‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 31 sur 208 · MADAME ROEDERER · texte numérisé non relu

MADAME ROEDERER

plus fait qu'à vous l'honneur d'aller la voir. Je puis vous dire que j'ai tout fait pour éti^ bien ici avec lui; que j'ai dit en toute occasion du bien de lui à tout le monde^ et surtout au roi^ qui n'en était pas toujours content. D'ailleurs> parfait chambellan , sans bassesse avec le roi , quoiqu'il ne se refuse pas une certaine insolence avec les petits , et fort poli avec la noblesse des deux sexes et de tous les âges. Il est fort regretté ici d'une princesse d'A..., qui est assez aimable, mais qui n'est plus un enfant.

Je suis fort aise de vous savoir à Morfontaine. La reine est^ à mes yeux, un ange de vertu et de bonté. C'est un grand chagrin pour moi de voir qu'il faut renoncer à la voir cet hiver, à moins d'aller en France. Parlez lui de mes sentiments pour elle; vous les connaissez, ainsi vous saurez très-bien les exprimer.

Je joins un petit mot pour M. de Boufflers.

J'ai longtemps espéré Fréviile ; on lui avait, en effet, donné une place assez chétive; mais Miot, qui se contente plus facilement pouf ses amis que pour lui-même, avait répondu au roi qu'elle lui conviendrait. Le roi en a disposé^ voyant qu'il ne venait pas; mais il lui en donnera une plus convenable quand il viendra. J'ai lieu de croire qu'il le fera conseiller d'État, directeur général de la contribution foncière; ce qui le conduit droit au ministère des finances, sll s'attache à plaire au roi, s'il évite les disputes Acres, s'il met un peu de liant dans ses discussions. J'ai plusieurs fois essayé de tourner les yeux du roi sur cette destination.

Je vous embrasse tendrement et de tout mon cœur.

Mes enfants vous embrassent...

Le roi a beaucoup de bonté pour Roederer, ainsi que pour moi. Je puis dire qu'il n'a pas varié un moment.

Portid (maison royale à 2 lieues de Naples), le 25 octobre 1S06.

Depuis la lettre que vous m'avez écrite de Morfontaine le 13, vous aurez reçu, ma chère amie, plusieurs lettres de moi, tant pour vous que pour nos amis; j'espère qu'elles vous auront trouvée à Morfontaine même, et je souhaite que vous ayez fait les commissions demi elles vous chargeaient pour la reine. Elles ne vous auront laissé aucune incertitude sur mes

ÉCRITES DE NAPLES DE ig06 A 4808.

intentions relativement au ministère qui m'était annoncé^ donné, et pour lequel le roi jugeait que je ne pouvais prendre un délai de deux mois.

Maintenant, j'ai à vous dire que je n^ai plus entendu parler de ministère depuis ce temps-là, si ce n'est avant-hier, que M. Girardin me dit que le roi jugeait les affaires trop embarrassées en ce moment pour que son amitié lui permit de m'en mettre le poids sur le corps d'ici à trois mois. D'après cet avis, où je reconnais toute la bonté du roi pour moi, je m'occupe d'enrayer quelques réformes de finances que Sa Majesté avait ordonnées sur ma proposition, et que je n'avais proposées que parce que je croyais être chargé de l'exécution. Je ne veux pas que des idées salutaires avortent dans des mains incapables ou dirigées par de mauvaises intentions, et que le mauvais succès puisse m'étre imputé. J'espère que mardi cela sera fini au conseil d'État; alors je demanderai au roi de profiter de l'été de la Saint-Martin pour aller à Paris, où vous savez que j'ai des aCEûres. Je ne présume pas que je sois refusé. Je compte donc avoir le plaisir de vous voir dans le mds prochain.

Vous saurez, avant d'avoir reçu ma lettre, que le premier aide de camp du roi, M. le colonel Bruyères, a été assassiné en revenant de la grande-armée. Cet événement est arrivé vers Gaete. Lorsque la nouvelle en est venue, Roederer était en mission dans la Calabre , ou du moins à l'entrée de la Calabre; jugez de Pimpression qu'a faite sur moi la mort de ce malheureux jeune homme ! J'ai passé trois jours d'autant plus cruels que les plus grands dangers sont du c(Àé de la Calabre , et que Rœderer a la manie de ne jamais prendre d'escorte, ni même de valet. Enfin il vient d'arriver bien portant.

Toutes les désolations de Regnaud sont le résultat de quelques plaintes portées à Paris par des mécontents de qui l'on n'était pas content. Dans le fait, on est ici en guerre, et on ne doit pas s'attendre à trouver dans cet état de choses des déliées et des voluptés sans quelque mélange. Mais les prétentions de la plupart des Français qui viennent ici sont sans bornes. Il semble qu'il faille tenir compte à tous de sacrifices immenses , tandis que la plupart sont fort loin d'en avoir fait. Madame Miot, au reste, '

pense comme vous sur le compte du persoifnoge dont vous me parlez. Elle n'en est pas

plus contente que de M , qui n'a pas été la

vdr avant son départ de Paris.

Mettez-moi à genoux devant la reine, suf son petit tabouret, même plus bas. Je n'ai pas eu 1 honneur de lui écrire depuis quelque temps, dans l'espérance de la voir arriver. C'aurait été pour moi un grand bonheur. J'espère que la bonne saison aura un peu rétabli sa santé. Vous pouvez dire combien je m'y intéresse...

Naples, le 5 novembre 1806.

Je pars lundi 40 pour Paris. Le roi en est prévenu.M. de Girardin devait m'accompagner; son voyage est différé de quelques semaines. Le roi m'a dit qu'il l'enverrait quand j'aurais assez avancé les affaires qui me rappellent en France pour que nous pussions revenir ensemble à Naples. Comme il n'est guère possible de voyager de nuit dans les Apennins ni dans les Alpes, je compte n'être pas moins de seize ou dix-huit jours en route. Je passerai par Gênes pour von* votre fille; c'est un petit détour. Je ne sais encore si Sa Majesté me donnera mon fils atné pour m'accompagner une partie de la route : elle m'a dit, il y a quinze jours, que son intention était de l'envoyer à la grande-armée; ce serait une occasion de faire ensemble le chemin de l'Italie. Toni reste ici. U va être administrateur des contributions directes sous le prince de Bisignano, ministre des finances, et le meilleur des humains. Le roi m'avait parlé, il y a quinze jours, de joindre à cette place une charge de la cour, et de le faire écuyer, ou chambellan, ou préfet du palais.

U parait qu'il n'est plus question de cela. Mon ambition, comme vous savez, ne s^est jamais élevée si haut, ni pour moi, ni pour mes enfants. La naissance de Toni le condamne à s'occuper de devenir homme d'État plutôt qu'honune de cour: quoique les hommes de cour se croient souvent en droit de rire des hommes d'État, et que les honunes d'État (dans les cours) se croient toujours obligés de saluer les honunes de cour, je préférais pour Toni le rang où il peut se placer par son mérite, à celui où l'on pourrait le juger déplacé, > par sa naissance, dans ce pays-ei... Mais la

LETITRES DE M. A MADAME ROEDERER

bonté dd roi voulant Télever de deux manières^ elle pouvait tout ^ même contre les préjugés de ce pays-ci 9 parce que l'élévation des Français ne tire pas à conséquence aux yeux des Napolitains. D'ailleurs^ Toni aurait su se maintenir^ et ce n'est pas chose difficile avec ce qu'on appelle les seigneurs de Naples, en qui l'orgueil même a quelque chose de bas^ parce qu'il est accompagné d'un fond de lâcheté dont il esl impossible de se faire une idée. Mon fils alné^ lui^ est au premier rang des emplois de faveur. Les aides de camp du roi sont^ après les capitaines des gardes^ les mieux placés. Hs ne reçoivent d'ordre que du roi^ l'accompagnent partout , couchent à la porte de sa chambre. Gela est au-dessus de l'envie des NapolitainS; qui laissentsans disputeaux seuls Français le droit de se battre pour le roi. Mais ces places si belles sont fort enviées par les militaires français, précisément parce qu'il y a des occasions où le dévouement est nécessaire. Les officiers généraux trouvent mauvais que de simples lieutenants, comme Rœderer, aientl'honneur d*étre aides de camp du roi. Je ne sais ce qui résultera de tout cela pour ce jeune homme. Il 86 conduit bien, a une très-bonne contenance, et toute la réserve qu'il doit avoir ; mais œ n'est pas sans chagrin qu'il se voit lieutenant à vingtrsept ans, après huit ans de service et plusieurs campagnes où il a fait son devoir avec honneur, et toujours au moment d'être déclaré au-dessous (par son grade) d'une place où la bonté du roi l'a seule appelé. . . J'ai, comme vous voyez, un peu de chagrin moinnéme pour ce qui le regarde. Je ne puis cacher que j'en ai aussi pour ce qui regarde Toni ; car ce jeune homme, humilié de ne pas être à la cour, où il voit son flrère placé, et flatté de l'espérance que le roi m'avait dconée pour lui, n'a pas, peut-être, tenu assez secrète une nomination qui paraissait décidée, et il souffre beaucoup de l'idée que cette affaire est manquée. Quant à ce qui me concerne personnellement, je puis dire que le roi m'a comblé. 11 m'a cons* tamment montré de l'amitié (je dis le mot, tout inconvenant qu'il peut paraître), non-seulement dans l'intimité, mais en public, devant toute la noblesse et. ses seigneurs; il n'eftt pu en fûre autant si j'eusse été ministre, et c'est de toute manière une preuve de bonté que de ne m'avoir pas employé sous ce titre. Il n'est

pas en son pouvoir de faire pour moi plus ni mieux qu'il n'a fait; car il a fait plus et mieux, de beaucoup, que je n'aurais cru pouvoir demander si j'avais moi-même réglé mon lot. La considération qu'il m'a montrée restera sur mes enfant^, et ce sera encore un avantage pour eux qui subsistera, et dont ils jouiront après mon départ.

