‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 62 sur 208 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

RŒDERER A ADRIEN LEZAT,

sum €h6nibr, et sua l'usage de la satisb.

Voici, mon cher Adrien, cette satn^ de Chénier, dont les journaux vous ont tant parlé dans votre solitude. C'est en grande partie une compilation d'hémistiches connus de tout le monde. Mais elle est d'une assez bonne contexture , et ces hémistiches sont bien choisis. Us sont de Boileau, de Voltaire et de Gilbert. On voit que l'auteur a fait de passables études, et c'est un mérite par le temps qui court. Il déploie même, dans ce qui est de lui , un certain talent, non de poète, mais de rimeur, qui n'est plus commun aujourd'hui* L'ouvrage est sans verve, mais il est assez correct. Il est injurieux, et point satirique; il insulte, et ne marque rien du sceau du ridicule ; il offense, et ne nuit pas ; mais il a quelquefois de l'harmonie, et ne manque pas de facilité. N'eût- il que le mérite de rappeler nos bons écrivains, de donner Tenvie de les relire, de remettre dans la pensée une foule de vers bien frappés, il mériterait quelque éloge. 'Ce mérite, il l'a éminemment. J'ai vu des lecteurs s'interrompre en le lisant, pour réciter ces vers de Voltaire sur les cabales :

Barbouilleursde papier, d*où viennent tant dlutrigaes, Tant de petits partis, de cabales, de brigues?

Çà, que prétendes-voust — De la gloire.— Ah ! gredin. Sais-tu bien que cent rois la briguèrent en vain?

Je ne m^attendais pas qu*un crapaud du Parnasse Eût pu , dans son bourbier, s'enfler de tant d*audaee.

Ou ceux-ci y sur la vanité :

Qu'as-tu , petit bourgeois d*uno petite ville? Quel accident étrange, en allumant ta bile, A sur ton large front répandu la rougeur? D*où vient que tes gros yeux petiUent de fureur? Réponds donc. — L'univers doit venger mes injures; Lunivers me contemple, et les races futures Contre mes ennemis déposeront pour moi.

— L'univers, mon ami , ne pense pas à toi ; L'avenir encor moins, etc.

C'est bien quelque chose que de ramener les esprits à la lecture des écrivains qui ont illustré notre siècle et le précédent, et de rendre à leurs tableaux tout leur intérêt, en re-

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produisant les ridicules et les vices qu'ils ont voués au mépris des honnêtes gens.

L'auteur, qui a constanmient pris l'injure pour le trait satirique, vous dit des injures, mon cher Lezay. Pour moi, il m'accable d'éloges. Je m'en fftcherais presque, si je n'étais obligé de l'acquitter sûr l'intention ; pour se croire en droit de me donner, ou, si vous voulez, de me rendre une patente de sottise, il assure que Lezay n'est qu^un Roederer, c'està-dire que Roederer est un Lezay, et qu'en tout lieu on m'appelle un Montesquieu.

Certes, mon cher Adrien, je consentirais de bon cœur à être pour M. Chénier ce qu'il e^t pour moi, si beaucoup de gens avaient en effet la bonté de reconnaître en moi l'élève de Montesquieu et le maître de Lezay. Il faut croire que Chénier aura étendu dire dans les coulisses de quelque théâtre qu'il avait existé un Montesquieu, mais quie c'était un pauvre homme dont il était impossible de citer un hémistiche : comment, sans cette méprise, aurait-il fait rinjure au public de supposer qu'on m'appelle en toul Heu, Montesquieu?

Il serait curieux de savoir quel fruit Chénier recueillera de sa satire. Cette connaissance ne serait peut-être pas inutile aux arts et à la morale ; et sll devait arriver qu'un ouvrage composé pour nuire à cnsquante personnes, ne nuistt qu'à son auteur, ce serait mie petite satisfaction bien permise, que celle de jouir d'avance de sa cottfusioa.

n me semble d'abord que dans la république on est moins disposé à rire que dans la monarchie, et que les mœurs y sont plus graves ; c'est déjà un désavantage pour le poète satirique, dont l'arme est le ridicule. Je me per^ suade qu'Horace aurait moins réussi du temps des Gracques que sous le règne d'Auguste, et que Boileau aurait moins d'éclat aujourd'hui que du temps de Louis XIV.

