‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 45 sur 208 · PENDANT SON VOYAGE · texte numérisé non relu

PENDANT SON VOYAGE

Je n'écris poîoi encore à M. de Girardin. J'essaye en toute occasion de ranimer les sentiments passés. C'est toujours sans succès ; ils sont tts^^ ou du moins je le crains. On m'a répété tout ce qui a été dit à Fréville à son occasion.

Madrid, le l" juin 1809.

Je viens de faire mes arrangements y ma chère amie , pour partir lundi ou mardi, c'està^ire le 5 ou le 6; et le roi trouve bon que je ne m'expose pas aux chaleurs qui, heureusement, n'ont pas encore commencé, mais qui n'en seront que plus redoutables, parce que rien n'aura préparé à leur violence. J'espère, au reste, que la reine permettra que j'aie l'honneur de l'accompagner cet automne ; et le roi m'a autorisé à l'espérer, si Tempereur y consent. Tout va assez bien ici; il n'y a pas d^enthousiasme, mais une bienveillance réelle et un fonds d'estime pour le roi. Les victoires de l'empereur portent coup jusqu'en Andalousie , et je pense qu'elle se rendra plus tôt qu'on n'eût pu l'espérer sans ces avantages, qui ont passé toutes les espérances. Hais il n'y a encore rien à faire en finance , ni même en administration. Il faut que la conquête soit achevée par la force, avant de commencer celle du bon gouvernement et de la persuasion.

Je viens de voir la procession de la Fête- Dieu. Je m'attendais à une cérémonie merveilleuse : nos processions de petites villes valent mieux que cela en France. Il semble que la cour et les grands aient laissé la religion à la canaille dans ce pays-ci : je le crois , ce pays-ci beaucoup plus près de la réformation qu'il ne parait l'être, et bien plus près que Naples.

. Madrid, le 5 juin 1809.

Je pars ce soir, ma chère amie, avec mon fils. Nous allons directement à la verrerie de Saint-Quinin, où je serai à portée de demander à l'empereur ses ordres, soit pour aller lui rendre compte en Allemagne de ce que j'ai vu en Espagne, soit pour retourner à Paris.

Le roi a permis que mon fils m'accompagnât.

Yaliadolid , le 10 juin 1809.

Le plu» ennuyeux et le plus dangereux du

EN ESPAGNE EN i809.

chemin est pas^. Nous n'avons pas aperçu de brigands; mais nous avons rencontré des gens qu'ils ont attaqués et molestés, et passé sur le lieu de plusieurs assassinats. Les brigands n'attaquent que les hommes isolés; il faut peu de force pour leur imposer. Parmi les voyageurs militaires chacun a sa recette pour assurer les chemins : l'un s'en chargerait, s'il avait seulement cent hommes sous ses ordres; un autre n'en demanderait que soixante , mais il voudrait en sus le droit de brûler les villages voisins du lieu du délit , etc. Le vrai remède est la conquête du royaume entier, le rétablissement des autorités nécessaires, le renouvellement des magistrats, une bonne gendarmerie, et des finances pour payer tous les gens qu'on emploie. Jusque-là il but voyager en caravane, comme nous faisons : cela n'est pas aussi ennuyeux qu'on pourrait le croire. La composition et la marche de la nôtre mériterait d'être décrite. En avant, une avant-garde de huit ou dix hommes de troupes à cheval; ensuite soixante hommes d'infanterie sur deux lignes; entre eux une centaine de prisonniers de guerre espagnols; ensuite, le général de brigade Maupetit avec ses aides de camp à cheval et ses valets, et ses chevaux caparaçonnés. Ensuite le colonel du 63® d'infanterie ; c'est lui qui commande l'escorte et la conduite des prisonniers; c'est un brave et agréable homme ; c'est lui qui est entré le premier à Madrid, qui a préservé du pillage la maison du duc de Campo-Alange, et à qui les papiers publics ont attribué ce beau trait de préserver de la brutalité des soldats et de respecter la fille du vieux duc, et, déplus, de refuser la dot de je ne sais combien de millions offerte pour l'épouser : trait tout entier d'imagination , mais dont notre colonel aurait été capable si l'occasion s'en était présentée. Le colonel est toujours à pied ou à cheval , suivi d'un trompette qui règle la marche. A côté du colonel, des officiers à cheval qui ont l'attention de voir si le convoi se suit bien, qui font avancer les tralneurs ou arrêter toute la marche s'il y a des accidents. Vient la modeste voiture du colonel, attelée de quatre mules. Ensuite la voiture du prince d'Isembourg, dans laquelle est une petite fille de treize ans, dont la mère suit dans une mauvaise calèche à une place, conduite par un mauvais cheval espagnol. La voiture du prince est attelée de quatre