Les affaires ont beaucoup gagné dans ce pays-ci aux victoires de la Saxe. De plus, d'heureuses captures ont débarrassé les provinces des principaux chefs de brigands qui les infestaient.

Je vous écrirai de la route et en partant. Je vous embrasse tendrement, ma chère amie, et me réjouis de vous voir.

Naples, le 14 novembre 1S06.

Je comptais, ma chère amie, partir lundi 10, comme je vous l'avais écrit. Dimanche, le roi m'a fait appeler dans son cabinet, où je l'ai trouvé avec M. de Girardin. Sa Majesté a eu la bonté de me dire que les victoires de l'empereur, le pressentiment de la paix qui en serait la suite nécessaire, amélioraient beaucoup sa âtuatioB, et se Adsaîent d^à sentir dans ses finances ; qu'ainsi, la cnûnte qu'il «fait eue de me voir succomber sous un fardeau que les circonstances passées devaient rendre accablant, avaient cessé ; qu'il désirait que je prisse le ministère des fhiances; que Toni serait chambellan ; que vous seriez dame de la reine; que j'irais vous chercher quand le départ de Sa Majesté sei'ait fixé, vers le printemps. Le roi m'a dit que à je retournais à Paris sans avoir été ministre, ayant été annoncé sous ce titre à Saint-Cloud et à Paris, l'empereur ayant consenti à ce que je le fusse , cela pourrait me nuire dans l'opinion. J'ai répondu à Sa Majesté que je la priais de ne considérer que le bien de ses affaires ; que j'avais été traité par elle avec tant de bonté, tant de distinction, tant de considération, j'osais même dire avec tant d'amitié, que je pouvais me montrer avec avantage non-seulement à Paris, mais dans toute l'Europe; que telle avait été ma position à sa cour, qu'en devenant ministre je ne m'élevais pas , mais qu'au contraire je descendais, parce qu'il était impossible au roi de Naples de continuer les faveurs dont il com-

ÉCRITES DE NAPLES DE i 806 A 1808.

blait un sénateur français sans fonctions près de lui, de les continuer au ministre des finances de Naples sans faire le désespoir des autres. 0 serait méme^ ai-je ajouté, impossible au ministre de continuer à partager sans cesse le plaisir et l'honneur de la société du roi , parce qu'il ne pourrait le faire sans négliger ses devoirs. J'ai donc prié le roi de ne prendre aucunem^t en considération mon intérêt personnel ; et j'ai fini en lui disant : « Si Votre Majesté pense que je sois en état d'établir dans ses États un bon système de finances^ je suis à ses ordres, comme j'y ai toujours été. d

Le roi a paru content^ et m'a dit qu'incessamment les nominations seraient faites. En attendant^ je ne sais que répondre à toutes les questions des Napolitains. J'avais pris congé d'eux; ma voiture était chargée^ et mes malles sont encoi'e là toutes faites... Le roi m'a dit^ entre autres choses qui me font plaisir, que la reine vous aimait: et elle n'aime pas tout le monde^ a-Vil ajouté. II a été plein de bonté dans ce qu'il m'a dit pour Toni et pour Roederer. S'il ne l'a pas fait préfet (Toni), c'est qu'il a trouvé cette place équivoque, et il veut élever Toni à la plus honorable. Je vous écrirai tout aussitôt qu'il y aura quelque chose de fini... J'ai reçu hier une lettre du cardinal Maury; elle est fort aimable. Je lui répondrai lorsque j'aurai pu parler an roi de l'objet qui l'intéresse.

Je vous embrasse de tout mon cœur. Tirezvous comme vous pourrez des questions de nos amis à mon sujet.

Jeudi, 20 novembre isoe.

Je reçois en ce moment votre lettre du 6 avec celle de M. de Bouffiers, qui s'y trouvait jointe.

U parait que vos désirs vont être satisfaits. Le roi m'a dit, il y a dix jours, que vous seriez dame de la reine, Toni chambellan ; et les choses se disposent pour que je sois ministre des finances. Serez-vous heureuse quand tout cela sera arrivé? Je ne suis pas en peine que vous ne réussissiez à la cour de la reine; je ne ^uis pas aussi sûr de réussir au mmistère : j'^ ferai de mpn mieux.

Je vous écrirai quand il y aura quelque diose de fait... Si je reste ici, je désire vivement que

vous y veniez plus tôt que plus tai*d. Le roi m'a promis la liberté d'aller vous chercher au mois de mars. Tout le monde voudrait voir ici la reine. Lessoirs, nous mourons d'ennui. Le jour, on a les affaires, le beau temps et la promenade. Après cela, il faudrait un peu de société. Je vous déclare qu'en prenant ici le ministère, je ne crois pas, comme vous, que ce soit un avantage si nécessaire à ma considération. L'amitié dont le roi m'a donné des témoignages publics et continuels m'a placé, non-seulement ici, mais en France et ailleurs, à un rang supérieur à celui d'un ministre. Je serai ministre pour m'acquitter envers le roi , et nullement pour mon avantage personnel. Vous êtes bien bonne de croire qu'il faille avoir été ministre pour pouvoir se montrer dans le monde. Je ne sais qui vous met ces choses-là dans la tête.

Naples, le 24 novembre iSOe.

Hier, ma chère amie, je vous ai appris par plusieurs lettres, dont la dernière était, je croâs, datée du 30, que j'étais ministre des finances. Je vous le répète aujourd'hui en rectifiant la date : c'est hier 23 que j'ai été nommé, et je suis en fonctions. Je quitte le palais du roi, et vais m'établir dans l'hôtel des finances. Je vous répète que ceci me fait descendre et non monter. Mais descendre pour être utile me convient beaucoup. Toni viendra loger avec moi. Je n'ai rien de nouveau pour lui.

Je vous embrasse tendrement.

Offrez mes hommages et mon respect à la reine, et faites-lui part de ma nomination. EUe a été un peu injuste envers moi dans une de ses lettres au roi ; mais conune Sa Majesté était mal pour moi par intérêt pour vous, je lui dois encore de la reconnaissance pour sa très-grande erreur.

Naples, le 30 novembre 1806.

Je vous envoie, ma chère amie, deux lettres que je vous ai écrites le 14 et le 20 courant, et que j'ai retenues par réflexion, ne voulant rien hasarder et ne voyant rien finir. Aujourd'hui, il y a du positif. Le prince de Bisignano a donné hier sa démission du ministère des finances. Le roi l'a acceptée par une dépêche que

LETTRES DE M. A MADAME KCEDERER

Sa Majesté m'a montrée hier soir, et qui a dû être envoyée ce matin. Elle dit au ministre de me remettre le portefeuille. Toni a été nonmié^ hier^ administrateur de la contribution foncière^ sous mes ordres. J'aurai le jeune Pom*» mard^ excellent sujets pour les contributions indirectes. Je souhaite que vous soyez contente et heureuse de tout cela. Je puis vous dire que l'intérêt que vous m'avez paru mettre pour vous-même à ma nomination^ le désir et l'intérêt qu'y avait Toni^ m'ont fortement touché^ et ont puissanunent concouru, avec le désir que j'ai de m'acquitter envers le roi, à prendre une détermination contraire à mon intérêt personnel, et peut-être plus préjudiciable à ma considération que n'eût été le repos et la retraite.

La situation des afihires n'est pas brillante. Je ne puis répondre que de mon zèle. Puissei-il n'être pas infructueux ! Je désirerais bien que vous fussiez ici. Si tout ceci s'était fini il y a deux mois, je n'aurais pas à supporter votre absence pendant tout l'hiver. Je compte toujours aller vous chercher à la mi-février, pour revenir à la mi-mars. Vous savez que j'ai des affaires à arranger

Je suis fâché que le neveu de M. Lecouteulx soit parti hier. Je l'aurais fait travailler utilement pour lui et pour le roi. La maladie du pays l'a gagné, et cela ne m'étonne pas.

