ÉLOGB HISTORIQUE DE MONTESQUIOU
Anne-Pierre de Montesquiou est né à Paris, le 17 octobre 1739.
Son père, Pierre de Montesquiou, lieutenant général des armées du roi, était un honune de bien.
Sa mère, Gertrude-Marie-Louise Bombarde de Beaulieu, était une femme de tète.
a Je recommande particulièrement à mon a iils, x> disait Pierre Montesquiou dans son testament, cde ne s'éloigner jamais du resa pect et de la soumission qu'il doit à sa mère, a Cette mère tendre lui donnera de bons cona seils, tant- pour sa f(»rtune, que pour sa cona duite dans le monde. »
Montesquiou perdit son père à treize ans; ainsi, c'est à sa mère qu^il a dû son éducation. Il était, dans sa jeunesse, silencieux et froid. Sa mère se félicita d'avoir un enfant doué d'attention, plutôt que de paroles; et quand elle lui vit un esprit froid, bien qu'actif, eUe jugea que cet esprit aurait de la force.
Elle lui fit donner ce qu'on appelait alors une éducation classique ; elle plaça près de lui gn instituteur familier avec les principes et les méthodes de Tuniversité.
On s'attacha, non à lui épargner le travail, mais à le lui faire aimer; non à diminuer pour lui la peine d'apprendre, mais à la lui faire surmonter ; non à ménager ses forces, mais à les accroître; non à borner et à réduire les choses qu'il devait savoir, mais à lui faire une habitude et un besoin de toujours apprendre : en un mot , on ne s'occupa point d'alûréger son éducation, mais on le mit en état d'y travailler toute sa vie.
Aussi, en entrant dans le monde, Montesquiou entra dans la carrière des lettres. Ces deux carrières, que les jeunes gens sans talent regardent comme opposées l'une à l'autre, furent la même pour lui. En cultivant la sodété.
il cultivait son esprit : elle fournissait à son talent des anecdotes, des événements ; c'étaient pour lui des sujets de jolis contes, ou de chansons agréables. Les objets qui intéressaient son cœur, il les chantait; ceux qui égayaient son esprit , il les chantait : tout servait à son talent, son talent servait à tout.
Il porta du monde, dans les camps, cette aimable habitude.
Dès l'âge de douze ans, il était entré au service. En 4761 il fit, sous le maréchal de Soubisefla campagne d'Allemagne, en qualité de maréchal des logis surnuméraire de son armée.
Dans cette campagne il acquit de la gloire, et pourtant n'oublia pas ses amis.
Voici quelques vers d'une épître qu'il écrivit de Hanovre au poète Desmahis, le spirituel auteur de Y Impertinent :
Sur les tristes bords de la Leine,
Si loin de vous , cher Desmahis, Je songe quelquefois aux rives de la Seine ,
Toujours je songe à mes amis.
Avec cent mille fous, courant après la gloire»
Lorsque je viens en ces climats
Porter la mort et le fracas.
Dans Tespoir d'arriver au temple de Mémoire, A ce temple, qu'on voit toujours dans le lointain.
Et que Ton cherche à Taventure,
Par une route bien plus sûre, Apollon et TAmour vous mènent par la main.
Quand pourrai-je me retrouver
Dans cette retraite chérie ,
Qui serait ma seule patrie ,
Si Ton pouvait se préserver De tous les préjugés qui gouvernent la vie? Que 6^ espoir est loin au gré de mon envie!...
C'est avec cette facilité, cet aimable mélange de philosophie et de sentiment, de raison et de bon cœur, que Montesquiou faisait des vers dans le Hanovre, et à vingt ans.
Mais ce qui , dans ceux-ci , nous parait être plus remarquable que le talent, c'est le témoignage qu'ils rendent du caractère de Tauteur, à cet âge où il est si ordinaire de n'avoir point de caractère, et de ses mœurs, dans un rang oîi il était si difficile d'en avoir de bonnes. Pour en comprendre la valeur, il faut se rap()eler ce qu'était ce Desmahis pour qui Montesquiou avait une amitié si tendre. C'était l'homme de son temps le moins dupe des titres et des noms. On a retenu de lui ces vers énergiques :
Ces petits insectes titrés, Qui, de leur figure enivrés.
Chez vous , d'une course rapide , Apportent , dans des chars dorés.
Des sens flétris, une àme vide, Et de grands noms déshonorés...
C'est ainsi qu'il parlait des grands sans mérite. Si l'application de ces vers n'eût été détournée fort loin de Montesquiou, par ses mœurs, son esprit et son caractère, eût-il aimé Desmahis, et Desmahis l'eût-il aimé ?
La nature avait donné à Montesquiou la puissance de la pensée, en lui donnant celle de l'attention; son éducation lui en avait fait contracter l'habitude : un événement fâcheux lui en fit connaître le prix.
Étant en Espagne, il perdit tout à coup la vue, et s'en crut privé pour jamais.
Réduit alors à ne rien voir qu'en lui-même et dans ses souvenirs, il sentit combien il avait été sage de recueillir, de conserver les tributs payés à sa pensée par le sens dont il ne devait plus rien espérer ; il sentit combien il avait eu raison d'acquérir des idées, au lieu de multiplier sans mçsure ses sensations ; d'approfondir ses impressions, au lieu de les effacer par de continuelles distractions; de s'enrichir de sentiments, au lieu de s'appauvrir par l'excès des jouissances. Il est un âge, et c'est celui où se trouvait alors Montesquiou , où la nécessité passagère de se retirer en soi-même, de faire connaissance avec ses pensées, de vivre avec elles, décide pour la vie l'habitude de cultiver son esprit, parce qu'on a découvert, dans ce commerce de soi avec soi-même, des plaisirs inconnus dans toutes nos autres relations, et auxquels il n'est plus possible de renoncer quand on les a une fois goûtés. Montesquiou fit des vers pendant la privation momentanée de sa vue; et cette raison eût suffi pour qu'il continuât à en faire quand il l'eut recouvrée.
Dès avant son départ pour l'Allemagne, le 46 avril 1760, âgé de vingt ans, il s'était marié à Jeanne-Marie Hocquart de Montfermeil. Une chose singulière dans ce mariage , c'est qu'il fit rentrer dans la famille des Montesquiou les terres et châteaux de ce nom qui, depuis longtemps, en étaient sortis. Ce fut l'aïeul maternel du jeune époux qui les lui donna en dot, et l'on voit par le contrat qu'il y comprit spécialement les droit y place et prééminence de
chanoine honoraire dans l'église cathédrale d'Auch^ appartenant de toute ancienneté aux seifjneurs de âlontesquiou. Ainsi, le même acte rendit Montesquieu propriétaire de l'ancien domaine de sa maison , le fit époux et chanoine.
Ce dernier titre n'est pas étranger à son histoire littéraire. C'est sans doute à son infiuence qu'il faut attribuer quelques chansons un peu libres qui sont échappées à la gaieté de Montesquiou : telle est sa chanson sur VJncamation, dont nous n^avons garde de parler; tels sont aussi ses couplets à une Marie le jour de sa fôte, couplets que tout le monde sait par cœur, et qu'on a attribués au chevalier de Boufflers, alors abbé de moines : comme s'il eût été de la destinée de ces vers, faiblement pieux , de ne pouvoir circuler, dans ces temps pervers, que sous le nom d'un homme d'Église.
Mais ce qui fit surtout absoudre Montesquiou de cette petite* licence, ce furent les agréables productions qui se multiplièrent sous sa plume. Il a fait un grand nombre de pièces fugitives en vers. L'espace où nous sommes renfermés ne nous permet pas d'en donner une exacte
notice.
Le morceau le plus étendu qu'il ait fait en ce genre, est un poëme de cinq à six cents vers, intitulé l'Amour platonique. Ce morceau est plein de détails giacieux, et écrit avec une far cilité charmante.
Plusieurs épîtres d'amour, de galanterie, d'amitié surtout, se font distinguer dans son recueil. C'est dans le genre de l'épître que le poëte, homme du monde, a de l'avantage sur rhomme de lettres, pour la grâce des tours et la finesse de l'expression ; il semble que les lettres, qui ne sont que la conversation soignée, participent plus nécessairement que tout autre écrit à cette variété de tours et de mouvements, à cette convenance et à cette aisance de manières, qui ne peut s'acquérir que dans la longue habitude du monde poli.
