‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 52 sur 208 · ANECDOTES, ETC · texte numérisé non relu

ANECDOTES, ETC

Ghamfort a plus observé le monde que la société ; plus les effets que les causes de ce qui s'y passe; et, entre les effets, il a été plus frappé des ridicules^ des bizarreries ou des absurdités, que des vices et des désordres; et entre les ridicules, ceux des manières, du ton, du langage, ne le frappaient pas moins que

celui des mœurs, de l'esprit ou du caractère.

Il était lui-môme très-soigneux d'éviter le ridicule; il regardait comme un malheur d'y tomber; il mettait de l'importance à l'éviter. Il tenait cette faiblesse de la contagion du grand monde : On ne saurait croire^ disait-il , combien il faut dC esprit pour n'être jamais ridicule— Vart de la plaisanterie, dit-il ailleurs, préserve du malheur, toujours fâcheux pour un honnête homme , (Tétre faux ou pédant. Gomment un honnête balancerait-il entre la fausseté et la pédanterie? et comment est-il fâcheux d'être pédant ou d'être réputé tel, quand il faut blâmer, censurer^ sous peine de fausseté? Et comment la raillerie sauve-telle du reproche de fausseté, quand elle prend la place de la censure rigoureuse et de l'indignation énergique?

La crainte du ridicule est souvent une cause de ridicule, parce qu'elle est une cause de gaucherie.

La crainte du ridicule de ton et de manières fait souvent tomber dans un ridicule d'esprit et de mœurs.

G'est la crainte d'un ridicule qui jette dans un autre. G'est par ses efforts pour ne pa« ressembler au provincial à Paris, que le provincial s'y fait remarquer; c'est pour n'être pas bourgeoise de Paris à Versailles^ qu'une bour^ geoise s'y fait moquer; c'est surtout quand on se moque d'un ridicule qu'on a voulu éviter^ qu'on court risque d'être souverainement ridicule soi-même.

Ce sont les prétentions qui rendent ridicules, non les mœurs ni les manières simples ou familières : elles peuvent être bizarres, et ne sont pas ridicules.

La dame de petite ville se moque quelquefois^ non de la femme, mais de la dame de village ; mais la dame de grande ville se moque bien plus de la dame de petite ville , et surtout de la sotte confiance avec laquelle celle-ci se moque de la villageoise; et tandis qu^elle rit ainsi de la première devant une dame de Pâris^ celle-ci rit de toutes, et surtout de celle qui lui parle, en attendant qu'elle vienne, à son tour^ s'exposer à la risée d'une ancienne femme de Versailles, à qui elle racontera le tout à Paris.

Est-on soi, on est rarement ridicule; est-on ridicule par accident, il faut braver la plaisanterie , élargir et tendre sa poitrine devant elle.

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recevoir ses traits, sûr de les émousser en les recevant de face.

Cbamfort a mieux connu les principes du grand monde ; la Bruyère, mieux les caractères des hommes du monde; Montaigne, Vauvenargues, mieux la société civile; Pascal, la Rochefoucauld , Vauvenargues, mieux la na^ ture humaine.

Chamfort a saisi, indiqué et fortement censuré le ridicule ou Todieux des principes reçus dans le monde. — La Bruyère a saisi , peint , fait sentir le ridicule et Todieux, mais surtout le ridicule non-'seulement des principes, mais des mœurs des gens du monde.

Cbamfort marque au fer chaud , mais c'est souvent la Qiéme marque qu'il imprime à la même chose. — La Bruyère peint, il peint tout ce qu'il montre avec les couleurs propres, et il n'y a rien qu'il ne peigne.

Vauvenargues fait plu3 de réflexions , Chamfort plus d'observations ; Tun a plus pris en luimême, l'autre sur autrui.

