ACTE PREMIER
GÉLIANDRE ^/CLORINDE, venant de deux
côtés differens.
ICI notre rencontre a trahi mon devoir,
Et vous m'accuserez du dessein de vous voir ;
Mais ne me blâmez point d'une humeur importune ,
Ou de cet accident accusez la fortune.
(Montrant le logis de Dorimène. )
Ce logis est l'endroit oii je portois mes pas;
Et je songeois en vous comme en ce qui n'est pas.
CLORIITDE.
Vous ne faillez jamais que votre excuse prête ; Cependant pour l'entendre il faut que je m'arrête. Vous abusez en moi d'un cœur trop patient, , Et vous m'offensez même en vous justifiant.
176 CLORINDE
ciLiAiTDRE, riant.
Qu'en de vains sentimens la plus saine s^ëgate , Et qu'avec la beauté la modestie est rare! Vous voir et souhaiter Theur de votre union N'est qu'une même chose en votre opinion ; Sur les cœurs les plus froids votre beauté préside , ^ Et vous n'ouvrez point l'œil sans faire un homicide : Vos attraits ont forcé les plus fermes esprits ; On brûle de vous voir , et qui vous voit est pris ; Par vos moindres regards nos âmes sont charmées, Et l'on nomme cela se nourrir de fumées. C'est ainsi qu'un esprit s'abuse en se flattant : Il faut en faire plus , ou n'en pas croire tant. Je ne vois point d'amans , esclaves de vos charmes , Qui vous fassent marcher en des ruisseaux de larmes, Qui viennent à vos pieds crier confusément, Et qu'on ne puisse entendre et compter aisément. • Vous méritez beaucoup; mais, telle que vous êtes. En quelqu'autre avec moi votfe voyez vos défaites ; Encor de vos captifs j'estime, en vous laissant, Vous ôter le plus humble et le plus languissant. Gonnoissez comme moi votre peu de puissance Par la facilité de mon obéissance :
Un mot de votre bouche a rompu tous mes fers ; Je ne murmure point alors que je vous perds; Je vois ma liberté, que vous m'avez rendue, De l'œil dont je parus quand je la vis perdue ; Je tiens pour des faveurs vos aveugles refus , Et je vous dois des vœux de n'en désirer plus.
CLORINDE
Vous signalez autant votre noble courage Par le pouvoir qu'il a de contenir sa rage,