C'est en ce genre aussi que Montesquiou a excellé. Voici quelques vers d'une épître adressée par lui à madame de Montesson. Après quelques félicitations délicates sur un événement heureux pour son cœur, il essaye de la peindre; et il finit ainsi son portrait :
Dans une aimable et douce oisiveté, Vous ne m'offrez qu'une fomme charmante;
N'affectant point la sensibilité.
Mais bonne amie, attentive, indulgente.
Et sans esprit pour la méchanceté.
Après les épttres de Montesquiou, nous placerons ses chansons : il en a fait dans tous les genres, depuis les couplets joyeux dont nous avons parlé, jusqu'à la romance.
Ce genre de poésie, maintenant peu en vogue parmi nous, mais qui reprendra faveur ulès que des circonstances plus calmes auront rendu l'esprit française sa naturelle vocation , méritait la prédilection du poète de société , et méritera peut-être un jour celle du poète citoyen et ami de la morale. Les chansons, par l'avantage qu'elles ont d'ajouter au plaisir de l'esprit le charme du sens qui répond le plus vivement à l'imagination, par la facilité avec laquelle elles se mêlent à toutes les occupations comme à tous les plaisirs de tous les âges et de toutes les conditions, par le privilège qu'elles ont de faire entendre cent fois, et sans lasser, ce que le discours ne ferait pas écouter une seule fois peut-être, peuvent avoir une puissante influence sur les mœurs publiques. Si jamais les chansons de Montesquiou sont imprimées, et si les chansons reprennent faveur, on verra qu'il a ajouté à la gloire de ce genre, et ce genre aura ajouté à la sienne.
Ses ouvrages de théâtre consistent en quatre comédies qui n'ont été jouées qu'en société*
La première est, la Vendange de Tugny, en un acte et en vers, représentée à Tugny, le 27 septembre n66. Cest un divertissement plutôt qu'une comédie.
La seconde est, le Minutieux , en prose et en trois actes. Le caractère du Minutieux y est plus plaisant que comique, parce que l'auteur s'est plus attaché à le montrer distrait des choses sérieuses par des minuties qui y sont étrangères, qu'occupé minutieusement des détails et des accessoires de ses plus grandes affaires. Mais il y a dans la pièce un caractère de jeune personne très-aimabl^ par sa candeur, sa sensibilité , ses mouvements et sa retenue tout ensemble. D'ailleurs, le tissu de Fouvrage est une jolie intrigue, bien conduite, bien dénouée : le ton de la pièce est d'une vérité pai^
faite.
La troisième comédie de Montesquiou est, r Heureux Contraste; elle est en vers et en un acle. Le sujet en est agréable. Deux couples
d'amants se trouvent réunis à ]a campagne; un homme gai et une femme inquiète, d'un côté; une femme légère et un homme inquiet, de l'autre. Les torts réciproques des amants amènent des confidences ; l'amant gai guérit l'amant inquiet; la femme sensible corrige Famante tourmentée, et la pièce finit par un double mariage. Cet ouvrage présente des mœurs aimables, que font ressortir des moyens ingénieux ; les traits de sensibilité y sont mêlés <^ des saillies gaies : le style en est fin et enjoué, tendre et délicat.
Le dernier ouvrage dramatique de Montesquiou est aussi le plus considérable. C'est, les Jouetirsy comédie en vers et en cinq actes.
L'auteur a composé cette pièce pendant son procès contre les usurpateurs de son nom.
G^ procès prend beaucoup de place dans l'histoire de Montesquiou, telle que tout le monde la sait. C'est qu'en général on ne compose l'histoire des hommes les plus distingués que de leurs actes publics, faute de connaître ou de pouvoir entendre l'histoire de leurs pensées. La vérité est que ce procès occupa trèspeu Montesquiou.
Il cita en justice des hommes qui avaient pris son nom, parce que ce nom était une propriété, parce qu'elle se détériorait par le partage avec des faussaires qui> non contents de Tavoir usurpée , avaient encore le tort plus grand d'en abuser.
Ce fut pendant ce procès, et pour répondre aux instances de l'abbé Arnault qui le sollicitait de publier sa généalogie, que Montesquiou lui dit ce mot si spirituel et si philosophique : <c Mon cher abbé, les titres ne sont bons que a contre la vanité des sots. »
Eh ! si la cause de Montesquiou eût été celle de la vanité nobiliaire ; si elle n'eût pas été la cause sacrée de la propriété, eût-elle eu pour défenseur le jurisconsulte éclairé et éloquent, que son zèle pour l'égalité et la justice a élevé à la première magistrature de la république?
Mais, ce qui ne laisse aucun doute sur l'indifférence de Montesquiou pour ce qui pouvait intéresser la vanité dans ce procès, c'est la composition des Joueurs pendant ses plaidoiries; composition à laquelle on pourrait ajouter celle d'une chanson très-gaie, très-piquante, faite quelques heures avant le jugement, à a suite d'une nuit passée en société dans les amuse-
ments les plus bruyants. La vanité inquiète ne laisse point la liberté d'esprit que ces ouvrages supposent : il n'est aucune passion qui bride le talent autant qu'elle le fait.
Nous regrettons de ne pouvoir donner une notice des Joueurs, et bien plus encore qu'ils ne soient connus ici que d'un très-petit nombre de personnes. C'est un ouvrage digne de notre scène comique ; il renferme deux scènes d'un talent supérieur.
Entre les ouvrages dramatiques de Montesquiou, nous n'avons pas compté plusieurs divertissements composés pour des fêtes données tantôt à sa mère, tantôt à sa fenune : ces sortes d'ouvrages sont ordinairement sans effet hors des circonstances qui les ont fait naître. Cependant nous nous y arrêterons un moment, comme à une partie, non de ses ouvrages, mais de ses plaisirs et de sa vie intérieure ; et il nous sera doux, peut-être, de remarquer ce bon usage de l'esprit qui se répand au sein de la famille, et en resserre les liens , en augmentant les plaisirs du cœur, et en accroissant, par les souvenirs qu'ils laissent, l'intérêt des affections mutuelles.
Le 23 juin , anniversaire de la naissance de madame de Montesquiou , il lui donna à Maupertuis une fête dont voici le commencement :
Le lieu de la réunion était une partie du parc plantée en jardin chinois, et où se trouve une maison chinoise : on y conduit le soir madame de Montesquiou; à son arrivée, le Chinois, censé propriétaire du jardin , se présente à elle, et lui adresse le discours suivant, qui nous a paru être une vive peinture des sentiments et des mœurs de toute la famille , car le Chinois était Montesquiou lui-même :
« Madame , je n'ai pu refuser à mes jeunes (c voisins (il montrait ses enfants) mon secours, « ma maison et mon jardin, pour célébrer votre a anniversaire. Le grand empire où je suis né « doit son étonnante durée et sa splendeur aux n mêmes vertus que je retrouve en eux. Le resa pect filial poussé jusqu'à l'adoration, cette es- (c pèce de culte qu'il est si doux de rendre à < ceux qui nous présentent l'image sensible de «la Divinité bienfaisante; voilà quelle est la a première loi, voilà quelles sont les mœurs « du peuple chinois. En les voyant empreintes « dans leur cœur, j'ai cru revivre dans ma « chère patrie, dont je n'avais songé dans cet
« asile qirà me retracer le tableau. La nature, (( sans doute, est partout la ménie ; mais pour- <v tant je me persuade que dans votre pays, c( plus que dans le mien, une mère adorée doit d principalement ce grand avantage à ses exce cellentes qualités. Ce qui souvent chez nous tf est le fruit de l'habitude et de nos insti- « tutions, doit toujours être parmi vous l'effet « d'un sentiment éclairé. La première femme « qui inspira à la Chine cette tendre vénéra- « tion, que la religion et les lois ont consa- « crée, vous ressemblait sans doute, madame ; « ainsi, votre fête a droit d'en être une dans « mon habitation , et c'est avec transport que fc je partagerai la joie et la sensibilité que vo- « tre présence va y répandre. »
A ce discours ont succédé des couplets, des offrandes, des jeux, des danses analogues à cette ingénieuse et touchante fiction.
Forcés de nous réduire à la citation de trèspetits fragments des ouvrages de Montesquiou, nous préférons ceux qui le montrent dans sa famille et montrent sa famille autour de lui : heureux de pouvoir le faire revivre un moment au milieu de ceux pour qui il eût voulu renaître.
