‹ Œuvres [ed. by E.L.N. Viollet-le-Duc] (volume 4)Chapitre 136 sur 437 · SCÈNE VL · texte numérisé non relu

SCÈNE VL

CÉLIANDRE, CÉLIMANT,

Tu vois , cher Celimant , quelle est ma récompense :

Il ne m'est pas permis de la voir sans offense ;

Et qui ne l'aime point a cette liberté

Que l'ingrate dénie à ma fidélité.

Si mon amour naissoit, et si cette inhumaine

N'avoit point autrefois considéré ma peine ,

Je ne me plaindrois pas , mon mal seroit léger^

Je croirois que le temps le pourroit alléger ;

Mais qu'elle ait fait paroitre une ardeur si certaine.

Et voir à tant d'amour succéder tant de haine ,

Ce changement visible est aux plps résolus

Un sujet de se perdre et de n'espérer plus.

Depuis que l'espérance à mes vceux est ravie ,

Je me suis demandé des raisons de ma vie :

Le plus fidèle juge eût moins sévèrement

Dessus mes actions donné son jugement;

£t si j'en puis avoir un sentiment fidèle ,

Je suis plus criminel vers le ciel que vers elle ,

Puisque j'ai tout soumis aux charmes de ses yeux ,

Et que je leur rendois ce qu'on ne doit qu'aux dieux.

CiLIMANT.

Je doute du malheur d'où provient ta disgrâce ; Mais je la reverrois si j'étois en ta place , Et n'observerois point ces respects infinis Que tu rends à ce mot qui vous a désunis.

202 CLORINDE

Que sais-tu si ma sœur veut par cette défense Éprouver ta sottise ou ton obéissance : Ignores-tu l'humeur des tilles de ce temps ? Sache qu'il leur est doux de rire à nos dépens : Souvent elles nous font (tant un homme s'oublie T) Joindre aux preuves d'amour des preuves de folie; Elles font pratiquer les règles d'Amadis, Et se plaisent à voir comme on aimoit jadis. Je n'ose t'assurer quW te. traite de même; Mais au moins, cher ami, je sais que ma sœur aime Ses soupirs éternels rtie témoignent assez De quelle passion ses esprits sont blessés.

GÉLIANDRE.

Ne me déguise point ses visibles dédains, Et crois que je suis juste alors que je me plains. Je révérois sans fruit ces astres que j'adore , Et quelque peu de cœur qu'elle me laisse encore Enfin m'a fait résoudre à feindre des mépris. Et voir plus rarement ces rois de mes esprits; J'ai feint de m'affranchir d'un pénible servage, Et de porter ailleurs mes vœux et mon hommage ; J'ai fait l'indifférent, j'ai caché mes douleurs, Et j'ai par cette voie augmenté mes malheurs. Connoissant , cher ami , cette belle farouche , Tu ne l'entretiendras dessus rien qui me touche; Je la vois, l'inhumaine. Allons , pressons le pas.

Page 1