‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 49 sur 208 · BORDA · texte numérisé non relu

BORDA

Charles Borda est mort avant-hier d'une hy-

dropisie de poitrine, à Tâge de soixante-quatre ans.

Un grand nombre d'excellents mémoires, consignés dans le recueil de l'Académie des sciences et de l'Institut, attestent la profondeur de sa science, l'éminence de son talent; et plusieurs établissements nationaux attestent rétendue de ses ser\'ices.

Il est le fondateur de nos écoles de constructions navales. Un roi en a signé les règlements; un ministre a eu l'honneur des projets; c'est Borda qui a fait les projets et les règlements.

C'est à BotdeL que la marine française a dû l'égalité de marche de ses vaisseaux; c'est sut ses plans qu'ont été établies des constructions uniformes : avantage immense, d'où résulte un grand accord et une grande force dans les 'manœuvres, soit d'attaque, soit de défense, et le seul que l'Angleterre ait eu à nous envier dans cette partie.

Borda est l'inventeur d'un instrument astronomique, d'un très-petit rayon, qui donne la mesure des angles avec une précision fort supérieure à celle qu'on pouvait espérer des instruments d'un rayon plus étendu. On s'en est servi pour la mesure du méridien*

Il est aussi l'inventeur des règles employées pour la même opération; règles quil a su soustraire aux influences atmosphériques, par la combinaison des métaux qui entrent dans leur composition.

C'est à lui qu'est dû le nouveau système des poids et mesures; depuis très-longtemps, il ne cessait de s'en occuper, quand l'assemblée constituante a pris cet objet en considération. Borda était au premier rang entre les géomètres; il avait pris cette place de bonne heure : il est entré fort jeune à l'Académie des sciences.

On raconte qu'environ un mois avant sa réception, s'étant présenté pour entrer dans l'artillerie, il fut refusé comme incapable par l'examinateur Lecamus, qui méconnut le savoir et le talent d'un jeune homme dont les démonstrations étaient autres que les siennes. Mais, soit égard pour Texaminateur dont il était devenu le confrère, soit respect pour la vérité, Borda a toujours dit que cette anecdote n'était qu'un conte.

Borda joignit au talent qui agrandit la science,

celui qui sait l'appliquer. Il tendait naturellement à s'élever toujours vers la lumière, mais il s'arrêtait avec plaisir où le demandait l'utilité. C'était un de ces génies qui savent ployer leurs ailes lorsqu'il est devenu moins nécessaire à la société d'acquérir de nouvelles connaissances, que de jouir de celles qu'elle possède.

Au reste. Borda avait une grande variété de connaissances, et une grande étendue d'esprit. Il voyait les rapports des objets les plus éloignés les uns des autres. Il n'y avait pas de conversation où il ne jetât un mot saillant, pas de discussion où il n'apportât de la lumière. Cette sorte 4'universalité paraît caractériser les hommes supérieurs dans tous les genres ; et peut-être le secret en est-il dans le soin de réduire de bonne heure toutes ses idées, de faire qu'elles occupent peu d'espace dans l'entendement, qu'elles s'y rangent comme d'ellesmêmes, chacune à la place qui lui convient, et qu'elles conservent entre elles assez de jeu pour se combiner facilement. C'est la confusion des idées qui encombre Tesprit, c'est leur désordre et non pas leur abondance.

La société de Borda était douce et aimable. Il avait dans le caractère cette gaieté franche et naïve qui n'appartient qu'aux âmes pures et aux esprits droits. Il sera pleuré par l'amitié et par les sciences.

L'Institut national, dont il était un des plus illustres membres, a assisté à son inhumation.

[Journal de Paris , du 17 février 1799.)

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