‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 53 sur 208 · D'ALEMBERT · texte numérisé non relu

D'ALEMBERT

Suard et Dévalues doutent que jamais d'Aiembert ait eu mademoiselle de TEspinasse. lis m'ont dît que souvent elle le traitait fort mal, et au point d'humilier ses amis. Dupont (de Nemours) m'a dit que d'Alembert passait pour impuissant, et qu'on a quelque temps fait courir ce mot sur sa liaison avec mademoiselle de l'Rspinasse : Elle fait ce qu'elle peut pour réhabiliter ta réputation de dA Iembert, qui n'a pan même effleuré celle de mademoiselle de l'Espi^ nasse, — (Nota.) L'amant de mademoiselle de l'Espinasse était le comte de Mora, Espagnol.

LE «ÉNÉRAL MSAIt.

Le général Desaix est né à Saint-Flour^ il y a trente-huit ans. Il a été éie\'é à FÉcole militaire. Il était né noble ; et cette remarque n'est pas inutile 9 car, après nous être guéris des préjugés qui dégradaient ce qu'on appelait les plébéiens, il faut guérir de celui qui a proscrit ce qu'on appelait les nobles. Il était ^ avant la Révolution^ officier au régiment de Bretagne. Il a servi, depuis le commenc-ement de la guerre^ sans interruption. Il était d'une simplicité de caractère admirable. Il aimait la guerre comme art j il s^échauflait en racontant les actions où il s'était trouvé ses yeux : alors devenaient étincelants de génie. Ceux qui conversaient avec lui familièrement éprouvaient une surprise agréable en Tentendant passer subitement du récit d'une bataille à des sujets d*histoire naturelle. Jamais il ne s'est mêlé

briand, en raccompagnant d un billet calqué, ou à peu près, sur celui que je viens de rapporter. Alors les positions respectives étaient devenues inverses : M. de Chateaubriand étant en grande faveur, et mou père en grande disgrâce.

d'aucune de ces intrigues qui ont souillé la révolution. Il a combattu uniquement pour la gloire du nom français. Il ignorait jusqu'aux dénominations de ces époques trop multipliées dont se glorifiait chaque parti. Il souriait aux prétentions de ces sectes^ dont chacune attachait à son triomphe passager le salut de la république. Il connaissait en revanche tous les champs de bataille^ toutes les belles manœuvres, tous les actes d'héroïsme qui illustreront les premières années de la république. Après l'armistice de Léoben , le général Desaix partit de l'armée du Rhin, et se rendit à Milan auprès du vainqueur de Tltalie, pour visiter les lieux où trois armées autrichiennes avaient été ensevelies. A son arrivée, Bonaparte fit mettre à l'ordre de l'armée ces deux lignes : a Le général en chef avertit l'armée d'Italie, d que le général Desaix est arrivé de l'armée « du Rhin , et qu'il va reconnaître les positions (( où les Français se sont inunortalisés. »

L'expédition d'Egypte n'avait pas eu lieu lorsqu'il recevait cet honorable suffrage ; et c'est après avoir acquis dans cette autre carrière tant de nouveaux droits à la considération des braves, que ce guerrier mourant regrettait de n'avoir point assez fait pour vivre dans la postérité. Ce furent ses dernières paroles. L*histoire, loin de les confumer, les recueillera, pour relever, par ce témoignage d'une rare modestie, un talent supérieur, un caractère sans tache, une bravoure réunie à tous les dons du génie.

{jQHmal de Paris du 3 m«indor an viii. — 22 juin 1800.)

( Note de Véditeur.) Mon père avait une estime particulière pour le général Desaix. Aussi , indépendamment de Tarticle qu'on vient de lire, il avait recueilli un assez bon nombre de renseignements sur son héros ; il avait commencé à les mettre eu ordre, mais il ne termina pas celte notice, qui offre néanmoins assez d^intérêt pour l'ajouter ici.

Desaix est né à , près de Riom, département du Puy-de-Dôme, en 1768.

Il était d'une famille noble , et l'on a bien fait de remarquer cette circonstance. Elle servira à entretenir une salutaire horreur pour les proscriptions.

11 a été élevé à l'école militaire d'Effiat , en Auvergne.

Il en est sorti en 1784, pour rejoindre à Grenoble le régiment de Bretagne, corps distingué par sa bravoure et sa discipline.

Il s'est dévoué à la révdution, malgré les préjugés d'une partie de sa famille, à laquelle il ne resta pas moins attaché.

En 179i, il fut aide de camp du général Victor de Broglie, bon citoyen, et qui mourut victime de son nom.

