DE LA MORT DC GÉNÉRAL KARCBAU
Si j'avais reçu de la nature le moindre talent pour le théâtre, je voudrais y mettre la Mort du général Marceau , soit en drame , soit en ballet d'action. Je ferais peut-être un mauvais poème, mais je donnerais du moins un spectacle ulile et touchant. Je montrerais le pouvoir que donnent, sur l'ennemi le plus farouche, la bravoure, l'humanité, le désintéressement, le respect pour l'ennemi vaincu et désarmé, le ménagement pour le territoire envahi; tous avantages qui ont rendu Marceau respectable à l'armée autrichienne. Je ne répugnerais même point à montrer les généraux^
DES PERSONNAGES AVEC LESQUELS L'AUTEUR A EU DES RELATIONS, i60
ofliciers et soldats autrichiens cédant à d'honorables regrets, et les unissant à ceux des troupes françaises.
Je ne chercherais point à contenir je ne sais quel sentiment pacificateur qui pourrait naître à la vue de ce spectacle ; du moins je me plairais beaucoup à célébrer, à montrer en scène cette portion de l'esprit chevaleresque qui adoucissait autrefois la férocité de la guerre , en écartait tous les malheurs inutiles, mettait une sorte de police jusque dans ses ravages , sans affaiblir en aucune manière Tattaque ou la défense légitime.
La mort de Marceau m'a rappelé celle de Bayard, et voici ce que je lis dans l'histoire :
d Quand il prenoit prisonniers, les traictoit tant humainemens que merveille, et de rançon tant doulcement, que tout homme se contentoit de lui. . . Quand il fut près de mourir de sa blessure. . . vint le voir le marquis de Pescaire (officier espagnol ), et lui dit : a Plenst à Dieu, seigneur de Bayard, qu^il m'eust cousté une quarte de mon sang , et vous teinsse en santé mon prisonnier. . . estant néanmoins assuré que Pempereur, mon maistre, en ses guerres n'avoit point de plus grand ne plus rude ennemi que vous. Tels piteux et lachrymables regrets faisoit le marquis de Pesc4iire et plusieurs autres capitaines, sur le corps du bon chevalier sans peur et sans reproche; et croy qu il n'y en eut pas six de toute Tarmée des Espagnols, qui ne le vinssent veoir l'un après Tautre, etc. »
Voilà rhistoire du général Marceau : autant vaut cette façon de faire la guerre, que celle des flibustiers.
{Journal de Paris , du là vendémiaire an v — 6 octobre 1796).
MARMOHTEL.
H y a dans la salle à manger du baron de Staël un portrait de Marmontel. Ce portrait est fort ressemblant, mais les yeux en sont trop saillants. Pendant un dîner où était Tabbé Arnaud, quelqu'un s'écria, en considérant ce portrait : Voilà des yeux pleins de génie! '^ Oui y dit Tabbé, &est pour cela qu^on les a fails hors de la tête!
Un citoyen qui, dit-il, a défendu la mémoire de Dubelloy, peu respectée par M. de la Harpe, et qui, par cette raison, doit être un homme de lettres, fait revivre aujourd'hui dans un journal une épigramme faite par l'abbé Arnaud contre Marmontel , pendant leurs querelles au sujet de Gluck et de Piccini; mais il la mutile indignement. Voici comme il la donne :
Ce Marmontel $i gros, si long, si lent, si lourd , Qui ne déclame pas, mais beugle, Juge de peinture en aveugle.
Et de musique comme un sourd.
Ce pédant hfdcheuse mine.
De ridicules tout bardé , Dit qu'il à pour les vers le secret de Racine : Jamais secret ne fut, à coup sûr, mieux gardé.
Marmontel n'était point gros. Il avait une très-belle figure, et point une fâcheuse min^. Jvge de peinture en aveugle, n'est point français. Juge de musique comme un sourd, n'est point français. QuUl a poui les vers le secret de Racine, offre un sens dégoûtant.