Voici donc des vers qu^il adressa à madame de Montesquiou, la femme de son fils aîné, à la suite de diverses représentations de ses pièces et d'autres encore où elle avait joué :
De vos talents, de vos grâces naives, La renommée a-t-eUe assez parlé ?
Du spectateur, ou séduit, ou troublé, N'a-t-on pas vu les émotions vives
Passer en un moment Du désespoir à la joie, à Tivresse, Et tous les cœurs chérir également Et Ittur erreur et leur enchanteresse ? De tout cela je ne parlerai pas.
J'écouterai : j*applaudirai tout bas.
Sur son bonheur il faut être modeste, Et si le cœur se tait, en pareil cas, De son silence il est payé de reste.
Mais , n*en déplaise à vos admirateurs, J*cn sais plus qu^eux : je connais l'âme pure D'où s'élevaient ces accents enchanteurs;
*. . . Lui devoir tout ce qu'on exprime, Ne cherchant rien que dans son propre cœur, Y trouver tout, la grâce, la candeur, La vertu douce et la vertu sublime; Dans ses tableaux n'oubliant aucun trait, Représenter Galatée , Emilie,
Lisette, Rose, Annette, Mélanie, En ne montrant jamais que son portrait; Eh bien! voilà, grâce aux jeux de Thalie, Ce qu'on a vu , ce qu'à peine on croirait. Pour vos amis, ce n'est plus un mystère; Vous le voyez : je suis dans le secret , N'osant parler, et ne pouvant me taire.
Les ouvrages de Montesquiou ont fait peu de bruit dans la littérature , parce qu'ils n'ont pas été imprimés. Mais ils en ont fait beaucoup dans le monde, où ils étaient regardés comme une propriété exclusive..
Alors un préjugé, altier en apparence, humble et prudent en effet, interdisait à ce qu'on appelait un homme de la cour de donner ses ouvrages au public, et de se placer dans la ligne des écrivains. Il importait à la grandeur dénuée de talent, que l'avantage de la naissance pissât pour supérieur à tous les autres, dispensât de toute gloire personnelle, en tînt lieu, et défendît même d'entrer dans une carrière où la critique pouvait atteindre, et la comparaison rabaisser un homme qui devait être au-dessus de toute critique et de toute comparaison. C'était compromettre, disait-on, la dignité du rang, que de prétendre à la gloire des talents, que de s'exposer aux critiques des gens de goût, à la rivalité des gens de lettres. Le duc de la Rochefoucauld, l'un des aïeux de celui qui nous donne aujourd'hui un bon livre en huit volumes sur l'Amérique, prétendait bien n'avoir pas fait un livre en publiant ses Maximes. Montesquiou , par égard pour Finfirme vanité des gens de sa classe, céda au préjugé qu'elle avait établi, et dont au reste la littérature, la philosophie, et surtout la liberté, ne se plaignaient pas.
Cependant, les gens de lettres les plus distingués (et Montesquiou en avait plusieurs pour amis), connaissaient ses poésies. Voltaire chantait quelquefois, et rappelait souvent la chanson de Y Incarnation, Il écrivit un jour à madame de Beauvau : « Je viens de passer deux jours fort a agréables avec M. de Montesquiou. Je ne sais a si vous avez à la cour beaucoup de gens aussi «aimables; mais vous conviendrez au moins a que nous n'avons pas vu d'homme du monde a faire si bien des vers. »
L'opinion de Voltaire était celle de tous les membres de TAcadémie française, et Montesquiou fut appelé dans cette compagnie.
Il y fut reçu le 5 juin 1784 ^ à la place de l'ancien évoque de Limoges.
L'hommage qu'il rendit à ce vertueux prélat^ « dont r&me pure avait ^ » comme lé dit Montesquiou^ et porté à la cour^ conservé au micr lieu des honneurs^ rapporté dans sa retraite (c toute la simplicité des mœurs antiques; » cet hommage^ plein d'expressions touchantes et de mouvement^ ne peut avoir été inspiré que par cette profonde vénération pour la vertu , qui est une vertu elle-même.
Qu'il me soit permis de rappeler ici la réponse qui fut faite à Montesquiou par le directeur de l'Académie. C'était alors Suard. Ses éloges suppléeront la faiblesse des miens.
H commença par remarquer le discours même que venait de prononcer Montesquiou , et le présenta comme un titre littéraire.
D loue ensuite son amour pour les lettres , «sentiment^» dit-il^ a plus rare qu'on ne « pense; mais y » ajoute-t-il^ a quelque préa cieux que soit pour elle ce titre^ l'Académie « attend de vous davantage. Elle sait que si les « muses ont des charmes pour vous .. elles ont « encore moins de rigueurs.
« On connaît de vous^ Monsieur, pluàeurs 0 pièces de vers^ ouvrages de société, nés des a circonstances et du moment, et qui ont eu « le mérite rare de survivre aux circonstances « qui les ont fait naître ; des épttres et des con<> « tes, où une galanterie toujours ingénieuse, m un badlnage toujours décent, une imagina- « tîon toujours raisonnable, réunissent les bienu séances de la société et celles du goût; des <i chansons où l'esprit et la gaieté ont toujours a cette grftce naïve et piquante qui convient à «t ce genre, je dirais presque, national.
«... Vous avez fait des comédies où vous <r avez peint les mœurs de la société avec le <x coup d'œil fin de l'observateur et l'art du 0 poète. Le dialogue en est ingénieux et natu- « rel , ei la peinture des travers et des vices... «r y fait bien sentir le prix de la raison et de la « vertu. » .
Lorsque Montesquiou devint membre de l'Académie firançaise, il y avait treize ans qu'il était premier écuyer du frère du roi.
En 1786, il fit concourir tous les avantages attachés à ces deux titres, pour l'accroissement et l'affermissement du Lycée, où nous parlons en ce moment de lui.
Pilatre de Rosier en avait jeté les fondements en 1779. Il avait fait, d'un cabinet de physique et d'histoire naturelle, un rendez-vous d'amateurs des sciences, sous le nom de Musée. Au commencement de 4786, Montesquiou donna une autre existence à cet établissement. ^Sous le nom de LycéCy sous la protection alors nécessaire des deux frères du roi , avec Tappui du ministre de Paris, le concours de quelques capitalistes, celui de plusieurs hommes de lettres distingués, il devint une école publique du premier rang, où les plus illustres instituteurs déployèrent leurs talents devant les élèves les plus en état de se passer de maîtres.
Les vues judicieuses apportées à la formation de cet établissement ont été exposées par Montesquiou dans le programme de l'an v, avec le bonheur d'expression qui lui était ordinaire.
« Les fondateurs ont voulu ,» dit-il, a qu'au « milieu des grands monuments consacrés aux « sciences et aux beaux-arts dans la capitale de a l'empire français, un établissement modeste, c qui ne port&t ombrage ni à l'avidité spécula- « trice, ni à la médiocrité jalouse, s'élevÀt, non et pour ajouter à l'éclat des sciences et des arts, « mais pour le réfléchir ; non pour créer des a chefs-d'œuvre, mais pour propager le senti- « ment de ceux que la France possède , réa pandre le goût des connaissances utiles dans a la société, et la faire profiter des leçons des a grands maîtres. i>
C'est sur ces principes que le Lycée est devenu, pour les habitants de Paris, une école intermédiaire entre les hautes classes de l'université et les académies, un supplément à toutes les éducations de province; c'est ainsi qu'il est devenu, pour les femmes, un refuge contre l'ignorance, sans leur offrir un théâtre propre à l'étalage du savoir et des aliments de pédanterie ; pour les honmies de lettres les plus isolés, un moyen d'acquérir, dans le commerce des femmes, cette urbanité si nécessaire aux esprits éclairés ; car si la richesse de l'esprit n'a pas, comme toute autre richesse, le défaut d'endurcir le cœur, elle a du moins celui de nuire souvent à la douceur du ton et des manières.
C'est à peu près à Tépoque de \ 786 que finit, pour Montesquiou, la vie purement littéraire. En 1786 commença,, pour lui, comme pour
i84 BIOGRAPHIES, PORTRAITS, NOTICES, ESQUISSES, ETC., CONCERNANT
tous les esprits éclaii*és qu'appelait La philosophie, pour toutes les Aines hautes qu'appelait la liberté, l'étude des affaires publiques.
