‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 32 sur 208 · FRAGMENT SUR NAPLES · texte numérisé non relu

FRAGMENT SUR NAPLES

Boutade.

Gratter, cela est naturel comme d'avoir

des puces et des poux : les princesses et les duchesses viennent là s'établir à côté d'une petite table (2); elles mangent des huîtres et des oui*sins avec un morceau de pain, et puis Son Excellence le prince ouïe duc, marchande d'abord sur le nombre des huîtres dont on lui fait le décompte , et ensuite sur le prix. C'est là que sont les tables ouvertes de ce pays-ci. On fait des piques-niques de cette manière qui coulent jusqu'à 48 sols ou 50 de France par té te. C'est à peu près comme si les dames de Paris allaient souper sur le quai de la Féraiile, non avec les racoleurs, qui étaient gens de bonne mine , mais avec les marchands de vieux tournebroches.

Voilà la grandeur de ce pays-ci.

Du reste, il y a de l'esprit et de l'instruction à l'avenant. N'ayez pas peur d'entendre jamais un mot fin ou piquant : on a des mots de mépris, qui se distribuent comme de raison de haut en bas. Une princesse du livre d'or sait bien jeter un mot de dédain sur une princesse plus moderne , et la duchesse tombe de son haut sur la marquise. En revanche, la marquise se gardera bien d'apprendre à lire, de peur d'être confondue avec une bourgeoise.

Ce qu'il y a de plus respectable dans les

il) (Note de mueur.) Cette pièce, dont le oommenoement manque , est mentionnée dans une lettre de mon père à madame Rœderer, en date du 20 juillet |S06. (Voir dans ce volume, page 69.)

(3) (Note de l'édUeur.) Sur le quai de Stn-Leuoio, au bord de la mer.

ROYAUME DE NAPLES

duchesses et les princesses, ce sont les nioHirs: chaque aide de camp du roi a, a eu, et aura... Chaque militaire logé par billet chez une dame de qualité, s'y loge de toute manière, lui et ses dépendances.. Elle ne saluera pas la femme d'un citoyen, mais...

Voilà Naples, ou le beau monde de Naples comme on le voit tous les jours , et comme il est d'habitude.

Un jour de gala, tout cela est différent. On sort ce jour-là du garde-meuble des habits de livrée bien chamairés, avec des plumets pour des chapeaux ; le suisse a un baudrier superbe et une épée d'une toise (que n'a-t-il un balai plutôt, pour balayer le vestibule et la cour!) C'est à cette parade que ces gens-là dépensent d'immenses revenus qu'ils ne savent pas adnunistrer, et dont leurs gens d'affaires mangent les trois quarts : chaque duc a son ministre des finances et ses conseillers. Ailftt-il nu-pieds, il ne rabattrait rien de cela.

Je termine ce tableau en vous disant qu'un duc est conunissaire ds police ; que d'autres ducs sont commis des finances avec crachats et cordons; qu'un duc ne répugne à rien, qu'à être noble (buis sa vie privée et dans sa conduite (1).

(1) {Note de l'éditeur ) On ne s'étonnera pas de cette boutade, lorsqu^on saura que, dans ce royaume de cinq millions d'habitants, il y a 163 princes et 279 ducs; total; 428. — Je prends ces chiffres dans utt ouvrage manuscrit de Fabbé d'Expilly , intitulé Dls^ cours géographique, historique, généalogique, héraldique et chronologique du royaume de Naples, J vol. • in-folio, 1756; je déposerai ce volume à la Bibliothèque impériale, pour en assurer la conservation. — Dans la proportion des populations respectives, il y aurait en France 3,1S2 ducs!

11 a donc fallu descendre bien bas pour y recruter uu tel nombre d'individ s à décorer de ces titres ! Il n^est donc pas surprenant que la plupart de ceux qui les portent s'adonnent, pour pouvoir vivre, aux emplois les plus subalternes.

Combien y avait-il de ducs en France, lorsque Masarin , qui en prodiguait les brevets , disait : « J*en « ferai tant, qu'il sera honteux de l'être, et honieux m de ne l'être pas ?» — Je n'ai jpn le vérifier ; mais , certes, le chiffre n'approchait pas de celui de Na-^ plesl

Dans V^tat général de la France, par le comte de Waroquier, on voit qu'en 1789, il n'y avait en France que 39 duchés-pairies ;

27 ducs héréditaires non pairs; j « j . ^^ 24 ducs à brevets. . t . *

Ses moeurs, son climat, etc.