Dans la monarchie, où le gouvernement se réserve le maniement des affaires, l'emploi des honunes, la direction des UKBurs, il ne reste aux écrivains que le droit de provoquer le rire ou plutôt la risée, tantôt sur les écarts du goût en matière littéraire, tantôt sur les écarts de l'opinion et des mœurs. Mais dans la république, où chacun prend part aux affaires, calcule les obstacles que certaines mœurs ou certaines opinions opposent à la prospérité |

publique, veille sur tous les hommes pour discerner ceux qu'il doit appeler aux affaires piir bliques, ceux qu'il doit en exclure, le public ne s'occupe des erreurs de goût qu autant qu'elles se mêlent aux erreurs de principes, et pour relever les unes avec les antres; il se soucie peu des travers qui déplaisent dans le commerce de la société particulière; et c'est très-sérieusement, qu'il considère les vices et les vicieux qui nuisent à la société généralô. Pour ceux-ci , ce n'est pas à leur côté ridicule qu'on s'attache, c'est à leur côté dangereux; on ne s*amuse pas à rire à leurs dépens, on s'occupe à les empêcher de vivre aux dépens de l'État. Ce n'est pas comme des objets de divertissement qu'on le^ regarde, c'est comme des ennemis funestes qu'on les poursuit. Là , l'épigramme, la satire, la comédie cèdent la place aux accusations directes, solennelles, véhémentes; et c'est aux pieds des divinités puissantes qui veillent au destin de l'empire^ et non devant les génies qui l'égayeiit, que les coupables sont traduits et enchaînés par l'élo^ quence ou la poésie.

L'impuissance du ridicule est encore plus sensible dans les temps de révolution* A ces époques marqoéas par des désaslres sans Bonabre, toutes les IBM» soiii oKorlries de trop de coopsy toarmeoléeB de trop de poésoBs^ peor se prêter à recevoir des hnpressîoos gaies, même du spectacle des méchants humiliés. On détourne d'eux ses regards. Les âmes douces veulent les oublier, les âmes violentes conspirent leur perte, personne ne veut en rire : et conmient rire de ce qui fait horreur !

Voilà, ce me semble, des circonstances qui , dans ce moment-ci , contrarient le succès de toute espèce de satire. Mais combien d'autres s'opposeraient au succès de celles de Chénier, quelque talent qu'il eût pu y mettre !

Il est d'abord contre la bienséance, qu'un homme appelé à faire des lois, fasse des vers; qu'un homme qui, depuis quatre ans, n'a su placer dans aucune discussion une seule idée, dans aucune loi une seule parole, un homme connu pour ne savoir rien , n*étudîe rien ; qu'il soit au théâtre , quand il devrait être à la tribune, et travaille pour le Parnasse, quand il de\Tait travailler pour la patrie. Est- il donc l'élu des muses, ou l'élu du peuple français? Son engagement avec la nation est-il donc si

peu honorable^ qu'il ait besoin de trouver un dédommagement dans un autre? Les occupations que cet engagement lui impose^ sontelles donc si faciles y et son génie si supérie4iry qu'il ait besoin de verser sur des occupations étrangères le superflu de ses talents? Son àme est-elle donc si élevée^ que les honneurs du théâtre et les applaudissements des cafés ne diminuent rien de son zèle pour ses devoirs ? Les abus sont-ils si complètement réformés^ les désastres si exactement réparés , les institutions utiles tellement multipliées^ ou du moins les questions d'intérêt public sont-elles si bien éclaircies, et le bonheur général si certainement prêt à renaître^ que nos législateurs n'aient plus rien à faire pour le peuple^ et le peuple plus rien à demander à ses législateurs^ si ce n'est des chants , des tragédies et des satires? N'en doutez pas: toutes ces réflexions se présentent à presque tous les citoyens ^ dès le premier mot qui leur apprend l'exbtence de la satire de Chénier.