LEITRES DE M.

clic*vaux aleziuis fort efflanqués^ normands^ dit le prince ; allemands^ selon moi. Derrière la voi* ture du prince , deux torches ou flambeaux àt* tachées avec des courroies^ comme pour faire des visites: ce qu'il y a de certain, c'est qu'on ne s'en sert pas pour éclairer la route. Sur le siège de de>ant, deux valets ; aux deux portières^ un jokey à cheval et un piqueur roide qu'on appelle écuyer. Derrière , un hussard à cheval menant deux chevaux de main caparaçonnés. Ensuite un dragon tenant en main le cheval arabe du prince , che\ al blanc tache de gris , longue queue , toujours flamboyante. Ensuite un valet à cheval avec, deux autres chevaux de main caparaçonnés.

Après la voiture du prince, celle de la maman, et les chevaux de Son Altesse, arrive ma calèche , suivie de celle d'un capitaine de corsaire qui a fait avec moi le voyage de Bayonne à Madrid, et qui revient par la même occasion. C'est un homme des plus amusants, qui est en habit de hussard , a de grosses moustaches, et a soin que notre dîner soit toujours le moins mauvais possible (1).

Après sa calèche vient celle de mon fils, où est mon secrétaire; mon fils a un valet à cheval, et moi un auti*e. Après nous> le vice- 4!onsul de Hollande en calèche. Après lui, M. le commissaire ordonnateur Boileau ; ces

* (1) (J\'o(e de VédUemr,) Dans un petit agenda de pocbe, on Ut ce qui suit sur M. Desmolands :

• M. Desmc^ands connaît beaucoup la Romana.

« A été voir madame Monthermoso à Viltoria ; a des lettres pour son mari.

« A prêté 100,000 fr. pour Tannée au général Thévcuot.

« A des lettres pour le maréchal Jourdan.

•t Je le crois d*Anjou, vendéen. Il aaccepté la capitulation. A fait ùé& armements en coui-se ; heureux, d*accord avec le maréchal Soult, à Hambourg. SouU a ga- ^iié pour sa part 7 n 800,000 fr. A dépensé 12,000 fr. pour avoir des nouvelles du maréchal Soult, en Portugal. A envoyé deux courriers; parle de scê officiers. En a un en route. A été à Memel dans le cours de la guerre. A acheté VAtalanle. Il axait la promesse de Soult pour commander la frégate de la (kirogne. Il avait un crédit de 300,000 fr. chez Basierëche à Hayonne, chez Cabarrus, et, je crois. Chardon, A un projet qui doit coûter SO millions aux Anglais, qu'il désire faire agréer au roi. A loué des mules, à condition de 24 fr. par jour de retard à Rayonne. Il a fait une course à Bilbao récemment. Il ix'vient de Saint- Si'bastien. -»

A M-\DAMK HOEDEBEU,

deux messieurs sont de grands amateurs de tableaux et de médailles, et connaisseurs. Après eux, deux carrosses espagnols de prisomûers d'État que le ministre de la police de Madrid a expédiés à Bayonne.

Après eux les caissons (bien garnis] du général Maupelit; ensuite le caisson du prince d'Isembourg, rempli de tableaux et de médailles. Ensuite, huit ou dix autres caisson:»; ensuite, une petite charrette qui me porte une caisse de cent livres de quin ]uina et vingt-cinq bouteilles de Malvoisie de (rente ans , que le roi m'a données y plu.«<, un officier malade ou blessé , qui est toujours en querelle avec le voituriery qui veut le verser dans un fossé, et accompagné de deux voltigeurs résolus à fusiller le voiturier s'il verse leur officier. Ensuite, cinq ou six voitures de roulage.

Enfin, une airière-garde de dragons commandés par un chef d'escadron.

Il y a environ cent ciuquante hommes à cheval, ou militaires ou employés, qui vont et viennent au milieu de tout cela.

Jugez la bonne chère qu'on trouve quand on arrive dans un village en si bonne compu gnie! et les bous logis!

Je vous embrasse.

Palenzuela, le 12 juin 1803.

Nous voici , ma chère ainic , à neuf lieues «k» Burgo», c'est-à-dire à quinze lieues, si nous comptons en lieues de France. Nous coucherons demain à Burgos, si les chevaux du princu d'Isembourg peuvent marcher jusque-là. Burgos est à moitié chemin de Madrid à Bayonne ; mais les gites sont moins mauvais de Burgos à Bayonne qu'ils ne l'ont été jusqu'ici. Si vous voyiez comment nous sommes logés, couchés, nourris! cela fait pitié. Malheur à ceux qui ne sont pas suivis d un bon caisson, bien pourvu ! mais surtout malheur à ceux qui sont sensibles au malaise et aux contrariétés ! Quand ma santé ne souffre pas, tout va bien pour moi, et je me porte à merveille. U n'en est pas de même de Rœderer, qui depuis mon arrivée dans ce paysci a les yeux gros comme des œufs et rouges comme l'écarlate. Je trouve cependant que depuis deux jours la rougeur diminue. Au reste, la chaleur n'est pour rien dans celte incommodité, car il fait constamment froid, excepté- de

midi à trois heures. Le vent est plein nord ; nous tenons la voiture toujours fermée , ma pelisse sur nos pieds^ et nous n'avons pas trop chaud.