Cependant, voici le moment d'être à Naples. Aujourd'hui, 30 novembre, les arbres sont encore verts, la température si douce, qu'on ne pourrait souffrir le feu ; et l'on dit que cela va comme cela jusqu'en février, où il survient quelques giboulées.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

Naples, le 10 décembre 1806.

Conune vous avez vivement dé^ré que je fusse ministre des finances, ma chère amie, vous avez souscrit d'avance à me pardonner quand je serais en retard de vous écrire. J'ai compté là-dessus. Je ne vous dirai pourtant pas que je suis accablé, que je ploie sous le faix, ni autres belles choses comme cela, qui vont si bien à des ministres des finances dans tous les pays du monde, mais, surtout, dans ceux où les finances, conmie ici, souffrent tout k la fois de la guerre intestine et de la guerre

extérieure. Je trouve assez de bienveillance, même dans les Napolitains, pour que les diffi" cultes ne l'emportent pas sur ma bonne volonté; et je me sens les moyens et l'espérance de répondre à la confiance du roi, ce qui n'est pas une petite jouissance, quand on est traité par lui comme il me traite, et quand on l'aime comme je l'aime. Je vous avouerai donc que si depuis quinze jours je ne vous ai pas écrit, c'est moins le poids que la distraction des affaires qui m'en a empêché, et je me confie en votre indulgence.

Je vous répète que j'aurais un grand plaisir à vous voir ici, et que je vous y désire vivement. Les Français n'ont pas beaucoup d'amis entre les Napolitains ; ceux que je vois à la cour, et je n'en vois point ailleurs, ne sont pas plus francs et plus sincères que ceux que je trouverais à la ville. J'ai beaucoup à me louer de leurs politesses et de leurs égards; mais c'est avec vous et avec les Français, que vous pourriez quelquefois réunir, que je jouirais de l'amitié. Venez le plus têt que vous pourrez, et^ en attendant, écrivez-moi un peu plus souvent que vous ne faites, car il ne tiendrait qu'à moi de me plaindre à mon tour.

Le roi n'a pas voulu que je quittasse son

palais, ni que je prisse ma maison avant votre arrivée. Cela pourrait être à mes yeux une hostilité pour vous; car je suis si bien traité ici par Sa Majesté et , ^ son exemple, par tout le monde, qu'il me serait pardonnable de prévoir avec tristesse le moment d'en sortir.

J'ai écrit hier à la reine. Je sais qu'elle a pris feu pour vous contre moi, lorsque je ne sais quelle raison retardait les longues épitres que je vous écrivais avec tant d'abandon, et de confiance, et de plaisir. Elle m'a rangé sans façon entre les petits mauvais maris, frivoles et volages, amants de toutes les femmes qui ne sont pas leur femme. Voilà une de ces injustices honorables, dont je puis dire que

je n'ai mérité, ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.

Ce qu'il y a de piquant, c'est que *...., qui est parti plein de passion pour une belle princesse , à qui il écrit, à qui il envoie des

Uvres, qu'il recommande sans cesse au roi, aura sûrement retrouvé à Paris, et près de la reine même, toute la considération qui est due au mari le plus soumis et le plus rangé. Voilà

ÉCRITES bE NAPLES bE IÔ06 À i8o6.

comment Va la Justice de la justice même ; car c'est ainsi que j'appelle encore la reine, malgré ce que Sa Majesté a daigné écrire de mal ]pour mou Dites à M. de Boufflers de vous traduire (et en vers, pour lui épargner la peine de traduire en prose) ce vers latin : Dot veniam carviSf véxat censura colûmhof. — Le roi espère le pctssédet ici quand vous y serez. Il en parie souvent, et toujours avec beaucoup de plaisir. Si vous voyiez tous le beau temps que nous avons, si vous voyiez qu'on passe les journées avec les fenêtres ouvertes, et que le soir il suffit de quelques bougies pour avoir trop chaud dans un appartement fermé, si vous voyiez un ciel pur et doux, pas moins que le fond de won rtKtif, si vous entendiez dire, enfin ^ aujourd'hui \0 décembre > que le temps sera aussi beau et aussi doux que cela pendant tout le mois de janvier, je vous assure qu'à moins de mauvaise humeur, vous seriez tort contente d'être ici* Je vous y désire de tout mon cœupv Ne vous lassez pas de l'entendre^ et ensuite ne négligez rien pour répondre à mon désir.

Je vous embrasse tendrement.

Naples, le 21 décembre 1806.

J'ai reçu hier, ma chère amie, la lettre que vous m'avez écrite le 7 décembre. J'appris en même temps, par une lettre de madame Salîgny, du il, que vous étiez arrivée de la veille à Morfontaine. Je ne sais plus à quoi se rapporte la première partie de votre lettre, attendu que j'ai oublié de quoi je vous pariais dans celle à laquelle vous répondez. Je vois plus distinctement ce que vous pensez de la nouvelle de ma nomination au ministère, et je savais d'avance que cette nomination vous ferait plaisir. Je vois avec beaucoup de joie la disposition où vous êtes de venir ici promptement. Le roi m'a flatté que vous y viendriez avec la reine, et que j'irais vous chercher toutes deux au printemps. Mais j'ai appris hier, qu'il avait donné des ordres pour qu'on préparât, sans retard, les appartements de Sa Majesté. Cette hâte supposerait qu'elle peut être ici dans un mois ou six semaines. Si cela était, je désirerais que vous obtinssiez de Sa Majesté, de l'accompagner ou de la suivre immédiatement et conrune parHe de sa maison ; car enfla, ir.

je suis las de me trouver ici, comme un enfant abandonné. D'ailleurs, il sera bon pour vous d'arriver ici avec cette marque de la faveur de la reine et conmie dame de son palais. J'espère que, cette fois, la parole donnée sera tenue. Quoique Toni ne soit point nommé chambellan et que le roi ne m'en ait point reparlé, je tiens la chose pour Cute.

Venez, venez; voilà ce que je vous demande. Ici, point d'hiver; un temps doux conome en France, au mois de mai; un beau soleil; voilà la saison présente. On regarde un peu de feu vers le soir, c'est-à-dire à sept ou huit heures. A neuf, il fait trop chaud dans l'appartement, et on laisse éteindre.

Je vous embrasse tendrement, et vous prie de parier de moi à nos amis.

Naples, le l" janvier 1807.

J'ai reçu, ma chère amie, la lettre que vous m'avez écrite de Morfontaine le 14 décembre. J'espère que vous aurez aussi reçu celles qun je vous ai écrites. Mais je vous prie de ne pan mesurer votre exactitude sur la mienne, parce que vous n'avez pas les mêmes excuses que moi pour ne pas écrire souvent...

Le roi a nommé ce matin deux chambellans. Toni n'est pas du nombre. — Roederer est depuis huit jours malade d'un rhume accompagné de flèvre.

On nous annonce le retour de M.de Jaucourt ; on dit que c'est par ordre de l'empereur. Ëcrivez-moi ce que vous en savez.

Les nouvelles ici ne sont pas à la paix. Je n'espère pas de voir ici la reine ni vous avant la pacification générale; et ce qui arrive à Toni me rappelle au moins désagréablement ce qui vous est déjà arrivé, et me fait craindre ce qui peut vous arriver encore.

Je vous embrasse tendrement.

Carditeiio (maison royale)| le 1^' février tS07.

J'ai reçu, ma chère amie, vos deux lettres en faveur de M.«..4, protégé de madame do Genlisetde beaucoup d'autres; j'ai vu, de plus,

M , et il y a de quoi se vanter, car il fait

peur. C'est un de ces hommes de mérite qui , ayant fait banqueroute en France, sontper-

L1.1TKES DE M. A MADAME RŒDERER

suadés que le royaume de Naples est coinine le royaume des cieui^ destiné h venger les

injures de Tautre monde. Il faut à M. un

bon emploi^ il le faut à Naples et non en province. A-t-il jamais travaillé en finances^ en administration? Nullement; mais tout cela s'apprend si aisément ! tout cela est su d'avance par un homme de mérite qui a été dans le commerce^ et qui a fait faillite , et qui est protégé !... Vous allez conclure de ceci que je ne

veux rien faire de M Je ne raisonnerai pas

aussi juste que vous : je veux revoir ce M ;

je veux m'informer de lui ; je veux faire, malgré ma répugnance, tout ce que la raison pourra me permettre. Dansquelquetempsje vous en parlerai. En attendant , j'ai lu la lettre de madame de Genlis au roi. Sa Majesté me l'a fait lire haut , à son jeu , pour que les princesses et les duchesses de Naples vissent si elles écrivaient mieux que les comtesses de France. Tout le monde est convenu (tout bas, par respect) qu'il n'y avait pas d'enjôleuse en Italie qui sût mieux son métier. Gela n'empéehe pas

que son monsieur ne soit le plus laid des

hommes^ moi compris. Quoi qu'il en soit, Sa Majesté est prévenue des désirs passionnés de madame de Genlis ; et si M peut être employé utilement, le roi se souviendra de l'intérêt qu'y prend la gouvernante de ses enfants (i), et je vous promets, à vous, de le lui rappeler.