Les réflexions de Vauvenargues sont souvent des aveux modestes ; les observations de Chamfort sont toi:yours des censures amères. On peut dire de la Rochefoucauld ce que je dis de Vauvenargues.

a Nous sommes consternés de nos rechutes , dit Vauvenargues, et de voir que nos malheurs mêmes n'ont pu nous corriger de nos défauts, » « Quelque vanité qu'on nous reproche, ditil encore, nous avons besoin quelquefois qu'on nous assure de notre mérite. »

a Nous plaisons plu& souvent, dit la Rochefoucauld, dans le commerce de la vie, par nos fautes que par nos bonnes qualités, d

a La vanité est si ancrée dans le cœur de rhoDune, qu'un goujat, un marmiton , un crocheleur, se vante et veut avoir ses admirateurs. Ceux qui écrivent contre la gloire veulent avoir la gloire d'avoir bien écrit, et ceux qui le lisent veulent avoir la gloire de Tavoir lu ; et moi, qui écris ceci , j'ai peut-être cette envie, et peut-être que ceux qui le liront l'auront aussi. » {Pensées de Pascal , ch, xxiv.)

On ne trouve jamais de ces confessions dans Chamfort. Les vices qu'il censure, les ridicules qu'il relève, il ne les a jamais vus que dans les auties. C'est moins l'amour de la vérité qui l'a conduit dans ses recherches utiles, que la haine des choses et des personnes qui ont offensé ses

regards. Il a plus écrit par humeur que par philosophie.

a C'est la plaisanterie,» dit Chamfort, «qui doit faire justice de tous les travers des hommes et de la société. C'est par elle qu'on évite de se compromettre, c'est par elle qu'on met tout en place (il faut : à sa place), sans sortir de la sienne. C'est elle qui atteste notre supériorité sur les choses et sur les personnes dont nous nous moquons, sans que les personnes puissent s'en offenser, h moins qu'elles ne manquent de gaieté ou de mœurs. La réputation de savoir bien manier cette arme donne à Phomme d'un rang inférieur, dans le monde et dans la meilleure compagnie, cette sorte de considération que les militaires ont pour ceux qui manient supérieurement Tépée. J'ai entendu dire à un homme d'esprit : a Otez à la plaisanterie son empire , et je quitte demain la société. C'est une sorte de duel oii il n'y a pas de saf*(j répandu, et qui, comme l'autre, rend les honunes mesurés et plus polis, y* (Delà société.)

Pascal et Chamfort s'accordent à regarder la plaisanterie qui offense comme mauvaise ; mais ils diffèrent dans les motifs qu'ils en donnent. Chamfort veille davantage sur la perfection de la plaisanterie , sur le succès du plaisant, sur la sûreté qu'elle donne à l'homme de mérite dans la société (4). Pascal est plus occupé de l'amélioration du cœur, de la sûreté de la conscience, de la satisfaction de l'honmie de bien (S).

Toute l'attention , toute la philosophie de Chamfort paraissent s'être tournées uniquement vers ces vues : échapper au ridicule, se dérober aux liens du mariage, se soustraire à

(1) « Cest une règle excellente à adopter sur Tart de la raillerie et de la plaisanterie, que le plaisant et le railleur doivent être garants du succès de leur plaisanterie à regard de la personne plaisantée j et que quand celle-ci se fâche, l'autre a tort. »» (Chamforl , Pensée 79.1

(2) « L'homme aime la malignité , mais ce n'est pas contre les malheureux , mais contre les heureux superbes. L'épigramme de Martial sur les borgnes ne vaut rien, parce qu'elle ne les console pas , et ne fait que donner une pointe à la gloire de Fauteur. Tout ce qui n'est que pour l'auteur ne vaut rien : Amb}^ tiosa recUiet omawent^. Il faut plaire à ceux qui ont les sentiments humains et tendres , et non aux âmes barbares et inhumaines. « (Pensées de Pascal , ch. xxnO

rauiorité des gens de fortune, à la domination des gens en puissance, à celle des hautes naissances, à celle des gens de lettres.

