‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 51 sur 208 · LE PRINCE DE EROGUE · texte numérisé non relu

LE PRINCE DE EROGUE

« Alen^n , le 29 mars 1815.

a Maintenir avec le plus grand soin la tranquillité publique; prévenir toute espèce d'opération qui ne tendrait qu'à ramener, d*une manière plus ou moins éloignée , le souvenir heureusement efiacé, dans toutes les ièies sages, de ces partis qui ont trop longtemps agité les départements voisins; engager les propriétaires que les proclamations , les ordonnances avaient réunis à Alençon, à se rendre, aussitôt que les événements nous ont été connus, chacun dans leur domicile, pour y maintenu*, par leur présence et l'exemple de leur soumission, l'ordre public, vraie base du bonheur de l'État et du maintien de l'honneur national ; en donner moi-même l'exemple : tels ont été les principes qui m'ont constanmient dirigé dans le peu de jours que j'ai été chargé de commander le département de FOme. M. le colonel Cavalier a pu juger, mieux que personne, par nos relations fréquentes pendant cet intervalle, avec quelle fidélité mes actions ont répondu à ces principes, qui m'avaient déjà constamment dirigé pendant les longues années que j'ai habité ce département.

et De BfiOGLiE. »

(1) [Note de l'éditeur,) M. le prince de Broglie oommandait dans le département de l'Orne lors du tetour de Napoléon de Tile d'Elbe, en 1815.

DES PERSONNAGES AVEC LESQUELS L^AUTEUR A EU DES RELATIONS. 13i

NOTE ÉCRITE PAB M. ROBDBBBR scR LA PIÈCE nuc uttc discussîoii à Toccasion clu Houvcau

pRÉcÊDEifTB. cabinet du roi d'Angleterre, Voici comment

elle s'est engagée :

Moi, — Je crains bien, milord, que notre ami, M. Dupin, n'ait étendu fort au delà de votre opinion quelques paroles que vous lui avez dites sur le conseil du cabinet du roi d'Angleterre. C'est un vrai malheur pour nous et pour lui...

Lord Brougham. — Quelles paroles?...

Moi. — Le^ papiers publics ont répandu que vous aviez dit devant lui : Le roi d'Angleterre ne se mêle jamais dans les débats de ses ministres. — A cela, M. Dupin doit avoir répondu : Les choses n'iront bien en France que quand elles se passeront ainsi. — M. Dupin pourrait avoir raison , si notre roi avait cent cinquante ans de dynastie incontestée sur sa couronne; mais , comme il n'en a que quatre, et que sa royauté chemine sur une ligne fort étroite entre la république et le carlisme, il me parait qu'il ne faut pas moins que l'œil d'un intérêt personnel et héréditaire pour éviter toute déviation : car un précipice borde son chemin à droite et à gauche.

Lord Brougham. — Il y a du vrai , il y a du faux dans ce que vous venez de dire....

M, Fergusson. — Je trouve que M. le comte a raison.

Lord Brougham, — Certainement, le roi Louis-Philippe n'est pas dans la position de Guillaume; mais il n est pas obligé pour cela de tout voir et de tout savoir, jusqu'aux plus petites minuties de l'administration, les places inférieures des sous-préfectures et autres moindres. M

Moi. — Le roi est dans la position de Guillaume in , et non dans celle de Guillaume aujourd'hui régnant. Guillaume 111 ne laissait ses affaires à la discrétion de personne. Il commença par faire la guerre à tous ses ennemis; et quand il déposait son épée, c'était pour régler ce qui était à faire par la plume.

M. Fergusson. — M. le comte a raison.

Lord Brougham. — Vous ne vous figurez pas comment se tient un conseil du cabinet chez nous. Les ministres, sans sujétion aucune, les uns levés et se promenant, les autres assis, se jettent leurs paroles sans ordre. lisse raillent , ils se disent des choses piquantes , ils s'en disent de sérieuses; tout cela, sans suite ft

Ce 4 avril. Lu à l'empereur après son lever, en ajoutant, d'après le rapport du colonel Cavalier, que le duc de la Trémoille avait essayé sans succès d'engager M. de Broglie dans le mouvement qu'il veut faire dans l'Ouest. L'empereur m'a répondu : C'est bien : il est fils du maréchal de Broglie? — Oui y Sire. — Cest celui que j'ai vu à AlençonF — Oui, Sire. — Cen'est pasune famille de courtisans? ^-^ Non. A Metz y on disait que la maxime de la for mille est : Aimes vos femmes et vos châteaux.

