OBSERVATIONS DE LAMOIGNON-MALESHBBBES
SCR L'HISTOIBE NATTHELLE de BITFFOlf, ET ANECDOTES SUR MALBSHBBRBS,
D'Alembert disait de Buffon qu'il avait fait le roman et non pas l'histoire de la nature. Condillac, dans son Traité des animaux, a combattu , avec avantage, la partie de V Histoire naturelle qui concerne Tàme des bêtes. Charles, en répétant les expériences de Newton , Rochon, dans ses mémoires d'optique, ont victorieusement combattu cette erreur, avancée par Buffon, que nous voyons les objets renversés, et que c'est le jugement rectifié par le toucher qui les redresse. Voltaire s'est joué , comme on le sait, du système de l'inondation totale du globe. Malesherbes, avec non moins de titres, a aussi attaqué le Pline français, sur une grande partie des idées répandues dans la Théorie de la terre , et sur les vues préliminaires de l'histoire naturelle.
Les titres de Male^erbes, pour se présenter à cette attaque, ne sont pas contestables: Buffon fut plus que lui grand écrivain ; Malesherbes fut plus que Buffon doué de Fesprit philosophique. Buffon eut l'imagination tournée vers le grand et vers le beau ; Malesherbes dirigea son esprit* tout entier vers le vrai et l'utile. Malesherbes fut observateur attentif et pénétrant de la nature; Buffon s'en est cru quelquefois l'auteur. J^'un peut être compté entre
DES PERSONNAGES AVEC LESQUELS L'AUTEUR A EU DES RELATIONS. i63
les savants naturalistes; Tautre, entre les grands poètes d'histoire naturelle.
Qu'on nous permette à ce sujet quelques réflexions. Il est difficile d*avoir éminemment le talent d'écrire^ et surtout d'en avoir quelque temps étudié Tart, «ans être tenté d'en abuser dans les sciences. Elles renferment des détails quelquefois si arides, il est si doux de plaire , (l'attacher^ d'entraîner, que ce plaisir fait souvent oublier à l'écrivain le devoir du logicien et du savant. Content de marcher avec majesté^ on manque le but^ on ne le cherche plus , on n'y regarde point: plaire suffit ; instruire n'importe que comme moyen de plaire. On ne tend plus au vrai y mais au beau , au risque de se méprendre sur l'un et sur l'autre , par cela seul qu'on les sépare. On se hasarde sur ce qu'on ignore ; on se dissimule des choses qu'on sait j mais qui nuiraient à l'effet. De là, peut-être, la plupart des erreurs des livres éloquents en histoire naturelle; de là aussi l'appréhension, néanmoins peu raisonnable , d'un grand nombre de vrais savants pour les grands écrivains qui s'appliquent aux sciences; de là, peut-être, quelques erreurs de Buffon, et la sévérité de Malesherbes à son égard.
On vantait devant un naturaliste célèbre un ouvrage d'histoire naturelle, où il y a certainement un grand nombre de pages intéressantes et bien écrites : a Ah I dit-il, si ce li\Te était un poème, on le lirait comme Virgile; on partagenût les aimables sentiments de l'auteur, sans recevoir son absurde physique : mais ces absurdités enseignées par la dialectique, en même temps qu'embellies par Téloquence, sont un poison pour les sciences. Je maudis le talent qui ne répand que l'erreur, c<Mmne en agriculture je maudirais le semoir le plus parfait, s'il ne semait que l'ivraie. »
Mais venons aux observations de Malesherbes.
Il attaque, d'abord; la méthode suivie par Buffon pour l'exposition de son histoire natuturelle ; il montre le vice de ses divisions et les bizarres associations d'individus qui en résultent. 11 justifie les méthodes antérieures , en donne là théorie, fait voir comment elles concourent toutes à l'instruction, et préparent toutes à la division la plus convenable des objets de la nature. Il venge Tillustre Linné de l'injuste blâme qu'a jeté sur lui Buffon. Il
prouve que Buffon n'avait pas lu ou entendu le grand homme qu'il critique. Il réfute en métaphysicien lumineux et en dialecticien habile, une théorie extrêmement fausse du même auteur sur la nature de la vérité. Il montre que Buffon, en attachant une juste importance au talent de généraliser les idées , n'en attache pas assez au danger d'abuser de cette faculté, en négligeant dans les sciences les connaissances de détail , en s'y contentant d'idées vagues et confuses qui sont de véritables obstacles aux connaissances.