Vraiment, M. de Jaucourt a lieu d'être content du roi. Il conserve 12,000 fr. d'appointements et le titre de chambellan. La place de premier chambellan, qu'il occupait, est remplie depuis son départ par le prince Gerace, qui eu a le titre avec les fonctions. Rien ne m>us annonce ici le retour de M. de Jaucourt. On l'y reverjrait avec plaisir ; mais on n'y pense plus. Je parierais que, depuis quatre mois, son nom n'a été prononcé ni à la ville ni à la cour. A la cour, on n*a de mémoire que pour ses ennemis, et M. de Jaucourt n'en a point laissé ; je lui rends cette justice.

Jevotis ai déjà annoncé que Toni n'était point chambellan. Je puis vous dire aujourd'hui qu'il ne le sera point; le roi me Ta dit,

(1) (A'oterffi/VdWewr.) Madame Dannery, qui depuis a clé surinteodante de la maison de la Légion d'honneur de Saint- Denis. Elle était alors gouvernante des princesses, filles du roi de Naples.

et ceci est une parole sur laquelle je compte^ Si vous êtes sage, si vous voulez aller au-devant d'un nouveau chagrin et de plusieurs peut-être, vous verrez dans le sort de mon fils celui de ma femme. Ce jeune homme, au reste, me contente beaucoup; il travaille avec zèle; il a beaucoup de talent et de sagesse dans les affaires. H aura ser\i le roi, réellement servi. Il est le plus assidu dans mes bureaux; il ignore encore le changement du roi à son égard; je le lui dirai le plus tard que je pourrai.

Le général Dumas m'a dit que sa femme et vous, étiez en arrangement pour faire partir à frais communs un fourgon. Ne vous pressez pas. Le roi est toujours le même pour moi : moi , je lui suis chaque jour plus attaché; mais le sort de ma famille n'est pas de se fixer à Naj^es. En révoquant pour Toni une promesse qui a été publique, on le repousse dans une classe méprisée ici , celle des gens de loi, vile pous* sière auprès des gens de cour. Je m'estimerais heureux aujourd'hui que le roi né l'eût pas désigné pour chambellan; au moins on ne dirait pas qu'il a été reconnu indigne de marcher sur la ligne des ducs napolitains. Si vous saviez ce que c'est que cette ducaille ! Il y a ici quatre ou cinq maisons considérables; le reste est ce qu^on peut voir de plus ignorant, de plus mal élevé, de plus lâche et de plus gueux. Il y a des chambellans du roi qui me demandent une place dans les bureaux des finances à 3 ou 400 fr. d'appointements par noois. Certes, on a raison de penser que mes enfants ni moi ne sonunes du rang de ces gens-là, car ils ne sont pas du n6tre. Mes enfants, moi, mon père, mon aïeul, avons eu l'iKmneur de l'utH lité et du désintéressement au suprême degré; nous n'avons jamais rien demandé à personne. Mon second fils est un homme de talent, mon fils aîné est un brave; et au reste ils ont trois générations de noblesse et du lûen, ce qui est quelque chose partout. Us vivront honorablement en France, et je finirai ma vie avec eux...

M. de Girardin vous dira, mieux que je ne puis faire par une lettre, le fond de ma pensée sur les honneurs de cour, sur la vie de Naples, sur le plan que je puis et dois raisonnableôient former pour mes enfants et moi-même. Le roi me comble de bontés et d'anûtiés. Je ne veux pas prévoir le moment.oi» je m'en séparerai :

je me flatte toujours que je ne m'en séparerai jamms; mais je conserverai toujours mon existence et mes intérêts de famille en France. Je le dois à mes enfants et à moi-même.

Je vous embrasse tendrement.

Naples, le 14 février 1807.

Je vous écrivais il y a quelque temps, ma chère unie^ que Toni n'était pas chambellan; et depuis^ croyant le départ de M. de Girardin très-prochain , je vous écrivais ce que le roi m'a dit à ce sujets et je vous conseillais de prendre votre parti.

Aujourd'hui ^ je vous annonce que Toni est ohambellan^ qu'il Vest avec une attribution trèfr^igiéable^ celle de diriger le théâtre français : qtte> le même jour où le roi m'a donné cette nouvelle marque de bonté, il a donné à Bœderer le commandement d'une compagnie d'artillerie légère, qu'il est dia^é de former^ et qui sera uniquement sous ses ordres^ eomme s'il en était le colonel; le tout^ sans préjudice à sa qualité d'aide de camp de Sa Majesté. ' Ainsi vous voyez que ma face paternelle a dû se dérider^ comme mon cœur a dû s'ouvrir à ces faveinrs qui comblent mes enfants de satisfaction. Toni porte sa nouvelle (Ugnité et sa clef avec plus de tête et de sang-froid que j^ n'mirais espéré. Je dois à la vérité de dire que son administraticm des contributions directes ne l'a jamais plus occupé ^ et qu'il se partage, en homme fait, entre les vanités et les choses solides, entre les devoirs substantiels et les dévoies frivoles. J'espère qu'il ne donnera pas de regret au roi, et ne sera au-dessous d'aucun de ses emplois....

Quand M. de Gdrardin sera revenu , je demanderai iMissi un congé. Ainsii chassez-le bien vite. C'est toi:gours le meilleur houune qu'on pinsse connaître et le meilleur ami qu'on puisse avoir.

Si vous trouvez occasion de faire savoir à madame Delambre (madame de Pomart) combien son fils travaille utilement ici aux afGûres de If administration, je serai bien aise que vous le fassiez; c'est une parente de madame Regnaud. Ce jeune honune est un sujet fort distirigtté.«.

Je vous embrasse tendrement. M. de Girardin vous dira le reste.

P. S. 3e vous envoie une lettre du i" fé- >Tier, afin que vous sachiez toute mon histoire. Je suis heureux ici, puisque vous voulez savoir comment je m'y trouve. Je veux dire que j'y réunis tous les avantages que j'y peux désirer : la bienveillance du roi au plus haut degré, le bonheur de mes enfants, des occupations que j'aime, l'espérance d'être utile aux intérêts du roi , un beau climat , un printemps étemel qui ne finit ni en février ni en janvier, d'anciennes connaissances, un véritable ami, c'est de Girardin que je parie, voilà mes jouissances; et puis, il me manque l'habitude du pays, des mœurs, du langage des habitants; et puis, jo n'ai point de livres et point de liberté ; et puis, le ressouvenir des jouissances qu*on trouve eu France, de mes amis, de mes propriétés, de mes affaires, m'assiège bien souvent; enfin, vous n'êtes pas ici, et c'est un vide que rien ne peut remplir. 11 n'est point de parfait bonheiu*. Ce que je vous dis là n'est pas une vérité neuve, mais jamais je n'ai été aussi bien posé pour la recomiattre et la sentir, et elle est vraiment neuve pour moi.

Bonsoir.

Naples, le 4 avril 1S07.

Vous m'aviez promis de m'écrire lorsque M. de Girardin serait arrivé , espérant, me disiez-vous, qu'il vous apporterait un volume de moi. Vous avez reçu le volume, et je n'ai reçu de vous, depuis un mois et plus , qu'une lettre dont M. de la Greca était porteur. Je trouve cela très-mal.

Rœderer vient de recevoir un brevet de capitaine de l'empereur; j'espère que le roi va le faire chef d'escadron.

Toni est toujours sur sa chaise longue, d*une blessure qu'il s'est fiaite à la jambe.

Je me porte constamment bien, quoique travaillant à l'excès, surtout depuis trois semaines que le roi est absent et que je vis sans distraction. J'ai pris ce moment pour faire plusieurs ouvrages qui demandaient du calme et de la réflexion; c'est-à-dire des lois et règlements de finances.

Voyez-vous la princesse Caramanica? A-telle été vous voir?

Je vous embrasse de tout mon cœur.

Hi

LKiTRES DE M. A MADAME ROËDERÉft,

Au Belvéder, le 26 avril 1807.

Je profite du départ de M. le colonel Marie ^ aide de camp du roi^ pour vous écrire , ma chère amie; c'est un très-aimable et très-bon jeune homme. Il va chercher sa femme qui est de Metz, et Tamie de madame Daumont. — J*ai reçu la lettre que vous m'avez écrite par M. Dumas^ qui est arrivé avant-hier en bonne santé. Vous me dites que la reine ne veut nommer ses dames qu'à Naples; et M. de Girardin me dit^ de plus, que la reine lui a dit ({u'elle avait besoin de Fapprobation de l'empereur. Gela m'a paru d'autant plus renuut]uable qu'elle écrit au roi qu'elle a promis de mettre mademoiselle Dumas ou mademoiselle Dupuis au nombre de ses dames^ et je ne vois pas là d'approbation de l'empereur.

