MONTESQUIOU
Montesquiou est mort il y a deux jours, d'une fièvre maligne. Il n'était 6gé que de cinquantesept ans; ainsi sa mort est prématurée. Il laisse de profonds regrets à ceux qui l'ont connu, même à ceux qui n'ont connu que ses ouvrages. C'était un esprit sage, éclairé et parfeitement net; . c'était, de plus, un excellent citoyen. Je sais bien ce que la défiance a dit de son patriotisme ; mais je sais aussi ce que la confiance en aurait obtenu pour la patrie; et je dois déposer aux pieds de la liberté les motifs de la conviction que j'ai toujours eue de son sincère attachement à la république.
Dès longtemps avant la révolution, il cultivait les lettres, il cherchait la société des hommes éclairés; il a eu une grande part à la fondation du Lycée : c'est de la confédération des gens de lettres, c'est des lettres, en un mot, que nous sont venues les premières idées de liberté et les premiers sentiments d'égalité.
Montesquiou fut grand officier de la maison d'un prince avant la révolution; mais alors ce prince était en opposition avec la cour. Il s'y réunit depuis , et Montesquiou donna sa démission.
Montesquiou, avant la révolution, disputa son nom à des usurpateurs ; mais il disputa avec plus d'ardeur son titre de citoyen, il y a un an , à des ennemis qui, dans une section, voulaient le lui ravir. C'est plus qu'un droit , c'est un devoir du citoyen de défendre la propriété que la loi lui garantit. Il est agent de la loi, quand il a recours à ses ministres contre l'usurpateur ou le spoliateur. Au reste, voici une anecdote relative au procès qu'il a soutenu au sujette son nom : Quelqu'un lui ayant demandé auquel de ses ancêtres s'attachait la prétention de ses adversaires, Montesquiou le montra sur sa généalogie. Après l'examen , la personne lui dit : «Monsieur le marquis, voilà un parchemin glorieux.» — «Omî,» réponditil , « c'est un assez bon titre contre la vanifé des autres. » Ce mot, plein de raison et de finesse, montre que, dans cette affaire, il résistait à
la vanité des usurpateurs, et ne donnait rien à la sienne.
Montesquieu a été membre de l'assemblée constituante, de celte assemblée dont il a été plus facile de rappeler les fautes que de faire oublier les services ; et il y a toujours voté avec le parti national.
En 4792 et 4793, il a commandé une armée de la république , et il a fait la conquête de la Savoie.
Forcé de sortir de la république en 4793, pour avoir voulu éjwirgner Genève , dont un aveugle ressentiment avait juré la destruction, au lieu de se rendre près du prince auquel il avait été attaché, et qui, dès lors, se croyait roi de France, il alla s'établir dans une république de la Suisse; et là , il s'acquit l'estime et l'amitié de citoyens qui ont honorablement figuré dans la révolution helvétique.
Montesquiou, rentré en France, a fait des écrits excellents sur l'administration des finances. Plusieurs sont insérés dans le Journal d'économie publique; le plus considérable est impriiné à part» sous ce titre : De CadmimS" tration des fnances dans une république. On y voit un véritable zèle pour le gouvernement sous lequel l'auteur vivait ; on y voit aussi un talent très-propre à le servir.
J'atteste, et j'entends toutes les personnes qui ont vécu faniilièrenient avec lui depuis son retour de Suisse, dire comme moi, qu'il blâmait et modérait, autant qu'il était en lui, tout mouveinent de réaction, et qu'il disait souvent : (c Le vainqueur qui ne veut pas pardonner provoque à de nouveaux combats, et compromet la victoire. »
Il partagea avec beaucoup de bons citoyens l'honneur d'être rejeté des élections de Tan V. Il fut déclaré terroriste dans sa section. Cette offense, qui ne le préserva pas d'être traité de royaliste aux élections de l'année suivante, prouve que les royalistes connaissent mieux leurs ennemis que les républicains ne connaissent leurs amis, ou qu'en général on est plus disposé à nuire qu'à rendre justice.
Montesquiou a quelquefois parlé avec humeur de quelques magistrats de la république, jamais de la république qu'avec un vif intérêt; et de ces magistrats dont il parlait avec humeur, il ne souffrait pas qu'on en parlât avec menace.
Je Tai vu combattre avec chaleur, et Marner avec amertume, non-seulement toute idée de contre-révolution, mais encore tout projet capable de compromettre la constitution. Et les gens devant qui il se montrait ainsi républicain, paraissaient être assez puissants pour détruire la république, et le succès de leurs manœuvres ne paraissait pas éloigné; c'était vers le J 8 fructidor. .