LETTRE DE M. ROBDKRER AU PRIKCE DE BROGLIE, EN LDI RENTOTAIfT SA LETTRE Cl -DESSUS, APRÈS LA CHUTE DE HAPOLÉON.

« Paris, le 27 octobre 1815.

a Prince, dans les circonstances présentes, je crois ne pouvoir ni garder ni supprimer l'écrit que j'ai l'honneur de vous renvoyer, surtout à cause de la note que j'ai mise en tête le jour même où j'en ai fait usage. Je présume que vous n'avez point été inquiété; mais je puis vous assurer, prince , que c'est surtout à moi qu'a été utile cet écrit, où vous tracez si dignement les règles que Thonneur doit se prescrire dans l'exercice de l'autorité en temps de révolution.

a Veuillez agréer cet hommage, ainsi que les sentiments respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être, prince,

«Voire très-humble et très-obéissant serviteur,

a ROEDBRCR.»

IX>IIQ BROUGHAM (VISITE de).

Le 2 février (1835) (1), lord Brougham est venu me voir. Il était accompagné de M. Fer- . gusson, membre de la chambre des communes.

Après divers sujets de conversation, est ve-

(1) (Noie de Véditeur.) C'était Tépoque à laquelle mon père venait de publier sa Lettre d*un constitutionnel aux constitutionnels, qui excita de grandes clameurs. Il était fort naturel que cet écrit formât le fond des conversations de son auteur avec Villustre étranger, très-familiarisé avec les formes et les usages du gouvernement constitutionnel. — C'est ce qui arriva dans Toccasion dont mon père fait ici le récit animé.

comme au hasard. C^est comme cela que se conçoivent les idées neuves et les idées utiles. La présence d'un roi , si bon qu'il soit, a toujours quelque chose de gênant, et restreint toujours l'activité de Fesprit.

Mof\ — Louis-Philippe n'a certes pas le ton de la domination. En France, la légèreté des esprits et des habitudes ne permettrait pas d'espérer de bonnes décisions d'un conseil qui se tiendrait le pied levé, comme vous venez de - représenter celui du cabinet d'Angleterre. C'est dans la solitude que les Français inventent. Il leur faut un tapis vert pour discourir. — Observez d'ailleurs, milord, que quand votre roi a besoin de ministres, il les trouve bien caractérisés, wighs ou torys, suivant qu'il veut l'un ou l'autre. Chez nous, il n'est peutêtre pas un seul Français capable d'affaires qui n'ait plus ou moins versé à droite ou à gauche alternativement.

Lord Brougham. — Ici , monsieur le comte, je veux vous accabler. (Il dit ce dernier mot en riant.)

Moi. — Accablez-moi, milord ; mais asseyezvous , je vous prie, pour que vous tombiez sur moi de moins haut.

Lord Brovgham (assis). — Oui , je vous accable. Vous venez de dire que, dans le conseil du cabinet en Angleterre, les ministres sont homogènes et de même sentiment : c'est une grande erreur. Il n'y en a jamais deux de la même nuance ; et, par exemple , quand j^en ai fait partie un moment, j'étais libéral, même libéral un peu ullrà, n'est-ce pas vrai? ajoutet-il en se tournant vers M. Fergusson.

M. Fergusson. —Oh! oui, oui!

Lord Brougham. — Eh bien! venaient ensuite deux membres libéraux purs... (il les nomme); ensuite un autre qui était moins favorable à la réforme... (il le nomme) ; ensuite un autre à peu près opposé... Vous voyez donc, monsieur le comte, qu'en Angleterre il y a des nuances comme en France, et cela n'empêche pas le conseil du cabinet de se tenir hors la présence du roi.

JHoi. — Milord, pardonnez-moi de vous dire que je ne me sens point accablé par cette observation. Dans votre cabinet, dites-vous, il y a des nuances; je n'en doute pas. Mais ces nuances sont marquées entre deux points extrêmes, dont aucune n'approche. Aucune de vos

nuances ne mène au rappel de l'ancienne maison qui régnait en Angleterre; aucune nuance ne va jusqu'à la république. En France, les nuances qui séparent les honunes et les opinions se perdent dans deux couleurs tranchées : l'une est la couleur de la république, l'autre la couleur de l'ancienne monarchie. La république, l'ancienne maison de France, sont là présentes, menaçantes, en hostilités toujours flagrantes...

M. Fergusson. — C'est vrai. M. le comte a raison!

Lord Brougham. — Au reste, il n'y a pas de meilleures et plus respectables personnes au monde que le roi , la reine , et toute cette famille.