Tenez- vous toujours en garde contre les espérances trompeuses. Au reste^ tenez toujours pour certain ^ et dites en toute occasion» que je vais à Paris au mois de septembre^ et que j'en fli la promesse du roi; le sénat ne m'a, d'ailleurs^ donné qu'un congé de neuf mois^ à compter du 1"' janvier dernier; et, enfin, mon engagement avec Sa Majesté n'a été que d'établir ici un système de finances, et j'avance beaucoup. Au reste, un voyage en France ne sera pas, j'espère, un adieu au royaume de Naples. Voyez beaucoup M. de Girardiu, pour régler ce que vous avez à faire et à dire relativement à Naples.

Madame la princesse de Bénévent m'a écrit la plus jolie lettre du monde ; elle me charge de lui envoyer des robes de cette étofTe qui ressend)le à du tulle. Je n'en ai trouvé que trois de l'ampleur qu'elle demande; je les ai fait partirhier par M. Récamier. J'en ai conmiandé hier cinq autres à la fabrique qui est ici dans la maison même du roi ; il y en aura une pour vous. Sa Majesté a pris hier les deux qui restaient et qui n'étaient que pour robes rondes, et les envoie je ne sais à qui.

Je vous embrasseJ^adrement. Mille choses à M. dcBoufflers.

Naples, le 2 mai 1807.

... Je suis accablé d'ouvrage. J'espère que je poun'ai respirer dans quelques jours; autrement je tomberais malade. Le roi travaille à un poiftt qu'on ne peut se figurer; de ma-

nière qu'il faut suivre sa course, et en même temps fournir la mienne.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

Mademoiselle Dumas est nommée dame de la reine parla reine. C'est une personne trè»-bien élevée.

Naples, 14 juin 1807.

Voilà bien longtemps, ma chère amie, que je ne vous ai écrit; mais vous prenez bien votre revanche.

J^ai été malade la semaine passée, et je ne suis pas encore tout à fait bien. Le travail me tue. Je commence heureusement à voir clair dans mon affaire. Tout parait encore un peu dans le chaos , mais avant peu il y aura de l'ordre; le moment où l'ordre se prépare est plus difficile à passer que les temps de désordre même. Donnez-moi de vos nouvelles, je voua en prie, et de nos amis. Envoyez ceci à Foi^ geroux.

LETTmS DE M. BOKDEAm A M. FOCGBBOrX (1), MBR-» T10NI«ÉB DAMS LA LETTRE PEÉCÉDENTB.

Napksje Ujain 1807.

J^ai reçu, monsieur, vos lettres et vos journaux. Je vous remercie*

J'ai lu avec beaucoup de plaisir, ces jour» derniers, un article de M. Villeterque sur lea Mémoires de Laharpe. Ce morceau est bien écrit , bien pensé. Faites-en, je vous prie, ooras pKment de ma part à l'auteur. M. Pillet me parait dédaigner un peu le théâtre et le journal. Depuis longtemps je ne vois rien, ou du moins, ne remarque rien de sa plume. En ce moment, je lis (feuille du 6) le eompte qu'il rend du Curieux. Il y dit qu'au total cette pièce paraît faite pour rester au répertoire. Au iotal, était l'expression favorite de M. Ck)rrencez. H dit aussi que le style est passablement correct, et la versification Tn^-élégante, Conmie l'élégance est plus que la correction, que la parfaite correction , je ne comprends pas comment la versification pe«t être ^i<^ff-élégante, et le style n*étre f[\xQpos»ahlemfmt correct ; à moins qu'on ne mette une différence entre style et versifia

(I) (Note de Véditeur.) M. Fougerouz était le chef des bureaux du Journal de Paris, dont mon père eV M. le duc de Bassano étalent propriétaires.

cation^ différence que je ne sens pas. Le fait est que cela est écrit avec négligence...

Il y avait avant-hier un article piquant^ mais convenable, sur l'arrivée de Chateaubriand; il nous a fait rire.

Soyez assuré de mon attachement et de mon estime particulière.

Naples, le 6 août 1807.

Je {»rofite pour vous écrire^ ma chère amie , du départ de H. de Tascher^ aide de camp du roi , neveu de Timpératrice^ le meilleur jeune honmie qu'on puisse connaître^ et un des plus braves. Il y a longtemps que je ne vous ai donné de mes nouvelles^ parce que, si je ne me trompe, vous m^avez un peu découragé par votre exemple. C'est aussi parce que je ne puis, à la lettre, vous écrire que de mes nouvelles, c'est-à-dire. Je me porte bien ou pas bien, toute autre correspondance ayant des inconvénients. M. de Girardin, qui est arrivé ici en fort bonne santé, quoique ayant fait une chute de dix pieds de haut avec sa voiture, m'a remis votre lettre, ainW que M. Marie, quinze jours auparavant. Il fait, dit-on y assez chaud à Paris pour que vous vous portiez bien. Pour moi^ il fsài assez chaud ici pour que je me portasse fort mal, comme il arrive plus ou moins à tout le monde , si je n'étais, comme vous isavez, un Hercule qui résiste à tout, et à qui rien ne résiste. La chaleur est cette année bien plus forte que l'an passé. Nous avons encore un mob à passer dans la fournaise.

Nous avons, enfin, un théâtre français. Ce qui nous est arrivé avec Larive est fort passable ; madame Barrière est bonne, et aurait peu de dioae à faire pour être excellente. Malheureu- Aement^ Larive la traite mal , et l'éloignerait tout à fait, si le roi ne l'avait jugée, coname nous lous^ le seul talent distingué de la troupe. Larive ne joue pomt^ et ne veut jouer qu'à la cour et pour la cour. Personne n'en est fâché, excepté le roi, qui a beaucoup de bienveillance pour lui et de la prévention pour son talent* Je lui trouve le double défaut d'être faible et d'être dur^ d^étre froid et violent. Ce à quoi on a bien réussi dans le choix des fenunes, c'est à les envoyer laides. A cet égard, on a trouvé la perfection. Je n'excepte pas mademoiselle Hibou, quoiqu'elle ait beaucoup de succès dans

les coulisses, et qu'elle ait fait les joies de M. de avant et après vingt autres. Madame Barrière est fort dans le genre de mademoiselle Duchesnois et, je (Tois, la vaut bien. Mais qu'elle est laide ! et qu'elles sont laides !

Je vous dirai, qu'excepté pour le théâtre, une fois par semaine» le reste du temps je ne sors pas des affaires. Quoique demeurant chez le roi, je ne suis presque plus de la cour. Je ne peux plus suivre Sa Majesté dans ses voyages. Au reste, il travaille tant lui-même, qu'il n'y a presque plus de cour.

J'avance dans nu)n entreprise. J'espère que les finances du roi seront bientôt en bon ordre, et un nouveau système de contribution bien en train. La fermeté du roi m'a aplani beaucoup d'obstacles. J'espère que j'en sortirai sans déshonneur, et que Sa Majesté ne se repentira pas de sa confiance.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

Faites mille tendres compliments de ma part à M. de Bouftlers. Le roi a été indisposé; il se porte très-bien. Mes enfants se portent aussi très-bien. Je suis content de Failly ; il travaille beaucoup, et avec beaucoup d'intelligence.

Naples, le 19 8t*ptetnbre 1807.

Quelques jours après vous avoir écrit (c'est, je crois, par M. Tascher) qu'au milieu des malades que l'extrême chaleur multipliait tous les jours, je resUis debout, ferme comme un roc. Je n'ai pas eu fermé ma lettre, que je me suis repenti de cette jactance. Trois jours après, j'étais au lit comme un autre> et fort mal à mon aise. J'ai été quinze jours dans cet état; j'en suis revenu il y a quinze autres jours, mais avec une fluxion sur les yeux, dont je ne suis pas encore tout à fait guéri. Je n'ai-pas été un seul moment en danger. Mon mal était une irritation extrême dans tout le système ner\'eux. Rien ne passait; je ne pouvais avoir un moment de sommeil ; des envies de vomir et même des vomissements lorsque j'avais bu quelque lavage que ce fût. Les Napolitains voulaient qu'on me donnât l'émétique. Paroisse, le chirurgien du roi, a en le bon esprit de résister à ce conseil. Il m'a baigné, trempé en dedans, en dehors; el j'ai été rétabli , sans prendre Tombre d'une médecine. Tout cela venait d'un exci^s de travail pendant

86 LETTRES DE M. A MADAME ROEDERËR

une extrême chaleur. Pendant les chaleurs de ce pays-ci , il faut se soumettre, laisser les affaires difficiles^ ne rien faire, et ensuite se reposer encore; car le feu de l'air qu'on respire travaille tellement dans le sang et sur les nerfs des désœuvrés mémes^ qu'on est toujours fatigué. Ces chaleurs dont je vous parle, elles durent encore au moment où je vous écris. Les Napolitains, eux-mêmes, sont étonnés de l'ardeur et de la longueur de cette saison. Heureusement elle ne peut plus aller bien loin.

