‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 75 sur 208 · FRANÇOIS DE PANGE · texte numérisé non relu

FRANÇOIS DE PANGE

Nous n'avons point parlé, dans le Journal de Paris, de la mort de François de Pange, et l'on nous a i>eproché notre silence. Nous savons que François de Pange était un des esprits

les phis éclairés, les plus courageux et les plus polis de ces hommes d'élite^ que le zèle d'une réformation nécessaire a jetés dans une révolution malheureuse , et que le pressentiment des crimes qu'elle amenait à' sa suite a bientôt opposés au débordement de ses excès.

Nous savons aussi qu'il avait dans les manières et dans le langage cette finesse et cette gTàce> qui prouvent tout à la fois Fhabitude des affections douces et celle des idées précises^ la beauté de l'âme et la sagacité de Tesprit. U ne disait que des choses dignes d'être écrites ; il n'écrivait que des choses dignes d'être feites.

C^est dans le Journal de Paris de 1792 quil a consigné la plupart de ses écrits sur la révolution ; et c'était dans ce journal que le public devait s'attendre à trouver la première notice de sa vie et les premiers regrets de sa mort.

Mais^ au fond^ nous le connaissions très-peu. A l'exception de son* amitié pour l'infortuné Chénier (André); nous ne connaissons rien de sa vie; et la vie d'un homme dont les dehors étaient si aimables et si nobles , les écrits si sages et si élégants, doit avoir été remplie de détails d'un grand intérêt. Comment écrire à son sujet; ne pouvant rien apprendre à ceux qui l'ont connu ^ ni les égaler dans l'expression de leurs sentiments ?

Nous sommes du nombre des amis de la vertu et du talent qui ont le droit de demander l'éloge de François de Pange, sans avoir le droit de l'entreprendre; nous Tattendons de ses amis. Plusieurs d'entre eux qui nous ont reproché notre silence sont dignes de le peindre; et s'ils ne l'ont pas fait y c'est que^ sans doute, l'amitié est elle-même arrêtée par une réserve involontaire ; quand il s'agit de retracer l'existence d'un homme qui , par ses qualités^ appartenait non- seulement à l'amitié ^ mais encore à la raison ; à la vertu ^ à la patrie.

(JowTîuU d'économie publique , 1. 1 , p. 1 54 , 30 fructidor an nr — 16 septembre 1796.)

PORTRAIT DE M. PANOPTIC.

M. Panoptic est un grand garçon, assez mal découplé, à la tête petite, une oreille en avant, et qui a le nez pointu.

Sa vie se partage entre deux occupations : demander tout ce qui se passe et le dire partout. Questionneur à outrance, rien ne l'an^ête :

il prête l'oreille à tout, demande expfîcation de tout ; il veut tout percer, tout découvrir. Il sait les nom, prénom et surnom, Tâge, les qualités, la naissance de tout homme dont il se peut que Ton parle dans le monde ; il sai( les nom, prénom, surnom, l'Age et la famille de toutes les femmes qui ne sont connues que sous le nom de leurs matis.

Il sait l'histoire de toutes les familles, et des anecdotes à propos de tous les noms ; il connaît l'intérieur de toute maison où il à été trois fois, et a quelques notions sur toutes les personnes qu'il y a vues.

Il est le premier instruit do tableau qui vient d*être ou qui va être exposé au salon ; de la pièce nouvelle dont les comédiens ont entendu la lecture ou qu'ils ont mise à l'étude ; du succès de la pièce nouvelle qu'on vient de jouer; du triomphe ou de la chute du nouvel acteur ou de la nouvelle actrice.

11 sait toujours ce qu'on dit de plus nouveau du peintre, du poète, du comédien dont il est question, et ce qu'ils ont dit ou fait eux-mêmes de plus remarquable dan^ les jours précédents; il est sûr que le peintre, le poète ou le comédien dont on parle a toujours déjeuné chez lui le matin, oi| au moins la veille.

Il sait, tout aussi bien, les jugements qu'on porte de leiws ouvrages. Il a recueilli toutes les opinions, il cite les paroles des connaisseurs, il a compté toutes les voix. Il sait toujours, six mois avant tout le monde, quel est ou quel sera le sort d'un ouvrage.