Ici , il s'offre à nous dans une nouvelle carrière. Ce ne sont plus des fleurs qui se rencontrent sous ses pas; ce sont des épines, quelquefois des précipices ; et il marche sous un ciel toujours orageux. Son but n'est plus le plaisir de quelques amis ; c est le bonheur d'un grand peuple. Ici, le talent a besoin des sûretés de la logique, des précautions de la prudence, de l'étendue des vues : il ne suffit même plus du talent, il faut du caractère.
Mais les forces de Montesquîou sont augmentées comme ses occupations; sa raison s'est agrandie oomme les circonstances. Sa jeunesse a suffi à la poésie : les affaires publiques n'accableront point sa maturité. Nous avons vu l'esprit aimable; nous allons voir l'esprit solide : nous avons vu Thomme de lettres , l'homme de société; voici l'homme public et le citoyen.
Entre les diverses branches des intérêts pur blics dont les esprits s'occupèrent durant l'assemblée des notables, chacun en choisit unC;, et Montesquiou embrassa la réformation des finances.
Il avait déjà surpris plusieurs fois des admir nistrateurs, par la netteté et la sagesse de ses vues, lorsque les états généraux furent convoqués ; il y fut député par le corps électoral de Paris. A son entrée, sa part dans le travail fut marquée par la voix publique : on le nomma à la commission des finances.
Nous ne pouvons donner ici qu'une idée très-générale de ses travaux.
C'est lui qui a ouvert les discussions de finances par un rapport étendu sur un discours de M. Necker, prononcé le 24 septembre i789, à l'assemblée. Ce rapport ajoutait des vues nouvelles à celles du ministre, et il fut présenté vingt-quatre heures après le discours qui en était l'objet.
Un mois après, Montesquiou exposa, dans toute leur étendue, les résultats des travaux de la commission. C'étaient des tableaux raisonnés de toutes les parties de la dépense et du revenu publics, ainsi que de la dette nationale, et des vues pour la réduction des dépenses.
Vint ensuite un plan d^ travail pour la discussion méthodique et régulière de ces dépenses.
^ Quelque temps après, un projet de réduction.
Le 15 mars 1790, un autre rapport sur un nouveau mémoire du ministre des finances , pour l'administration du trésor public.
Le 27 août suivaut, un rapport sur la dette publique.
Le 29 octobre, un projet d'ordre pour la distribution des sommes destinées à la libération de l'État,
Le 10 mars 1791 , un rapport sur l'organisation du trésor public.
Enfin, le 9 novembre, peu avant la fin de l'assemblée constituante, un compte des opérations qu'elle avait faites en finances, un tableau de la situation où elle avait trouvé les affaires, de celle où elle les laissait à ses successeurs.
On voit que Montesquiou a été le principal organe de la commission des finances; qu'Û a fait tous les rapports généraux de cette commission; qu'il a ouvert toutes les discussions; qu'il les a presque toutes closes; qu'il a tracé la ligne que l'assemblée devait suivre dans ses délibérations, et lui a fourni ses principaux motifs de décision; et, qu'enfin, il a couronné tous ses travaux par un rapport où tous ceux de l'assemblée sont retracés, pour lui servir de témoignage contre les détracteurs qu'elle devait avoir lorsqu'elle ne serait plus.
Le mérite qui a toujours le plus frappé dans les rapports de Montesquiou, c'est la clarté, la netteté, et, comme l'a dit Carat, cette élégance que comportent aussi les affaires. L'ordre de ses discours était si analytique , son style si simple et si pur, ses réflexions si justes et si précises, que Taltention, au lieu d'être une fatigue pour l'assemblée, était un. besoin et un plaisir. Aussi, les applaudissements qui interrompaient souvent les discours de Montesquiou , ceux qui les suivaient toujours, témoignaient, parleur unanimité et leur vivacité, que la reconnaissance n'y avait pas moins de part que l'admiration.
Mais le mérita de la clarté tenait, en Mpntesquiou, h un autre mérite que, peut-être» on n'y a pas asse2; distingué. Être clair dans les discussions, c'est être sincère dans ses opinions, droit dans ses vues; c'est défier la. mauvaise foi, la malveillance, l'intérêt personnel. L'ordre des pensées témoigne aussi qu'on veut
DES PERSONNAGES AVEC LESQUELS UAUTEUR A EU DES RELATIONS. i85
Tordre des affaires; qu'on le veut durable; que, sans Tordre, on croît toute surveillance insuffisante, toute attention inutile. L'ordre des pensées témoigne, enfin, Tamourde la justice, de cette justice eneo.e plus productive en finance que la spoliation n'est ruineuse, et c'est beaucoup dire. Eh! sans la justice des sentiments, comment obtiendrait-on toujours la justesse des idées et celle des expressions?
La clarté des ouvrages politiques de Montesquiou atteste donc déjà la loyauté de son caractère ; mais il Ta d ailleurs assez montrée dans plusieurs actes de sa vie politique, et dans des écrits particuliers qui appartiennent plutôt à sa conduite qu'à ses ouvrages, et se rapportent à la liberté plutôt qu'à l'administration.
Quand M. Necker proposa à l'assemblée constituante l'établissement de commissaires de la trésorerie, et demanda qu'elle levât la défense faite à ses membres d'accepter aucune place du gouvernement , l'intention du roi étant de prendre dans son sein les membres de la commission proposée, Montesquiou s'opposa à la révocation du décret: « Il faut défendre, » dit-il : a ceux même qui pourraient prétendre (( à ces places, des dangers d'une ambition que « peuvent leur inspirer tantôt les circons- « lances, tantôt leurs talents mêmes... C'est a Tambition que vous avez voulu bannir; c'est (( là le noble intérêt dont vous avez fait le sa- « crifice, et qu'on doit regarder comme le don « patriotique des vertus et du talent. » Voilà bien ce désintéressement qui fut le principe d'une des plus honorables imprudences de rassemblée constituante. Qui doit en retirer plus d estime que Montesquiou? Pour qui le sacrifice était-il plus grand que pour lui , puisque ses talents le portaient des premiers aux grandes places? Et qui marqua mieux que lui la persistance à s'en exclure?
La malveillance se souvient, peut-être, que le projet présenté par Montesquiou , pour la distribution des sommes affectées au payement des dettes de l'État, fut rejeté, parce qu'il proposait le remboursement de deux emprunts publics. Ces emprunts étaient onéreux. Mai* on avait sourdement répandu que Montesquiou était intéressé à en faire hausser les effets. Rien n'était plus faux, mais surtout rien n'était plus indifférent.
Quand il apprit quel motif secret avait fait
rejeter, sans délibération , un projet mûri par des discussions multipliées de deux comités dont il n'était que le rapporteur, il imprima une lettre où il discute les motifs réels et les motifs apparents de la délibération, avec une telle force de logique, où il se défend avec une telle dignité de ton et de langage, où il critique avec une sévérité si décente l'assemblée qui s'est laissé égarer, que cet écrit est un modèle d* apologie et de censure tout à la fois.
Le projet rejeté n'était pas son ouvrage; Montesquiou n'était que l'organe d'une commission dans laquelle se trouvaient deux hommes dont les noms auraient fermé la bouche à la malveillance : c'était la Rochefoucauld, c'était le clairvoyant et rigide Camus. Montesquiou eut la fierté de ne pas les iK)mmer pour sa justification ; il prouva que l'opération proposée était bonne, et s'en tint là.
S'adressant ensuite à l'assemblée, il lui dit: a Si l'intérêt individuel était le moteur des pente séesd'un homme public, l'homme serait méa prisable ; mais la pensée resterait entière; car a il faudrait examiner encore si l'intérêt public « n'est pas d'accord avec l'intérêt particulier, « et prendre garde de se nuire à soi-même dans « l'espoir de nuire à un autre.
« Vous avez jugé une affaire publique , en « ne croyant juger qu'une affaire particulière, a et vous les avez également mal jugées toutes c( deux. »
C'est ainsi que Montesquiou , parlant pour lui-môme, parlait encore pour la chose publique, et y ramenait ceux qui , en l'accusant de Tavoir oubliée, s'en étaient eux-mêmes écartés. C'est ainsi que l'accusé, fort de sa conscience , réprime souvent l'accusateur.