Malesherbes établit, ensuite, que ce que Buffon appelle ma théorie de la terre ^ est le système de Bernard Palissy, fortifié par le consul de Malliet et par Bourguet. Il donne à ce sujet une notice fort piquante sur la vie, les travaux et les ouvrages de Palissy, ce simple potier de terre, qui, de l'observation des grands témoignages de l'histoire du globe recelés dans les entrailles de la terre, s'est élevé sans effort etsansprétention à cette grande théorie, qu'un autre a ensuite revêtue de toute la pompe et de toute la magnificence de ses paroles.
Buffon a établi que les planètes faisaient autrefois partie du soleil ; qu'une comète les en a détachées, en leur imprimant le mouvement de rotation qu'elles ont encore. Malesherbes prouve que Wiston et Leibnitx ont établi ce qu'il y a de vrai dans ce système, c'est-à-dire le principe de la rotation ; mais il croit que Buffon s'est trompé, en rapportant lorigine des planètes au soleil , et en reprochant à Leibnitzde n'avoir su ^'élever à cette idée; il censure rinjustice de ce reproche à l'égard du philosophe, dont il montre, en peu de mot^ d'une forte logique , toute la supériorité d'esprit, assez attestée d'ailleurs par l'immensité de ses connaissances et la diversité de ses travaux, a Grand historien, dit Malesherbes, a grand jurisconsulte, grand théologien, grand cr politique, poète même de réputation, Leiba nitz ne s'en tint pas aux sciences connues et parmi les hommes ; et semblable à Alexandre, a qui trouvait les bornes du monde trop étroi- « tes pour son ambition, Leibnitz s'est ouvert a une route inconnue....; il imagina.... cette et langue universelle, philosophique, systémaii tique etraisonnée, dans laquelle, après avoif <x posé quelques suppositions aussi simples que « celles de l'algèbre, le rapport qui est entre
i6i BIOGRAPHIES, PORTRAITS, NOTICES, ESQUISSES, ETC., CONCERNANT
a les signes et la liaison des signes entre eux (f seraient correspondants au rapport et à la (( liaison des idées , et les règles de la syntaxe (( seraient une expression des règles de la lo- <i gique ; projet dont l'audace prouverait un a des génies les plus élevés qui aient existé, 0 quand même l'exécution en serait démona trée impossible.... Tel est l'homme à qui ON « reproche de n'avoir pas acquis un assez a grand degré de généralité, et qu'ON vou- « drait qui se fût élevé à tidée de M. de Bufa fon. »
Malesherbes relève une foule d'erreurs et d'inexactitudes dans les preuves produites sur la production des couches ou lits de la terre. Les notions de Buffon sur les sables, les cail^ loux, les argiles, les charbons de terre, etc., sont toutes défectueuses.
BufTon a avancé que le niveau de la Méditerranée est plus bas que celui de l'Océan ; ce qui l'a conduit à penser qu'il serait dangereux de percer Tisthme de Suez. Malesherbes ne trouve dans ce que dit Buffon» rien qui prouve sa thèse, et il faut convenir que celui-ci n'a pas sur ce sujet sa clarté ordinaire.
L'ouvrage de Malesherbes renferrre encore d'autres critiques, dont les bornes de cette feuille ne nous permettent point de parler, et qui toutes paraissent aussi judicieuses au fond que polies dans la forme. Au reste, ces critiques n'empêchent pas l'auteur de louer dans Buffon la justesse d'esprit, le discernement, la sagacité , le talent d'exprimer avec clarté et intérêt tout ce qu'il veut dire; Malesherbes, ce noble ami de la vérité , ne pouvait pas être le détracteur du talent.
Le portrait de Malesherbes est à la tête de son ouvrage , et il est ressemblant. La voilà bien cette figure où tant de bonté est peinte, et où l'on s'habitue si aisément à trouver la renommée d'esprit et de grandeur , qui est le juste partage de cet excellent homme. Quelques personnes lui trouvent un air commun. Faut-il les en plaindre ou les en féliciter? Ontelles le malheur d'être insensibles à la physionomie de l'homme de bien , ou le bonheur de n'en jamais voir d'autres , quoique les figures de sots et de fripons soient celles qu^on rencontre partout?
