JEROME LALANDE
SUR LES RÊCLAMATIOnS FAITES COIVTRE LALAIfDB PAR DES GBIfS QU*IL AVAIT DÉSIGNÉS COMME ATHÉES.
Si Cartouche ou Desrues avaient déposé en face de la justice, ou écrit dans un testament de mort, que j'étais un de leurs complices, ou seulement que c'étaient mes principes sur le vol et l'assassinat qui les avaient entraînés dans le crime, et qu'ils citassent à l'appui de leur accusation des paroles claires et précises prétendues écrites de ma main ou sorties de ma bouche devant témoins, je me hâterais d'inonder les journaux de mes réclamations : j'en couvrirais les murs de Paris, de la France entière ; je défierais tous les prétendus témoins de se présenter à la justice; je solliciterais le ministère public de me poursuivre, afin d'avoir le droit de les appeler et de les confondre s'ils confirmaient l'accusation, ou de confondre mes accusateurs s'ils la contredisaient... Et qui pourrait se plaindre de mes démarches ? Qui aurait le droit de les blâmer? Prétendrait-on que j'excite un scandale gratuit ? que je me tourmente sans sujet? que j'aie Fambition de faire du bruit? que je trouble la société pour faire parler de moi? Non, sans doute I Les gens de bien approuveraient, partageraient mes efforts pour conserver mon honneur.
Mais, si un homme écrit, dans un livre distribué sous le manteau, l'équivalent de cette phrase : Mon opinion est que t opinion de M,., sur tel point de métaphysique ou de morale est telle.,.; si cet homme ne cite rien de moi qui puisse justifier son opinion ; si le public avait vu dans mes écrits des opinions opposées à celles que cet homme m'attribue; si ce même homme avait déclaré entachés de l'opinion qu'il supposerait, d'autres hommes vivants ou morts, qui auraient hautement professé une opinion contraire, qui seraient morts martyrs de cette opinion ; si le livre où je me trouverais
cité pourmon opinion, en vertu de Toiiinion de mon dénonciateur, était donné et non vendu » donné clandestinement et non publié ; si, enfin, ce livre était en opposition avec toutes les idées reçues, avec toutes les institutions accréditées» avec toutes les passions du temps, avec tous les intérêts du moment, de sorte que la publicité même de Popinion dénoncée et de ses sectateurs ne fût dangereuse que pour ceux qui passeraient pour l'avoir embrassée; si l'auteur était d'ailleurs connu pour être attaqué de la manie de conscription antireligieuse, sans s'embarrasser si les conscrits répondront, oui ou non, à ses appels, et même sans faire d'appel ; alors, certes, je regarderais comme un scandale inutile de publier sur les toits roffense que j'aurais reçue dans un livre ignoré ; je me gurde* rais de toute démardie qui pourrait lui donner de la publicité ; j'éviterais de provoquer par mon exemple, si peu imposant qu'il soit , une longue suite de réclamations qui seraient fort indifférentes au public, et par conséquent fort ennuyeuses, si le scandale de leur objet ne faisait illusim sot le peu d'importance de leur auteur.
LB GOBITE DE LAUEAGUAIS.
Revoyant, après la terreur, Lauraguais que j'avais beaucoup vu avant la révolution , je lui demandai oe qu'il pensait des hommes célèbres du temps? — De qui parlez-wmi?
— De SieyèSy par exemple? — Caverne!
— Chémer? — Taverne !
Ma femmeMui demandait, en 1788, si mademoiselle Arnould était riche ? — U répondit: J'ai dépensé cent mille livres de rentes pour lui en faire soixante uiille. Elle n'aja^naispu enjaire plus de v»ngt.
LAVOISIEB.
Le Lycée des arts a célébré, le 1 5 de oe mois, hi fête iunèbre annoncée en l'honneur de Lavoisier.
Nous ne rapporterons de cette fête que quelques mots de la notice lue par Fourcroy, sur •la vie et les ouvrages de ce savant.
Lavoisier est né à Paris le 16 août 4743. A vingt-trois ans , il fait un mémoire sur le meilleur moyen d'éclairer une grande ville : ce ménmre est couronné par PAcadémie des sciences. A vingt'dnq ans , il est reçu membre de ce corps.