Après le départ du roi pour Varennes, Montesquiou fut chargé, avec deux autres commissaires, d'aller visiter les places de la Meuse, de la Moselle et des Ardennes. A son retour, il rendit compte de sa mission à l'assemblée. Son rapport fut rendu inexactement dans un papier public : il écrivit à ce sujet au rédacteur. Sa lettre montre à quel point il était dès lors en butte aux partis, et indifférent à leurs clameurs, tt Aux yeux des prêtres, dit- il, j'étais un blasn phémateur : j'avais dit que rassemblée oonso tituante était invoquée par tous les citoyens 0 comme la providence de cet empire. Nos rè-
(f publicains me trouvaient trop favorable au « système monarchique, parce que je deman- « dais du secours pour le pouvoir exécutif. « Leurs adversaires m'accusaient d'attaquer la <f constitution, parce que j'assurais que le pouce voir exécutif n'inspirait pas la confiance né- « cessaire, parce que je proposais d'autoriser « le ministre des affaires étrangères à négoce cier, au nom de l'assemblée nationale, parce « que j'avais parlé avec franchise du dénû- « ment de nos places, etc. »
Montesquiou répond froidement, mais fortement, à toutes ces censures.
Ce fut à la suite de cette mission que le frère du roi lui écrivit pour lui demander la démission de la place de son premier écuyer. La réponse de Montesquiou est d^un homme ferme dans ses principes, et indépendant de tout intérêt personnel. Elle fut désapprouvée par les âmes faibles, qui subordonnent tous les devoirs et tous les droits à la reconnaissance, comme si les bienfaits achetaient jusqu'à la conscience de ceux qui les reçoivent ; elle fut louée par les ftmes nobles, qui savent que ce qu'on doit d*abord à un bienfaiteur, c*est le respect de soi-même.
A toutes les époques critiques ou décisives pour la liberté et Pégalité, on a toujours vu Montesquiou en première ligne entre les hommes qui ont honoré la révolution par les plus beaux sacrifices.
On n^a peut-être pas oublié encore la séance royale du S3 juin 1789, où le roi ordonna aux députés des trois ordres de délibérer séparément dans leurs chambres respectives.
On se souvient peut-être aussi que, malgré cette défense, cinquante membres de la noblesse vinrent le surlendemain prendre leur fisLce à l'assemblée nationale. Montesquiou était du nombre; et, ce qui est moins connu , c'est dans sa maison à Versailles que se sont assemblés ces cinquante membres immédiatement après la séance royale , et qu'ils ont pris la résolution effectuée deux jours après.
Dans la nuit du 4 août, Idontesquiou vota l'abdication des privilèges.
Dans la séance du 18 juin 1790, il vota Tabolition des titres et des distinctions héréditaires.
Et, plus grand dans toutes ces circonstances que ceux qui faisaient les mêmes sacrifices avec enthousiasme ou avec ostentation , il les faisait
avec cet extérieur calme et serein , marques assurées d'un contentement intime qui ne sera suivi ni de regrets ni de murmures.
Tel a été Montesquiou dans sa carrière législative. Au sortir de celle-là, il est rentré dans celle des armes, et a été chargé de plusieurs négociations : c*est là que l'attendaient la per-. sécution et le malheur.
Le 12 avril 1792, il fut nommé au commandement de l'armée du Midi; le 25, il était rendu à son poste. Ce jour était celui où la France déclarait la guerre à l'empereur, et où la rupture avec le roi de Sardaigne éclatait par le rappel de notre ambassadeur. L'armée du Midi devait être opposée à l'empereur et au roi de Sardaigne; le général nommé pour la commander, Montesquiou, la chercha et ne la trouva pas: elle n'existait que de nom. Point d'armes, point de vivres, point d'effets de campements , point d'officiers généraux, point d'état-major, point de soldats rassemblés.
Montesquiou écrit , se plaint, travaille lui^ même à la formation de son armée. Enfin , au milieu du mois d'août , il lui a domié l'existence.
Le 17 septembre, il reçoit l'ordre d'entrer en Savoie; le 21 , il y a pénétré; le 23, il l'occupe tout entière.
C'est un événement remarquable par ses circonstances que cette invasion de la Savoie.
Avant d'y fiiire entrer ses troupes, Montesquiou leur fit prêter, avec une grande solennité, le serment de respecter les citoyens désarmés, les femmes, les vieillards, les enfants et les propriétés, et d'être généreux envers les ennemis qui leur rendraient les armes.
Aussi, les habitants du pays tendirent-ils les bras à nos soldats. La marche de l'armée firançaise était un triomphe ; le peuple des campagnes, celui des villes accouraient au-devant d'elle; des applaudissements, des cris de joie suivaient tous ses pas; la cocarde tricolore était partout arborée ; le peuple bénissait la modération du vainqueur : il était deux fois conquis.
Le même jour précisément où Montesquiou occupait la Savoie, il était dénoncé, accusé, destitué à la convention nationale, comme coupable d'en avoir différé, de ne vouloir pas en faire l'invasion, malgré les ordres qu'il avait reçus.
Les nouvelles qui vinrent le lendemain firent suspendre le décret; les nouvelles subséquentes le firent révoquer. Mais Montesquiou^ instruit du décret de destitution, demanda sa retraite^ non avec humeur^ mais avec dignité; non par ressentiment , mais par la conviction qu'il lui serait impossible de faire le bien^ ayant des ennemis puissants et des détracteurs accrédités.
Yergniaux , qui lui avait inspiré beaucoup d'estime par son caractère, et d'admiration par son talent 9 lui écrivit une lettre très-pressante pour l'engager à retirer sa démission. « Vos «accusateurs, dit-il à Montesquiou, ont agi c( par patriotisme ou par des passions particulièa res. Dans ce premier cas, vous leur devez « votre estime; dans le second, votre mépris; « dans les deux, vous devez vos services à la « république. »
Montesquieu céda, et conserva son commandement.
Alors il fut chargé d'une expédition sur Genève. Ici la perversité l'attendait encore.
Genève, intimidée par les menaces d'un ministre français, autrefois Fun de ses citoyens , avait demandé aux Suisses une garnison pour sa sûreté. Ce ministre lui fit un crime des troupes appelées par la crainte de ses menaces. La mission donnée à Montesquiou fut de demander à Genève la sortie des Suisses. Il l'obtint par la persuasion et par la fermeté de son langage; et il fut convenu, dans un traité signé entre la république et lui, que, dans cinq semaines au plus tard, le départ des troupes suisses aurait lieu. Ce traité fut envoyé au gouvernement français pour obtenir son acquiescement et la ratification de la convention nationale.
Il n'était pas encore conclu , que déjà le gouvernement, satisfait des négociations de Montesquiou, l'avait chargé de renouer Tancienne amitié de la France avec les Suisses. Il était important de s'assurer de leur neutralité dans la guerre qui allait embraser l'Europe. La destruction du régiment des gardes suisses, le licenciement de plusieurs autres corps, avaient aigri les cantons. On ne permettait plus à nos voyageurs de s'y arrêter. L'ambassadeur de France n'y avait plus de correspondance générale ni particulière ; les députés de Berne avaient même proposé son renvoi dans
la diète. Il était nécessaire de mettre un terme à cette mésintelligence.
Les Suisses étaient gagnés d'avance à Montesquiou par la confiance qu'il avait inspirée à Genève et en Savoie. Ses négociations, à peine entamées, obtiennent un plein succès. La Suisse, rassurée par les assurances qu'il donne de la bienveillance de la république française, et par son zèle à la seconder, désarme; et, des Alpes au Rhin, Montesquiou laisse la France sans ennemis.
La correspondance de Montesquiou, conune général et comme négociateur, est unmodèle^ Toujours précis et clair avec le conseil exécu-r tif , il est remarquable par la sévérité décente de ses représentations, par la justesse de ses idées, par la justice de ses principes; il Test par la belle simplicité de son langage avec les négociateurs étrangers, par cette franchise môlée;d'égards. cette fermeté mêlée de douceur, qui convenait si bien au général et au négociateur d'une grande république. Bien des gens s'étonnent, en lisant cette correspondance, de voir un homme de la cour de France prendre si juste le ton du républicain; c'est que le ton du républicain est le ton naturel des hommes d'esprit.
Montesquiou, dans sa double négociation, avait sans doute assez bien servi sa patrie; mais alors déjà ce n'était plus la patrie qu'il fallait servir, c'étaient les partis. L'esprit perturbateur allait prédominer, les principes de la justice et de la modération allaient être méconnus. La conduite de Montesquiou avait été utile à la chose publique, mais son caractère ne pouvait que nuire aux prétentions particulières.