Gbamfort est plein de plaisanteries fines et piquantes; mais la Rochefoucauld est plein d'idées grandes et profondes; Yanvenargues^ d'idées élevées; Pascal, d'idées sublimes. . Gbamfort est plaisant, gai , piquant;

Vauvenargues plus élevé ; la Rochefoucauld plus profond; Pascal grand, fort, sublime,

L'expression de Chauifort est toujours juste, exacte, souvent forte; la contexture de sa phrase est toujours correcte, même élégante; mais toutes ses pensées ont la même forme, et son ton ne varie que de Tamertume à la gaieté. — Quelle différence entre lui et la Bruyère î II n'est point de tours dans la langue, point de mouvements dans le style, que la Bruyère n'ait employés avec succès. Il n^est point de ton qu'il n'ait pris avec intérêt. Il sait être pathétique, piquant, par sa gaieté ou son humeur.

Chamfort marque son empreinte à l'emportepièce; la Bruyère fait un tableau où il répand de la richesse, de la variété, a

Il affectait un profond mqpris pour les chiens, parce qu'il les trouvait serviles et rampants^ et beaucoup d'estime pour les chats, parce qu'il leur trouvait un caractère plus libre et non moins d'attachement.*-* Un jour, pendant quil discourait sur ce sujet, son chat saute sur les genoux de la personne à qui il parlait, et cette personne s'aparçoit que le chat a les ongles rognés jusqu'au vif : c'était une précaution de Chamfort contre b liberté des griffes.

Ducis lui laissait voir quelque désir d'avoir le cordon noir. — « Eh! mon ami, lui dit Chamfort, tu ne l'auras pas plutôt qu'il faudra le porter! »

Chamfort disait à Ruihière : « Je n'ai jamais fait qu'une méchanceté. » — Ruihière répondit : a Quand finirort-elle (1)?»

(1) {Kote de l*éditeur.) Mademoiselle Arnould appelait plaisamment Chamfort : JMm Brusquin d'Alga-

Il disait dans ses derniers temps : et La Révolution est comme un chien perdu que personne n'ose arrêter, »

PBAOMBHT d'onb lkttrb dbm. BAVDiif (des Ardenncs)

A M. BOBDBBBR, 8UB CBAMFOBT.

...Xhamfort réunissait ce qu'il y avait de réprébensible dans l'épicurien comme dans le C3mique ; c'est combler la mesure, et tel était le caractère, telle fut la conduite de Chamfort. Il avait les goâts, les be* soins et les habitudes d'Anstippe ; il aimait les délices ; il avait recherché les grands, s'était assis à leur table, avait aspiré aux faveurs de la fortune; comme Diogène auss^ dont il avait adopté dans ces derniers temps la malpropreté rebutante, qui n'est pas la simplicité philosophique ; il sUrritait contre le protectorat dans les jours de la puissance des protecteurs, et il les déchirait de fureur lorsqu'ils étaient renversés. C'était une offense dont il conservait le ressentiment aigre, que d'avoir été appelé mon cher Chamfort par Condé, l^l>urqlloi, lorsque les préjugés reçus marquaient une distance qui n'était alors contestée de personne, s'irriter d'une expression qui ne rappelait pas cette distance d'une manière outrageante? ou plutôt pourquoi , quand on est si jaloux de Végalité, ne pas se borner à vivre avec ses égaux? La vérité est que Chamfort n'en voulait point ; il avait une préientiott à la supériorité qui le rendait ennemi de toutes les distinctionK qui n'étaient pas en sa faveur. S'il eât vécu sous un prince ami des lettres, et, ce qui eût été bien plus essentiel pour Chamfort, ami des gens de lettres, vous ne l'eussiez pas vu, comme Boileau, s'estimer heureux d'approcher du trône, s'applaudir des bienfaits qu'il en eût reçus, et les payer de flatteries : il eût envié la couronne de son bienfaiteur, comme il était jaloux du mérite de ses concurrents; et l'homme qui décriait le citoyen la Harpe, qui méconnaissait la perfection des vers du citoyen Delille , n'eût pas été souper cordialement avec Molière et la Fontaine , dont il a fait l'éloge, et dont Boileau le Satirique était l'admirateur et l'ami. Le courrouxde Chamfort contre les carrosses qui écrasent les passants n'était point l'indignation de Vhonnéte homme à pied contre le faquin en lUière : il aurait fort goûté Vautre façon 4'alkr, comme l'àne du meunier, et je lui rends la justice qu'il n'aurait pas voulu écraser les passants, mais il se serait plû beaucoup à les humilier.

