ACTE I, SCÈNE II. a
Percer un jour le cœur de ce perfide amant ; Ce cœur en qui jamais n'a régne la constance , Que tous objets nouveaux trouvent sans résistance , Esclave d'autant d'yeux qu'il en a vu d'ouverts, Et({u'une heure fait vivre en mille endroits divers! Irai-je, pour punir ses passions traîtresses, Le chercher dans le sein de toutes ses maîtresses ? Ah! que profiterois-je en ces pas superflus? Mille me l'ont ôté qui ne l'ont déjà plus ; Klle, que cet ingrat a trahi de ses feintes, Pour un même sujet poussent de mêmes plaintes. ]fon , c'est trop consulter en ce lâche entretien : Laisse vivre sou cœur , Nise , et punis le tien ;
(Elle tin son ëpce. Pamphile s'iîveille, et voit Nisc sans la reconnottra. )
Punis cet imprudent , ou plutôt le délivre Des honteuses fureurs où Tamour le fait vivre ; (^ue son repos succède àlant d'ennuis soufferts. Et par ce fer heureux tire-le de ses fers.
PA^puiLE , la retenant.
Quelle fureur vous porte à ce honteux outrage? Se servir contre soi de son propre courage , Employer contre vous ces efforts inhumains , Sur le cours de vos ans faire attenter vos mains ! Telle action dément cette façon guerrière. Donnez un peu de temps au moins à ma prière.
JTISE , reconnobsant Pamphile.
Justes dieux ! c'est Pamphile ! Oui , je suis ton dessein ; Mais ce temps servira pour te percer le sein. L'obstacle que ton bras a mis à mon envie y ïû prolongeant ma vie accourcira ta vie.
i64 LA CÉLIANE,
l»AMPHiLiE, toujours suiis la reconnoitre.
Ouï, si je ne calmois tes efforts insensés. Dieux! quel étrange sort a tes esprits blessés?
NISE.
Celui qui fit mon cœur esclave de tes charmes, A qui pour me blesser ton œil prêta des armes.
PAMPHILE
A ces mots je ne puis que répondre , sinon
Que tu te plains d'un homme ignorant de ton nom.
WISE
Ton œil , perfide auteur de mon cruel martyre , Le lira sur ton sein oii je le vais écrit^e. ^
PAMPHILE
Si toujours ton orgueil te fait parler ainsi, Le bras qui t'a servi te pourroit nuire aussi.
NISE.
Eu telle occasion , dont la fin est douteuse , Le silence est louable et la vie est honteuse.
PA M PH I LE , tirant son epee.
Si le silence, ami, te plaît jusqu'à ce point, Il te faut envoyer où l'on ne parle point.
(Ils se battent.)
NISE blessée , tombant a terre.
Ah! que je dois de vœux à cette heureuse lame! Qu'avec un doux effort sa pointe m'ôte l'âme ! Vis content, beau guerrier; mes importuns attraits En cet heureux trépas vont perdre tous leurs traits ; Trépas qu'avec sujet uniquement je prise , '
Puisqu'il est un présent de Pamphile à sa liTise.
s ACTE I, SCENE II. a65
IPAMPHILE , reconnoissant sa maîtresse y laisse tomber son épec.
Chirmes qui décevez mon oreille et mes yeux ,
Qui me parlez de Nise en rhorreur de ces lieux , j Gênez, Yaines erreurs, de me former l'image \ De celle à qui je rends un éternel hommage; ; Ficcusez point ici mon courage vainqueur [ VtToir éteint les yeux qui m*embrasent le cœur. \ Geox, enfers, élémens, quel sort me représente
Le port, le teint, la voix et Tϔl de mon amante?
Ah, ciel, ta prévoyance a d'insignes défauts, - b ton soin n'est pas vrai si mon crime n'est faux.
Tq sais combien l'ardeur qui nous conjoint est pure ;
Ta sais, injuste ciel, que mon amour me dure,
Que mon cœur a des vœux pour ses moindres appas ;
Knfin tu sais qu'il brûle, ou tu ne le vois pas;
b toutefois, cruel, cette sanglante lame
A tes yeux a percé le beau sein de ma dame.
hatiles discours, adorable beauté, l.ûe quelle mort veux-tu punir ma cruauté ? Quel effort m'ouvrira le ténébreux empire ? Où ta juste fureur veut-elle que j'expire? Si déjà ta belle âme habite dans le ciel , fais-le jeter sur moi tout ce qu'il a de fiel ; Que ta plainte le touche et le fasse résoudre A. n'avoir que pour moi l'usage de la foudre; Qu'il fasse en ta faveur, par des soins éternels, Itenaître et remourir ces membres criminels. Qu'Amour ne vante plus sa grandeur souveraine; Toute sa dignité meurt aveôque ma reine : Le coup dont j'ai souillé ses innocens attraits
a66 LA CÉLIANE,
A rompu tous ses fers et brisé tous ses traita.
Déjà ce dieu préside aux infernales rives;
Son pouvoir ne fait plus que des ombres captives»
Mais, ô foibles discours , entretiens superflus,
Que servent ces regrets si Nise ne vit plus ?
Mon ange , mon souci , cher soleil que j'adore,
Tu ne peux être éteint puisque je brûle encore. '
1 wisE, revenant de son évanouissement. .
Traître , perds le souci de prolonger mon sort, . ^ Et ne mets point d'obstacle aux faveurs de la mort; ^ Ne me fais plus l'objet de tes feintes traîtresses ;
Réjouis de ce coup tes nouvelles maîtresses: ' ,
Je quitte sans regret la lumière du jour, 1
Si ma perte te sert à gagner leur amour. . i
PAHPHILE. J
Si de la vue encor ce beau corps a l'usage , /j
Madame , ouvrez les yeux sur mon triste visage : 3 C'est Pamphile qui pleure et meurt à vos genoux, ^ Que vous faites l'objet de vos soupçons jaloux : Vous accusez Pamphile , homicide inhumaine ! ( Ah ! pardonnez ces mots à l'excès de ma peine : Mes plus fermes efforts sont vains en ces douleurs, Et ma voix cède ici son office à mes pleurs.
NISE.
Depuis qu'il t'a fallu vaincre de si beaux charmes , Amour t'a bien instruit de l'usage des larmes. Mais que ton cœur dément tes yeux et tes propos, Et que tous mes soupçons troublent peu ton repos!
PAMPHILE, donnant un poignard à Nise.
Si ma fidélité vous est si peu connue , Faites-la par ce fer paroître toute nue.