arrivée avant-hier bien poilante, et pas trop gaie. M ne lui a pas

(1) (Note de Véditear,) Mon père n*avait pas mal compris; car Tabbé Morellet accepta réellement la charge des affaires littéraires de Sa Majesté le roi des Deux-Siciles, à Paris; il Ta bien et dûment rem* plie , comme on le voit par le supplément ajouté par le libraire Ladvocat aux Mémoires de cet académicien (Paris, 1S22). La première lettre est du X*^ mai tS06 ; la dernière est du 7 avril 180S. J'en ai tous les originaux , qui étaient adressés à mon père. On voit, à la page 70 de ce volume, qu*un traitement de 3,000 liv. était attaché à cette fonction.

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