Cet amour -propre insupportable, qui le dominait et faisait son tourment, rendait sa société fatigante , pour ne rien dire de plus. H choisissait d'abord dans

rade, parodiant ainsi le titre du roman : Don Gusman d*A\fara(^, et caractérisant en même temps la brusquerie du personnage.

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un cercle ceux qu'il jugeait dignes d,e Técouter ; tout le reste était écrasé d'un mépris insultant II craignait, avec une affectation marquée , de mésallier sa conversation, et s'affranchissait sans scrupule sur ce point des bienséances les plus indispensables. Cette conversation, à laquelle les seuls privilégiés brevetés par lui pouvaient prendre part , n*était qu'une déclamation véhémente et outrée, non pas telle que celle de Juvcnal, auquel ou sait gré de tonner contre le vice, ni telte encore que celle du Misanthrope de Molière, auquel on pardonne d'être brusque et bourru parce qu*on aime^ droiture : les diatribes de Ghamfort ne décelaient qu'un frondeur iBéconUnl^ et c'est, de toutes les espèces de déclamateurs, la moins faite pour intéresser. Vous avez cité de lui quelques traits qui ont réussi par leur précision et leur énergie; il en est d'autres qui caractérisaient... la sottise , car je ne trouve point de terme qui convienne mieux, par exemple, à cdui-ci : Le 2 septembre 1792, à quatre heures, en bien dînant, quand tout s'agitait à Paris pour aller repousser les Prussiens à Chàlons, il s*é* criait avec un ris sardonique : AhîoiU, on nrr gu'U y a des Prussiens I

S'il s*est arrêté sur la doctrine des poignards, ce ne fut qu*après Tavoir trop accréditée; et peut-on par^ donner à un homme de lettres de nVoir pas invariablement soutenu que le crime non-seulement ne fnt jamais nécessaire à l'établissement de la liberté, mais qu'il en a retardé les progrès !

Le détachement de Ghamfort , que yous peignez sous des couleurs favorables, n'était au fond que le dépit d'un enfant mal élevé, qui, ne pouvant obtenir les joujoux qu'il désire, met en pièces ceux qu'il avait déjà. De plus, ce détachement n'était pas si absolu qu'il l'eût empêché de se ménager le crédit de l'estimable citoyenne Rolland , et d'obtenir la place trèsutile de garde de la Bibliothèque nationale, à laquelle, au surplus, il avait' droit par ses connaissances littéraires. Ses services en révolution se t»rnent à quelques écrite pour l'évéque d'Autun, dont il était le coloriste; son mérite en littérature est incontestable, mais ne le placera jamais au premier rang

(17 germinal an III. — 6 avril 179^.)

LETTRE DC M. DR CHATEAVBRIAlfD A M. RORDERER.

(( Un malheureux banni recommande à Pindulgence de M. Rœderer le petit ouvrage qu'il a l'honneur de lui envoyer. — Château- BBiAND (1). » {Sans date.)

(1) (Note de l'éditeur.) Lorsque mon père publia ses deux volumes de Mémoires pour servir à tme nouvelle histoire des règnes de Louis XII et de François r**, il en adressa un exemplaire à M. de Château*

LORD OORNWAIXIS.

Prévention pour les choses de son psys : à Amiens^ les gens de la suite du général Cornwallis faisaient venir de Londres leur viande et leurs pommes de terre. C'est ce que faisait autrefois M* de la Luzerne... (// tirait toutes choses de Paris pendant qu'il était ambas,sadeur à Londres.)

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