Et, cependant, ils sont tous gens de bonne mine , portant bien leur chapeau , leur épée , saluant d^une manière convenable, et annonçant une bonne naissance, malgé leur mauvaise éducation, lis sont polis et le sont décemment, quoique hauts dans l'occasion et bas au besoin. Je vous répète que je ne sais pas ce que c'est qu'im seigneur dans ce pays-ci.

Je dirais que, sans doute, c^est dans leur terre que ces messieurs sont grands seigneurs , et que c'est pour être courtisans à Naples qu'ils s'y font petits; je dirais cela, sll n'était connu qu'ils ne vont jamais dans leurs terres. Us ont 10,000 jusqu'à 20,000 vassaux quils ne voient jamais. On n'a point de maison de campagne, on n'habite point de château dans ce pays-ci. Les Calabres sont toujours infestées de brigands. Autour de la ville de Naples, on craint ou une excessive chaleur ou un air pestilentiel; car il fautvous dire que ce pays-ci est plein de lieux charmants, fort célébrés par les anciens et par les modernes ; quand vous les voyez au mois de mai ou de juin, et que vous dites. Ce lieu est charmant, j'y viendrai souvent, on vous dit : Gardez-vous-en bien ! dans dix jours d'ici, vous seriez sûr d'y prendre la fièvre pour un an!... «

M. de Montrond, le frère de celui que vous connaissez, esprit du même genre, revient de Bénévent, dont il avait été prendre possession pour M. de Talleyrand. On lui demûulait hier combien Son Altesse pourrait mettre d -hommes sur |Hed; il répondit : Plus de 20 mille, mais pas une personne assise, car il n'a pas un fauteuil.

Une des raisons de ne pas travailler, c'est que les maisons sont comme des fournaises jusqu'à deux ou trois heures du matin. On n'y peut dormir. Cela fait qu'on court, qu'on joue la nuit. Les rues sont toujours fréquentées en été : les guitares, les chansons, .les sérénades ,r la musique solitaire à sa propre fenêtre, occupent jusqu'à trois heures. Aussi, les gens de bonne compagnie dorment jusqu'à dix heures

La qualiticatioa de prince n'y est même pts mentionnée, parce qu*eUe n'appartenait, en France, qu'aux membres de la famille royale. Toutefois, elle était aussi portée, comme tUre étranger , par des Français autorisés , et le nombre en était fort restreint.

du matin. Le peuple, au moins celui d^s villes^ se lève très-tard. D commence à travailler quand la chaleur va recommencer. A midi, une heure, il faut se coucher et se reposer. Les maisons commencent alors à s'échauffer.

Entre les raisons qui sont ici pour la banque, c'est qu*elle sert à garder en dépôt iWgent des particuliers; avantage immense dans un pays où la chaleur oblige à tenir toujours ses portes ouvertes, où l'on ne sait pas faire une serrure, où tous les valets sont voleurs à un point qu'on ne peut exprimer.

La noblesse de Naples n*a rien de noble.

En France, l'armée française présente aujourd'hui un nombre immense de nobles sans origine: la noblesse de Naples offre des.origines, des titres de noblesse , et pas un noble.

Ce sont tous marchands d'huile et de jus de réglisse, dont aucun n'a porté les armes , dont le père n'a pas porté les armes, ni l'aïeul ; dont les fils pleurent, pleurent à la lettre, quand on leur propose d'aller à Foggia avec une com-» pagnie.

Ont4ls du moins de la fortune? Non. Tout ce corps de noblesse n'a que le titre de quelques propriétés dont les revenus sont à leurs créanciers; et ils n'en restent possesseurs apparents qu'à la faveur d'une longue suite de décrets de surséance contrede malheureux créanciers. Toute cette prétendue noblesse est nue le jour où la justice pourrait avoir un libre cours/

A Naples, jamais un effort: un effort, c'est un supplice. Jamais de travail extraordinaire.

Les gens de ce pays-ci sont basetfourbes. Ils' sont bas avec nous, parce qu'ils ont besoin de nous pour les défendre. Ds sont fourbes, parce qu'il est toujours humiliant d'être protégé par l'étranger.

Dans ce pays des conservatoires, des grands théâtres et des castrats ; dans cette patrie des Guglielmi, des Cimarosa, des Paisiello; dans cette terre classique de la musique, on n'entend pas un chant qui soit d'accord dans les cabarets; il n'y a pas deux cloches d'accord dans un do-' cher. Les gens qui crient l'eau à la glace dans

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