Il disait habituellement : a Rien n'est si facile que de faire aimer et respecter la république. » Eût-il parlé ainsi , s'il ne l'eût aimée et respecté^ lui-même ?
Les habitudes de sa vie privée attestent aussi son goût naturel pour ce gouvernement.
Jamais je ne lui ai entendu dire un mot qui annonçât le moindre regret de l'existence qu'il avait avant la révolution. Rien n'annonçait eu lui un homme tombé ou même volontairement descendu^de haut; et pourtant, il était un de ceux à qui la révolution avait fait perdre le plus d'honneurs, de pouvoirs et de richesses.
A son retour de la Suisse, il se logea à un cinquième étage, à la rue de la Révolution , et il n'a jamais dit : a Je suis mal logé. »
Ensuite, ne pouvant louer le magnifique hôtel qu'il avait fait bâtir à la rue Plumet, il prit le parti d'aller habiter l'entresol placé au-dessus de la loge d^ son portier ; et il montrait les appartements du fond, aux personnes qui avaieni quelque envie de les louer, comme s'il ne les avait fait bâtir que pour cela.
Son caractère, enfin, avait besoin des mœurs républicaines. Montesquiou était prompt, franc, ferme dans ses discours ; avec cette manière de s'exprimer, qui dans la monarchie est quelquefois appelée brusque et rude, il devait être plus à Taise dans la république.
En voyant, en 4787 et 1788, sa manière de s'entretenir au Lycée avec tous les hommes de quelque mérite, je me suis persuadé qu'il ne mesurait, dans les personnes d'un rang inférieur au sien , que le mérite. S'il était quelquefois dédaigneux , c'est qu'il parlait à un sot ; dur, c'est qu'il parlait à un méchanU Avec un homme de bien et de talent, il avait le ton de la parfaite égalité; avec les hommes supérieurs , et je ne sais s'il en était beaucoup dont il ne fût l'égal, il avait le ton de la dé-
par l'esprit et le caractère, à la colonne où sont inscrits tous ceux qui l'ont aimée et servie.
(Journal de Paris, du 12 nivôse au vu. — i" janvier 1799.)
férence; avec tout le monde ^ celui de Ifi dignité tempérée par la simplicité.
Dans ce temps-là^ je me suis dit : Patricien du premier ordre, il cherche dans lepléhéien. l'homme. Donc, s'il fût né plébéien, il n'eût considéré de même que l'homme dans le patricien. Exempt de hauteur, malgré sa haute origine, il eût été exempt de basse^e, d'envie et de malveillance, dans un rang obscur : dans cette âme réside le pur sentiment de l'égalité.
Et, depuis la révolution, me rappelant ces souvenirs, je n'ai pas été étonné de le trouver au ton de tout le monde, sans avoir changé le sien.
Au reste, Montesquiou n'avait besoin ni de faste, ni de titres, ni de pouvoir, pour se faire distinguer dans la société, ni d'être distingué par la multitude, pour être heureux. Il aimait les livres, il lisait tous les romans nouveaux , les trouvait tous assez bons, parce qu'il pleurait à la lecture de tous, sans se douter que le secret de son attendrissement était presque toujours en lui, non en eux. Il aimait tendrement ses amis, ses enfants, sa femme , et en était aimé de même. Il les aimait en homme qui trouve en eux, non-seulement ses plus chers intérêts, mais encore &es plaisirs, ses amusements, ses occupations. Il n'y a point de place, point d'accès pour la vanité dans les âmes remplies de sentiments si doux ; ces sentiments sont donc encore de bonnes cautions de l'amour de la liberté et de respect pour l'égalité. Celui qui connaît tous les intimes besoins de la nature humaine, ceux du cœur et de la pensée, doit en respecter tous les droits.
Je n'aurais pas donné publiquement ces éloges à Montesquiou vivant. Si je l'avais fait, l'envie n'aurait pas manqué de dire qu'il sollicitait quelque emploi par ma plume, et la calomnie se serait aussitôt déchaînée contre lui. Aujourd'hui, sûr qu'aucun honnête homme ne peut contester les témoignages que je rends à sa mémoire, je ne m'informe pas s'il est des gens à qui ils puissent déplaire. Je crois devoir à l'honneur d'un bon citoyen d'empêcher la haine ou la prévention de séparer son nom de ceux des fondateurs de la liberté française; je crois devoir à l'intérêt et à l'honneur de la république , d'attacher le nom d'un citoyen distingué
SUR Clf AnTICLB DU CITOYEN DULADRB CONTRE MONTESQUIOU.
