BONAPARTE
Avant-hier, le premier consul était attendu aux Italiens; et il avait en effet projeté d'aller
(1) (Note de l'éditeur,) Richard , vieux chevalier de Saint-Louis qui venait souvent voir mon père, et qui avait la manie des tableaux. Il en avait garni Tescalier de la maison où il habitait , rue Montmartre : il y en avait depuis le rez-de-chaussée jusqu'au cinquième ou sixième étage, où il logeait. Les fenêtres étaient également recouvertes de débris de vieux vitraux.
voir les Sabines. Une garde nombreuse était rassemblée pour le recevoir. Une personne en redingote grise survient; elle demande pourquoi cette troupe ? On lui répond qu'on attend le premier consul. — VoUà bien du bruit pour peu de chose! répond l'inconnu. On trouva ce propos impertinent; quelques personnes s'écrièrent : a 11 faut arrêter cet homme-4à... d C'était Bonaparte qui était venu à pied et sans suite.
(7 avril 1800.)
ÉUSA BOSIAPAATB.
( Madame Baciocchi , sœur de Napoléon. )
Voici la personne de la famille que j'aime le plus.
Elle est. d'une taille ordinaire ; mince, maigre ; point de gorge; les bras menus, la jambe et le pied jolis ; une figure bien faite ; profil antique ; des cheveux, noirs, des yeux noirs ; la peau assez blanche ; la bouche assez grande , de belles dents; une extrême mobilité dans la physionomie ; son état le plus habituel est un air vif et un peu dur. La décence » la bonté , quelquefois Tair de l'ennui et de la contrainte, quand elle est avec des pei-sonnes qu'elle connaît peu. L'air gai, ouvert, spirituel avec ses amis, quand elle s'amuse. Elle passe brusquement d'une physionomie à l'autre, comme d'une idée, d'une aHection, à l'idée, à Taffection contraire.
La mobilité de sa figure n'est pas son seul charme, c'est aussi la force de son expression; c'est le mélange de diverses expressions. Souvent les rires et les larmes se mêlent.
Elle aime passionnément la tragédie. Elle sait par cœur des fragments des plus beaux rôles de Racine et de Voltaire; elle affectionne les rôles des situations héroïques ; elle les débite assez bien, quoique avec un peu d'accent méridional. Elle a ce goût de commun avec le premier con^l et Lucien , qu'elle aime beaucoup. Cela pourrait faire douter s'il est naturel et caractéristique^ ou communiqué.
Dans la même seconde elle souffre, elle crie, elle pleure et elle rit,^t console ceux qui l'entourent.
Je n'ai vu personne qui se livrât plus franchement à ses premiers oiouvements et qui ga-
gnât moins è les réprimer. Je n'ai vu personne qui réunit à tant de mouvement tant de prudence, et à tant d'abandon tant de réserve : c'est qu'elle a réfléchi, c'est qu'elle a des principes ; les principes dispensent des petits calculs qu'exigerait chaque circonstance. Les principes sont pour la vie morale ce que les comptes faits sont pour le ménage.
21 nivdse an x. — 11 janvier 1802.
Je retouche à son portrait chaque fois que je l'ai vue : c'est pour la voir toujours , c'est pour la montrer à ceux qui ne Font pas aussi bien connue.
Elle ne m'a pas encore paru aussi malade. Elle a été quelquefois plus souffrante, jamais aussi abattue : son œil est devenu fixe, et sa physionomie , jusqu'à présent si mobile , n'éprouve plus qu'une longue liabilude de douleur. Elle sortait autrefois de crise par un sourire, par un mot gai qui consolait tout le monde ; elle n'en sort aujourd'hui que pour plaindre ceux qui la voient, de l'ennui qu'elle croit leur causer. On sent à ses discours, à ses regards, qu'elle n'a plus de confiance dans sa jeunesse, dans sa force, dans son courage. Elle n'a plus l'aimable prétention d'être au ton de tout le monde; elle s'occupe du soin plus touchant encore de ne gêner celui de personne. Elle était attentive à se rendre à la société dans ses moments de calme : elle tend aujourd'hui à la fuir ou à l'éviter.
Elle disait hier dans le salon : Je m'en vais : f empêche tout le monde de s'amuser ^f attriste tout le monde.
Jusqu'à son dernier moment, elle pensera plus aux autres qu'à elle-même; elle ne craindra la douleur que pour les témoins, et sa mort que pour ses amis.
{NoU de Véditeur.) Madame Baciocchi, fort bien rétablie de cette maladie , fut depuis princesse de Piombino et grande-ducbesse de Toscane. — La lettre suivante est la seule qu'elle écrivit à mon père.
« Les gazettes vous ont donné des nouvelles de cette pauvre chère dame. Il n'y a point eu de gazettes qui aient appris à cette pauvre chère dame des nouvelles de ses amis : au moins aurait-elle cherché quelque article, dans le /our-
DES PERSONNAGES AVEC LESQUELS L'AUTEUR A EU DES RELATIONS. i29
nal-de Paris, de son écuyer : pas plus de Journal de Paris que de lettres.
cr Après avoir bien grondé contre le conseil d^Ëtat qui ne vous laissait pas le temps de m'écrire, je reçois une charmante lettre. Vous êtes aussi aimable en écrivant qu'en parlant : votre souvenir m'est cher. J'ai des droits à votre amitié» et j'y compte; comptez sur la mienne , et pour la vie. Qu'allez-vous faire à vos Verreries? Revenez... nous monterons à cheval; toute la faculté , soit de Montpellier, soit de Paris (observez que c'est la première fois que les grav^ docteurs sont d'accord ) m'ont ordonné cet exercice. Il me faut un écuyer aimable^ gai et plein d*esprit : j'ai fait mon choix^ et je m'y tiens. Allons, quittez vos Verreries pour le bois de Boulogne.
a II faut vous parler de ma santé : le voyage m'avait fait du bien; les eaux et les bains de Baréges m'ont fait beaucoup de mal. Je n'y suis restée que douze jours. J'ai été à Garcassonne, voir Barthez, qui m'a donné une longue consultation ; de là je suis passée à Montpellier pour mon plaisir: cependant j'y ai encore consulté Fouquet.
<i Je suis retournée à Paris bien malade ; j'avais des écrits des plus fameux de la Faculté; j'ai été assez souffrante les premiers jours. Après bien des courses, bien des peines, l'ouest parvenu à me rétablir. Du lait de chèvre seul, sans ptûn, sans eau ; l'on ne me permet que six tasses de lait; je m'en trouve très-bien, à part un peu de faiblesse. Et j'ai été si loin chercher le remède qui était bien près !
a J'ai vu M. de Boufllers; je l'ai trouvé aussi aimable qu'avant mon départ. Je n'ai point lu l'article dont vous me parlez , mais je suis assurée d'avance qu'il est charmant. Toute ma famille est de retour à Paris, excepté Joseph, qui chasse. Bonaparte se porte bien; il esta la Malmaison. Je vais au Plessis après-demain. Vous seriez bien aimable d'y venir passer quarante-huit heures, à votre retour.
«Croyez à l'amitié de cette bonne chère
dame.
aÉlisaBAGioccBi.
• Paris , le s vendémiaire. »