Moi. — Eh bien! milord, persuadez-vous bien qu'ils sont nécessaires à notre conservation ; nécessaires de leur personne, de tout ce qu'il y a d'aimable et d'intéressant en elles , comme de ce qui est constitutionnel dans la royauté. Le roi est la clef de la voûte, nonseulement comme roi , mais comme individu sage, expérimenté, sachant mieux qu'aucun de nous ce qui convient et ce qui plaît à la France. Persuadez-le surtout à votre ami Dupin; faites qu'il s'attache plus au roi, qu^if s'identifie davantage avec cet excellent prince; qu'il prenne plus de confiance dans ses lumières, dans ses intentions, et qu'il le seconde de ses puissantes facultés. Il dînera ici samedi avec vous et le baron Louis. Travaillons tous à le déprévenir de sa présidence réelle du conseil du cabinet... etc...

Cela a été entendu ainsi , etc.

Aujourd'hui 43 février (1835), M. Fergusson m'est venu dire de la part de lord Brougham quil avait écrit à M. Dupin une longue lettre dans le sens où je désirais qu'il lui parlât. Et en effet , M. Dupin a dit hier soir à son bal, à M. Fergusson, qu'il avait reçu la lettre. Elle porte en substance qu'il y a une grande différence entre les deux pays, et que l'exercice du pouvoir royal doit y être différent. M. Fergusson est pleinement dans ces idées.

Il parait que les deux amis anglais regardent M. Dupin comme un rare talent, accompagné de droiture et de probité.

CHAMFOAT.

Sntretien entre un des auteurs du journal (de Paris) ei un ami de Chan^ort.

Est-ce que vous ne défendrez pas Chamfort contre Delacroix? — Ma foi ^ je n'en sais rien. — N'étiez-vous pas de ses amis ? — J'en étais, certainement. — Et vous l'abandonneriez ! — N'a-i-il pas été terroriste? — Oui, jusqu'à la menace; non, jusqu'aux actions. D croyait nécessaire de paraître terrible, pour éviter d'être cruel, n s'est arrêté, quand il a vu la férocité frapper avec les armes que le patriotisme alarmé ne voulait que montrer. Le confon- (iriez-vous avec les hommes de sang? — Non; mais je ne le mettrai pas non plus au rang des esprits sages qui ont prévu les conséquences des déclamations incendiaires, ni des âmes courageuses qui ont travaillé à empêcher les fureurs populaires, ni même des Âmes sensibles qui en ont constamment gémi. N'est-ce pas lorsque la terreur l'a atteint lui-même qu'il a cessé d'applaudir au terrorisme ? ->- C'est bien avant ; et il ne s*est pas borné au silence , il a frappé sur le terrorisme, dès qu^ l'a vu cruel, comme il l'avait fait sur le despotisme dans tous les temps, et sur le modérantisme quand il l'a cru dangereux.Ignote^vous qu'il fut mis en arrestation pour avoir refusé à Hérault-Séchelles d'écrire contre la liberté de la presse? N'avezvous pas entendu citer ce mot qui (ui échappa au sujet de la fraternité, que les tyrans proclamaient sans cesse : Us parlent, dit-il, de lajror iemité d'Étéocte et PofyniceFGe fut lui qui, entendant déplorer l'indifTérence du public pour les chefs-d'œuvre de la scène tragique, l'expliqua en ces mots : La tragédie ne fait plus d'effet depuis qu'elle court les rues. Ce fût lui qui dit de Barrère, à la naissance de son pou* voir : Cest un brave homme que ce Barrère, il vient toujours au secours du plus fort, Cest un ange que votre Pache , dit-iL un jour à un ami de celui-ci ; mais à sa place je rendrais mes comptes. Ce furent ces discours et cent autres que ceux-là supposent, quiindisposèrent les décemvirs contre lui. On sait qu'au moment de son arrestation, il fit ce qu'il put pour se tuer; remis en liberté, ses amis lui reprochaient d'avoir tenté de se donner la mort : Mes atais, répondii-il , du moins je ne risquais pas d'être jeté à la voirie du Panthéon. Cest ainsi qu'il