Puisqu'on a réveillé le souvenir de cette épigramme, il est juste de la donner telle qu'elle a été faite. La voici :
Ce Marmontel si long , si lent , si lourd , Qui ne parle pas, mais qui beugle.
Jugeant la peinture en aveugle , Et la musique comme un sourd; Ce pédant à sotte doctrine.
De ridicule tout bardé.
Dit qu'il a le secret des vers du grand Racine : Certes, jamais secret ne fut si bien gardé!
Cette épigramme n'empêche pas que le nom de Marmontel ne soit à jamais cher aux lettres et à la philosophie. Il fut un des écrivains les plus élégants de son siècle; il y a dix fois plus d'idées, d'esprit et d'instruction dans ses Étéments de littérature, que dans le Cours de M. de la Harpe. Celui-ci fait bien voir les beautés et sentir les défauts des ouvrages qu'il juge : Marmontel fait voir les défouts et sentir les beautés. La critique de Marmontel échauffe en même temps qu'elle éclaire; elle excite le génie en épurant le goût: celle de la Harpe refroidit, inspire la crainte des fautes, et n'ajoute rien aux moyens du succès. Marmontel est le
170 BI0GRAPH1ES,^P0RTRAITS, NOTICES, ESQUISSES, ETC., CONŒRNANT
guide de l'homme de goût qui crée; la Harpe, celui de Thomme de goût qui juge et ne veut que juger. Marmontel était doué d'une sensibilité profonde , qui a fait le charme de tous ses écrits. Ses derniers Contes moraux sont pleins d'intérêt, et d'un style enchanteur. La meilleure épigramme ne peut rien contre la mémoire d^un pareil écrivain; au reste, voici sa réponse à l'abbé Arnaud. Le bon temps que celui de ces épigrammes !
Sur Tair : L'avez-vous vu, mon blen-aimé?
L*abbé Fatras, De Carpentras, Demande un bénéfice ; Il en aura, Car l'Opéra Lui tient lieu de Toffice.
Monsieur d'Âutun , Qu'il en ait un !
Cest un devoir De le pourvoir.
On veut le voir Venir le soir, . Précédé de sa crosse ; Et le matin , Chez sa catin , Arriver en carrosse.
Pour Armide, il a tant trotté , Pour Alceste, il s'est tant crotté, Que c'est pitié De voir à pied Ce grand apôtre de coulisse , Comme un sergent de milice.
L'abbé Fatras, etc.
( Journal de Paris , du 28 prairial an ix. — 17 juin 1801.)
J'ai lu en entier les Mémoires de Marmontel. Il n'y a guère que les deux premiers volumes qui répondent à ce titre; car quand Fauteur raconte les commencements de la révolution, il est historiographe de France, et non historien de lui-même. Il n'est pas vrai , comme bien des gens le disent, que cette partie soit absolument mauvaise; elle est pleine de détails vrais et d^observations justes, mais l'auteur n'a pas tout vu.
Il est évident pour moi que tout ce qui regarde les temps antérieurs à la Convention a été rédigé dans la vue de remplir le devoir de la
place d'historiographe, et c'est le seul monument que Marmontel ait laissé de l'existence qu'il avait sous oe titre. Sa lettre sur le sacre de Reims est au-dessous du médiocre : ce n'est rien. Ce qu'il dit des commencements de la révolution est quelque chose. La politique était chose trop compacte et trop profonde pour les yeux de Marmontel; il était accoutumé à pénétrer dans les mœurs des boudoirs et des coulisses : aussi, peint-il très-bien des caractères de femmes ou d^hommes du monde , ce qui diffère peu des femmes. Mais quand il veut nous représenter Fàme d'un politique, d'un conspirateur ou d'un grand citoyen, d'un factieux ou d'un homme d'État, le burin s'émousse dans ses mains, et nul trait ne ressort.
