‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 71 sur 208 · M. DE MIRABEAU A M. ROEDERER · texte numérisé non relu

M. DE MIRABEAU A M. ROEDERER

a Vous serez bien aimable, mon bon ami, de me faire copier, ou le mémoire de M. Necker, ou l'extrait que vous ferez de ce mémoire. Je vous supplie de hâter aussi, le plus possible, la communication de vôtre ultimatum, et de m'avertir du jour fixe où vous parlerez. Quant à mon travail , il est entièrement à vos ordres quand vous voudrez; mais , mon bon et cher collègue,, tâchez de me donner les éclaircisse-

ments que je vous demande avant jeudi , jour sacré auquel vous m'avez promis de ne plus manquer.

« Vale, et me ama. »

(Note de Védileur.) J'extrais d'uo manuscrit non terminé, de mon père, le passage suivant, qui se rapporte à la dernière lettre qu'il reçut de Miral)eau, et qui s'y trouve inséré :

« La mauvaise condition faite à la place de procu- « reur général syndic du département de Paris, et au « directoire, n'était sentie par personne; Mirabeau « même ne l'avait pas aperçue. Frappé de Fidée que « c'était la première des places électives de France « nommées par le peuple, et le poste avancé d'une

• opposition redoutable pour la cour, il l'avait am- « bitionuée dans sa gloire. Voici une lettre qu'il m'é- « criait sur le bureau de rassemblée nationale, et « qu'il m'envoya par un huissier à la place que j'oc* « cupais, au côté gauche de cette assemblée. Il prouve « tout à la fois l'idée qu'il avait des fonctions du pré-

• sident et du procureur général syndic du départc- « ment, celle qu'il avait des deux personnes qui fu- « rent nommées à ces places par la première élection, « celle qu'il avait de lui-même. Je présume que les « lecteurs verront avec plaisir une copie exactement « figurée de cette lettre, et je l'offre ici calquée sur « l'original. Voici la lettré dont il s'agit :

M. Ml IIUIABBAU ▲ IL aOB^EBCa.

«Il faut, mon an , lénnr no» forces pour que vous soyez du département; car, tout utile que vous ayez été , et surtout que vous puissiez Fêlre , tout homme fort, et très- fort, que vous sachent les dix ou douze hommes de rassemblée en état de vous étudier, qui font l'opinion , vous ne pouvez pas vous dissimuler qu'en général vous n'avez pas de faveur; que les machinateurs vous poursuivent avec d'autant plus d'âcreté, qu'ils ont voulu vous avoir, et que vous vous êtes prononcé contre eux avec plus de courage dans l'assemblée que qui que ce soit sans exception ; qu'enfin, et surtout, vous avez pour Paris le péché originel de les avoir mulctés dans les impositions. Vous ne pouvez pas vous exagérer à quel point vous avez été travaillé à cet égard.

« La première chose à faire , c'est une lettre où vous exprimiez votre estime pour la part qu'a dans la révolution ce Paris ruiné par et pour elle; où vous réfutiez rinculpation d'avoir voulu récraser, et où vous mettiez de

grands aperçus sur la nécessité de substituer une existence naturelle et prospère à Texistence artificielle et désastreuse que lui ont ravie nos très-justes réformes. Soyez sûr, mon trèscher, que cette démarche sera décisive.

(( Il faut, ensuite, que vous me donniez un jour de la semaine où je vous fasse dîner avec trois électeurs à moi, et que personne ne le sache.

<K n faut, enfin, que vous ne tranchiez pas sur la monnaie comme vous le faites; car vous faites tort à lui et à vous (sic); les chances maussades qu'il rencontre tiennent à des choses que la roideur ne vaincra pas.

a Mon cher, ne perdez pas de vue que si nous sommes au directoire, Tabbé (Sieyès) , vous et moi , que nous sachions ne pas nous séparer, la chose publique est sauvée, et le grand brûlot des intrigues perverses échoué. L'homme aux grandes et nerveuses conceptions, aux hautes et vigoureuses pensées, devrait s'apercevoir enfin que les affaires se font moins avec le génie qu'avec les hommes; il devrait s'apercevoir que j'ai suivi le plan qui lui a donné tant d'humeur et de méfiance, avec un succès et une égalité de marche, de mesure et de volonté qui devrait lui inspirer quelque confiance. Soyons une fois solidaires , et vous verrez à quoi se réduiront les bâtons flottants sur l'onde. Le respect humain m'empêcherait peut-être de parler ce langage, si j'étais en mauvaise position; mais mon terrain et ma cabane sont aussi solides que terrain et cabane puissent Fêtre dans un tremblement de terre. Croyez donc que c'est à la chose dans vous, et à vous dans la chose, que je pense, et liez-vous enfin indissolublement à un homme qui prise trop la gloire et le talent pour que vous ne le retrouviez pas toujours et à la bonne besogne et à vous aimer, d

<« Cette lettre de Mirabeau fut cause de mon accep- « tation de la place de procureur général ; elle me « persuada de deux choses ; qu'il était possible d'y a faire beaucoup de bien ; que cela m'était plus fa- ■ ciie qu'à beaucoup d'autres.

<c Mirabeau mourut . . . mois après cette lettre. « Plût à Dieu qu'il eût vécu jusqu'au 10 novembre « 1791, jour de mon élection à la place de procureur « général syndic I On n'aurait pas pensé à moi. Mi- K rabeau , dans celte place, eût pu donner aux af- • faires publiques une direction que je n'avais ni la « puissance de leur imprimer, ni même la présomp-

« tion de leur tracer ; et moi j'aurais échappé aux n malheurs qui m'ont assailli . . . Mais j'en aurais, « conune tous les Français, essuyé d'autres. »

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