Après avoir composé sur une foule de questions d'intérêt pufaîic des mémoires qui font partie de la collection de l'Académie, il est fixé à la chimie, par la découverte des fluides élastiques^ qui devait changer la face de cette science, et lui donner sur toutes les sciences physiques une inflnoice nooveUe. Lavoisier répète les expériences de Black, de Cavendish, de Macbride et de Priestley ; il en fait de nouvelles ; il étend les observations et les multiplie ; il perfectionne et les procédés et les instruments chimiques; il perfectionne même lart de raisonner en chimie , et le soumet à une précision jusqu'alors connue aux seuls mathématiciens. Bientôt il a constaté ou détruit les observations de ceux qui l'ont précédé, rempli les vides qu'ils ont laissés , uni tous les faits importants, et créé un corps con>plet de doc- * trine ob tout s'accorde et se tient.
Lavoisier consacra son teQàp$, sa fortune, fit servir ses amis même, au progrès de la chimie, n a souvent réuni, dans son magnifique laboratoire, les hommes les plus célèbres et les plus éclairés de l'Eviope entière dans les sciences physiques M mathématiques. Ces réunions ont produit un résultat mémorable pour les sciences physiques, celui de faire adopter par les physiciens la manière de raisonner des géomètres, et de leur faire contracter l'habitude de la précision et de l'exactitude.
Cette école a duré de 1776 à 1792, et sa plus grande activité a été de 1780 à 1788. C'est dans cette période, à jamais fameuse par une grande révolution politique , que s'est opérée une révolution non moins complète dans la diimie. Les théories anciennes ont été renversées. La doctrine vague et incertaine du phlogistique a disparu. La doctrine pneumatique a été solidement instituée, et avec elle l'école firançaise , qui s'est chargée de la maintenir et de la répandre. Quarante mémoires de Lavoisier, renfermés dans les vingt volumes de l'Académie qui répondent à la période de 1772 à 4793, attestent ses travaux, he^ Éléments de chimie, qu'il a publiés en 1789, rassemblent et
toutes ses découvertes et tous les procédés auxquels il les doit^ ce qui n'est pas moins précieux; car, perfectionner la méthode ^ qui est l'instrument de toutes les connaissances, est peutrétre plus utile encore que d'enrichir une science particulière. Cet ouvrage renferme une nomenclature nouvelle, qui a été convenue avec plusieurs chimistes français; et il n'est pas inutile d'observer que, dans l'avertissement qui est à la tête du livre ^ Lavoisier rend ce témoignage important au principe de Condillac, qu'en chimie, comme en toute autre science^ l'art de bien raisonner se réduit à par" 1er correctement une tangue bien faite.
Lavoisier^ par un phénomène qui prouve peutp^tre combien les sciences bien apprises laissent d'espace libre dans l'entendement^ et s'y attirent les unes les autres^ au lieu de s'exclure, réunît à ses occupations volontaires diverses fonctions publiques dans lesquelles il montra une égale capacité. Il fut administrateur éclairé dans les fermes; il fut régisseur des poudres, en même temps que membre de l'Académie; il fut membre de l'assemblée provinciale de roriéanais, administrateur de la trésorerie nationale, associé aux travaux du comité des contributions publiques de l'assemblée constituante, comité pour lequel il a fait (à ma prière) son excellent travail sur les richesses territoriales de la France. Il a été membre du bureau de consultation; commissaire pour l'établissement des nouvelles mesures. Exact, assidu, attentif partout où il était appelé, comme s'il n'eût pas eu d'autre affaire. Il avait toujours ou une vue neuve à proposer, ou une vue fausse à combattre, ou une manière démonstrative de justifier la chose établie ; ei sa modestie , qui semblait défendre de remarquer tant de mérite , n'était pas moins étonnante que scm mérite même.
A ces avantages d'un esprit supérieur, Lavoisier joignit les plus toudiantes qualités de l'âme. U assistait en secret une foule de malheureux ; il aidait de ses conseils et de son argent les jeunes gens sans fortune qui se vouaient aux sciences. Simple et pur dans ses mœurs, modéré, sage dans ses passi<»s, régulier dans toute sa conduite , il fut ami fidèle , bon parent, bon époux.
Sa mort est un des crimes de l'affreuse tyrannie qui avait juré la porte de tout homme
de mérite, et réduit ses amis et ses admirateurs à l'impuissance de le défendre.
(Journal de Paris, du 19 thermidor an rv. — S juillet I79S).