Déjà des contrariétés s'étaient fait sentir à lui dans ses négociations avec la Suisse. A cette époque, il venait de perdre sa femme; il avait demandé une seconde fois sa retraite, implorant le repos et la liberté pour la douleur que lui causait cette perte. On l'avait refusé. Sa retraite ne contentait pas Tinimitié; il fallait sa perte.
Le traité fait avec Genève ayant été présenté à la convention, il fournit le prétexte qu'on attendait. Montesquiou fut accusé d'avoir fait une transaction honteuse en accordant cinq semaines aux Suisses pour sortir de Genève , et d'avoir enchaîné la valeur de nos soldats de-
vant l'aristocratie genevoise. Le décret d'accusation est aussitôt prononcé que proposé. Le décret d'accusation était alors un arrêt de mort.
Pour apprécier toute la justice de celui-ci , il suffira de savoir que , quelques jours après qu'il fut rendu, le traité qui en était le prétexte fut ratifié par la convention. U cessa de paraître honteux, et le délai accordé aux Suisses cessa de paraître trop long, dès que le coup eut été frappé sur Montesquieu.
Le 13 novembre 1791 , au matin, étant au quartier général devant Genève, un homme attaché à son sort par c^tte estime qui , comme il le dit, console les bons de la haine des méchants, demande à lui parler. Il avait devancé le courrier porteur du décret; il lui annonce qu'il n'a pas une heure pour s'échapper. En effet , une heure après entre dans la cour une voiture en poste, d'où descendent deux inconnus qui se font conduire chez l'officier général commandant sous Montesquiou, et bientôt il apprend que des ordonnances sont en mouvement.
Alors il ne doute plus qu'on ne veuille l'arrêter comme un vil criminel. Il monte à cheval, prend un bateau sur le bord du lac, et, au bout de deux heures, il est à l'abri des recherches.
A peine a-t-il touché terre, qu'il écrit au président de la convention une lettre éloquente contre ses accusateurs. C'est récrit le plus animé qui soit sorti de la plume de Montesquiou; c'est même le seul où il y ait de la véhémence. Il se défend moins qu'il n'accuse; il saisit corps à corps l'implacable ennemi de Genève qui venge sur lui sa haine trompée; il imprime sur son front, malgré le masque dont il se couvre, le sceau de l'iniquité; il le perce, maigre la puissance dont il est plastronné, et le livre à l'indignation des gens de bien, qui ne devait pas toujours être impuissante et muette.
A la fin dé sa lettre, Montesquion expose la règle de conduite qu'il s*est imposée, et à laquelle il a été fidèle.
a Dans quelque lieu que je me retire, ditril, « je ne cesserai de faire des vœux pour mon a pays. Jamais je n'aurai de rapports directs « ni indirects avec ses ennemis. J'en trouverai a moi-même partout où la révolution française
« est haïe ; mais partout où la vertu malheu- « reuse et persécutée a des amis, je trouverai a des consolateurs, r*
Cette lettre fut lue ; elle ne fut point écoutée.
Voilà donc Montesquiou au delà de ces frontières, vers lesquelles il n'y a plus de retour ! Le voilà hors de sa patrie, chargé d'une proscription, confondu, par l'inimitié, avec ces ennemis de la république qui sont aussi les siens; laissant en otage à ses persécuteurs ce qui lui reste de plus cher au monde, sa mère et ses enfants; n'emportant enfin, pour consolation, que les souvenirs d'une bonne conscience , et pour soutien dans ses besoins, que la patience et le courage.
Heureusement, il ne sera point réduit à fuir vers les ennemis de sa patrie, comme vers un moindre danger. Cette Helvétie, qu'il a préservée de la guerre, lui donne un asile.
Il obtient la liberté de s'établir à Bremgarten, près de Zurich. C est là qu'il a vécu solitaire pendant trois années, suivant d'un œil inquiet la destinée de sa famille, pleurant les amis que chaque jour lui enlevait, et se désolant de la marche de cette révolution dont il n'avait pas prévu l'égarement.
Enfin arriva cette époque du 10 thermidor, où la terreur se retourna contre ses agents, où une émulation de justice, qui dégénéra ensuite en condescendance aveugle pour des ressentiments cruels, succéda à Témulation de fureur et d^atrocité qui avait produit la terreur.
Alors Montesquiou se rapprocbade laFrance, pour être plus à portée de demander la liberté d'y revenir, je dirais volontiers, pour solliciter sa liberté; car, pour un Français tel que lui , qui ne peut revoir son pays , le monde entier est une prison, toute l'Europe est une Sibérie.
Pendant son séjour à Genève , il composa divers écrits sur les finances, dont l'embarras était alors extrême.
C'est là aussi, et dans le même temps, qu'il composa son Poème au lac Léman, ouvrage de plus de deux cents vers , dont malheureusement il n'a donné de copie à personne, et dont je n'ai pu me procurer que des fragments. A peine l'espérance a lui dans son âme, et déjà, rendu à ses goûts et à ses habitudes, il rentre dans les plaisirs de l'esprit rx)mme dans ses plaisirs les plus naturels, et dans l'exercice de ses talents, comme dans sa véritable noblesse.
Il y a de très-beaux vers dans son Poème an lac Léman.
Voici ceux que Tauteur adresse au peuple français, en parlant de l'appui qu'il parut donner au régime de la terreur :
Peuple , le sort du monde était dans tes décrets , Si de tes corrupteurs les troupes sacrilèges , T'enivrant d*un pouvoir mis pour eux dans les mains , Ne t'avaient, pas à pas, entraîné dans leurs pièges , Et fait subir le sort de tous les souverains. Que t'ont dit ces pervers pour te conduire au crime, Pour s'emparer de toi , pour régner sous ton nom ? Que tes ordres sacrés rendaient tout légitime : C/est là ce que Narcisse avait dit à Néron.
L'auteur fait ensuite le tableau des crimes qui ont signalé ces temps désastreux. Mais il reconnaît qu'un petit nombre de scélérats, sous le nom usurpé de peuple français, en ont été seuls coupables :
De toutes ces horreurs, qae Tavenir voos lave , Frani^ais ! Non , ce n'est point co peuple aimable et
brave, Dont la Meuse et le Rhin attestent les hauts faits. Qui combat en héros l'ennemi qui le brave , Qui , longtemps opprimé , ne fut jamais esclave : Non , non , ce n'est pas lui que souillent ces forfaits. C'est lui qui les punit : j*aime à le reconnaUre A sa noble fureur, aux traits qu'il a lancés Le jour où sa justice , en foudroyant un traître , A vengé l'univers. Mais ce n'est point assez : 11 faut qu'un peuple libre, enfant de la victoire, Dompte ses passions, comme il poursuit sa gloire.
Ici commence un morceau contre les réactions, que Montesquiou regarda toujours comme funestes, et qu'il eut toujours en horreur.
Après le 10 thermidor, deux de ses anciens collègues, qui sont aujourd'hui premiers magistrats de la république, dont l'un avait été son ami particulier, et à qui je puis attester . qu'il a été constamment attaché, entrèrent au comité de salut public. Ils accueillirent les réclamations de Montesquiou , et , d'après leur vœu, elles furent portées et favorablement présentées à la convention, le 18 fructidor de l'an III.
Enfin, après trois ans de proscription, un décret rend à Montesquiou la liberté de rentrer en France, à la charge de se justifier devant un conseil de guerre, des faits militaires qui , diton, lui ont été imputés.
Montesquiou accourt à Paris. Il cherche le
tribunal qui doit le juger; ce tribunal n'existe |>as. Il cherche l'acte d'accusation sur lequel il doit se justifier; il n*en existe point. Il cherche les membres de la convention qui ont été nommés pour le rédiger, et chacun dit: a Je ne sais rien à votre charge.»