Combien cette fidèle image de Male^erbes rappellera de souvenirs chers et douloureux à
ceux qui l'ont connu ! Quand mes yeux s'y attachent, il me semble jouir encore du peu de moments où j'ai eu le bonheur de le voir et de l'entendre, et bientAt après l'idée de sa mort me saisit et m'oppresse.
Ce fut en 1787 que j'eus accès près de lai ; voici à quelle occasion : Le jour qu'il réussit à faire rendre l'état civil aux protestants , le roi lui fit compliment de ce succès; chose étrange, que je tiens de Malesherbes lui-même, sorte d'aveu que le pei; de bien dont un roi peut être l'auteur, dépend bien moins de sa volonté que de causes étrangères! Le roi lui ajouta: « Vous vous êtes fait protestant; à présent, a moi , je vous fais juif : occupez-vous du sort il des juifs. » L'Académie de Metz, dont j'étais membre, venait alors de proposer, pour sujet de prix, cette question : Quel est le moyen de rendre la nation juive plus utile et plus heureuse (4)? Cette circonstance, jointe à ce que j'habitais une ville de synagogue , où j'avais été à portée d'observer le caractère des juife, fit naître à Malesherbes la curiosité de m'entendre sur ce sujet. Je fus invité > de sa part, à aller le voir ; il me chargea de l'examen de plusieurs questions relatives aux usages de ce peuple ; et je le revis fréquemment pendant les con-
(1) L'établissement des Français en Egypte et en Syrie pourrait être une époque heureuse pour la nation juive ; recevoir et accueillir les juif» à Jérusalem serait peut-être un moyen de les rendre plus utiles et plus heureux, et de résoudre le problème. Les juife, dispersés dans trois parties du monde, pourraient, en formant là une colonie florissante, aider puissamment aussi à la colonisation de TËgypte par les Français. Les juifs sont accusés de plusieurs vices ; mais ces vices viennent de l'oppression où ils gémissent, et ils ont des vertus qui nous manquent dans notre civilisation et dans notre puissance. Fils dociles , époux fidèles, pères tendres, ils professent l'égalité , exercent l'hospitalité et la fraternité envers tous les leurs ; ils sont sobres , laborieux , économes, réglés, patients, industrieux; il n'y a pas d*hommes sur la terre qui dépensent moins et qui fossent plus , qui connaissent mieux les prodiges de Fépargne et ceux du travail. Négociants par essence, affiliés à toutes les nations, ils peuvent servir près de tontes et contre toutes. Riches en capitaux , ils peuvent en offrir à qui leur rendra leur terre originaire. On peut dire du peuple juif ce qu'on a dit du sexe : Ses vertus sont de lui^ ses vices sont de nous. Le conquérant de l'Egypte sait trop bien évaluer les hommes pour méconnaître les avantages qu'il peut retirer de ce peuple dans l'exécution de ses vastes desseins.
férences qu'il eut avec G..., juif de Bordeaux^ et G. B... , juif d'Alsace, les deux plus considérables individus de leur nation en France. Je me rappelle, à cette occasion, une anecdote d'après laquelle on peut juger que Malesherbes,i]ui saisissait si bien la difficulté de toutes les affaires, savait aussi en saisir le côté plaisant. G... et C. B... se disaient descendants de deux tribus différentes; en conséquence, leur doctrine et leurs mœurs étaient sauvent en opposition. G... menait la vie d'un homme du monde; C. B..., rigide observateur des moindres rites institués par Moïse, s'abstenait des mets défendus, ne mangeait avec aucun chrétien, se gardait de la moindre occupation les jours du sabbat, etc. Malesherbes tenait beaucoup à ce çiue les juifs pussent dîner et souper avec des chrétiens ; quand il demandait à G..., Cela se peut-il? G... répondait : Oui; quand il faisait la même question à C. B..., celui-ci répondait : Non . Un jour qu'il essayait d'argumenter contre C. B... sur ce sujet, celui-ci entreprit de lui prouver que les maximes du juif de Bordeaux étaient dissolues, et prêcha sa doctrine en rigoriste enthousiaste. Il impatienta extrêmement Malesherbes, comme on peut le croire. Le lendemain, j'allai le voir; il me raconta cette séance, et finit par ces mots : Le roi nC a dit qu'il me faisait juif , et voilà C. B... quivèut me faire janséniste; je ne sais plus avqufl entendre.