A^RHEN LBZAY ,
FILS DB FEU LB MARQCI8 DB LBZAT-MABN6SIA, DÉPUTÉ DE FB ANCHE- COMT* A L'ASSEMBLÉE CONSTITUAIfTR , QUI s'est BUIKÉ depuis PAB des ACQUlSmOKS AU 6C10T0.
(Note de VédUeur,) La pièce qui suit est la répond que mon père fit au premier consul, qui lui avait demandé des renseignements sur M. de Lezay, avec lequel il le savait fort lié. Cette réponse détermina le premier consul à se rattacher immédiatement. Il lui donna une mission, puis le fit préfet 11 en remptissait les fonctions à Strasbourg à l époque ( 1814 ) où survinrent les événements qui renversèrent le tr6ne impérial.
Ce fut à M. de Lexay que mon père adressa la lettre fort remarquée : Sur Chénier et sur l'usage de la satire. Je m'attache à cette circonstance pour la placer à la suite de cette notice , bien que peutrétre eUe dût figurer plus convenablement ailleurs; mais je ne puis m'astreindre à suivre les règles ordinaires de dassement dans ces sortes de publications. Cet écart des règles n'est pas sans motife : Je suis trop pressé pour perdre du temps à ces combkutisons , si raisonnables, si logiques , si convenables que je les reconnaisse,
Adrien Lezay a été officier au régiment du Roi.
Il était à Gœttingen à Fépoque de la loi contre les émigrés, n est rentré immédiatement après le 9 thermidor an II (97 juillet 1794).
n a publié alors un écrit intitulé les Ruines; ouvrage de jeune homme : beaucoup de phrases comme tout le monde en faisait à cette époque.
Lorsque l'on conunença à discuter la constitution de Tan m, il écrivit om les projets qui avaient quelque vogue, et dans un très-bon sens.
U attaqua le jury constitutionnaire, proposé alors par Sieyès, et devenu, depuis, le sénat conservateur. Il imprima son article dans le Journal de Paris et le signa.
Benjamin Ck)nstant écrivit, en Tan IV, un ouvrage intitulé De la nécessité de se rallier au Gouvernement, Il fondait cette nécessité sur ce que le gouvernement pouvait toujours dèchai- I ner la terreur, Adrien Lezay lui répondit par
156 BIOGRAPHIES, PORTRAITS, NOTICES, ESQUISSES, ETC., œNCERNANT
un autre écrit, intitulé De la nécessité ùù est fe Gouvernement de se rallier à f opinion publique.
En l'an V, à une époque où il était du bon ton de détester ce qu'il y avait de bon comme ce qu'il y avait de mauvais dans la révolution, il fit pour la révolution l'ouvrage intitulé Des causes de la révolutifm et de ses résultats. Je le joins ici. Il renferme des morceaux fort remarquables par la force du style et de la pensec*
La loi de fructidor, an V, l'obligea de sortir de France, parce qu'il n'était pas rayé de la liste des émigrés. Il alla en Suisse, où il se fit aimer et considérer du parti français. U y composa et publia un projet de constitution pour la république helvétique. Cet écrit est pteiA d'amour pour la liberté.
n parait que pendant ce séjour en Suisse^ le patriotisme d'Adrien Lezay s'est un peu exalté, et que ses idées se sont exagérées dans la société de madame . . . , qui lui fût utile dans son exil.
Quand le i 8 brumaire arriva ^ Adrien Lézay fut incertain sur ce qu'il devait en penser en Suisse. — Le premier consul eut la bonté de lui accorder une surveillance; il vint à Paris. Malheureusement, les obligations qu'il avait euesen Suisse à madame., l'ayant ramené dans sa maison, il y entendit les grands orateurs de l'opposition.
Entendant des déclamations et ne voyant pas les choses, ayant toute sa vie remué beau* coup d'idées et jamais manié d'affaires, il se laissa aller à quelques préventions ; mais, taciturne par nature, et ennemi de tous les orateurs de madame. . . » il ne communiqua point avec eux : il écrivit pour lui seul des observations, dans lesquelles se fait sentir un peu d'àroertume. Une méprise de la police l'ayant fait conduire au Temple, ses papiers, seuls confidents de sa pensée, furent saisis; mais il fut reconnu en même temps qu'il était étranger aux trames qui avaient éveillé le zèle de la police : le premier consul ne voulut pas qu'un citoyen fiit puni pour des opinions métaphysiques qu'il n'avait communiquées qu'à son propre papier, et Lezay fut libre.
Il quitta Paris, passa six mois à Metz chez le préfet, et s'y occupa de l'étude de l'administration.