appelait cette sépulture depuis l'apothéose de Marat. Quelque temps après sa délivrance , un des amis qui lui ont fermé les yeux, Colchen, le félicitait d'être échappé à ses propres coups ; Chamfort lui répondit : Ah! mon ami, les horreurs que je vois me donnent à tout moment Venr vie de me recommencer. Ne voyez-vous pas dans ces paroles les sentiments d'une âme sensible et courageuse? » Je me plais à les reconnaître en lui ; mais pourquoi donc cet emportement de paroles, ce débordement dlnvectives et de menaces contre les mêmes castes, contre la plupart des mêmes individus que Marat et Robespierre proscrivirent depuis? — Vous l'avez dit : parce que Chamfort n^était pas un esprit sage y j'ajouterai même qu'en politique il n'était pas un esprit éclairé. U avait vu les abus et les vices attachés à l'ancien régime; il leur avait jiuré la guerre : et il croyait nécessaire de la foire à outrance, sans précaution, comme sans mesure ; voilà son erreur. — Mais n'y a-t-il pas eu du mauvais cœur dans sa conduite, et au moins de cette méchanceté qui se plaît à nuire pour peu que la justice y autorise ; de cette méchanceté qui n'est pas celle du scélérat, mais celle de l'homme dur et violent ? — Nullement; et ce qui le prouve, c'est qu'il a cessé ses emportements dès qu'il a vu qu'on prenait à la lettre les discouvs des Marat et des Robespierre ; il. voulait faire peur et non foire du mal , puisqu'il s'est arrêté dès qu'il a vu qu'on faisait mal pouB fabe mal et encore pour faire peur. — Mais n'a -t-il pas voulu satisfaire des vues personnelles? N'est-ce pas son intérêt qui lui a conseillé de flatter les partis dominants? — Son intérêt n'a été pour rien dans, sa conduite. Toiyours Chamfort s^y montra supérieur; disons plus : il en fut toujours l'ennemi. Nonseulement il s'attacha à> la révolution, mais même il poursuivit avec passion jusque sur hiirraême tous les abus, ou ce qu'il croyait être les abus de l'ancien régime. Il se déchaîna contre les pensions jusqu'à ce qu'il n^eût plus de pensions; contre L'Académie, dont les jetons étaient devenus sa seule ressource, jusqu'à ce qu'il n'y eût plus d'Académie ; contre toutes les i^làtries , toutes les servilités , toutes les courtoisies, jusqu*à ce qu^il n'existât plus un seul homme qui osât se montrer empressé à lui plaire; contre l'opulence extrême, jusqu'à ce qu*ii ne lui restât plus un

ami assez riche pour le mener en voiture ou lui donner à dîner. Enfin, il se déchaîna contre la frivolité, le bel esprit, la littératui-e même, jusqu^à ce que toutes ses liaisons, occupées uniquement des intérêts publics, fussent devenues indifférentes à ses écrits, à ses comédies, à sa conversation. Il sMmpatientait d'entendre louer son Marchand de Smyme comme une comédie révolutionnaire; il s'indignait même qu'on se crût réduit à^ tenir compte de si faibles ressources pour servir une si grande cause. Je ne croirai pas à la révolution, disait-il souvent en 4791 et 4792, tant que je verrai ces carrosses et ces cabriolets écraser les passants. Voici une anecdote qui le caractérise : Le lendemain du jour où l'assemblée constituante supprima les pensions, nous fûmes, lui et moi, voir M... à la campagne. Nous le trouvâmes, et sa fenmie surtout, gémissant de la perte que le décret leur faisait éprouver; et c'était pour leurs enfants quils gémissaient. Chamfort en prit un sur ses genoux : Viens, dit-il, mon petit ami; tu vaudras mieux que nous. Quelque jour tu pleureras sur ton père, en apprenant qu'il eut la faiblesse de pleurer sur toi, dans ridée que tu serais moins riche que lui. Chamfort perdait lui-même sa fortune parle décret de la veille. Si Chamfort, conmie on voit, ne passait lien aux autres, il ne se passait rien non plus à lui-même. Il fut misanthrope, peut-être, mais non pas inhumain; il haïssait les hommes, mais parce qu'ils ne s'aimaient point; et le secret de son caractère est tout entier dans ce mot qu'il répétait souvent : Tout homme qui à quarante ans n'est pas misanthrope, n'a jamais aimé les hommes. On lui H reproché d'avoir été ingrat envers des amis qui l'avaient obligé pendant leur puissance, et l'on s'est fondé sur son ardeur à poursuivre les abus dont ils vivaient. La belle raison! La preuve que Chamfort ne fut point ingrat, c'est qu'il resta attaché à ses amis dépouillés d'abus, comme il l'avait été, quand ils en étaient revêtus. — A ce compte, il n'y aurait qu'à admirer dans Chamfort ; et ce que vous appelez le défaut de sagesse de son esprit, ne serait que la faculté de s'émouvoir trop vivement pour le bien et contre le mal ! — Vous allez maintenant trop loin. La morosité de Chamfort, sa misanthropie furent des défauts sérieux ; il irrita souvent des gens qu'il aurait pu ramener ; il affligea des