Les esprits éclairés vont plus loin. Ils trouvent une véritable dégradation du caractère de législateur^ dans la public^ition d'une satire. Ils s'offensent de voir celui que la nation a placé dans un poste honorable^ au milieu d*une phalange d'élite^ pour s'oiqposer avec elle aux ennemis de la patrie, s'engager dans un indigne pugilat pour le seul intérêt de sa vanité; . provoquer^ comme écrivain ^ des outrages^ dont ensuite il se fait un prétexte , comme législateur^ pour provoquer^ au nom de l'intérêt public 9 des lois favorables à ses vengeances personnelles.

Husieurs philosophes ont regretté que les législateurs modernes ne pussent être environnés des prestiges religieux qui ont donné à la plupart des andais législateurs une si grande autorité, et que Phomme chargé de la destinée de ses semblables^ ne pût paraître en commerce avec le ciel, en intelligence avec les dieux y dieu lui-même. Ce sont là des erreurs sans doute. De vains prestiges forment un lien passager; il n'y a que la sagesse qui le rende durable. Mais ce qu'il y a de vrai dans cette opinion, c'est que le législateur ne peut assez s'assurer du respect public; il ne suffit pas que ses mœurs soient bonnes, il faut qu'elles soient belles, augustes, imposantes, e La grande ftme du législateur, dit Rousseau , est le vrai mira-

cle par lequel il doit prouver sa mission, » et sans doute la dignité est un des signes qui manifestent la grandeur. Or, où est la dignité de l'homme qui se commet dans des attaques au moins imprudentes, et dont l'imprudence le conduit toujours à l'injustice ?

Eh ! quel danger n'est-ce pas, dans un gouvernement populaire, de donner occasion aux citoyens de fouiller dans la vie de leurs législateurs et de leurs magistrats ! Montesquieu dit, je crois, quelque part, que la plaisanterie devrait être interdite aux rois, parce qu'elle tombe de trop haut. La loi ne devrait-elle pas, chez nous, interdire la satire aux l^^Iateurs, dans la crainte qu'elle ne donne occaâon de remarquer souvent qu'elle vient de trop bas? Des peuples anciens ont voulu que leurs législateurs fussent étrangers au pays auquel ils donnaient des lois, ou s'en exilassent ensuite, afin que ces lois ne fussent point souillées de l'empreinte de leurs passions. Que penser d'un pays où le législateur ose donner un essor pu* blic à toutes les siennes, où il se multiplie par sa vanité, où il veut fournir plusieurs carrières en même temps^ où il s'engage dans une multitude de combats inutiles, où il s'expose à toutes les chances imaginables de disgrâces , d'humiliations, de défaites, et où par conséquent il se condamne au sentiment de tous les genres d'inimitié, et se prépare le besohi de tous les genres de vengeance ?

On se souvient de toutes les insultes que Chénier, à l'abri de l'inviolabilité de la tribune, a vingt fois répétées, avec une lAcheté toujours nouvelle, contre des hommes qui n'avaient d'autre tort envers la patrie que de mépriser ses vers ; on se souvient de Fattention quMl a eue de choisir, pour des déclamalions violentes, le moment, les circonstances où elles étaient d*un danger ci^ital pour ses ennemis; on se souvient de ses attaques réitérées contre la liberté d'écrire, uniquement en haine de quelques écrivains moqueurs à qui ses plus rudes hémistiches n'avaient point imposé ; et tous ces souvenirs confirment dans l'idée qu'aux fonctions législatives ne doivent point être as« sociées les entreprises poétiques.