La mort de son père l'appela en Franche-* Comté, où il est resté depuis dix-huit mois.
Il s^y est attaché à l'agriculture, et a conçu pour son perfectionnement des vues qu'il a cru pouvoir présenter au premier consul , à Lyon.
Il est vivement animé du désir de voir pros* pérer le premier des arts; son zèle égalerait à cet égard son intelligence, s'il trouvait l'occa^ sion de l'exercer.
Depuis dix-huit mois, les craintes que lui avait fait concevoir la concentration du pouvoir en France se sont évanouies à l'aspect des travaux du gouvernement; il est de ceux qu'anime aujourd'hui le désir de voir assurer la conservation du preoiier consul par un ordre de choses qui rende inutile à ses ennemis touC attentat sur sa personne, et en même temps assure l'étemelle conservation de son ouvrage. U est un de ceux qui ambitionnent de voir garantir le présent par des précautions pour l'avenir, et l'avenir par l'influence et l'ascendant du temps présenta
U n'appartient pas moins au gouvernement par son caractère que par ses opinions. C'est une âme et un esprit trte-élevés« Il se passionne pour tout ce qui a de la grandeur.
Dans Taudience que le premier consul vou* lut bien accorder à Adrien Lezay, il lui fit cette question avec bonté: Peut -on compter sur vous? — p Voici ce que m'écrivit à ce sujet Adrien Lezay :
a Le premier consul , dans l'audience qu'il a m'a donnée, m'a demandé si Von pouvait a compter sur moi? Puis, sans attendre marea ponse, il a ajouté : Des hommes dont je fais a grand cas, m'ont parlé de vous avec estime. »
« En demandant de l'emploi au premier cona sul, je m'engageais, si j'entends bien la vaa leur des choses, je m'engageais plus que par a des paroles. La parole d'honneur était dans a ma démarche.
«Si le gouvernement m emploie, il peut a compter sur moi; il peut encore compter a sur moi s'il refuse de m'employer, entendez « bien ceci.
a Le gouvernement qui a déjà sauvé peut a seul assurer le salut de la France. Je lui dois a ma rentrée, je lui dois ma radiation; à ces a titres, toutes mes actions lui sont engagées.
a Cela n'empêche point mes jugements d'ah
a 1er sur bien des choses et sur bien des pera sonnes. Je souhaite la consolidation de l'or- « dre^ et tout ce qui me parait y répugner me « répugne.
a La police^ qui aime mieux justifier que refi connaître une méprise, m'ayant fait mettre a au Temple, insinua au premier consul que a j*avais écrit en faveur du gouvernement qui a m'avait proscrit, contre celui qui m'avait rap- « pelé. Si le premier consul avait cru la police, a il aurait dû me faire passer du Temple aux € Petites-Maisons. Lorsque j'appris cela, je <r souhaitai vivement qu'il vit la totalité du caa hier dont la police avait tiré quelques fraga menCs.
or Du reste, il sait maintenant que je veux le a servir, et il sait que si je puis le servir, c'est <f par ma vérité. Comment pourçais-je le servir ce autrement? Un grand homme n'a jamais bea soin de flatteurs, mais le plus grand homme a a toujours besoin d'hommes vrais.
a Si je revois le premier consul, je veux ena core lui parler de l'enseignement de Tagricula ture. Ne croyez point qu'il faille que la science a soit fixée ; elle ne le sera jamais tout entière. a En attendant que Pon enseigne ce que l'on a en sait, foudra-t-il attendre qu'elle &>\i à sa u dernière perfection en Angleterre pour la n commencer en France? On ne sait pas com- M ment agit le plâtre, mais on sait qu'il a d'exff cellents effets; que faut-il davantage? On sait a que les prairies artificielles valent mieux que « les jachères; faut-il attendre pour les mettre « en vigueur qu'on sache quelle serait la meil- « leure culture possible de ces prairies? »
Les mœurs privées d^Adrien Lezay sont plus qu'irréprochables : elles sont pures, douces, nobles et modestes. Le cœur et la tête remplis d'idées de bien public, d'améliorations agricoles et manufacturières. Je crois qu'il ferait beaucoup de bien dans une préfecture, qu'il y serait trè&-utile et très-aimé.
Adrien Lezay me disait un jour, où nous éprouvions le besoin d'argent : Vraiment, un homme n'est comptet que quand il a cinquante louis dans sa bourse!