Dans les afibires politiques, c'est encore mieux que dans les arts. Il a l'oreille à tout ce qui se passe; il interroge, il questionne; il dit quelque chose qu'il croit savoir à quelqu'un qu'il sait être daus le secret; il attrape quelquefois un détail indifférent, mais il le répétera en citant la personne de qui il le tient, à quelqu'un de qui il arrachera aussi quelque chose ; et souvent il a le bonheur de s'entendre dire : Cela n*€st pas vrai, cela n'a pas le sens communy et de pouvoir répéter que M. un tel lui a dit : Telle chose n'est pas vraie.

En rapprochant beaucoup de choses que tout le monde sait, il forme des soupçons. En les présentant à des personnes instruites comme des opinions établies, il en fait rejeter la plupart; et en ajoutant ce qu'il rannasse avec ce qui lui reste, il tient l'affaire.

iOO BIOGRAPHIES, PORTRAITS, NOTICES, ESQUISSES, ETC., CONCERNANT

H entre chez vous : il s'empare de la conversation; si l'on y jase, il coupe la conversation pour vous dire une nouvelle; si Ion parle d'une nouvelle, il est le seul qui la sache à fond. Il est devenu insupportable à toutes ses anciennes connaissances, qui Péloignent autant qu'il est possible.

Mais comme il sait tout, il est bien venu des gens curieux, et il se croit estimé et recherché. Mais quand les gens curieux qui n'ont voulu que le mettre à contribution s'aperçoivent qu'ils payent tribut, et qu'en apprenant la gazette d'hier, ils fournissent la matière de la gazette de demain, la porte se ferme... Mais il y a toujours d'autres curieux.

Panoptic n'est pas sans mérite; il aurait pu arriver dans le monde comme homme de lettres ou comme homme public, s'il n'avait voulu y arriver comme homme du monde.

Mais il a fait sa principale étude des choses que les gens nés dans le monde savent sans avoir besoin de l'apprendre; et, s'étant habitué au métier peu délicat de dire tout ce qui se passe dans le monde pour prouver qu'il est homme du monde, il est devenu incapable de l'élévation nécessaire pour atteindre aux succès littéraires, et de la discrétion qu'exigent les affaires.

PARmr.

Pour être juste envers Parny, il ne faut pas dénigrer l'Institut. Parny est le premier dans son genre, mais son genre n'est pas le premier des genres. D'ailleurs, comme disait Dupont (de Nemours), le poète erotique a droit à tant de récompenses dans le boudoir, qu'on a pu encore cette fois différer celle qui lui est due au Parnasse.

(Journal de Paris, du 13 vendémiaire an viii. — 5 octobre 1799.)

PEBREGAITX.

Les administrateurs du département ont écrit à Perregaux pour le féliciter d'avoir été le premier à payer son contingent dans l'emprunt forcé. C'est une attention digne de l'administration. Mais Perregaux ne méritait pas moins; il est un des banquiers dont les opérations rapportent le plus d'argent à la république, parce que ses capitaux sont surtout

consacrés au service de l'industrie; il est le principal banquier des manufactures ; il en a soutenu un grand nombre par ses avances, et l'intérêt qu'il en retire est au taux le plus modique. J'en parle^ avec une parfaite connaissance. Ainsi, non-seulement Perregaux paye ses contributions, mais encore il donne le moyen d'en payer à une multitude de citoyens^ qui sans lui ne pourraient ni payer l'impôt, ni payer leurs créanciers, ni soutenir leur famille. Les produits de fonds ainsi placés ne sont rien moins qu'éblouissants, mais ils ne feront que s'accroître avec la prospérité et la gratitude des manufacturiers; et tandis que les fortunes fondées sur les malheurs publics s'écrouleront, la sienne déposera de la pureté de son origine par la solidité de ses appuis.

{Journal de Paris, du 1 2 fructidor an vu. — 29 août 1799.)

LA ROCHEFOUCAULD-LIANCOCRT.

Liancourt n'est point, comme la dit un papier public, en Angleterre à intriguer; il est tantôt à Hamboui^, tantôt à Altona, à IravaH- 1er. J'ai en ce moment, sous les yeux, un manuscrit de lui, très-intéressant, et qui va être publié. C'est une traduction abrégée de VH/sioire des pavvres en Angleterre, composée par Norton Eden, en 3 volumes in-8'. Je puis vous assurer que nous n'avons en France aucun ouvrage aussi instructif sur la misère, la mendicité, et les moyens de les prévenir.

(Journal de Paris, du 14 brumaire an viii. — 5 novembre 1799.)

Page 1