Étant ministre de Paris, il alla un jour faire la visite des prisons de Vincennes. Un prisonnier refusa de venir lui parler. Malesherbes monte à sa chambre. Le prisonnier ne l'eut pas plutôt aperçu, qu'il lui tourne le dos, et crie qu*il ne veut pas le voir; que les ministres sont des scélérats à pendre, etc. Monsieur^ lui dit Malesherbes, ce que vous dites là est bon pour moi; mais je vous demande grâce pour les autres.' Ce discours étonna le prisonnier, et le calma. Il se retourna vers Malesherbes, et répondit à toutes ses questions. Malesherbes finit par lui dire : Vom êtes mal, on vous placera demain dans une meilleure chambre. Peu après , il le mit en liberté.
Il nous raconta un jour, au citoyen l'arget , à Laeretelle l'aîné qu'il aimait beaucoup , et à moi , une anecdote qui prouve à quel point la magistrature française s'était rendue redoutable au citoyen. Voyager était un des grands
plaiâirs de Malesherbes ; mais voyager en simple particulier, dégagé du désir de se faire voir, et du soin de se cacher. Il voyageait vêtu d'une redingote grise, accompagné d'un seul domestique, dans la chaise de poste la plus simple, s'appelait M. Guillaume , et jamais autrement. Arrivé dans une aubei^ , il restait à la cuisine tant qu'on ne l'en chassait pas i c'était là, disait-il, qu'il apprenait une foule de choses qui font connaître les mœurs du pays, et qu'on n'apprendrait pas ailleurs. Il voyageait ainsi dans le midi de la France en 17... Se trouvant dans le ressort du parlement de Grenoble, il descend un soir dans une auberge. On le place dans la meilleure chambre. A peine y ^t-il établi, qu'un avant-courrier annonce Tarrivée d'un conseiller au parlement de Grenoble qui va à Paris, et qui passera la nuit dans la maison. Aussitôt l'aubergiste monte près de M. Guillaume; il lui annonce, en lui demandant toutefois mille pardons , qu'il faut déloger, et se contenter d une petite chambre où on va le conduire , attendu que celle où il se trouve est ordinairement celle que M. le conseiller a la bonté d'occuper lorsqu'il va dans ses terres. Il ajoute que M. le conseiller serait très-fâché d'être plac^dans une autre, et que lui aubergiste serait au désespoir de le mécontenter. 0 Fort bien, dit M. Guillaume; mettezmoi où vous voudrez; » et on le conduisit dans une autre chambre. Le conseiller arrive, et prend possessieo de son logement. On Tinfonne du déplacement de M. Guillaume. H a la bonté de vouloir le remercier de sa complaisance, et le féliciter de son savoir-vivre; il va le trouver. M. Guillaume, sans humeur et sans affectation , assure qu'il se trouve fort bien , et est fort aise qu'il en soit de même de monsieur. La conversation s'engage. M. le conseiller demande des nouvelles de Paris; s'informe de ce qu'on dit de M. le duc ... « Ce qu'on en dit est faux, répond M. Guillaume, il m'a assuré, il y a six jours, lui-même, que... » Le conseiller est un peu surpris de ce lui-même, a Saunezvous par hasard, reprend>il, si madame la duchesse de ... esta Paris? — Elle y était su'rement il y a huit jours, car j'ai dîné avec elle.» L'étonnement du conseiller redouble, a Croiton, dit-il après un moment xie silence, que M. le chancelier reste longtemps en place? Je vais à Paris pour le voir. — On ne parle pas de sa re-
iW BIOGRAPHIES, PORTRAITS, NOTICES, ESQUISSES, ETC., CONCERNANT
traite, et je pourrai, vous servir près de lui , si vous en avez besoin. — Quoi ! monsieur, vous connaîtriez... — Monsieur, c'est mon père. — Votre père ! Quoi ! M. Guillaume, vous seriez... — Je suis bien véritablement M. Guillaume ; mais on ajoute oitlinairement à ce nom celui de Lamoignon de Malesherbes. — Ah ! monsieur. . . vous ne pouvez pas demeurer dans cette chambre; reprenez celle que vous occupiez avant moi... Je suis au désespoir... Du moins
ce n'est pas moi que vous devez accuser.