Je reçois chaque jour des réclamations , et contre l'article de Dulaure, inséré dans le journal du 21 de ce mois, et contre mon silence sur cet article. L'on m'adresse aussi des réponses dont on me demande la publication. Je ne puis ni faire usage des réclamations, ni imprimer les réponses.
Si le citoyen Dulaure n'avait mêlé des insinuations injurieuses pour moi, aux injures qu'il dit à Montesquiou^ j'aurais pu a-aindre que l'insertion pure et simple de son article ne parût être un aveu de ma part de tout ce qu'il contient contre celui-ci, et une rétractation de ce que j'ai dit à son honneur. Mais conune on ne peut croire ni que j'avoue les injures que m'adresse obliquement le citoyen Dulaure, ni que je me sente trop accablé pour y répondre, j'ai pensé qu'on n'attribuerait mon silence sur Montesquiou qu'à mon indifférence pour son détracteur.
J'avouerai pourtant qu'une espérance assez douce s'était placée dans mon esprit, malgré cette indifférence : c'était de voir des représentants, qui figurent honorablement parmi les républicains, se rappeler que Montesquiou a partagé avec eux son asile en Suisse, et démentir le reproche de persécutions que lui fait le citoyen Dulaure. Mais, quoique cette attente ait été trompée, je ne vois pas de motif pour répondre à ses imputations.
D'ailleurs, que répondre à un homme qui, pour toute preuve d'incivisme, allègue que Montesquiou l'a mal reçu?
A un homme qui suppose, sans preuve, que Montesquiou a dû le bien recevoir?
A un homme qui suppose que Montesquiou a pu le bien recevoir dans un pays où lui-même n'était pas trop bien établi ?
Que répondre à l'homme qui fait un crime d avoir défendu des titres, dans un temps où il fallait des titres pour n être pas opprimé ?
A rhomme qui déclare lâche It: noble qui n'a pas pris les armes contre son pays ?
i78 BIOGRAPHIES, PORTRAITS, NOTICES, ESQUISSES, ETC., CONCERNANT
A l'homme qui ne voit que du vil intérêt dans l'abdication des privilèges, faite par une minorité dont élait Montesquiou ?
Que répondre à l'homme qui ne veut pas qu'un membre de l'Académie française, ami (les lettres, soit présumé ami de la liberté, parce que, dans l'Académie, était le cardinal de Rohan; et qui n'a d'autre titre, lui, pour être cru patriote, que d'avoir été membre de cette convention où pourtant nous avons vu Marat?
Que répondre à l'homme qui, se plaignant du silence des journalistes à l'égard des républicains souffrants ou morts pour la patrie, tourne ses plaintes contre l'écrivain qui , des premiers ou plutôt le premier, a écrit en faveur des 73 et des 21 , au nombre desquels était Dulaure (1), et consigne ces mêmes plaintes dans le journal où les articles de biographie républicaine et philosophique sont les plus fréquents; dans le journal , où non-seulement on a célébré les héros républicains, mais encore où l'on a provoqué en leur honneur les hommages du théâtre ; témoin un article sur la mort du général Marceau ^ qui a donné nais* sance à deux ouvrages dramatiques, représentés trente fois à Paris?
Que répondre à l'homme qui , ayant été injustement proscrit par Marat, comme contrerévolutionnaire, accuse de royalisme, sans motif et sans preuve. Un citoyen excellent, de Tesprit et du caractère le plus distingués?
Que répondre à l'homme qui, ayant été déendu , ainsi que ses compagnons d'infortune, par un écrivain qu'il n'a jamais vu, accuse cet écrivain de défendre, pour le plus misérable intérêt, un ancien collègue avec qui il s'honore d'avoir travaillé à la fondation de la liberté?
Que répondre, enfin, à l'homme qui n'a pas appris du malheur à respecter l'innocence injustement soupçonnée, et à estimer le courage qui travaille à la faire reconnaître?
{Journal de Paris^ du 26 nivôse aa vu. — 15 janvier 1799.)
(1) Voyez la brochure intitulée De Vintérét de la Convention el de la Efpitbligue , concernant les proscrits. Celle brochure , qui a paru peu après le 9 thermidor, est de moi ; j*ose dire qu*elïe a servi la justice et la liberté.
le
AUX PBTITS^FILS DE lf01ITB8<HTI0r.
J'ai composé cet ouvrage pour le Lycée : je fais imprimer pour vous. S'il est vrai que
j aie fidèlement peint votre aïeul, je dois un nouveau tribut à sa mémoire et à la patrie : c'est de mettre son portrait dans les mams de ceux qui sont appelés les premiers à l'imiter.