hommes honnêtes par des jugements inconsidérés. 11 provoqua sans le vouloir, il autorisa des passions perverses , et arma des hommes atroces de maximes violentcNs et de raisonnements spécieux; et quand il avait lancé un mot piquant ou accablant sur quelque homme que ce fût, il ne revenait plus sur l'opinion qu'il en avait donnée, non qu'il fût arrêté par la crainte méprisable de déprécier un mot saillant , mais plutôt parce qu'il voulait se faire craindre d'un ennemi qu'il croyait trop blessé pour ne pas être irréconciliable : c'est ainsi qu'il resta toute sa vie le détracteur de la Harpe, parce qu'il Tavait été un jour; il s'obstina à soutenir que cet excellent littérateur, dont il honorait d'ailleurs le patriotisme, ne savait pas le latin , parce qu'il l'avait surpris autrefois je ne sais dans quelle erreur sur le sens d'un mot de Tite-Uve. Ces travers sont inexcusables, mais je ne puis pour cela passer condamnation sur des reproches qui attaquent le fond de son cœur. — Je vous entends; mais, après tout, à quoi bon célébrer Chamfort?Qu'at-il fait pour la révolution? Il n'a pas imprimé une seule ligne pour en hâter ou en arrêter la marche, suivant les circonstances, non -plus que pour l'éclairer. — Comptez-vous pour rien une foule de mots saiUants qui ont passé mille fois dans toutes les bouches? Sa réponse à des aristocrates qui, après le 44 juillet 4789, se demandaient douloureusement ce que dtvenait la Bastille : Messieurs , elle ne fait que décroître et embellir? Ces autres paroles sur la manière de faire la guerre à la Belgique : Guerre aux châteaux, paix aux chaumières/ paroles qui, pour être devenues l'adage du vandalisme et de la tyrannie en France, n'en étaient pas moins justes et politiques relativement à des ennemis étrangers et des agresseurs cruels? Cette prédiction malheureusement démentie par M. Pitt, mais qui devait lui servir de leçon , et fournira à l'Angleterre un étemel reproche contre lui : L'Angleterre ne fera p€^ la guerre à la France, elle aimera mieux sucer notre sang que de le répandre? Enfin, cette réflexion décisive sur des projets de loi proposés à l'assemblée constituante pour réprimer la licence des écrits calomnieux : Toute loi sein> inutile contre la calomnie , parce qu'elle ne coûte guère et qu'elle se vend bien? Chamfort imprimait sans cesse.

mais c'était dans Tesprit de ses amis. D n'a rien laissé d'écrit^ mais il n'aura rien dit qui ne le soit un jour. On le citera longtemps; on répétera dans plus d'un bon livre des paroles de lui^ qui sont l'abrégé ou le germe d'un bon livre... Ne craignons pas de le dire : on n'estime pas à sa valeur le service qu'une phrase énergique peut rendre aux plus grands intérêts. Il est des vérités importantes qui ne ser* vent à rien, parce qu'elles sont noyées dans de volumineux écrits^ ou errantes et confuses dans l'entendement; elles sont comme un métal précieux en dissolution ; en cet état , il n'est d'aucun usage : on ne peut même apprécier sa valeur. Pour le rendre utile ^ il faut que l'artiste le mette en Ungot^ l'affine, l'essaye, et lui imprime sous le balancier des caractères auxquels tous les yeux puissent le reconnaître. Il en est de même de la pensée; il faut^ pour entrer dans la circulation^ qu'elle passe sous le balancier de l'homme éloquent; qu'elle y soit noarquée d'une empreinte ineffaçable^ frappante pour tous les yeux, et garante de son aloi. Ghamfort n'a cessé de frapper de ce genre de monnaie, et souvent il a frappé de la monnaie d'or; il ne la distribuait pas lui-même ^u public, mais ses amis se chargeaient volontiers de ce soin ; et, certes^ il est resté plus de choses de lui , qui n'a rien écrit y que de tant d'écrits publiés depuis cinq ans et chargés de tant de mots. — Je me reiKls^ citoyen; mais que puis-je faire de mieux pour la mémoire de Ghamfort que d'écrire notre entretien et de le publier? Y consentex-vous? — Volontiers.

(Journal de Paris, du 2S venU^ an m. — 19 mars 1795.)

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