Monsieur, je n'accuse personne. Seulement, je vous l'avoue, il m'a pani que vous étiez fort redouté du maître de cette aubei^e , et c'est un malheur dont je vous plains, p
Peu de gens, dans Tingratitude générale, ont remarqué, ou se souviennent, que l'auteur le plus direct, le plus immédiat, de ce qu'il y a eu de grand et de bon dans la révolution française, c'est Malesherbes.
C'est lui qui, en 4771 et 1775, au milieu des débats de la cour et des parlements, osa dire le premier, dans des remontrances de la cour des aides, dont il était premier président, qu'au roi n'appartenait pas le pouvoir illimité qu'il prétendait, qu'aux parlements n'appartenait pas l'opposition aux volontés du roi ; il réclama les étais généraux, et ces mots, qui retentirent dans toute la France , amenèrent la fin des prétentions des parlements et de la cour, les deux assemblées des notables, les assemblées provinciales, faibles images, mais puissantes préparations d'une assemblée nationale, et enfin une assemblée nationale.
Ce qui avait dès longtemps disposé l'opinion à recevoir l'idée d'une assemblé nationale, et à en faire profit , c*était la prédominance des idées philosophiques qui s'était établie, moins par les écrits que par l'agrégation et le concert des écrivains philosophes, pour la composition de V Encyclopédie. Peu do gens le savent aujourd'hui, mais beaucoup en ont rendu autrefois le témoignage à Malesherbes : ce fut par sa protection que cette entreprise se forma, fut autorisée par le gouvernement , et eut même, en commençant , Tappui du chancelierd'Aguesseau, à qui Malesherbes persuada finement que V Encyclopédie aiderait les jésuites à écraser les jansénistes, que le chancelier n'aimait pas.
Un autre fait, dont il existe un témoignage
irrécusable, c'est que Malesherbes avait proposé au roi, en 1788, de donner lui-même une constitution libre à la France, et de la présenter à la sanction du peuple avant de convoquer une assemblée nationale. Cette idée fut rebutée; et Malesherbes, qui avait foulu combler Louis XVI d'un bonheur et d'une gloire inconnus sur les trônes , ne se vengea de cet absurde mépris, que par le dévouement qui lui a coûté la vie.
Malesherbes était tellement attaché au bien public, qu'il ne se tenait compte à lui-même que des travaux d'un intérêt général ; il comptait pour rien le bien qu'il faisait dans la vie privée; là il était vertueux par instinct, par habitude , et sans croire qu'il le fût. On lui parlait un jour de ses titres à la vénération de la postérité; il répondit avec bonhomie : J'aurai^ peut-être^ à P avenir quelque considéralion, si Vonfait ce que f écris, et si l'on n'écrit pas ce qt^ je fais.
(Journal de Paris des 22 et 23 frimaire an VII. — 12 et 13 décembre 1798.)
Fragment.
Un intérêt particulier ramène vers les illustres morts qu'a tués la révolution. Il semble que nous ayons à nous acquitter des hommages dont leur vieillesse aurait été l'objet s'ils n'avaient été arrachés à l'existence, et à rendre à leur ombre des devoirs qui suppléent les honneurs de la sépulture dont ils furent privés. Nous recueillons avec respect leurs moindres écrits, leurs moindres pensées; nous donnons du prix à l'imperfection même de ces productions qui, comme leur vie, n'ont point été achevées, et nous avons plus de plaisir peutêtre à y trouver des motifs de regrets, que nous n'en aurions à y trouver des motifs d'admiration... (Feufllets manquants).