Nous avons rencontré ce matin sur la grande route M. de Nisas avec 40 ou 50 hommes^ tant à pied qu'à cheval : il se rend à Madrid. Je n'ai eu que le temps de Tembrasser et de lui donner des nouvelles de sa femme, car, de part et d'autre, nous étions obligés de suivre la marche de notre caravane.

.... J'écris ma lettre dans un village d'étape, où il ne passe point de courrier. Elle ne partira que de fiurgos. Je vous écrirai de là une autre lettre.

P. S. J'espère que la reine ne songe pas à partir avant l'automne, car j'ai promis au roi d'accompagner ou suivre Sa Majesté.

Burgos , le 13 juin 1809.

Je viens d'envoyer à l'estafette, ma chère amie, la lettre que je vous ai écrite hier de Palenzuella. Nous sommes arrivés à Burgos sans entrevoir une bande de brigands à cheval qui a infesté le pays ces jours passés, mais auxquels on a fait la cha^ depuis deux jours.

Il y a deux heures, nous avons été joints par M. Alexandre Girardin , qui vient, a-t-il dit, delà Carogne^àép^hé par le nuwéchal Soult vers l'empereur. Il est à franc étrier, et sans escorte. Le capitaine corsaire dont je vous ai parlé a aussi reçu un courrier du maréchal Soult, daté de Lugo, lequel voyageait avec M. de Girardin. Uigoest en Galice (Espagne). Un aide de camp du roi, M. Bigarré, que nous croyions perdu, même pendu, a aussi fait route avec M. de Girardin de la (k^ogne à Yalladolid, d'où il a pris la route de Madrid, pour porter à Sa Majesté les premières nouvelles qu'elle ait pu apprendre, depuis plus de deux mois, du maréchal.

Communiquez ce que je vous écris là, sans relard, à M. Stanislas. Son frère se porte à merveille.

11 u*a nen dit de plus que ce que je vous écris La poussière du grand chemin et la multitude qui entoura nos voitures, n'étaient pas propres à nous obtenir des détails, tout avides que nous en étions.

J'espère que nous ne ferons pas de séjour

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ici, et que demain nous continuerons notre route. Le temps s'est fort échauffé cette après* dlnée.

Je vous eraibrasse.

Vittoria, le 15 juIb 1S09.

J'ai lieu de croire que M. A. Girardin donnera à madame S^ligny de bonnes nouvelles 'de monsieur son frère. Je n'ai cependant pas eu le temps de lui faire une seule question.

J'espère être à Bayonne le 18 ; ainsi, j'aurai fait la route en quatorze jours. J'ai ou j'aurai gagné cinq jours en me séparant de la caravane, pour me contenter de cinq honunes d'escorte, c'est-à-dire de cinq dragons, que m'a donnés ce matin le commandant de Brivieska , qui se trouve être l'oncle de madame Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, et bon et obligeant au suprême degré.

Je suis bien aise de revoir bientôt la France et de me rapprocher de vous.

Note écrite à Hondragone, le 16 join 1809.

A cent toises au-dessus de Mondragone, du côté de Vittoria, est une forge où l'on fabrique du fer avec deux sortes de minerais, l'un venant du côté de Bilbao, à huit lieues de la forge; l'autre, des environs. La première est de la meilleure qualité, et rend en fer un tiers de son poids; l'autre donne un fer dur.

Dans cette fabrique, on ne coule point le fer en gueuse; on le coule dans une petite fosse , et on en fait une masse qui se divise ensuite pour se forger.

Un grand fourneau de cémentation est à côté de la forge. On y fait d'une seule chauffe cent milliers d'acier. Les frais sont de S sous pour iO livres pesant , ou 2 liards par livre.

On y fait de l'acier de deux qualités, l'un dur pour la France, l'autre doux pour l'Espagne. On le vend iO sous la livre; la qualité en parait excellente.

Bayonne, le 18 juin 180*J.