Mon mal d'yeux ne m'a pas empêché de reprendre le travail. J'ai employé les yeux des autres. Le roi vient de faire une grande opération de finances, qui fixe pour jamais la réputation de probité qu'il mérite si bien. Il a assuré la libération de la dette de PËtat, et le payement des rentes d'une manière qui satisfait tout le monde au delà des espérances. Il doit environ 300 millions de francs; le 31 décembre 1808 , il n'en devra plus que 88, qui seront ensuite progressivement amortis. Je regarde comme un bonheur d'avoir concouru à cette opération, et d'avoir rencontré des moyens de seconder ses intentions. Depuis longtemps son excellent esprit s'était fixé sur les bases où tout devait s'appuyer ; je n'ai fait qu^élever et aligner quelques pierres là-dessus; mais c'est assez pour moi. J*aime autant et mieux la réputation de bien prendre et de bien seconder les vues du roi, que celle de lui faire adopter les miennes.

Je vous parle beaucoup de moi, ma chère amie, et cependant ce serait plus le cas que jamais de vous parler de vous, ou de nous. M. de Blaniac est parti il y a trois jours, pour aller chercher la reine et épouser mademoiselle Henric.

Le roi m'a beaucoup parlé des dames du palais qui pourraient être convenables à nommer dans ce pays^i. Il ne m'a pas dit un mot de vous. M. de Girardin ne m'en a point parlé non plus. Je n'ai pas cherché l'occasion de lui demander ce qu'il pouvait savoir des dernières intentions de la rane à votre égard. Je ne sais douter des paroles données que quand elles sont tout à fait révoquées. Je suis très-sûr de n'avoir pas mérité la révocation de celles qui vous concernent, et les bontés constantes du roi m^aifermissent dans cette conviction. Ainsi, je suis peut-être fondé à croire votre nomina-

tion sous-entendue dans tout ce que m'a dit Sa Majesté; vous pourrez me dire bientôt, si je me suis trompé.

La mort de M. C. rend mon voyage en France plus nécessaire que jamais. Monthermé ne me paye plus, Alençon non plus; il parait que le Jiturnal de Paris est tombé de moitié. Si Saint^}uirin allait s'embrouiller avec les héritiers de M. G., il ne me resterait plus rien de net dans mon bien, c'est-à-dire dans le patrimoine de mes enfants (i). Sans le voyage de l'empereur, qu'on annonce pour la fin d'octobre ou le commencement de novembre, j'aurais demandé au roi la permission d'aller passer octobre et novembre en France; l'empereur venant, je ne puis y songer.

Guaita est ici depuis quelques jours. Son régiment est dans l'État romain. Failly est un excellent sujet, d'une rare instruction pour son âge, et fort appliqué.

...La comédienne que vous m'avez recommandée de la part de la reine , a beaucoup de talent et une voix admirable. Mais quelle laideur! Mademoiselle Desgarcins, mademoisUe Duchesnois et elle, auront été à peu près également bonnes à entendre et à ne point regarder.

J'ai reçu la brochure de l'abbé Morellet. Je l'ai remise au roi, qui l'emporte aujourd'hui dans sa voiture pour la lire sur la route du comté de MoUse, où il va faire une tournée. Hier soir, Sa Majesté est tombée stir l'aiticle G ; il y a eu une dissertation entre plo-

(1) (Noie de VédUeur,) On voit à quel point les affaires de mon père souffraient de son absence. — On Toit, d'ailleurs, à la page 67 de ce volume, que le traitement des ministres à Naples n*était que de 32,000 franc»; et à la page 23 , qu'avant de quitter Naples pour rentrer en Franee , mon père d«t emprunter ée i*argent, pour faire ton voyage, an lianquier Falooanet. A cette occasion , je ne puis me refuse r k reproduire quelques-unes des paroles que mon père écrivait au roi Joacliim , dans sa grande lettre du 1**^ novembre 1809 (voir page ô3 de ce volume) : « Je m'élaks dévoué f Sire, non pour obtenir, mais pour m'acguUter; non par intérêt, mais par graUMle, Je me suis quelquefois JUUté que le roi^ en ne m'q/l^liqettml par aucun don , avait aussi bien Jugé mon caractère que ma position ; et cette justice ajoute encore à ma reconnaissance. Oui, Sire, j'ose espérer qu'il m'a es • tlmé supérieur aux récompenses pécuniaires , et il est certain que sa confiance et son estime m'ont élevé bien au-dessus, ■

sieurs puristes napolitains sur les remarques de rabbé

Je vous écris un peu longuement pour im homme qui n'a repris la plume que depuis cinq jours^ et qui a les yeux rouges. Je pense que c'est parce que j'y trouve du plaisir ; sans cela^ je serais impardonnable y car je n'en fais pas autant pour les affaires du roi.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

ÉCRITE DE NAPLES DE i806 A 1808. H7

loin. Cependant sll venait, il serait bien plus sûr que son sort y serait fixé d'une manière avantageuse.

Le roi lit toujours avec plaisir ce que m'écrit Fabbé Mqrellet.

Je vous embrasse^ ma chère amie, de tout mon cœur.

Naples, le l*' octobre 1807.

Depuis ma dernière lettre^ où je vous faisais la touchante histoire de ma maladie, j'en ai recommencé une autre, non pas une autre lettre ; non pas une autre histoire, mais une autre maladie; et j'en suis revenu comme de la première , ayant beaucoup souffert et n'y pensant plus. Cette fois, j'ai été pris de maux de nerfs, qui m'ont tourmenté comme un liiumatisme. Je ne savais conmient me poser, et je souffrais à jeter les hauts cris. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Voiçt le point : Le roi m'a écrit de Vénafro le 21 , veille du jour où je suis retombé malade, ce que voici : «Vous ne m'avei plus parlé de madame Rœ- « derer, qui devait venir ici avec ma femme, a Je n'ai pas changé de pensée, et si elle veut « venir à Naples , je la nommerai , comme je « vous l'ai dit, l'une des dames de la reine. <c Je serai à NafOes le 27. Nous avons lu l'abbé «Morellet. Avez-vous jamais écrit à M. de « Boufflers? — Votre affectionné, Joseph. »

J'ai, répondu au roi^ au milieu de la plus diabolique douleur que j'ai sentie de ma vie, que vous seriez comblée d'q)prendre cette bonne nouvelle. Je n'ai eu que le temps de remercier Sa Majesté et de me mettre au lit^ où je n'ai cessé de souflrir qu'hier. Je ne sais «i vous aurez le bonheur d'accompagner la reine....

Quoi qu'il en soit, me voilà assuré de vous voir ici^ si vous voulez y venir. La question qui regarde M. de Boufflers^ signifie : lui avez-vous jamais écrit que je le verrais avec beaucoup de plaisir? Je répondrai à cela que^ pour faire une invitation à M. de Boufflers, j'ai attendu que le roi dit et fût en position de dire quel sort il pourrait lui fair«*. Pour un voyage, peul- ^Ire, M. de Boufflers ne voudrait il pas venir si

Portici , le 15 octobre 1S07.

Je reçois avec beaucoup de joie la nouvelle que vous me donnez par votre lettre du 5. Vous devez avoir reçu la copie que je vous ai adressée de ce que le roi m'a écrit sur le même sujet. Mais je suis charmé du concours des deux volontés de qui la chose dépendait. Je ne suis pas surpris que vous ayez réussi à plaire à la reine. Ce n'est pas sans raison que je vous ai tant aimée et que je vous aimerai toujours. Cependant la bienveillance de la reine, qui est pleine de tact sur tous les points , me flatte extrêmement pour vous.

Je ne comprends pas un mot à ce que vous me dites de cette dame et de sa pension. Je suppose que c'est une Napolitaine, pensionnée par l'ancienne cour, qui demande la continua* tion et les arrérages de sa pension. Si c'est cela, elle ne prend pas le bon chemin en venant à moi. Je ne puis payer de pensions que celles qui sont au grand livre, par décret du roi ; et le roi ne rend de décret d'inscription que sur le rapport d'un comité de liquidation y à la tète duquel est le marquis d'Acquaviva, à qui il faut adresser ses titres. Si cette dame est en règle, il faut que je le sache, et je la ferai payer. Si elle n'y est pas , il faut qu'elle s'y mette ; et je doute que le roi ait décrété rien pour elle^ parce qu'étant assailli ici de réclamations de cette nature, notamment de celles de la princesse de Belmonte, qui est connue de la reine , il a suspendu toutes les liquidations de pensions. Mais donnez-moi une petite note sur l'affaire de cette dame, et son nom bien écrit; je saurai où les choses en sont. Votre lettre suppose que vous m'en avez parlé antérieurement; il faut que votre lettre se soit perdue en chemin ou égarée pendant ma maladie , car je n'ai aucun souvenir de cela.

Quand on organisera les douanes, je parlerai au roi de M. P. , selon les ordres de la reine ;

LETTRES DE M- A

mais la place qu'il demande exige beaucoup d'expérience. S'il ne connaît pas les douanes , il faudra commencer par une place moins importante^ ou suivre une autre route. Mais je .ferais d'une manière ou de l'autre^ ce qui pourra être agréable à Sa Majesté. Assurezl'en , ainsi que de ma respectueuse reconnaissance.