La mort de Malesherbes a porté coup à la terreur. Sa décapitation fut un de ces crimes qui ratoument sur le crime. Les cœurs honnêtes sentirent de la honte à vivre lorsqu'il périt. On voulait s'offrir à la hache pour ne pas vivre avec ses bourreaux. Les esprits égarés revinrent à la justice, quand ils virent les brigands cesser d'en respecter jusqu'au moindre simulacre; les scélérats les plus endurcis se
troublèrent y quand ils virent la révolte des esprits les plus fascinés et la chute de la plus pure vertu. Nulle passion^ nulle perversité ne suffit pour justifier , dans la conscience d'aucun de ces monstres, l'assassinat d'un homme consacré au respect universel. Ceux qui ne le détestaient pas comme un crime en frémirent comme d'un sacrilège; et bientôt, par leur chute, ils offrirent aux peuples asservis la consolation de penser qu'il y a pour la plus féroce tyrannie des limites impossibles à franchir avec impunité.
BIABAT (1).
Mes alarmes sont extrêmes. On a abattu à tous les théâtres le buste de Marat; je tremble que tout à l'heure on ne le dépanthéonise. Dépanthéoniser Marat! Si cela arrive, tout est perdu. La patrie éplorée demande que Marat reste au Panthéon , qu'il y reste seul, qu'il y reste à jamais. Marat suffit pour rempUr cette vaste enceinte. Nul ne peut trouver place à côté de Marat. Ce n'est pas trop de ce bel édifice, de cette magnifique colonnade, de ce dôme imposant, pour attester à la postérité le degré d'abjection où la France fut plongée pendant une année, et quels honneurs elle fut capable de décerner à Tinventeur de la dictature révolutionnaire, au promoteur de cent mille assassinats (2). Et quand il serait possible de dépanthéoniser Marat, le serait-il de démaratiser le Panthéon?
Convient-il bien de consacrer un temple à la cendre des grands hommes , et d'appeler ce temple la réunion des dieux? (car le mot Panthéon n'a pas d'autre sens. ) Quelle idée servile, que de diviniser des hommes, et de se consacrer à leur adoration! L'adoration est
(1) (Note de VédUeur.) Le portrait de Marat est inséré au tome III de cette collection, page 273. L'article qu*OD va lire et les suivants en sont le complément.
(2) Robespierre et ses complices ne sont que les exécuteurs testamentaires de Marat. Les cent cinquante mille têtes qu'ils ont abattues ne sont qu'un à-compte sur les trois cent mille auxquelles il avait taxé la France.
Ils ont fait comme David, qui n'apporta à Saûl les prépuces de trois cents Philistins, que parce que Saûl les avait demandés.
un sentiment imbécile, quel qu'en soit l'objet. L'adoration des morts dispose à adorer les vivants : il est si naturel de se mettre à genoux aujourd'hui devant l'homme dont on prévoit qu'il faudra demain adorer la cendre! Il est si naturel aussi à l'orgueilleux qui peut aspirer à devenir un dieu après sa mort, d'aspirer à le devenir de son vivant ! Robespierre eût-il osé exiger l'adoration du haut de son trône, si Marat n'en eût été environné dans sa tombe au Carrousel? Ne jouons pas avec la raison humaine , cette fière raison dont on fait tant de bruits et qui est si fVagile.
D'ailleurs, est-il utile à la morale et à Tinstruction publique de rassembler dans une seule cité les ossements de tous les morts illustres? Quelle sera la puissance de tant de monuments entassés les uns sur les autres? Ils se disputeront tous l'attontion , et aucun ne pourra , par cette raison, s'emparer de Tàme et la passionner; ils surchargeront l'esprit de souvenirs confus, aucun ne réchauffera de souvenirs vivifiants. Laissez à chaque vertu, à chaque grande action, au moins l'espace qui lui est nécessaire pour répandre l'éclat dont elle brille, et inspirer le recueillement qui peut porter à rhniter.
C'est sur le lieu même où une grande action a été faite, où une grande vertu a été déployée, qu'il faut ériger le monument destiné à les conserver ; c'est là que la pierre , que le marbre , ont une éloquence sublime, dont l'art ne peut les douer. La colonne élevée à Turenne dans le champ de gloire où un boulet l'a frappé, imprime bien d'autres sentiments que ce monument si somptueux dont Pigalle a enrichi un temple de Strasbourg.