Enfin, dans un gouvernement populaire, le public, avant d'écouter une satire, regarde de tout près celui qui la présente, et ceux qu'elle attaque- Dans la monarchie, où Ton ne veut que

m^au^^U

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rire, on ne demande pas au poète qui fait rire, d'où lui vient sa mission, ni aux dépens de qui elle s'exerce ; mais, dans la république , l'opinion ne veut ni repousser des hommes utiles et chers à la patrie, ni en adopter qui lui soient à charge ou odieux. Elle exige dans la satire le poids de la censure , et dans le poète satirique l'autorité du magistrat. Elle veut qu'il soit non-seulement irréprochable, mais considéré ; que ceux qu'il attaque soient non-seulement indifférents, mais méprisés et hais. Dans des temps de bouleversement général, de désastres, elle exige plus encore : elle exige que le nom du poète satirique ne s'associe au nom d'aucun des auteurs des calamités publiques, et le nom des personnes qu'il attaque à celui d'aucune victime ; elle ne souffre pas qu^un lâche spectateur de tous les crimes, qu'un vil complaisant, un honteux apologiste des plus exécrables scélérats, insulte aux malheureux échappés à leurs coups. Et ce n'est pas tout encore : elle veut qu'aucun intérêt personnel ne perce dans l'écrit du poète, et qu'il soit une pure inspiration d*un esprit heureux, échauffé par un cœur honnête.

Quel sera donc le sort de Chénier ? Qu'a-t-il été sous le gouvernement révolutionnaire? pour qui, contre qui, dans quelles vues écritif aujourd'hui ?

Je tiens, vous le savez, pour injuste l'opinion qui place Chénier entre les premiers ministres de la terreur, entre les prédicateurs de la spoliation et de l'assassinat, et l'accuse d*un fratricide. Mais qui pourrait trouver Chénier irréprochable ? Personne, et je veux lui accorder cet éloge de dire que sa conscience n'est pas assez corrompue pour le juger tel. Il n'a été ni ambitieux ni cupide, mais il a été d'une vanité sans mesure. Il n'a point été vénal et rampant, mais faible et pusillanime; point absurde, mais ignorant; point méchant > mais colère et vindicatif; point féroce, mais fanatique. Il n'a point fait de crimes, mais il a professé tous les mauvais principes qui les ont fait commettre tous. Il n'a point été l'émule de Marat, mais il a été son apologiste. Il n'a point été l'assassin de son frère^ mais il a été l'ami de ses assassins. Cet homme est du nombre de ceux qui devaient et pouvaient faire oublier leur existence politique par leur silence; ou qui avaient besoin , pour se la fairjs

pardonner, de placer entre leurs juges, ou, si l'on veut, entre leurs accusateurs et eux, l'autorité d'actions honorables, d'ouvrages utiles, et surtout une confession franche, authentique de leurs fautes et de leurs torts. Ceux de Chénier ne sont pas des crimes; mais les provocations, les attaques d'une vanité maladroite, insolente et persécutante, réussissent aisément à les faire qualifier ainsi. Une satire était le dernier ouvrage qui dût sortir de sa plume. Quelque talent qu'il y eût montré, elle ne pouvait que nuire à son nom , et son nom ne pouvait que nuire à sa satire.

Et contre qui a-t-il la maladresse d'écrire? Contre des hommes qui sont pour la plupart les plus zélés défenseurs de la liberté, les plus utiles amis de la république; contre des écrivains qui tÀchent de consoler du passé, et concourent à l'amélioration de l'avenir; contre des hommes qui tous ont été persécutés, dépouillés, proscrits, et privés des objets de leurs plus vives affections.

Et en l'honneur de qui s'oublie-tril ainsi? en honneur des hommes infâmes qui ont professé tous les principes de Robespierre, s'ils n'en ont pas commis tous les crimes; qui ont été ses rivaux, plutôt que ses ennemis; qui n'ont été moins cruels, que parce qu'il les a vaincus; qui ont tout fait pour être ses successeurs, après avoir été ses victimes; qui ont fait trembler la convention , même après qu'elle se fut relevée de son premier abaissement, et ont ajouté 11 l'opprobre de sa première terreur, l'opprobre plus grand d'une rechute ; qui ont cherché à rétablir dans la législature, tout ce que la patience publique pouvait encore souffrir du régime révolutionnaire, et c(ui, effrayés aujourd'hui de quitter une place d'où ils sont trop heureux de n'avoir pas été chassés, se consument en vains efforts pour s'y maintenir.