C'est ainsi qu'a fini la persécution contre Montesquiou; mais Tinjustice ne finit pas avec elle, ni surtoutlemalheur.il revoit sa famille; mais une partie de ses amis ne sont plus , d*autres le méconnaissent parce qu'il a servi la république. Il est rentré dans son pays; mais ses biens, confondus par la loi avec ceux des ennemis de la patrie, sont vendus; et , de sa fortune passée, il ne lui reste qu'une maison devenue inhabitable par sa grandeur, et des dettes. Il a recouvré ses droits de citoyen, mais des passions odieuses lui en défendent l'exercice : en Tan V, il est rejeté des élections comme terrorisU ; en Tan VI , il est repoussé des assemblées primaires comme royaliste : preuve cruelle qu'alors la patrie n'était pas tout à fait affranchie du joug des factions, mais preuve honorable que Montesquiou fut toujours étranger à toutes.
Ces disgrAces n'empêchèrent point Montesquiou de ti-availler pour la chose publique. Dans tout le cours de Tan IV et de l'an V, il n'a cessé de faire d'excellents écrits sur les finances; plusieurs ont enrichi V Historien; d'autres, le journal A' Économie publique. A la fin de Fan V, il a publié séparément un ouvrage considérable, sous ce titre : Du gouvernement des finances de France , d'après les lois constitutionnelles, et d'après (es principes d'un gouvernement libre et représentatif. L'objet de cet ouvrage était, comme il le dit, de montrer « que les principes de l'administration (c des finances, qu'on regarde comme un dé- 0 date sur la foi de ceux qui veulent en gara der les avenues, sont les plus simples du a monde ; que le mérite de les présenter est
a aussi facile que celui de les entendre
a . '. . . J'aurai atteint, dit-il, le but que je me <c propose, non pas si j'ai donné une grande a idée de mon habileté, mais si j'ai amené c< quelques-uns de nos représentants à moins « douter de la leur. »
Montesquiou voulait que la science des finances pût être à la portée de tous les citoyens. Le prix qu'il ambitionnait de ses longues études
dans cette partie n'était pas de montrer son savoir, mais de faire qu'on pût s'en passer. 11 avait travaillé à se rendre inutile , comme tant d'autres à se rendre nécessaires.
L'esprit de Montesquiou ne s'est pas borné aux sciences politiques, il a aussi affronté les hauteurs des mathématiques. Le citoyen Garât possède un ouvrage d'Euler, en marge duquel Montesquiou a écrit des notes pleines de justesse et de précision.
Dernièrement, en parlant de Tillustre Borda, nous remarquions qu'il avait su allier les hautes sciences avec une grande pureté de goût en littérature, et nous cherchions d'où certains esprits tirent ainsi Téminente prérogative de Tuniversalilé. En voyant aujourd'hui Montesquiou commentateur d'Euler, nous pounions étendre la question, et demander comment deux hommes, partis de deux points aussi opposés que Borda et Montesquiou, viennent à se rencontrer réciproquement dans leurs do-* maines, et à s'y plaire ensemble? Le secret de cette étendue de l'esprit n'est-il pas dans Tbabitude prise de bonne heure de bien déterminer toutes ses idées et de les réduire à leurs moindres termes, afin qu'elles occupent peu d'espace dans l'entendement, qu'elles s'y rangent chacune à leur place, s'y retrouvent facilement, et conservent assez de jeu entre elles pour se rejoindre et se prêter à de nouvelles combinaisons? N'est-il pas permis de penser que ce qui engorge Tesprit, c'est la confusion des idées, et jamais leur abondance? Et le phénomène que nous observons sur le géomètre et sur rhomme du monde, écrivaia politique et poète agréable, ne viendrait-il pas de ce qu'entre mille différences il y avait au moins cela de conunun à l'un et à l'autre, qu'ils avaient ëté contraints de réduire leurs idées à la moindre expression, l'un par la force des méthodes mathématiques, l'autre par la nécessité d'être très-court pour se faire écouter, et trèaclair pour se faire entendre, d'un monde également distrait et parleur ?
On voit, par l'ensemble de ce qui précède, que, dans toute la vie de Montesquiou , il y a toujours eu quelque chose de littéraire. 11 a écrit, non-seulement comme homme de lettres, mais comme législateur, comme militaire, comme iiégociateur, comme citoyen.
Et toujours avec distinction, et toujours avec
un parfait accord entre ce qu'il a dit et ce qu'il a fait, entre ce qu'il a dit et ce qu'il a pensé, entre ce qu'il a dit et pensé dans un temps et ce qu'il a pensé dans un autre. Dans tous ses ouvrages, on a vu l'homme aimable, l'honnête homme, le bon citoyen ; comme dans sa conduite on a toujours vu quelque chose de l'homme de talent, et remarqué quelques paroles du bon écrivain; preuve de plus des secrets liens qui unissent les belles qualités de l'esprit à la beauté du caractère.
Nous avons vu par les écrits de Montesquiou qu'autant il portait d'agréments dans la société, autant il portait d'intérêt et de charme dans sa famille. Par l'heureux accord de ses goûts et de ses principes, c'était pour sa famille qu'il avait le plus d'esprit et de talent. Il n'a rien écrit de plus ingénieux et de plus touchant en prose que son discours à sa femme, dans la fête chinoise dont nous avons parlé. Les vers les plus délicats qu'il ait faits sont ceux qu'il a adressés à sa bru.
Montesquiou était adoré de ses enfants, et je me sers de ce mot adoré, parce que c'est celui qu'ils emploient quand ils pai'lent de leurs sentiments pour lui.
J'ai vu un de ses fils entrer chez lui pendant une conversation qui l'affectait tristement; son visage s'éclahx;it aussitôt. C'est là une de ces choses qui disait beaucoup et qui ne mentent point.
Au commencement de la maladie dont il est mort, sa tête a été entreprise. Son fils aîné était absent. 11 revient. Montesquiou le revoit , il recouvre toute sa raison , et elle ne l'a plus quitté qu'avec la vie.
Je ne voudrais d'autre preuvewde la tendresse de Montesquiou pour ses enfants et de ses enfants pour lui , que l'étonnante ressemblance de manières, de langage, même d'écriture, qui. était entre son fils atné et lui. L'instinct ne nous porte à imiter que ceux que le cœur nous dit d'aimer et à qui nous savons être chers.
Il y a des gens plus caressants pour leurs amis que n'était Montesquiou , mais qui ne se refusent pas une sanglante épigramme contre eux. Montesquiou était cordial dans son commerce intime, et il ne croyait pas à ces bons coeurs qui ne savent pas contenir la méchanceté de l'esprit.
Voici un trait de sa délicatesse en amitié :
DES PERSONNAGES AVEC LESQUELS L^AUTEUR A EU DES RELATIONS. i9i
Étant à Zurich^ pendant son exil ^ un citoyen de cette ville, de qui il avait reçu beaucoup de marques d'estime et d'attachement, Paul Ustéry, aujourd'hui membre du corps législatif helvétique, vint l'inviter à venir voir une collection très-précieuse qu'il avait reçue depuis quelques jours de Paris : c*était un recueil complet des écrits publiés en France sur les affaires publiques depuis la révolution. Ustéry était enchanté de cette possession. Montesquiou va le voir. Au premier coup d'oeil , il reconnaît sa collection , qu^il avait formée luimême avec beaucoup de soin , et qui avait été vendue à l'encan avec son mobilier. La crainte de troubler le plaisir d'Ustéry arrêta sur ses lèvres Pexclamation que la surprise y avait portée, et il lui a toujours laissa ignorer à qui avait appartenu cette propriété.
Maintenant, il n'est personne ici, je pense, qui ne puisse faire le portrait de Montesquiou, et l'opposer à ceux où la malveillance l'a plus d'une fois défiguré.
Dans le monde , on lui a reproché d*étre tranchant ; il l'était dans la discussion /jamais dans la conversation. Dans la discussion même, il Fêtait, non sur le fond des questions, mais sur les inutilités dont on les embarrassait; il l'était par la force de sa logique, non par orgueil de caractère. H tranchait dans le verbiage : trancher ainsi, c'est élaguer. La logique prudente a inventé ce mot tranchant pour désigner celui qui coupe avec orgueil un nœud qu'il faudrait ouvrir; mais la vanité verbiageuse a profité de ce mot pour l'appliquer à l'esprit net et au logicien de bonne foi. Dans des discussions délicates, j'ai vingt fois entendu Montesquiou dire à une longue suite de phrases indifférentes : Qu'importe ? Mais quand on en était à la difficulté, il disait : Voyons; et, à ce point, il avait toute l'attention , toute la réserve qui convient à l'ami sincère de la vérité.