Et d'ailleurs, Tinstruction , les encouragements à la vertu, ne doivent-ib pas être répandus sur toute la surface de la république? Les morts illustres appartiennent-ils à Paris seul? Est-ce à Paris qu'il faudra venir, de Rayonne et de Dunkerque, chercher le feu sacré de la vertu ? On répète sans cesse qu'on ne veut point faire de capitale dans la république, et sans cesse on travaille, sans s'en apercevoir, à en faire une énorme aux dépens de la France entière. Est-il une spoliation plus cruelle pour les départements, que d'en enlever les cendres chères aux cœurs vertueux ?
Les anciens plaçaient les tombeaux des grands hommes dans les lieux qu'ils avaient
im BIOGRAPHIES, PORTRAITS, NOTICES, ESQUISSES, ETC., CONCERNANT
illustrés; ils élevaient leurs monuments en plein air, dans les champs, sur les grands chemins surtout. C'est sur lés grands chemins que Varron les 2Atntài,parcegu€, disait-il , ils rappellent aux passants ce qu'il y a dessous.
Au lieu de dépanlhéoniser Marat, législateurs, instituez une solennité qui, chaque année, amène, au moins une fois, le peuple français en longs habits de deuil sur son tombeau, pour y frémir des barbaries qu'il a fait commettre, et éloigner à jamais la possibilité de leur retour.
Il importe moins de célébrer les grandes actions, ou les éclatantes prospérités des peuples, par des fêtes annuelles, que de consacrer leurs fautes et leurs malheurs par des deuils publics. Si la Saint-Barthélémy eût été célébrée parmi nous par trois jours de deuil annuel , nous n'aurions pas vu récenunent une Saint-Barthélémy de quinze mois.
Si quelques législateurs abusés , égarés un moment, ont loué Marat , se croirontrils pour cela intéressés à le venger ou à le défendre ? Détrompés par une trop fatale expérience, balanceront-ils entre sa dégradation et la restauration des principes? Leur est-il possible de parler franchement, fortement, puissamment d'humanité et de justice, tandis que la mémoire de Marat sera Tobjet d'un culte insensé? Veulent-ils laisser la raison rentrer dans ses droits, ou veulent -ils s'en réserver une distribution arbitraire et calculée ? Le moyen de se préserver de la censure qu'ils appréhendent trop peut-être, est de placer entre eux et leurs ennemis, non l'autorité des décrets, ni la puissance des baïonnettes, mais, au contraire, une confession franche, un aveu sincère de leurs erreurs : c'est là ce qui les rendra respectables et chers à la France, et fera trouver dans les espérances d'un heureux avenir l'oubli du passé.
{Journal de Paris , du 18 pluviôse an m. — 6 février 1795.)
On crie partout et on vend : Les crimes et forfaits de Marat. L'on crie partout et Ton ne vend pas : Les grands services de L'ancien comité de salut public, La place du Carrousel est déblayée du tombeau de Marat, et l'on rencontre des tombereaux qui voiturent ses bus-
tes à régout Montmartre. Quelques gens se fichent de cette cérémonie; mais ce n'est pas pour Marat, c'est pour l'égout. Ils en craignent l'encombrement et Tinfection. On ne voit plus Collot, ni Barrère, ni Billaud, à la convention. Us débutent dans leur apologie par crier à /'tngratilude nationale! Ils reconnaissent donc que l'opinion nationale a prononcé sur leur existence.
Les derniers honneurs qu'on rend en ce moment à Marat , ceux qui attendent les ministres de ses volontés et de son culte , sont une grande leçon pour l'imbécile vulgaire et pour les grands jongleurs qui se croient de grands politiques. Le peuple voit à quelle honte et à quels regrets expose une adoration servile; et le reste de nos tyrans voit ce que devient une puissance fondée sur la déception et l'imposture.
(Journal de Paris, du 25 pluviôse an m. — 13 lévrier 1795.)
On assure qu'on va étayer le dôme chancelant du Panthéon français. La nécessité de prendre très-promptement cette précaution parait démontrée par un écrit de Boulland , architecte...
Les amis des arts s'inquiètent de l'ébranlement d'un si bel édifice. Comment ne voit-on pas que, depuis l'apothéose de Marat , le grand vice de ce monument n'est pas son inconsistance, mais son indélébile souillure?
( Journal de Paris , du 30 messidor an iv. — 18 juillet 1796.)