‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 59 sur 208 · NOTICE BIOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

NOTICE BIOGRAPHIQUE

SDH MADABnC HELVÉniTS.

Madame Helvétius est née en 1719, au cbftteau de LigneviUe, en Lorraine.

Elle était fille du comte de LigneviUe, alUée à la maison de Lorraine, parente de la reine Marie- Antoinette.

M. Helvétius la vit chez madame de GrafBgny, si connue par ses Lettres péruviennes. D fut frappé de sa beauté, et de la dignité avec laquelle elle supportait sa mauvaise fortune. Il lui offrit sa main/et l'épousa après avoir quitté sa place de fermier général.

Madame Helvétius l'aima passionnément; elle Faima toute sa vie.

Elle en eut deux filles, madame d'Andelau et madame de Mun.

Elle habita longtemps les terres de son mari, et plus ordinairement celle de Voré.

Alors son occupation habituelle était de visiter les pauvres et les malades, accompagnée d'un chirurgien et d'une sœur de la Charité.

On sait qu'Helvétius fut persécuté pour son livre de C Esprit: un homme en crédit écrivit à sa femme pour l'engager à obtenir du philosophe une rétractation déshonorante» Elle repoussa sa proposition, en femme courageuse, résolue à s'expatrier, s*il le fallait, plutôt qu'à faire fléchir la conscience de son mari.

Une femme du monde disait, en parlant de madame Helvétius et de son mari : « Ces genslà ne prononcent point comme les autres les mots de mon mari , ma femme, mes enfants. »

La mort de son mari fit passer en d'autres mains les terres où elle avait répandu ses bienfaits. Elle se retira à Auteuil , avec à peu près Î0,000 fr. de rentes.

Elle prit alors la résolution de ne plus aller

dans le monde, et de fonder une maison aussi agréable que pouvait le permettre la modicité de son revenu.

Elle n'était plus assez riche pour aller chercher le plaisir chez les autres : elle trouva qu'elle Tétait plus qu'il ne fallait pour en offrir chez elle. Elle renonça à ses nombreuses connaissances, et s'attacha des amis.

Des trésors nécessaires à sa bienfaisance, il lui restait sa bonté ; elle la répandit sur les animaux. Rendre plus heureuse un être sensible, était pour elle un besoin.

Sa maison était devenue depuis dix ans un assemblage de petites républiques d'animaux, dont elle était la providence.

On eût dit , à la voir causer avec ses chiens, ses chats, ses oiseaux, qu'elle avait avec eux des intelligences particulières; elle avait, en effet, celles de la bonté avec la reconnaissance.

Quand elle parlait de leurs empressements, de leurs caresses, de leurs expressions d'amour pour elle, quelquefois on eût cru entendre la Fontaine, peut-être avec un charme de plus; car il peignait le caractère des animaux, elle peignait ce qu'il y avait de bon dans leur âme.

Elle jugeait tout , elle agissait en tout par son cœur. Elle aima la révolution, parce qu'elle relevait, ennoblissait, rendait plus heureuse la partie la plus nombreuse et la plus honnête de la nation. Elle la détesta sans retour dès qu'elle vit qu'elle pillait et qu'elle massacrait.

Elle aima, en i 789, les hommes célèbres qui, de la France, firent une nation. Depuis, elle n'aima que celui qui, de cette nation, fit la grande nation.

Cette femme, qui aimait tant, disait sans cesse : Je n'aime pas les femmes , et elle disait vrai. C'est qu'elle les avait trouvées vaines et peu capables d'aimer, si ce n'est de cet amour intéressé, qui est l'amour proprement dit.

Elle se moquait des belles qui se font une affaire de leur beauté, comme d'un état à remplir. Sa beauté n'était pour elle ni une domination ni une ser\'itude.

Elle se moquait des femmes beaux esprits et surtout des femmes auteurs ; elle était trèsignorante, et se vantait de l'être : pei^uadée que l'esprit des femmes doit être tout dans lourÂme, comme l'âme des hommes dans leur rsprit-

Elle se moquait des prétentions nobiliaires.

Le maréchal de 8..., son par^t, lui reprochait un jour de ne pas connaître sa famille, de ne pas prendre le deuil d'un parent illustre : <r Je ne sais si f étais de safamifU, d répondait-dle au marédial; a mais savait-il s'il était d? la mienne? b

' Soit abondance de s^timents, soit franchise naturelle à ceux qui se sentent bons, elle disait tout ce qui lui venait par la tête; aussi, estelle célèbre par son ingénuité.

Quoiqu'elle ne sût rien et ne réfléchît à rien de ce qu'elle disait, elle plaisait toujours et instruisait quelquefois. Sa maison a toujours été remplie d'hommes distingués. Laroche, Cabanis, Gallois, lui ont fermé les yeux. M. Franklin la venait voir tous les jours. L'abbé Morellet passa, pendant dix ans, trois jours de la semaine chez elle. M. Turgot l'aima tendrement. Chamfort , un des hommes de ces derniers temps qui avaient le plus d'esprit, et de qui l'on cite le plus de mots heureux , prenait un plaisir extrême à sa conversation. Souvent elle jetait, au milieu de discussions profondes auxquelles elle ne semblait point prendre part, des exclamations, des mots d'âme qui déroutaient bien des sophismes, avisaient de bons principes, et servaient à bien poser la question.

Quoique bonne et ingénue, ou plutôt parce qu'elle était bonne et ingénue , madame Helvétius disait quelquefois des choses très-piquantes. On pourrait dire d'elle mieux que de Boileau , non qu'elle fit , mais qu'elle

Dit, sans malignité , d'assez grandes malices.'

Elle a été la plus heureuse des femmes, parce qu'elle est celle qui a le plus aimé ; elle sentait son bonheur, elle le vantait sans cesse, et encore, quelques jours avant sa mort, en disant Voilà mes amis.

Son dernier mot a été pour Cabanis, qui baisait et pressait ses mains déjà froides, en l'appelant ma bonne mère. Elle répondit : Je la suis toujours.

Elle est morte dans sa quatre-vingtième année, dans sa maison d'Auteuil, le 25 thermidor.

Elle a été inhumée dans son jardin. « Vous ne savez pas^n disait-elle un jour en s'y promenant avec Bonaparte , « combien on peut trouver de bonheur dans trois arpents dt terre. r*

Ceux qui hériteront de ce jardin pourront

DES PERSONNAGES AVEC LESQUELS L'AUTEUR A EU DES RELAtïONS. i5i

direy en se rappelant celle qui en fit ses délices^ et les amis qui s'y entretinrent si souvent avec elle, et les grands hommes qui ont été l'y visiter: a Vous ne savez pas de combien de souvenirs doux et mélancoliques trois arpents peuvent être peuplés. »

(Jtmmal de Paris, du 22 août 1800.)

(A'o/e de t éditeur.) Le portrait d'Isoard est au tome IH, page 273,

JOUIEBT ET SIOftEAC.

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