ACTE V, SCÈNE VI
Quand cette belle main a ma courge arrêtée , Et différé la mort que j'ai trop méritée.
J'ai douté si long-temps d'une si belle amour;
Et dans ce déplaisir je conserve le jour!
Rare objet de mes vœux , vainqueur de ma franchise ,
Charmant et digne auteur de ma première prise,
Invente pour ma faute un supplice inhumain;
Ce cœur te plaira-t-il arraché de ta main ?
N'épargne point mes jours, et fends ce sein barbare
Qui rebutoit l'honneur d'une amitié si rare ;
Laisse à ce cœur ingrat le dessein de mourir ,
Et cherche à ses dépens le moyen de guérir.
Mais avant qu'en ma mort expier mon offense ,
Sur ce sein, si tu veux, prends quelque récompense;
Baise-le s'il te plaît et s'il a des attraits,
Et pour sa cruauté tu le fendras après.
THiMAKTE, lui baùant le sein.
Mon cœur, ravi de joie au transport qui l'enflamme, Perd son premier dessein : ne mourons point, madame; Savourons à Tenvi ce doux fruit de nos maux, '» Et goûtons les plaisirs après tant de travaux.
O rare effet d'amour, dont la rage assouvie A tant de vaines morts fait succéder la vie! Je pâlissois déjà de l'horreur du trépas; Autant que je pouvois j'en retirois mes pas , Et je n'avois pas fait sans une peine extrême Ce funeste dessein d'attenter sur moi-même : Le jour nl'étoit plus cher que cette vanité
6o8 LE FILANDRE,
De mourir ardemment pour l'avoir mérite. Mais le ciel favorise une amitié si sainte;
( A Thimante.)
Il conserve Thimante , il dissipe ma crainte*
Ma sœur est innocente ; accule de ton mal
Le dessein que j'avois de punir ton rival.
Je t'ai peint infidèle en faveur de Filandre,
Et j'ai feint qu'à mes yeux tu t'es laissé surprenre
Mais j'ai contre ton bien tenu de vains propos :
La vérité plus forte établit toD repos;
Et ce coeur repentant bénit sa destinée
Par qui pour ton bonheur ma fourbe est ruinée.
Par un trait de pitié rends lîies désirs contens^
Et ne diffère point le pardon que j'attends.
THIMANTE.
itélas ! qui n'obtiëndroit ma pitié réclamée En ce ^ivin transport dont mon âme est charmée? Et, si l'espoir que j'ai ne me doit abuser, Acquérant ce trésor que puîs^je refuser?
THÉANE.
CessQ de témoigner un soupçon qui m'irrite ^ Puîscple ta défiance offense ton mérite. Oui, je suis à Thimante, et les rigueurs du sort Contre ce beau dessein feroient un vain effort.