Adjudant général au mois de mai de la même année.

Il fut blessé le 21 août 1793, à Lauterbourg : une balle, qui lui passa au travers de la joue, lui cassa trois dents.

Pendant la campagne de l'an 1I( , en Allemagne, tandis que Tarmée bloquait Mayence cTun côté y Wurmser, qui était sur le haut Rhin à la tète d'un corps de troupes considérable, cherchait à passer ce fleuve pour envahir le département du Haut-Rhin. Il avait fait d'Immenses préparatifs dans ce dessein, et les circonstances politiques semblaient favoriser cette invasion. Mais le général Desaix , qui lui était opposé, sut si bien lui en imposer par des mouvements de troupes judicieusement combinés^ qu'il fit échouer son projet, et que le général autrichien , quoique connu par son caractère entreprenant , n'osa pas seulement en tenter l'exécution.

Dans la campagne de Tan iv, Desaix eut d'abord le commandement du centre de l'armée du Rhin, et de la réserve de caval^e. 11 décida, par sa bravoure et son habileté, l'affaire de la Rehbach, du 26 prairial. On sait qu'elle fut le prélude et le présage des grandes victoires qui signalèrent cette campagne.

Il commanda le passage du Rhin, qui eut lieu le 6 messidor dans la nuit, et il fut exécuté avec une extrême audace.

Il eut part à toutes les batailles qui furent données à la suite.

Dans les marches de l'armée jusqu'au Necker, du 23 messidor au 4 thermidor, aux combats d'Esslingen et de Canstadt, du 3 thermidor, il eut le eeumiandement de l'aile gauche de l'armée du Rhin.

Il était au passage du Leck et à la bataille de Friedberg, le 7 fructidor.

Ce fut lui qui eut la principale part au combat de Geisenfeld, du 15, où l'ennemi fut repoussé.

La marche triomphante de Tarmée, des bords du Rhin à ceux du Danube, s^arréta le 24 fructidor; et alors commença cette belle retraite, où le soldat par son tranquille courage, et Moreau par son habileté , ont mérité d'être à jamais cités dans l'histoire de Part militaire.

n eut une grande part à la victoire de Biberach, du ii vendémiaire an v, qui coûta à Tennemi 5,000 prisonniers, 18 pièces de canon et 2 drapeaux.

Desaix repasse le Rhin à Brisach, et vient prendre le commandement en chef du fort de Kehl, à la fin de Tan iv.

Le 2 frimaire, les troupes françaises firent une sortie qui fut fatale aux Autrichiens : on leur fit 700 prisonniers, on leur prit 7 pièces de canon et 2 obusiers, et on encloua 15 bouches à feu, faute de chevaux pour les ramener.

Ce fut dans cette affaire que le général Moreau reçut une balle morte à la tête, et que le général Desaix eut un cheval tué sous lui et une forte contusion à la jambe.

Ce ne fut qu'après 115 jours d'investissement, et 50 jours de tranchée ouverte, qu'il rendit Kehl à une armée nombreuse, fière d'avoir forcé son ennemi à la retraite , commandée par un prince à qui sa naissance donnait un pouvoir magique sur des soldats ployés à la plus rigoureuse discipline, et qui avait déployé tout l'appareil d'un grand siège contre des retranchements informes et un fort, mal bâti en terre, et avoir perdu plus de 6,000 hommes.

La longue résistance de Kehl a puissamment contribué aux succès de l'armée d'Italie et à la prise de Mantoue.

Desaix fut de l'expéditicm d'Egypte avec Bonaparte.

Il eut une grande part à la prise de Malte.

Il contribua au succès des batailles de Rahhmànyéh, Chébr'keïs et des Pyramides j il a seul commandé la campagne de la haute Egypte, et en a fait la conquête.

A l'occasion des premières victoires de l'armée d'Egypte, Bonaparte lui fit présent d'un poignard d'un beau travail et enrichi de diamants, sur lequel sont gravés ces mots : Prise de Malte. Bataille de Chébr'keis. Bataille des Pyramides.