Je viens d'aiTiver à Bayonne , ma chère amie, très-bien portant et sans malencontre. J'y resr terai quatre jours pour faira arranger ma voiture, expédier mes effets que je veux renvoyer à Paris avec Leroy, M. Marchand et un valet

LETTRES DE M. A MADAME RCEDERER

de chambre de mon fils^ et des chevaux et mules qui conduiront le tout. J'ai laissé tout cela en arrière sous la grande escorte que j'ai quittée à Yittoria^ et j'ai gagné sur eux quatre jours. Les yeux de mon fils ont aussi besoin de repos. Je prends la route de Toulouse, Montpellier^ Genève, Besançon , Plombières et Nancy^ pour me rendre à la Verrerie. Je ne garde qu'un habit uniforme et du linge; mon fils en fait de môme ; nous emmenons chacun notre courrier^ et par ce moyen nous irons lé^ gèrement et sans beaucoup de dépense; les courriers courront l'un après l'autre , et l'un se reposejra tandis que l'autre courra...

Le roi m'a fait présent d'une grande caisse de quinquina qui en contient près de cent livres^ de vin de Malvoisie de trente ans^ de huit tableaux des premiers maîtres de l'école espagnole : ce ne sont pas leurs chefs-d'œuvre > mais ce sont pourtant des tableaux de prix.

M. Marchand et mons Leroy conduiront tout cela en droiture à Paris. Je vous reconunande de ne rien laisser déballer avant mon retour^ et de faire mettre les caisses sous clef dès qu'elles arriveront.

Le roi n'a pas borné sa munific-ence à ces présents. Sa Majesté m'a donné de plus une plaque de son ordre en diamants^ une croix eu rubis^ et une croix de la Légion d'honneur en dia* mants.

Ces dons-là sont non-seulement des actes de sa bienveillance^ mais ils en sont aussi un aveu public et durable ; c'est ce qui en fait le véritable prix.

Je vous embrasse tendrement.

BayoDoe, le 31 juin 1809.

Je viens de recevoir votre lettre du 46. Je pars demain à quatre heures du matin. J'ai été obligé d'attendre du bagage^ des chevaux et un valet de mon fils, qui viennent seulement d'arriver à la suite du prince d'Isembourg y le plus prudent des princes anciens et modernes. La vérité est pourtant que^ cinq heures après que mon fils et moi eûmes passé la Puebla y un parti de 4 00 à 150 hommes^ échappés de larinée battue à Santander par le général Bonnet^ ont enlevé un poste de i 4 hommes y ce qui fit rétrograder et séjourner le reste de la cara- \ane. Enfin tout est arrivé sans difficulté. Je

n'attends plus de vos nouvelles qu'à Strasbourg; cependant vous pourriez risquer une lettre à Genève.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

Je verrai demain soiraMdameDessolles^ votre consœur, et^ dans trois jours , madame de Frégeville.

Bayonne, le 22 juia 1809.

Je vous envoie, ma chère amie^ par M. de Tascher^ une gazette de Bayonne, qui rapporte une victoire du général Suchet. On ne peut pas savoir à Paris^ où l'on croit l'Aragon soumise, mais où la conduite du duc... a soulevé les esprits, que le duc de Montebello avait apaisa, même conciliés^ on ne peut, dis-je^ savoir à Paris à quel point cette victoire^ trèshonorable par le talent qu'y a déployé le général) est en même temps utile au roi et aux affaires d'Espagne. Sans ce succès de 6^000 hommes contre ^,000, le roi n'avait plus de sûreté à Madrid^ et il aurait fallu probablement rétrograder. Ne perdez pas un moment pour aller en féliciter madame Suchet^ et faire hommage de cette nouvelle à la reine. J'espère qu'elle arrivera assez tôt pour devancer Je courrier.

J'envoie, de plus, une version de cette nouvelle pour le Journal de Paris, Il faut l'envoyer sans délai , parce qu'il serait dangereux qu'on imprimât ce qui est dans le Journal de Bayonne, et qui est opposé à un article que je viens de lire dans le Journal de Parût du iH, lequel est de main de moUre. Il est dit dans cet article que r Aragon est la plus soumise des provinces d'Espagne. Il ne faut donc pas dire aujourd'hui qu'il s'y est trouvé 22,000 insurgés. La vérité est que les 22,000 combattants étaient en partie des insurgés, et en partie des régiments auglais, conunandés par le général Black. Le général de cavalerie qui a été fait prisonnier est un général anglais, ainsi que les trois colonels et les cinq lieutenants-colcmels. Le général Hédouville ne veut pas qu'on avoue qu'il y a des Anglais dans cette affaire ; moi , je ne voudrais pas qu'on dit des insurgés, puisque l'empereur dit que TAragon est sou mise. Je crois que la Gazelle de Hayonne va être arrêtée, et corrigée de manière qu'il n'y sera question ni d'insurgés ni d'Anglais, et

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