C'est pour eux, c'est pour lui même, c'est pour leur élection, c'est pour la sienne, que Chénier a fait sa satire ; c'est pour écarter les hommes dignes du choix du peuple, qu'il a mêlé ses injures et ses calomnies à toutes celles des Louvet et des Bailleul ; c'est par un calcul d'intrigue, par une combinaison de cabale, qu'il s'est déclaré saisi d'un saint enthousiasme. Comment serait-il plus heureux dans de tels calculs, qu'il ne l'est en inspirations? Tout le monde les pénètre, voit leis hommes qui en

sont les objets, et les compare. Outre le plaisir que chacun trouve naturellement à détruire les calculs où la présomption Ta compté sans son aveu, on trouve ici l'intérêt de réprimer une prétention dangereuse, d'hunlilier une ambition insolente, de favoriser le mérite modeste, et de venger le malheur. Chénier n'a pas vu qu'en rassemblant dans ses^ers électoraux y les noms de ses amis et ceux des hommes qui le méprisent, il ne faisait autre chose qu'avertir les gens de bien de veiller sur les menées des premiers, de les repousser, et d'appeler les seconds. Sa satire est une liste de candidats qu'il a sottement formée en faveur de tous ceux qu'il a insultés, et une liste d'exclusion pour ceux qu'il a vantés. Soit dit en passant, mon cher Adrien, j'espère que la première ne vous sera pas inutile; et peut-être que ces méchants vers auront autant servi ceux qui désirent vous voir dans la carrière législative , que le font vos talents, vos études constantes, votre noble caractère, votre amour sincère pour la république. En m'y voyant inscrit , je me flatterais aussi de quelques suffrages, si je n'étais plus affermi que jamais dans la résolution où vous me connaissez depuis longtemps, de n'exercer de ma vie aucune fonction publique , et si je ne comptais saisir l'occasion qui s'offrira bientôt de ne laisser au public aucun doute à cet égard.

De tous les effets que produira la satire de Chénier, ceux que je viens d'indiquer sont encore les moins fâcheux pour lui ; il s'en est déjà déclaré de plus graves, qui deviendront plus graves encore. Il s'est attiré des imputations accablantes de la part d'André Dumont; et la vaine espérance de les affaiblir, l'a engagé dans une nouvelle attaque plus inconsidérée que la précédente contre son collègue. Il est impossible de s'abandonner à un plus honteux emportement, de se déchaîner avec pins de violence, de rugir avec plus de fureur, de se dégrader davantage par les convulsions de la haine et de Tenvie de nuire. L'issue de ce combat n'est point douteuse aux yeux des gens sensés. Toute la France dit que si André Dumont a été terrible dans ses missions, ça été pour éviter d'être cruels ou de crainte qu'on envoyât des hommes cruels à sa place. On cite de lui de mauvais discours, tels qu'étaient ceux de ce temps-là ; mais point de mauvaise

action, et on en rapporte un grand nombre de très-bonnes. Nous avons entendu , vous et moi, une foule de gens très-dignes de confiance, lui rendre d'honorables témoignages. Mais André Dumont eût-il été coupable à cette époque de renversement général, où tant d'âmes fortes défaillirent, où tant d'esprits éclairés s'égarèrent, sa conduite toujours pure, toujours courageuse depuis le 9 thermidor, lui mériterait encore l'estime des gens de bien. Si ce n'était l'innocence qu'il fallût honorer en lui, ce serait le repentir et les bonnes actions qui l'au* raient suivi. A ce titre même, les gens de bien lui devraient leur appui; et, sans doufe, ils s'empresseraient de prouver que les retours à la vertu trouvent toujours leur récompense , au moins dans l'oubli des écarts qui en ont éloigné.

