ACTE I, SCÈNE I
Que si le plus grand roi devoit à vos exploits
L'honneur de sa couronne et Tappui de ses lois ;
L'amour ne se peut taire , et ses moindres atteintes
En un moindre courage exciteroient des plaintes;
Un autre aussi sensible , et moins ferme que vous,
Me solliciteroit d'un traitement plus doux;
Il me qualLieroit du titre d'inhumaine.
Et par tous ces moyens il accroîtroit sa peine.
Pour moi je trouve Tart de cacher son tourment,
Utile et glorieux à l'esprit d'un amant ,
Et j'accordcrois plus à votre indifférence
Qu a des afections d'une extrême apparence.
Faites votr^ profit de semblable leçon ,
Et n'espérez pourtant que de bonne façon.
Elle vous peut gagner Philis ou Dorimène ;
Mais pour loucher mon cœur toute science est vaine. ,
CÉLIAIfDRE.
le crois que, conservant des sentimens si vains,
Vous me mettrez au point de douter si je feins :
Sans m'en apercevoir peut-être je vous aime,
Et vous connoissez mieux mon esprit que moi-même :
Mais cette affection m'incommode si peu,
Que je ne puis qu'à tort me plaindre de ce feu.
CLORINDE
Si je suis si superbe et que je vous déplaise , Cherchez un entretien moins contraire à votre aise ; Quittez ce lâche soin de suivre ainsi mes pas, Et passez quand je passe , et ne m'arrêtez pas.
GÉLIANDRE.
Nommez cette rencontre ou dessein ou fortune. Mais si c'est une offense ^ elle vous est commune , Tome IIL la
1^8 CLORINDE
Et vous blâmez à tort mon importunité Où je rencontre en vous la m^me qualité; Mandez-moi . si ma vue à ce point vous ennuie, Où vous portez vos pas, afin que je les fuie; Ou si je me rencontre où vous deviez aller, Portons la vue ailleurs, et passons sans parler. Je consens, si je souffre, à souffrir sans le dire.
€LORIND£.
C'est mon intention.
Et ce que je désire.
Adieu ; chez la beauté qui charme mes esprits , Je vais tout ce matin rire de vos mépris; Là, je veux, languissant dessus sa belle bouche, Comparer ses bontés à votre humeur farouche , Et parmi ses baisers douter si dans les cieux Ce que sert Ganimède est plus délicieux. Jugez de mon bonheur au nom de Dorimène.
GLOBIirDE.
Quittez-moi , s'il est tel , avecque moins de peine. Que faites- vous ici? *
CELIANBRE.
Je n'ai tant arrêté Que pour entendre encor ce trait de vanité. Adieu.
( U entre chez Dorimène. )
CLoniJX DE seule.
Vivez heureux. Il entre le perfide !
Un plus perfide objet sur son âme préside : Dorimène à la fin m'ôte par ses avis Cet aimable vainqueur dont mes sens sont ravis :