Dans la partie qui concerne Marmontel, et qui seule constitue proprement ses Mémoires, deux sentiments dbtincts m'ont frappé , et je les ai conservés après la lecture : le premier, c'est que l'auteur a su rendre la pauvreté aimable, intéressante, noble, en lui donnant de l'esprit et de l'âme; et le second, c'est qu'il rend la grandeur parfaitement ridicule et méprisable quand il la trouve sans mœurs, sans raison, sans esprit. Je lui sais gré de ces deux effets : il est bon de montrer, par de doubles exemples, que l'esprit et la raison sont les maîtres du monde; que partout où pénètre leur lumière, il y a de l'intérêt, et que l'oripeau ni le pouvoir ne peuvent en tenir lieu.
J'ai remarqué avec plaisir que Marmontel , en parlant mal de la révolution, même en plaidant pour la liberté du culte catholique, avait été conséquent ; qu'il n'avait rétracté ni eu besoin de rétracter les principes de sa philosophie, pour se déchaîner contre les horreurs commises par des scélérats qui n'avaient pas plus de rapport avec la philosophie qu'avec l'Évangile , où la doctrine cÙte des sans-cutoties est expressément établie. Je conclus de là que si tous les confrères de Marmontel avaient, comme lui, poussé leur carrière jusqu'au fort de la révolution ; comme lui, sans se démentir plus que lui , et en se conformant aux principes professés par eux durant toute leur vie, ils auraient eu horreur de cfe qui se passait en 92, en 93, même avant et depuis. Il me paraît donc que ses Mémoires sont un témoignage en faveur des philosophes du dix-hui-
DES PERSONiVAGES AVEC LESQUELS L'AUTEUR A EU DES RELATIONS. i7i
tième siècle^ et contre les crimes qui en ont déshonoré la fin, et contre les calomniateurs qui veulent les en charger.
11 me parait, au reste, que le prodigieux succès de ces Mémoires, que tout le monde lit et dont tout le monde parle, est une forte preuve du peu de succès qu'ont obtenu , hors de leur partie les détracteurs jurés de la raison humaine , gens bien plus odieux que ne sont ridicules les chevaliers de la perfectibilité. L'intérêt qu'inspirent ces Mémoires tient en très-grande partie à celui que le dix-huitième siècle, et les hommes qui l'ont honoré, continuent d'inspirer aux gens sensés du dixneuvième. Il y a de quoi rire à voir tant d'efforts répétés tous les matins par tant de fripons déguisés , sous tant de prétextes divers, pour nous faire rougir du dix-huitième siècle ; il y a, dis-je, de quoi rire à les voir si parfaitement inutiles. [Extrait d'une lettre à M* de V...)
(23 frimaire anxiu. — 19 décembre 1805.)
HERGIEB.
Il y a, dans l'Institut national, un homme qui s'avise de faire, dans les plus méprisables journaux , des portraits plus mépristJ^les encore de ses plus estimables confrères; et si l'on faisait le sien, il serait impossible qu^il restât membre de ^Institut. G*est un homme fameux par l'habitude qu'il a prise de ne rien dire, de ne rien écrire, de ne rien faire qu^au rebours de la raison et de sa conviction; et il faut qu'il ait bien contracté cette habitude, puisque l'état qu'il exerce depuis deux ans est celui qu'il s'est le plus attaché à déshonorer pendant dix ans par ses écrits, et qui, s'il vous décline son nom, ce n'est jamais que renversé (1). — Il est cependant conséquent en deux points; car il ne renverse son nom que quand il signe ses sottises. Il garde l'anonyme quand il écrit des injures.
Le citoyen Mercier prépare un dictionnaire néologique, qui sera composé de trois mille
(0 [Note de VÉdileur.) Il signait habituellement Rbicbkm.
mots nouveaux, dont pas un n'a le tort d'avoir été employé par un bon écrivain. L'impression de cet ouvrage est à moitié faite; il ne tardera pas à paraître.
{Journal de Paris, du 15 prairial an ix. — 4 juin 1801.)