Je vous embrasse teadi-ement.

Naples, le tl décembre i807.

J'ai reçu^ ma chère amie^ votre lettre du 5^ et celle dont vous avez chargé M. Cavaignac le 27 du mois passée et, j'en suis honteux, deux ou trois autres plus anciennes auxquelles je n'ai pas répondu; il est toujours bien entendu que c'est faute de temps. Je n'ai pas oublié que, dans une de ces lettres, vous me marquez le désir d'avoir une parure de corail. J'en ai commandé une à la Torre, qui est la fabrique de ce pays; mais on ne m'a apporté que de vilaine drogue. Le corail qui reste là n'est que le reste des anciennes pèches, qui ont cessé depuis deux ans. On me fait venir de Livourne ce que je i^'ai pu trouver ici. Je vous l'enverrai dè$ que J0 l'aurai reçu,

Vous vous êtes chagrinée mal k propos , je puis vous l'assurer. Il y a des raisons plus flatteuses que chagrinantes pour qu'on diffère jusqu'à votre arrivée à Naples...

Le roi est revenu depuis trois jours à Naples^ très-bien portant, enchcguté de Teipperçur^ qu'il a trouvé plus étonnant que jamais par l^ grandeur de ses vues et de son esprit; et de qui tout annonce qu'il a reçu le plus tendre accueil,

Vous save^ probablement que Tempereur^ sur le compte favorable que le roi lui a rendu de mes elTorts pour répondre à s^ confiance, s'est exprimé sur mon compte avec estime et bienveillance , et m'a nommé grand officier de la Légion d'honneur. J'ai donc reçu comme récompense ce que je n'aurais dO. il y a quatre ans, qu'à ma place dans le conseil; j'ai reçu> comme une distinction^ la faveur qui alors me aérait venue comme à tant d'autres ; enfin je tiens ma récompense de la bonté des deux frères; il y a quatre ans, elle eût été la faveur d'un seul. Je trouve que j'ai beaucoup gagné ^ attendre^ Je n'avais rien demandé. Le roi a

MADAME ROEÛEREa;

agi de son propre mouvement; et c'est une outre drconstance qui me touche profondément et m'attache toujours davantage à sa personne. Quoique je puissse me rendre cette justice que je fais tout ce dont je suis capable pour son service, je ne me dissimule pas qu'il faut du caractère au roi pour me soutenir comme il fait contre les ennemis que me fait ici la rigidité de mes principes. En revanche, la reine m'a un peu trop maltraité , et je ne sais pas trop pourquoi. Si c'est pour vous faire plaisir, j'en serai reconnaissant, au lieu de m'en plain^ dre. J'attends le jour de la justice avec toute la constance d'un sage et d'un juste. Je vous embrasse tendrement.

. Écrive«-moi un peu plus souvent.

Mille choses à M. de BoufDers,

Naples, le 10 janvier 1808.

Enfin, vous voilà contente ! Le roi vient de vous nommer dame de la reine ; je vous félicite de ce nouveau témoignage de sa bonté. Dites-moi ce que nous pourrions désirer de plus qu'il n'a fait pour toute ma famille; trouvez-moi des bontés plus constantes et qui s'étendent plus loin. Chaque jour je me dis : FI faut crever, ou réussir à bien arranger ses affaires : je réussirai^ je l'espère. L'attachement et la reconnaissance me donneront les forces nécessaires. Je suis, je crois, en assez bon train , et je me flatte d'avoir bientôt des résultats heureux.

Roederer a été mis aux arrêts à son retour de Paris (i). Le roi lui demanda combien de jours il y avait passés ; il répondit : a Six jours. » a Eh bien, » dit Sa Majesté, a vous passerez six jours dans votre chambre ; allez vous coucher.» Il était alors dix heures et demie du soir, et le bal venait de commencer. C'était le jour de l'an, où il y avait un grand cercle, et spectacle au théâtre du palaîs. Cette petite punition était bien méritée. Le roi l'a pourtant encore abrégée de deux jours,

Je suis trèsrsouffrant des yeux ; aussi je n'écris plus guère. Je dicte , ce qui me coûte beaucoup, n'ayant jamais pu prendre cette habitude.

(I) {NoU de VédUeur,) J'en dis le motif à la p. l\ de ce volume.

ÉCRinSS DE NAPLES DE 1806 A 1808.

Offrez en toute occasion les hommages de mon respect et de mon dévouement à la reine; je sais bien maintenant ce qui lui a donné de rhumeur contre moi. n n'y avait ^ ma foi , pas de sujet.

Je vous embrasse tendrement.

P. S. J'oubliais de vous dire que je n'm pmnt parlé au roi de votre nomination; qu^elle est de son propre mouvement, ou plutôt sur la demande que la reine lui aura faite, à ce que je présume. Ainsi, vous devez des remerclments à Leurs Mi^estés, et point à moi. Je n'ai pas changé de principes sur les honneurs de cour, en ce qui regarde ma famille : c'est un grand avantage et une grande fortune que d'en être revêtu; maisc'eût été un grand ridicule que d'y prétendre, surtout dans un pays où il n'y a pas de nom qui ne soit précédé d'un titre de prince ou de duc. La bonté du roi , celle de la reine, nous auront seules élevés à ces hauts rangs, et nous tiennent lieu de haute origine : ils en ont cent fois plus de prix à mes yeux.

Naples, le 17 janvier ISOS.

Je vous adresse, ma chère amie, votre brevet de nomination, avec une lettre du prince Gerace, premier chambellan, pour Voire Excellence. Vous répondrez gracieusement, selon votre coutume, au prince ; je ne vous parle pas du roi, car je m^attends à recevoir ces jours^ ci vos remerdments pour Sa Majesté. Les paquets joints contiennent les brevets de mesdames Blaniac et Magnitot.

Je me flatte que vous apprenez l'italien de manière à briller dans ce pays-ci, et que vous répondrez en italien au prince Gerace au moins aussi bien qu'il vous répondrait en français.

Je vous prie de faire une consultation à M* Oamoufs siir mes yeux. Cet oculiste demeure, je crois, me de ^eii)e, Je joins ici un petit mémoire que je voudrais bien que vous lui remissiez vous-même, a(in qu'il y prit intérêt. L'été dernier m'a vieilli de dix ans, et je crois que ce m^l d'yeux est un premier i-compte sur les inSnnités de la vieillesse ; cependant écoutons l'oculiste. Lorsque la reine m'a écrit fort sèchement qu'on n'était pas malade à Naples pour trop travailler, elle ne connaissait ni |e climiit, ni les Français, ni moi, ni les faits. Je ne prétends pas à la couronne du nifirtyre;

je ne. dirai pas non plus que j'aie passé les nuits ainsi que les jours au travail; mais je dirai que quand les chaleurs arrivent dans ce pays-ci, tous les habitants discontinuent plus ou moins le travail, parce que tout travail épuise; au lieu que les Français conservant toute l'activité de leurs habitudes et de leur tête au milieu de cette chaleur qui sufiBt pour accabler, continuent à travailler comme ils font pendant les autres saisons, et que cela leur fait beaucoup de. mal, surtout quand ils sont âgés comme moi. Je puis ajouter, sans exagérer» que j'ai travaillé cet été plus que moi-même je ne suis accoutumé de faire; que je n'ai jamais donné moins de dix ou douze heures par jour à mon ministère, et que le reste du temps où je ne travaillaispasaux affaires, les afihires me travaillaient. Enfin, que voulez-vous? je crois et je dis, sans m'en plaindre, qu'en été le travail me tue; et je ne trouve pas juste qu'on me réponde : Tué, soit, mais tué par le travail ^non. Tout le monde ici s'est étonné que le roi ne soit pas tombé malade en été, tenant trois et quatre fois par semaine des conseils de cinq et six heures, et travaillant, en outre, avec les ministres. Cependant il est jeune et d'une force extraordinaire; mais il ne recommencerait pas impunément une seconde année. Le climat est ici délicieux huit mois de l'année, il l'est surtout en hiver ; il est trop chaud pendant les quatre autres mois ; mais quand on sait s'y conduire, quand on veut bien se résigner à consulter les Napolitains, et à se conformer à leurs usages pour le boire, le manger, le sommeil, surtout quand on se résout & ne pas travailler, ou à ne travailler que fort peu pendant ce court intervalle, on se porte fort bien. L'été, il faut être NapoUtain à Naples, ou l'on s'y tue; voilà tout le mal que j'y vois, Il n'est pas sans remède, et pour vous autres femmes le remède est tout trouvé : votre vie hi^bHuelle est justement calculée sur la température des étés de Naples. Voilà beaucoup de commerce, ce me semble. Il faut que je finisse , comme de coutume, par vous embrasser.

jP. 5. Toni rêve depuis trois mois qu'il est amoureux de mademoiselle de ..., et ne parle que de l'épouser. Ce serait une belle personne à montrer à Naples; mais je crains que cela ne déplaise au roi , qui veut qu'on se marie à Napleçt

Je ne puis dire assez de bien de Pailly. Mademoiselle Dumaa se marie avec le général Franoéschi de Lonne^ aide de camp du roi.