En voilà bien long, mon cher ami , sur un sujet bien mince au fond , mais qui s'engrenne dans quelques intérêts de morale et de politique. J'ai laissé volontiers mon esprit chercher quel devrait être dans les mœurs républicaines le caractère de la satire et du poète satirique, et aussi quel devrait être parmi nous, dans le moment actuel, le sort d'un ouvrage satirique dont l'auteur manque aux devoirs de sa place, par cela seul qu'il s'en distrait, dégrade la dignité de ses fonctions en se commettant dans des querelles particulières, oublie le respect qu'il se doit à lui-même en provoquant des représailles qui lui font perdre la raison, et jusqu'à la probité; d'un homme qui, élevé par un fanatisme aveugle aux fonctions de législateur et de constituant, n'a jamais présenté une vue dans une discussion, consacré un jour à l'étude dans ses indécisions, opposé un acte de courage à un péril public, ni une vertu au débordement des crimes; d'un homme qui a eu la faiblesse de prêter sa voix et sa plume à la tyrannie , qui a été l'apologiste du plus effroyable assassin qu'ait porté la terre^ qui, depuis la renaissance de la liberté, s'est montré constamment l'ennemi de la presse ; d'un homme qui écrit non-seulement pour exhaler les plaintes et exercer les vengeances de sa vanité blessée , mais aussi pour aider une ambition funeste à la chose publique , celle de rester législateur, lui et ses amis, encore moins dignes que lui d'une si haute fonction ; d'un homme qui ose porter ses coups sur des

it

citoyens purs dont plusieurs font Tespéranoe de la patrie, dont la plupart ont été accablés par la tyrannie qu'il a partagée, ou du moins soufferte dans un honteux silence. Tout cela, mon cher ami, m'a paru bon à observer, et peutêtre Jugerez-vous que le tableau que j'en ai tracé ne serait pas inutile à nK)ntrer. Adieu , continuez à cuhiver vos talents, et votre âme , plus belle encore que vos talents.

( Journal d'économke publique^ morale et de

de politique , a" XIII, du 10 nivôse an v

— 30 décembre 1796.)

{Note de l'éditeur,) M. Sainte-Beuve, dans sa notice sur mon père, parle de cette lettre. Voici ce qu'il en dit:

«Rœderer n'avait pas été favorable au système qui amena le 13 vendémiaire, c'est-àdire au dessein qu'avait la Convention de se proroger par les deux tiers de ses membres dans les nouveaux conseils. Il en résulta pour lui une polémique très-vive avec les journalistes, membres ou partisans déclarés de la Convention , tels que Poultier, Louvet , et Marie- Joseph Chénier. La Satire de celui-ci contre Rœderer est connue; la réponse de Rœderer l'est moins : il l'adresse, sous forme de lettre, à son jeune ami Adrien de Lezay, que Chénier avait mêlé d'un bout à l'autre dans la même Satire. Ce n'est pas à nous de réchauffer aujourd'hui ces personnalités éteintes; seulement, que ceux qui lisent encore la Satire de Marie -Joseph Chénier dans les œuvres du poète, avant de s'en autoriser et de la citer contre Rœderer, sacheut bien que celui-ci y a répondu sans colère et avec supériorité; il examine les droits de Chénier à l'exercice de la censure, ce que pourrait être la satire en des temps de calamité générale, et ce qui fait qu'à de pareilles époques Tarme de Pépigramme et du ridicule est fort émoussée. 11 n'y parle pas le moins du monde en auteur irrité , mais en homme public qui , sans se défendre de l'amertume, s'attache à dire avant tout des choses graves et justes. x>

LVSIGREM.

Lorsqu'on apprit à Hambourg la révolution du 48 brumaire, la plupart des Français

qui s'y trouvaient manifestèrent une grande joie de cet événement. Lusigneâi^ dans un cercle où était Rivarol^ s'écria; Enfin, nous pouvons maintenant espérer de retourner à Paris/ Celui-ci reprit aussitôt :

« Lusignem dans Hambourg finira sa carrière, « Et jamais de Paris ne verra la barrière. »

Lusignem est parti ce matin pour Paris. H

ne restait plus à Hainbourg (3 germinal)^ des

constituants , que M. d'Aiguillon, que la goutte

retient au lit.

(Journal de Paris^ germinal an viu. — avril 1800.)

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