Au reste , cette sévérité de logique qu'on a reprochée à Montesquiou à l'égard des autres, il Pexerçait sur ses propres ouvrages : il en rejetait tout ce qui avait, disait-il , le défaut de 8*y faire remarquer. Il regrettait d'avoir laissé passer une phrase brillante dans son dernier ouvrage sur les finances, parce qu'une femme d'esprit célèbre, mais à qui Tonne reprochera pas un pareil scrupule , Pavait relevée avec
éloge. Il pensait que dans un ouvrage de raisonnement (et il ne faudrait pas étendre plus loin cette opinion) , toute phrase qui retenait sur elle-même, par trop d'éclat, l'attention qu'elle devait uniquement conduire au but indiqué, est presque aussi reprochable que celle qui l'arrête par l'obscurité. Et, sans doute, Touvrage de raisonnement le mieux fait est celui d'où la vérité que l'on cherche sort incontestable, d'où chacun peut tirer le moyen de la démontrer, et dont personne ne peut citer un mot. La parure appartient à l'art de charmer. Une lumière toujours égale est l'attribut de l'art d'instruire. En ce genre, c'est assez plaire que de soulager la fatigue d'apprendre.
Quelques honmies de la révolution ont accusé Montesquiou d'être haut.
Qu'il me soit permis de répéter ici ce que j'ai déjà répondu à ce sujet.
a S'il était quelquefois dédaigneux , c'est qu'il parlait à un sot; dur, c'est qv'il parlait à un méchant. Avec un homme de bien et détalent , il avait le ton simple et franc de la parfaite égalité ; avec les hommes supérieurs , et je ne sais s'il en était beaucoup dont il ne fût l'égal, il avait le ton de la déférence ; avec tout le monde, celui de la dignité tempérée par la ' simplicité.
a Le voyant ainsi en 4787 et 1788, je me suis dit : Patricien du premier ordre, il cherche dans le simple citoyen l'homme. Donc , s'il fût né plébéien, il n'eût considéré que l'homme dans le patricien. Exempt de hauteur, malgré sa haute origine, il eût été exempt de bassesse, d'envie et de malveillance dans un rang obscur. Dans cette âme réside le pursen*timent de l'égalité.
«Et, depuis la révolution, me rappelant ces souvenirs, je n'ai pas été étonné de le trouver au ton de tout le monde , sans qu'il eût rien changé du sien. »
Des ennemis envenimés , sans l'accuser de hauteur de caractère , se sont fondés sur la hauteur de sa fortune passée pour Taccuser d'incivisme , de haine pour la liberté et l'égafité.
Ceux qui n'ont eu d'autre raison à donner de leur défiance à son égard , sinon qu'il était descendu de trop haut, ont prouvé qu'ils plaçaient, eux, bien bas le titre de citoyen; Montesquiou, en l'acquérant, ne crut pas descendre.
Je le dirai pourtant, et d'après ses aveux , il
a été deux jours dans sa vie où il a trouvé trèsdoux, très-glorieux, d'être noble, très-noble ; deux jours où , selon lui , il n'existait pas une âme honnête et élevée qui n'eût payé bien cher la noblesse, ne la possédant pas, et ne se réjouît vivement de la posséder Et
ces jours ont été ceux où il a été possible d'en faire librement un honorable sacrifice à la patrie, et une abdication solennelle en reconnaissance des droits du peuple français : en un mot, c'a été le 4 août 1789 et le 15 juin
J'ajouterai que l'honneur même de la double abdication des titres et des privilèges lui parut être un grand privilège. C'en était un grand, en effet; et c'est par cette raison, sans doute, que quelques gens voudraient poursuivre aujourd'hui ceux qui Tout faite , comme très-coupables envers ceux qui l'ont reçue.
Au reste , je le jure aux pieds de la liberté, Montesquiou disait habituellement : Rien n'est si facile que de rendre la république respectable et chère. En eût-il parlé ainsi, s^il ne Teût aimée et respectée î
U trouvait tout projet de renversement fou et odieux ; il trouvait très-ridicules les dédains que quelques gens affectaient pour elle; preuve qu'il la jugeait forte, et très-près d'atteindre à la grandeur qui lui est réservée.
S'il m'est permis d'esquisser, à mon tour, le portrait de Montesquiou , je dirai, sans recherche, ce qui m'a frappé en lui.
Clair, simple , facile, élégant dans tout ce qu'il a écrit po\ir le plaisir de la société , éminemment lumineux dans ce qu'il a écrit pour instruire ;
Noble, sensible, délicat dans sa vie privée ; juste, droit, modéré, franc et ferme dans tous les actes de sa vie publique ;
Toutes ses qualités semblent se réunir en ces trois mots, qui assurément n'exagèrent pas son mérite : esprit net, cœur droit, caractère franc.
Et, peut-être, les exprimerait-on d'une manière plus simple encore, et plus propre à révéler aux instituteurs de la jeunesse le secret des esprits distingués et des cœurs excellents : c'est que Montesquiou avait la puissance de V attention. C'est de cette puissance que viennent l'étendue de l'esprit et la force du talent; c'est d'elle que viennent nos meilleures incli-
CONCERNANT nations morales; c'est parce que Montesquiou en fut doué, qu*il eut de bonne heure des goûts purs; c'est parce qu'il sut bien regarder et bien voir, qu'il sut bien choisir les objets de ses affections,^ qu'il sut aimer les hommes d'esprit, sa famille et sa patrie; c'est parce qu'il voyait clairement ce qui était honnête et beau, et qu'il y tendait toujours, qu'il était toujours franc et ouvert ; c'est la pureté de ses goûts, fruit de la netteté de son esprit , qui assurait l'admirable clarté de son style^ dans les affaires. Les rhéteurs se sont trop mis en peine pour nous enseigner l'art d'être clair. La clarté est un don du caractère bien plus que de Fart. On est aisément clair quand on est toujours vrai ; aisément vrai, quand on est toujours pur; aisément pur, quand on a l'habitude de cette attention qui veille sur nos véritables intérêts, toujours liés à la raison et la justice. Le bien s'explique assez de lui-même à notre intelligence, et les mots s'offrent aisément aux idées qui naissent de notre conscience.
La dernière année de la vie de Montesquiou a appartenue sa famille, à l'amitié, aux lettres. La lecture des livres nouveaux, et surtout des romans, consolation ordinaire des âmes douces et pures; le respect filial, car sa vénérable mère lui a survécu; l'amour paternel, nourri du plaisir de voir deux fils héritiers de ses excellentes qualités; une amitié vive pour quelques hommes de lettres et pour ceux de ses anciens collègues qu'il avait vus avec lui dans la ligne du patriotisme, particulièrement Emmery et Dupont ; enfin, un attachement particulier pour une femme intéressante avec qui il s'était mis depuis six mois en communauté de malheurs et de courage, étaient les adoucissements d'une existence que le poids de ses dettes, bien plus que le renversement de sa fortune, rendait quelquefois très-pénible.
Montesquiou était d'une taille au-dessus de la moyenne ; il était maigre ; sa figure, sans être belle, avait de quoi plaire ; sa physionomie, noble et franche , annonçait plutôt la bonté que la douceur. Il avait la^oix creuse, même un peu rauque, depuis deux ans. C'est principalement parce que la douceur et la flexibilité manquaient à sa voix , que quelques personnes ont refusé ces qualités à son caractère , tant il est vrai que l'oi'gane de la parole ajoute ou re^ tranche à la puissance du discours I II avait eu
DES PERSONNAGES AVEC LESQUELS
Ijeaucoup de grâces dans sa Jeunesse ; depuis sa jeunesse, il avait ce maintien noble qui est la grâce de Tâge mûr.
Il est mort à Paris, le 9 nivôse dernier (le 29 décembre 1798)> d'une fièvre maligne.
Peu de jours avant sa mort , et en parlant de sa mort même , il dit à son fils aîné et à sa bru : Pourquoi faut-il que je trouble votre bonheur ?
La veille, il disait à une femme de ses amies, auteur du roman à' Alphonse y qui venait de paraître : Je serai donc le seul qui ne le lirai pas !
Le lendemain de sa mort, ses amis le pleurèrent; les indifférents le louèrent; ses ennemis s'étonnèrent de tant Teslimer, et se repentirent de ne Tavoir point aimé Une
voix s'éleva contre lui (i), mais elle fut la seule. Elle resta glacée dans le silence général, et Montesquiou fut vengé :