Napies, le 26 avril 1808.

11 y a un siècle que je n'ai de vos nouvelles^ ma chère amie ; mais aussi y voilà bien longtemps que je ne vous ai écrit moi-même. Vous avez appris l'arrivée de la reine; c'est la seule nouvelle intéressante que j'eusse pu vous écrire. Sa Majesté se porte bien. Elle est habituellement à Gaserte avec ses enfants et sa famille. L'air est là très bon, et un peu de liberté est nécessaire pour la reposer. Madame Dannery, qui me paraît fort contente et fort allachée à ses élèves, m'a dit que vous aviez été malade plus sérieusement que je n'avais cru. Vous avez bien fait de ne pas vous hasarder par le froid y qui vous est si contraire, même quand vous vous portez bien. £t puis il faut absolument que j'aille à Paris cet été passer deux mois; j'en ai demandé la permission au roi, et c'est chose accordée. Ma santé a trop souffert pour que je ne fuie pas les chaleurs de juillet et août comme on fuit la mort. D'ailleurs, j'ai laissé toutes mes affaires en l'air. Depuis un an, il est mort quatre personnes avec qui j'ai des intérêts mêlés... Enfin, mes enfants sont héritiers dès ce moment de leur

grand-père Tout cela prouve à quel point

les absents ont tort. Je ne puis laisser à l'abandon le bien de mes enfants et le mien.. J'ai besoin de deux mois, et mes affaires ici (je veux dire celles des finances) ont déjà une marche assez assurée pour pouvoir se passer de moi au moins pendant deux mois; attendez-moi donc à Paris. J'irai vous chercher...

La reine a eu la bonté de me parler de vous avec intérêt.

Madame Dannery est fort heureuse; il me paraît qu'elle ne déplaît point à Leurs Majestés. Elle a des manières simples, nobles et réservées, qui me paraissent excellentes pour sa place.

Naples, le 19 joio 1808.

J'ai reçu hier, ma chère amie, votre lettre du 6 courant. J'attends d'un jour à l'autre ma permission pour partir d'ici. Le roi nouveau

LETTRES DE M. A MADAME ROÊDERER

n'est peint encore annoncé positivement à Napies; on ne sait même point encore ofRciellément le changement du roi Joseph. Mais j'ai sa promesse de ne point rester ici longtemps , même d'en partir très-prochainement.

Je ne sais si je passerai à Verceil, où l'on a saisi votre parure de corail, quoique la boîte fût cachetée du cachet du roi. Écrivez à M. Golin que vous payerez tout ce qui est exigé, et faites venir la b(kte. Je crois cette parure plus belle que celle que le roi a eu la bonté de nie donner pour vous. Puisqu'on demande i5pour 100 du prix d'estimation , estimez cela 400 fr.

La reine est toujours ici. J'ai l'honneur de lui iwep ma cour tous les jours. Elle est toujours la même, et c'est incontestablement une des personnes les plus raisonnables de ses royaumes présents et passés.

Mon fils aîné part le 30 pour Bayonne et Madrid. Le roi , avant son départ, lui a donné une rente perpétuelle au grand livre de 2,000 ducats, ou 8,800 francs. Sa Majesté n'a rien prononcé encore sur Toni. On ne dit rien non plus des autres ministres français, Miot et Salîcetti. Je ne sais s'ils restent, s'ils vont en Espagne» s'ils retournent en France.

Failly est nommé par le roi inspecteur gépéral de la contribution foncière, avec 1354Bhicats d'appointements par mois, c*est-à-iiipe 550 fr. , ou 6,600 fr. par an. C'est un bon sujets trèsinstruit , très-appliquéu

Le roi m'a donné jusqu'au dernier moment des preuves de sa confiance et de son contentement. C'est un bonheur pour moi d'avoir répondu à soa attente. Les résultats de son gouvernement seront très-honorables pour lui. Il a eu de la fermeté dans toutes les grandes choses , de la constance dans toutes les entreprises utiles : il aura jeté ici les fondements d'une prospérité et d'une grandeur nouvelles. Son successeur aura beau jeu.

Je vous embrasserai bientôt , ma chère amie. Je voudrais sortir d'Italie avant la fin de juin, à cause de la grande chaleur ; heureusement elle est supportable cette année. Amitiés à toutes les personnes qui se souviendront de moi.

Naples, le 7 juillet 1808.

La reine, ma chère amie, part dans deux heures très-probablement pour Madrid; cepen-

dant> elle attendra à Lyon des nouvenes ultérieures, qui seront réglées sur le degré de tranquillité dont jouira l'Espagne.

Je compte partir le 12. J*attendrai aussi à Lyon des ordres pour aller ou à Madrid ou à Paris. Ma pauvre santé, mes pauvres yeux, mes pauvres af&ires, me disent d'aller à Paris. Je souhaite que l'empereur et le roi ne disent pas autrement. Je voudrais passer en France les mois d'août et de juillet. La chaleur de ce climat-ci m'a presque tué Pan passé. Je crois que n'étant pas bien rétabli, faute de repos, ce serait bientôt fait de moi à Madrid. Si l'on m^accorde deux mois de congé, je serai content, et je retournerai avec joie partout où il plaira au roi de m'appeler, à l'empereur de m'envoyer.

Je ne sais ce que vous et Toni devenez dans tout ceci. Certainement vous n'êtes plus dame du palais de Naples, ni lui chambellan. Il ne sera ni chambellan ni administrateur des contributions directes en Espagne; je me confie aux bontés de l'empereur pour ce jeune homme, qui est actuellement rompu aux affaires les plus difSciles, et n'a pas un supérieur, même au conseil d'État, pour la contribution directe. U aurait, je crois, quelques titres à devenir maître des requêtes; mais tout dépend de Tempereur. Quant à vous, s'il arrivait que l'empereur me nommât, comme le roi me l'a écrit trœs fois, son andiassadeur k Madrid, il n'y aurait pas, ce me semble , de compatibilité à ce que vous fiassiez dame du pdais de Madrid. Mais, je ne sais pas pourquoi, je ne me fais pas à l'idée que l'empereur m'accorde une si haute distinction. J'ai eu quelquefois la présomption de me croire capable des places les plus difficiles, je n'ai jamais eu celle de me croire digne des plus élevées; vous savez bien que je vous parie avec vérité.

J'ai fait ce que j'ai pu ici ; il est de fait que j'ai réussi à y "mettre de l'ordre, à y préparer l'abondance, même à la faire un peu sentir. Mais si l'empereur me rend ce témoignage, comme le rm me l'arendu; si Ton place mon second fils de manière qu'il n'ait point à envier son aîné, qui reste aide de camp du roi ; si vous n'êtes pas malheureuse, je serai très-content de ces deux ans et demi passés à Naples , et où il n'est pas passé un nuage d'une seconde entre la bonté du roi et moi.

Je vous embrasse, ma dière amie. Madame Dannery vous a écrit aujourd'hui.

Ne parlez à personne de l'ambassade.

Naples, le 14 juillet ISOS.

Je pars le 17, ma chère amie , pour aller en France avec la permission de l'empereur et celle du roi. Naples attend son nouveau roi et ses nouveaux ministres. Je désire bien, pour la conservation de l'ouvragedu roi, que leministre desfinances soit Dauchy, ou Préville, ou le baron de Nolli. Il y a de très-bonnes choses de com* mencées, mais il fout achever et maintenir....

Je passerai par la Suisse, que je n'ai jamais vue. J'irai par la Franche-Comté à la verrerie de Saint-Quirin, pour savoir où en sont mes affaires et la succession de mes fils. J'y serai peu de jours, et me rendrai de là à Paris.

La reine est partie depuis quatre jours. Madame Dannery est fort contente. Rœderer doit être à présent près du roi ; Toni reste encore un mois ici.

Je vous embrasse.

Naples» le IS juUlet 180S.

Je pars décidément samedi 23, ma chère amie ; je vais en droite ligne à la verrerie, où je donne rendez- vous à M. Des.... pour mes affaires. Je cours grand risque de ne pas le voir de longtemps, s'il n'y vient pas. Je ne prévois pas que je doive être à Paris avant le 20 août; mais je me dépêcherai tant que je pourrai Rœderer a été fait colonel en arrivant à Bayonne et commandeur de l'ordre du roi. Toni est chevalier. Toni a écrit au roi pour lui demander des ordres; il ne veut pas rester ici. Si le roi ne le prend pas en Espagne, j'aurai recours aux bontés de l'empereur pour ce jeune homme, qui est devenu très-fort en administration.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

Rome » le 26 juillet iSOS.

Je suis ici depuis hier, ma chère amie; j'y passe encore la journée de demain. De là, je vais passer un jour avec mon ancien camarade Dauchy, à Florence ; de là, à Milan, où je serai un jour tout au plus. Je passerai ensuite le

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