Le 27 thermidor an vu, après la conquête de la haute Egypte, Bonaparte lui envoya un

beau sabre , sur lequel il avait (ait graver : Conquête de la haute Egypte. «Recevez-le, je <r vous prie, » lui écrivit Bonaparte, a comme a une preuve de mon estime et de la bonne a amitié que je vous ai vouée. »

Je l'ai vu une seule fois dans ma vie ; c'était le 12 ventôse an ti; il s'agissait alors d'une descente en Angleterre. Bonaparte devait la conduire. Desaix venait de faire une tournée sur les côtes de l'Ouest par ordre du gouvernement; il arrivait de Brest, où il avait été chargé de voir et de suppléer les dispositions faites pour la descente. La conversation s'établit bientôt sur l'état de la marine française, dès lors déplorable. Desaix indiqua plusieurs causes de la dégradation où elle était tombée. En voici une qui me frappa, et qu'en rentrant chez moi j'écrivis en marge d'un chapitre de ^Esprit des lois^ où Montesquieu explique pourquoi la marine des Anglais est supérieure à celle des autres nations :

a II faut reconnaître franchement, me dit-il, « la funeste méprise où l'on est tombé, il y a a quelques ann^, en soumettant le corps de a la marine au même régime que l'armée de «terre. C'est le principe de l'égalité môme « qui sollicitait quelques distinctions pour la a marine. Quelque peu que le gouvernement « fasse pour nous autres généraux , il fait assez ; a notre récompense est toujours dans nos succe ces : nous avons pour spectateurs de nos a batailles tous les habitants des pays que nous a défendons; leurs bénédictions se mêlent aux a chants de la victoire; nous avon& sous les « yeux leurs propriétés conservées, leurs fem- « mes et leurs enfants préservés ; nous jouis- « sons de la reconnaissance de tous : qu'avons- (( nous besoin de plus pour la gloire et pour le ce bonheur? Il n'en est pas de même d'un ami- « rai : il combat , et personne ne le voit que les a combattants mêmes; il a pour détracteurs et « l'ennemi auquel il fait face, et souvent des « envieux auxquels il commande. Prend-il un «vaisseau, une flotte entière? l'État entier « jouit de cet avantage, et pas un seul indi- « vidu ne lui dit : Je vous dois la possession de « mon champ f de ma maison ^ ma vie, celle « de ma femme, celle de mes enfants. S'il est « vaincu, peu de gens déposent de sa vaillance, « peu de gens écoutent ceux qui en parient, « personne ne prend la peine de le consoler^

« Ainsi 9 pour qu'il y ait quelque égalité entre c( la condition du général d'armée et Tamiral , <x il faut que le gouvernement fasse pour celui- « ci ce que les citoyens font pour le premier; (t il faut qu'il lui tienne lieu d'opinion publi- « que^ ou^ pour mieux dire, il faut quil offre « sans cesse le marin à l'attention publique, n qui le cherche moins^ Tobserve moins, le juge a moins bien que le général ; en un mot, il faut, « pour l'égalité, que le marin ait des distinc- «rtions; et ici, comme en bien d'autres cir- «constances, l'égalité absolue serait unevé- « ritable lésion de l'égalité de droit. »

Ce langage m'a frappé non^seulement par sa justesse et sa profondeur, mais aussi par le désintéressement de celui qui le tenait, puisque Desaix était général dans l'armée de terre, et plus encore pour la noblesse de caractère et la hauteur d'esprit qui s^élevaient au-dessus d'un préjugé partagé par le gouvernement d'alors » qui était un enfant de tous les préjugés nouveaux, et n'était pas un enfant ingrat.

Ne croyez pas que je compose en ce moment ce discours pour plaire à la douleur publique : je l'iroprimai, tel qu'on vient de le lire, dans le Journal de Paris du i2 ventôse an vi (2 mars il9S)y le lendemain du jour où je l'entendis. Je ne fais que le transcrire aujourd'hui. Je ne nommais pasDesaix; je le désignais seulement par ce root : un général illustre, et je ne signai point.

M0TB8 éPAASBS 8Um DBSAIX.

Ami des sciences, des arts et des lettres. Bonne éducation.

n aimait les contes de revenants, comme tous les héros aiment ce qui tient à l'imagination.

Enfant sur la gloire, il était jaloux , étant général, de n'être pas capitaine.

n avait 2,000 fr. de patrimoine : il ne l'a ni diminué, ni augmenté.

n voit venir 300 ennemis : il court sur eux presque seul ; il est fait prisonnier.

Il envoie attaquer une redoute : ses soldats reviennent, disant qu'ils ne peuvent. Il saute par delà le fossé, et l'ennemi lui rend les armes.

Il aimait passionnément la musique.

Il disait à Denon en Egypte : <x Mon ami , combien nous aurons de choses à nous dire le reste de notre vie ! »

Il donne quand il a peu, et même quand il n'a rien. « Donne-lui 50 seqvins, disait-il à un de ses ofRciers. — Mais nous n'avons pas le sou! — En ce cas, donne-lui-en 25! »

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